Cayre, Hannelore «Série Christophe Leibowitz»

Auteur : Hannelore Cayre est une romancière, scénariste et réalisatrice française, née le 24 février 1963 à Neuilly-sur-Seine1. Elle est également avocate à la cour d’appel de Paris en tant que pénaliste et collabore à la Revue XXI. Après sa série Christophe Leibowitz, elle publie en 2012 Comme au cinéma – Petite fable judiciaire. En 2017, « La Daronne » obtient le Prix Le Point du polar européen.

Les trois tomes sont commentés sur la même  page : « Commis d’office », « Toiles de maitre » et «Ground XO » 

Tome 1. Commis d’office (2004, prix Polar derrière les murs 2005)

Résumé : Comment Christophe Leibowitz, avocat revenu de tout, loin des belles affaires d’Assises dont tout le monde parle, éternel commis d’office à la défense de délits minables, est-il enfin parvenu à être satisfait de son sort ? Est-ce parce qu’il occupe ses journées à convertir avec une patience extrême un proxénète albanais à la lecture de L’Education sentimentale derrière les barreaux de la prison de Fresnes ? Ou est-ce parce que son nom s’étale en première page aux côtés de celui de l’ennemi public numéro un ?  La justice au quotidien, des personnages surprenants, une intrigue solide, des situations cocasses pour un premier roman qui s’impose immédiatement par son rythme et un ton original et rapide.

Mon avis : Après avoir adoré « la Daronne », et sur les conseils de mon homme, j’ai enchaîné sur la trilogie ! J’adore ! Cet humour, cette verve, cette légèreté. Dès le premier le style de Hannelore Cayre est reconnaissable et je susi totalement addict ! Anti-héros par excellence, dans un monde de petits délinquants peu reluisants, elle réussit à nous faire nous intéresser à un personnage sans épaisseur et sans charisme. Un avocat qui n’aime semble-t-il que son métier mais qui est totalement largué, au point de prendre la place d’un détenu qui lui ressemble… Mais c’est jouissif à lire. Une petite incursion dans le monde des avocats pénalistes commis d’office, qui galèrent et ne font pas la une, qui rament pour survivre. Bienvenue dans le monde des petites arnaques plus ou moins minables, de la magouille et du pas net… C’est court, c’est enlevé, et sympa à lire.

Extraits :

Ma vie commençait mal car elle commençait sans passion.

Doué en rien et bon à tout, je m’étais inscrit après le bac sur les conseils de mon père dans ce qui était d’abord une fac de droite avant d’être une fac de droit.

Une douche froide, évidemment, non pas parce qu’il n’y a plus d’eau chaude mais parce qu’à Fresnes, il n’y a jamais eu l’eau chaude.

vous êtes à l’avocat ce que le Pinscher est au chien : un truc tremblotant et dégénéré pour vieille dame. Une imposture.

Lorsque je suis venu me présenter à lui, j’ai lu dans ses yeux qu’il savait qui j’étais, pourquoi j’étais là, pour qui j’avais travaillé et bien d’autres choses encore que je ne savais probablement même pas moi-même.

Tome 2 : Toiles de maitre (2005)

Résumé : Sorti de prison et plus que jamais dans la ligne de mire de son Ordre, l’avocat Christophe Leibowitz renoue difficilement avec son métier. C’est à l’occasion d’une étonnante affaire de tableaux volés qu’il s’aperçoit qu’un front invisible se mobilise pour l’éradiquer. Flanqué de ses sulfureux amis, Leibowitz part sans le savoir à la recherche de sa propre histoire et va découvrir une France hantée par ses vieux démons. Une intrigue bien construite, une vision hilarante et sans pitié de la justice, des situations aussi rocambolesques qu’absurdes et surtout un style au rythme et à la puissance inimitables.

