Didierlaurent Jean-Paul – Le liseur du 6h27 (05.2014)

Didierlaurent Jean-Paul – Le liseur du 6h27 (05.2014)

Auteur : Jean-Paul Didierlaurent habite dans les Vosges. Nouvelliste exceptionnel lauréat de nombreux concours, trois fois finaliste et deux fois lauréat du Prix Hemingway, Son premier roman « Le Liseur du 6h27 » m’avait beaucoup plu. Il publie ensuite « Le Reste de leur vie » (2016), puis « La Fissure »  (2018)

Résumé : Guylain Vignolles est préposé au pilon et mène une existence maussade et solitaire, rythmée par ses allers-retours quotidiens à l’usine. Chaque matin en allant travailler, comme pour se laver des livres broyés, il lit à voix haute dans le RER de 6H27 les quelques feuillets qu’il a sauvé la veille des dents de fer de la Zerstor 500, le mastodonte mécanique dont il est le servant.
Un jour, Guylain découvre les textes d’une mystérieuse inconnue qui vont changer le cours de sa vie…
Dans une couleur évoquant le cinéma de Jean-Pierre Jeunet ou la plume ouvrière de Jean Meckert, Jean-Paul Didierlaurent signe un premier roman qui nous dévoile l’univers d’un écrivain singulier, plein de chaleur et de poésie, où les personnages les plus anodins sont loufoques et extraordinaires d’humanité, et la littérature le remède à la monotonie quotidienne.
«Pas besoin de se lever si tôt pour apprécier la poésie et l’humour qui se dégagent de ce premier roman aux charmes incomparables. Frais, joyeux mais surtout pas dénué d’intelligence et de style, des personnages vraiment originaux et surtout très attachants. Une très belle réussite !»Aurélie Janssens Librairie Page et Plume (Limoges)

Analyse en relation avec une interview de l’auteur: (Emission: entre les lignes)

L’auteur pointe les égarements de la société au travers d’un personnage sympathique qui veut vivre « invisible ». Le maitre mot du livre est « plaisir ». Le personnage du livre a dû toute sa vie supporter son nom et son prénom, et la contrepèterie qui en découle « Vilain Guignol ». Ce personnage, l’auteur a souhaité le faire sortir de son néant, de faire briller la pépite qui est en lui; ce n’est pas un personnage de looser car il a choisi de ne pas quitter sa ville et son poisson rouge. C’est simplement un anti-héro, invisible, comme nous le sommes tous, invisibles, dans le RER du petit matin.

La machine qui détruit les livres, « la chose » est inerte mais vivante; il la déteste et la décrit de façon à la faire apparaître la plus moche et la plus monstrueuse possible; c’est un monstre vivant et menaçant, qui a sa vie propre, inéluctable. C’est un mal nécessaire, qui fait penser à la « Christine » de Stephen King ou à la locomotive de Zola. La machine est omniprésente mais totalement imaginée, telle un engin de guerre et de massacre. Ce qui est vrai par contre, c’est qu’un livre sur cinq, en France, finit sa vie au pilon.

L’auteur- fan de l’univers décalé, déjanté, poétique, léger de personnes telles que Dupontel ou Jean-Pierre Jeunet – rend ici hommage à toutes les sortes de livres : le dernier Goncourt, un polar, un livre de cuisine.. toutes les pages écrites méritent le respect. Son but est de libérer les mots dans les airs, comme on libère les oiseaux en cage, peu importe la race des oiseaux, l’important est qu’ils puissent s’envoler.

Les textes lus dans le livre sont tous des « recyclages » de textes écrits par l’auteur , souvent dans le but d’en faire des nouvelles; le texte sur le lapin est un souvenir d’enfance . On remarquera aussi les changements d’univers se fondant sur l’écriture, par les changements de rythme.

