Grebe, Camilla «Un cri sous la glace» (2017)

Grebe, Camilla «Un cri sous la glace» (2017)

Auteur : Détentrice d’une maîtrise en administration des affaires (MBA) de l’École d’économie de Stockholm, elle fonde la maison d’éditions Storyside, spécialisée dans le livre audio. Elle y cumule les fonctions de directrice du marketing et de directrice générale, puis dirige une société de conseil.

En 2009, elle écrit, en collaboration avec sa sœur Åsa Träff, une psychiatre, « Ça aurait pu être le paradis » un roman policier qui se déroule dans le milieu des cliniques psychiatriques.

« Un cri sous la glace » son premier roman en solo sort en 2017 ; en 2018 elle publie « Le Journal de ma disparition »

 

Résumé : Avez-vous déjà perdu la tête par amour ?
Emma, jeune Suédoise, cache un secret : son patron Jesper, qui dirige un empire de mode, lui a demandé sa main.
Mais il ne veut surtout pas qu’elle ébruite la nouvelle.
Deux mois plus tard, Jesper disparaît sans laisser de traces et l’on retrouve dans sa superbe maison le cadavre d’une femme, la tête tranchée.
Personne ne parvient à l’identifier.
Peter, policier émérite, et Hanne, profileuse de talent, sont mis en tandem pour enquêter. Seul problème, ils ne se sont pas reparlé depuis leur rupture amoureuse dix ans plus tôt. Et Hanne a aussi un secret : elle vient d’apprendre que ses jours sont comptés.
Dans un Stockholm envahi par la neige, un double récit étourdissant prend forme. Chaque personnage s’avère cacher des zones d’ombre. À qui donc se fier pour résoudre l’enquête ?

Calmann Levy – 21.2.2017 – 448 pages / le livre de poche 352 pages 21/02/2018

La Presse :

« Un thriller captivant sur les aspects les plus sombres de l’amour. » Skånska Dagbladet

« Un tour de force qui catapulte Camilla Grebe parmi les meilleurs auteurs de polars nordiques. » Kirkus

 

Avis : Ah une fois encore merci à Séverine Lenté de IlEstBienCeLivre. Belle découverte que ce polar psychologique ! Une nouvelle Camilla suédoise qui met en scène des personnages nettement moins famille/popotte/ que la précédente. Elle dit elle-même qu’elle a tiré l’inspiration de ce livre en lisant Dennis Lehane.
C’est un polar psychologique dans tous les sens du terme. Qui avance lentement. Des descriptions fouillées des trois personnages principaux, de leur vie passée et présente.
Emma : vendeuse de prêt à porter et amoureuse du Directeur de la boîte de fringues pour laquelle elle travaille
Peter : policier peu sûr de lui sur le plan personnel avec une énorme blessure qui date de l’enfance.
Hanne : profileuse atteinte d’un début d’Alzheimer qui quitte son mari qu’elle a supporté tout au long de sa vie jusqu’à plus soif.
Sous le polar, la description de la vie contemporaine en Suède ; une description qui n’est pas de caractère politique mais qui touche aux problèmes de société et de la vie en général : relations hommes-femmes, alcoolisme, chômage, rapports amoureux, l’amour tout simplement, pathologie psychiatrique.
Les portraits des hommes et des femmes de ce roman sont empreints d’humanité et tous les personnages principaux charrient une belle dose de fissures, fêlures, traumatismes d’enfance ou de jeunesse. Des êtres en mal d’amour, en peur d’amour, en désespérance, en mal d’amour…
Bien aimé aussi les évocations de quelques pathologies psychiatriques ou encore de trouble mentaux (Alzheimer mais pas que…), les informations sur les Inuits…
Impossible de vous en dire beaucoup plus pour vous laisser la surprise. Je dois dire que bien qu’ayant eu (parfois) des intuitions, le twist final est déroutant et magnifiquement orchestré.
Je le recommande vivement à ceux qui aiment les polars psychologiques qui sortent du lot (ceux qui ont apprécié le Gilda Piersanti devraient apprécier cette lecture aussi)

Extraits :

La mort était synonyme de mystère qu’il fallait résoudre, démêler comme une pelote de laine enchevêtrée. Car on pouvait toujours élucider l’affaire, la clarifier. Il suffisait d’avoir de l’énergie, de la persévérance et de savoir tirer sur les bons fils au bon moment. La réalité n’était rien d’autre qu’un tissu complexe de ces fils.