Mon avis : Maintenant qu’il est riche illégalement, il n’’est pas plus heureux et mieux entouré ! Il va donc retourner au turbin, et replonger dans son monde de petits malfrats (ou plus gros) mais toujours aussi peu fréquentables. Et comme si la vie n’était pas assez ure, il est en plus dans le collimateur du fisc. Il va se prendre d’amitié pour un vieux facho qu’il va faire libérer, et opposé avec un avocat de la haute qui le déteste et lui en veut. Au cœur du problème un cambriolage qui fait ressurgir des tableaux qu’il vaudrait mieux ne jamais avoir évoqué. On ajoute à cela l’ancienne fiancé de Leibowitz qui refait son apparition, divorcée et avec 3 filles…

Déjanté comme j’aime, imagé, caustique, soupoudré d’actualité en matière de pénalisation des délits. A force d’être à la masse, avec sa logique bien à lui, le petit avocat en devient sympathique. Et toujours cet humour détergeant et cette galerie de personnages à coucher dehors et pourtant crédibles… Des petits plaisirs courts qui s’enchainent avec bonheur…

Extraits :

Un récidiviste. Au sens médical du terme ; du latin recidivus : réapparition d’une maladie infectieuse après sa guérison.

Il vaut toujours mieux se faire violer par des types à l’ADN défavorablement connu des services de police que par des violeurs de passage venus étudier le français.

Des images déferlèrent dans mon esprit comme dans une expérience de mort imminente …

Les trottoirs entourant la Santé étaient d’une tristesse infinie depuis que le code pénal était venu interdire quelques mois plus tôt les parloirs sauvages. Un an de taule, qu’elles encouraient à présent, les pauvres femmes de détenus, qui jadis debout sur les voitures montraient leurs enfants ou criaient des mots d’amour à leurs hommes.

Ce petit monde judiciaire formant avec les autres professions libérales du coin, les médecins, les dentistes et les pédicures, ce gotha minable décrit avec soin par Balzac : les notables de province.

Le mot “Paris” ne manque jamais son effet chez l’avocat de province, déclenchant l’inévitable “ah !” de celui qui ne dit rien mais qui n’en pense pas moins.

Clairvaux pour un pénaliste, c’est un peu comme Memphis pour un rocker ou Zion pour un rasta : ça n’est pas rien.
Un sanctuaire de la répression.

C’est le souvenir des “cages à poules”, des cellules à la Louis XI d’un mètre cinquante sur deux avec des grillages en bois qui n’ont fermé qu’en 71, la même année où Buffet, accompagné du pauvre Bontemps, a égorgé un gardien et une infirmière. Ce sont les évasions sanglantes et les mutineries, les incendies à répétition…

C’est l’illustration de ce que les avocats s’acharnent à faire comprendre aux magistrats : la société ne gagne rien à acculer un homme à ne plus rien avoir à perdre.

À l’instar des vieux truands, il était une encyclopédie vivante de la vie carcérale et un annuaire des ténors du Barreau des cinquante dernières années.

à la Libération, les autorités avaient incarcéré tout ce que les filets de l’épuration avaient pu attraper comme gamins de collabos qui erraient sans parents.

Juif…” Un mot plein de mystères… Un mot lourd… Qui, en me permettant de me draper dans la souffrance des autres, me rendait vachement intéressant.

À une heure du matin, alors que les garçons nous poussaient dehors avec ce métalangage si parisien qui consiste à empiler les chaises sur les tables avec un potin effroyable, nous décidâmes de nous replier sur le bar du Lutetia

D’aucuns diront que je vivais comme un convalescent, d’autres comme une cerise confite à l’eau-de-vie.

On l’appelle Chamalow. Parce qu’il est rose, gros et mou.

Ce n’était pas l’argent qui me motivait à faire des conneries. Loin de là. J’étais investi d’une mission déique : je livrais une croisade contre l’hypocrisie des magistrats donneurs de leçons et des confrères intéressés uniquement par l’argent.

D’habitude, je fuis les victimes. Collantes comme la pitié, elles sont par essence tyranniques en ce qu’elles puisent dans leur souffrance judiciairement reconnue une légitimité à faire chier leur conseil.