Les autres personnages, en plus du liseur et de « la chose » sont très savoureux et importants. Le gardien, Yvon Grimbert, passionné de versification et la scène fabuleuse du camionneur qui va tenter de forcer le passage et se retrouve totalement dépassé devant un type qui lui barre le passage à coup d’alexandrins.. Ce sont des êtres cocasses, excessifs, en périphérie des autres. Des oubliés à mettre en lumière. D’un coté il y a les bons, touchés par les livres et de l’autre les antipathiques. Le trait est forcé, on pourrait en faire une BD, car les personnages sont caricaturaux et imagés. C’st un conte contemporain avec une belle au bois dormant (la dame pipi) et un beau chevalier (le liseur) .. car il y a aussi une belle histoire d’amour … la magie des mots trouvés dans une clé USB..

Mon avis : 4 prénoms pour se faire un nom ! Pour moi c’est bon ! Mais je ne vous déflore pas le livre plus avant et vous recommande de ne pas manquer le rendez-vous avec l’homme qui recherche ses jambes dans les pages d’un livre de jardinage, la recherche de l’amour, la rencontre avec les pensionnaires de la maison de retraite… Et je vous informe qu’une musique est associée par l’auteur à ce liseur : « Ruthless Gravity » de Craig Amstrong.. Alors… montez à bord du train de 6h27… surtout ne le loupez pas…

Extraits :

Se fondre dans le paysage jusqu’à se renier soi-même pour rester un ailleurs jamais visité

Guylain ne l’avait pas écouté, croyant naïvement que la routine finirait par tout arranger. Qu’elle allait lui envahir l’existence comme un brouillard d’automne et lui anesthésier les pensées

comme si le simple fait de la nommer eut été faire preuve envers elle de reconnaissance, une sorte d’acceptation tacite qu’il ne voulait en aucun cas. Ne jamais la nommer, c’était là l’ultime rempart qu’il était parvenu à ériger entre elle et lui pour ne pas définitivement lui vendre son âme

À peine un tressaillement du sol lorsque la Chose lança un premier hoquet de protestation. Le réveil était toujours laborieux. Elle rotait, crachotait, paraissait rechigner à s’élancer mais une fois la première gorgée de fioul passée, la Chose se mettait en branle

Ses silences étaient pleins. Guylain pouvait s’y glisser comme dans un bain tiède

Le gardien ne mangeait pas, se contentant de ses vers de douze pieds et de rien d’autre, des vers qu’il faisait descendre à l’aide de ce thé noir dont il était friand et qu’il avalait par Thermos entières à longueur de journée.

Le camion s’échoua dans un grand souffle de baleine fatiguée à quelques centimètres de la barrière abaissée.

ne jamais abandonner une phrase en cours de lecture, quelle qu’en fut la cause ou la raison. « Ne pas lâcher le fil du Verbe, petit ! Aller à son terme, glisser le long de la tirade jusqu’à ce qu’enfin le point final te libère !

Les rimes leur tombaient dessus, les asphyxiant aussi sûrement qu’une volée de coups portée en plein plexus

Le type entama un repli prudent sur la pointe de ses santiags

Le week-end arriva comme un havre où déposer toute la fatigue accumulée durant la semaine

C’est dans les cicatrices des gueules cassées que l’on peut lire les guerres

Partout, ce n’était que reflets et scintillements. La brève averse du milieu de la nuit avait embelli chaque chose en la vernissant de son eau

J’aime cette idée qu’ils ont mûri pendant la nuit, ces écrits, comme une pâte à pain que l’on a laissé lever et que l’on retrouve au petit matin bien gonflée et odorante

Des années d’imposture à taire le pire en s’inventant un meilleur, à se construire une existence factice, rien que pour elle

Il a fallu me rendre rapidement à l’évidence que les gens n’attendent en général qu’une seule chose de vous : que vous leur renvoyiez l’image de ce qu’ils veulent que vous soyez.

Alors s’il y a une leçon que j’ai bien apprise en près de vingt-huit ans de présence sur cette Terre, c’est que l’habit doit faire le moine et peu importe ce que cache la soutane

Mais merde, quand on a un cheveu sur la langue, on ne fait pas “affiftant fofial »

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