Il ne fait aucun doute que l’homme est l’animal le plus dangereux de la planète. Nous chassons et tuons continuellement, non seulement les individus des autres espèces, mais aussi de la nôtre. La pellicule de civilisation est aussi fine et cosmétique que les vernis à ongles criards

Le monde des chiffres a quelque chose de libérateur. Il n’y a pas de zones grises, pas de place pour la subjectivité ou les interprétations. C’est correct ou ça ne l’est pas.

Si seulement le reste de ma vie pouvait être aussi simple.

Un jour, j’arrêterai de penser à lui – j’essaie de m’en convaincre. Un jour, le souvenir de cet homme pâlira comme une vieille photographie de polaroïd et je pourrai continuer ma vie comme s’il n’avait jamais existé.

L’amour, me dis-je, ce n’est pas seulement aimer une personne, mais aussi se voir à travers les yeux de l’être aimé. Voir la beauté là où l’on ne remarquait que les défauts et les manques.

les alcooliques buveurs de bière étaient les plus pathétiques des toxicomanes, les drogués au statut social le plus bas, avec un pied dans la tombe et l’autre en route vers le supermarché pour remplir le frigo.

J’avais toujours eu l’étrange impression d’avoir un rôle secondaire dans ma propre vie. D’être dans une bulle et de m’observer de l’extérieur.

la maladie me guette à tous les coins de rue, menace de m’avaler, comme la mer a avalé Sedna dans la légende.

Tant de choses dans la vie ne se déroulent pas comme prévu, et ce n’est pas une excuse pour laisser l’amertume nous gagner. Alors je lutte contre la déception comme contre les mauvaises herbes, je refuse de la laisser s’ancrer en moi.

Il y a quelque chose dans le délicat réseau de rides autour de ses yeux, dans son visage un peu amaigri, qui la rend vulnérable. Comme si le temps l’avait rendue plus fragile, plus fine.

Flotter au-dessus des notes sans se laisser engloutir par la mélodie, avec toutes les fonctions intellectuelles éteintes, comme une feuille dérivant sur l’eau.

Les tuyaux qui courent le long du mur glougloutent et murmurent, comme s’ils parlaient une langue étrangère.

Le mot « fou » est utilisé à tort et à travers dans notre société.

Les Celtes coupaient la tête de leurs ennemis et la suspendaient à leur cheval. Après les combats, les têtes étaient embaumées et conservées pour être ensuite exposées – ce qui indignait les Romains, pour qui les Celtes étaient des barbares. Mais pour les Celtes, il était naturel de décapiter leurs ennemis, car la tête représentait la vie, l’âme elle-même.

À chaque fois que je rencontre des personnes un peu abîmées, je ressens une sorte de pulsion, un besoin de les rapiécer, de guérir ces plaies douloureuses.

Me concentrer sur l’ici et le maintenant, sur la tempête de neige alors que je rentre chez moi pour retrouver un homme que je n’aime toujours pas. Avec l’oubli comme seul salut.

Je me représente la mémoire comme un tissu, et mon tissu est percé de trous, çà et là. Des petits trous hideux qui, au fil du temps, vont s’élargir et se multiplier. Comme si quelqu’un brûlait l’étoffe au hasard avec un mégot incandescent. Pour le moment, je suis encore capable de combler ces brèches, de les cacher à mon entourage. Mais petit à petit, la maladie va grignoter le tissu jusqu’à ne laisser que de minces fils pour retenir les petits morceaux restants.

Parfois je me demande ce qui perdurera alors. Je veux dire, un être humain est constitué d’une accumulation d’expériences, de pensées, de souvenirs. Si tout cela m’échappe, que suis-je alors ? Quelqu’un d’autre ? Quelque chose d’autre ?

je sens quelque chose se briser en moi. Se casser pour de vrai, comme quand un mur porteur s’effondre, faisant s’écrouler toute la maison.

C’est toi qui as tranché. Comme d’habitude. Toi, toi, toi. J’en ai assez que tu décides tout à ma place !

Que j’accumule de la rage depuis des mois et qu’elle a fini par s’enflammer comme un incendie forestier, me laissant vide et affaiblie.

On dit toujours que les Inuits ont énormément de vocables pour décrire la neige, mais c’est un mythe qui trouve son origine dans l’obsession romantique de la civilisation occidentale pour les peuples de la nature et leur relation symbiotique avec les éléments. Les Inuits ont certes plusieurs mots pour décrire la neige, mais les Suédois aussi. En outre, il n’existe pas une langue inuite. Il y a plusieurs langues et dialectes parlés dans les régions arctiques de l’Alaska, du Canada, de la Sibérie et au Groenland.

Je cherche en vain une façon de lui expliquer. Or, les mots ne m’ont jamais obéi. Ils se déforment entre mon cerveau et ma bouche, sortent dans le désordre, formant des énoncés très différents de ceux que j’avais imaginés.

je vois clairement ses rides qui disent la marche du temps sur son visage, comme les cercles concentriques sur les troncs d’arbres.

Cet instant est si parfait, si précieux. Pur comme de l’eau de source, ou comme l’air froid des falaises du bord de mer après une grosse averse.

Le sentiment de manque est une excellente mesure de la valeur des choses perdues ; c’est une monnaie aussi fiable qu’une autre.

Une personne dont les rêves n’allaient pas plus loin que les prochaines vacances et qui croyait que Tchekhov était une marque de vodka.

Un obscur tunnel de déchéance et d’oubli. Je me sens comme une spéléologue s’apprêtant à pénétrer par une faille au cœur d’une montagne, tout en sachant que cette faille ne va faire que rétrécir. À la fin, je resterai prisonnière de la roche primitive, incapable de sortir.

Certes, ce n’était qu’un chat, mais il me tenait compagnie et sa présence faisait de l’appartement un vrai foyer. Sans lui, il semble très vide, nu et froid.

La vie est une histoire de perte, disait souvent ma mère […]. La perte de cette innocence infantile avec laquelle nous naissons tous, la perte des gens que nous aimons, de notre santé, de nos capacités physiques, et enfin – évidemment – la perte de notre propre vie.

J’avais demandé à mon père pourquoi la chenille ne pouvait pas rester chenille et il m’avait répondu qu’elle n’avait pas le choix : elle devait se métamorphoser ou mourir – c’était la loi de la nature. Et me voici comme elle : transformée, née à nouveau.

Tout est blanc, flou et silencieux. Et le froid, qui nous enveloppe en permanence, ne me gêne même plus. Il est là, tout simplement, comme l’eau, les oiseaux et la déesse de la mer, Sedna, qui règne sur les profondeurs bleu nuit.

 

 

Info : Sedna :  Sedna (Inuktitut : ᓴᓐᓇ, Sanna) est une déesse légendaire du peuple inuit.
Légende
Elle est encore aujourd’hui une légende très connue des Inuits, et il existe autant de versions que de villages.
Une jeune fille vivait solitaire avec son père, veuf. Par ruse, elle fut séduite et se maria avec un chaman ou, selon d’autres versions, avec un fulmar, un homme-oiseau ou avec un chien.
Après quelque temps sur son île lointaine, son père entendit des plaintes au-delà de la mer : c’était sa fille qui était maltraitée. Il embarqua alors sur son kayak pour aller la chercher et il reprit la mer avec elle. Voyant Sedna s’enfuir, son mari doté de pouvoirs surnaturels ordonna à la mer de se déchaîner.
Voyant la mort arriver, le père sacrifia Sedna en la jetant à la mer, mais celle-ci, s’agrippant au bord, mettait l’embarcation en péril. Le père coupa alors les doigts de sa fille qui devinrent poissons, les pouces et les mains et ceux-ci devinrent phoques, baleines et tous les animaux marins. Sedna coula au fond de l’eau où elle réside encore comme une déesse de la Mer, similaire aux sirènes. Quand la chasse n’est pas bonne ou que la mer est démontée, la croyance est que Sedna est en colère car ses cheveux sont emmêlés et, n’ayant plus de mains, elle ne peut pas les peigner. C’est alors que les chamans, par leur magie, arrivent à aller peigner Sedna et ainsi restaurent le calme et les animaux.
Cette légende fait en sorte que les chasseurs vivent dans l’obligation de traiter la mer et les femmes avec respect.

Voir aussi : http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/la-deesse-de-la-mer-lhistoire-de-sedna/

 

(livre choisi pour le « challenge j’ai lu 2018 » ) : Un polar nordique

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