Vous êtes une mine antipersonnelle enterrée dans le sol et c’est moi qui ai eu la malchance de vous marcher dessus.

Je me sentais triste. Un peu comme Icare qui se serait pris les ailes dans une ligne à haute tension.

Tome 3 : Ground XO (2007)

Résumé : Christophe Leibowitz-Berthier, l’avocat désastreux dont Hannelore Cayre nous a raconté les aventures dans Commis d’office et Toiles de maître, exerce depuis vingt ans, il sombre dans l’alcoolisme et se voit contraint par la loi de suivre un traitement psychologique. Il devra donc écrire régulièrement à son psy, jusqu’au moment où il va se découvrir héritier d’une partie des cognacs Berthier et décider d’en faire la boisson à la mode dans les banlieues françaises, comme le Rémy Martin l’est aux États-Unis chez les mauvais garçons du rap.  En compagnie du rapeur et fin versificateur Termite, aussi un peu dealer, Hannelore Cayre nous fait explorer les embrouilles du rap et ses mythologies. Leibowitz n’arrivera pas à faire fortune mais nous visiterons avec lui des territoires aussi exotiques que les tribunaux ou une exploitation viticole familiale de la région de Cognac.

Mon avis : C’est reparti pour un tour ! L’auteur continue de nous faire découvrir les coulisses du monde pénal, carcéral, judiciaire. Nul doute que notre héros/antihéros va transformer cet héritage en galère… Comme d’hab’, il en loupe pas une et a le chic pour se foutre dans les confles les plus incroyables. Toujours aussi inventif ! La réinsertion vue par Leibo est une belle tentative. Sera-t-elle couronnée de succès ? Une fois de plus, il va agir dangereusement… pour le bien de ses clients… Quel sera le résultat ? Son changement de « carrière » va-t-il sse passer comme il le souhaite ?  Le personnage me fait penser aux sucettes colle-aux-dents de mon enfance… Tu peux pas t’en défaire, avec un coté sucré et un coté acide… J’ai adoré ce looser qui repart toujours au turbin pour défendre des causes perdues et qui croit en l’aâme humaine… La description du monde de la justice est savoureuse et sans pitié…

Belle découverte que cette romancière.

Extraits :

Moi, le type gangrené par la névrose, qui me sentais anéanti chaque fois que je me remémorais avoir eu un jour des parents, j’avais quelque part une Famille !

Il existait dans le droit pénal une infinité de sous-spécialités.
L’avocat qui faisait dans le noich (chinois) : atelier clandestin, service d’hygiène, règlement de comptes, émigration… n’était pas le même par exemple que celui qui faisait dans le cul : tapin, proxo, bar à hôtesses, sex-shop, vidéo pédophile…

Bref, des bobos trop respectueux des lois pour se fournir au kilo dans les cités, mais pas suffisamment pour s’abstenir de fumer.

… On les jugeait. Ils refaisaient un peu de taule pour la forme puis ils sortaient, pris en charge par des éducateurs. Ils reprenaient ensuite leur place comme si de rien n’était dans cette immense entité au visage noir que le bobo continuerait d’appeler “mon dealer” au même titre que la bourgeoise du XVIe disait “mon traiteur” ou “mon boucher”.

Bien qu’il n’y ait soi-disant aucun dossier merdique, il y en avait tout de même des particulièrement à chier.

Leçon n° 1 prodiguée par la justice : ça coûte plus cher de braquer une bagnole de prix que de cogner sa femme ou son môme, d’escroquer des millions à l’État ou de faire travailler pour que dalle deux cents Chinois dans une cave.
Car il est bien là, le trouble à l’ordre public : que deviendrait notre monde si les gens commençaient à avoir peur de parader dans des produits de luxe ?

Ma cousine n’était pas à proprement parler une crétine. Elle était juste… pathologiquement normale.

En quelques phrases, ils énumérèrent leurs connaissances communes dans cette bourgade que l’on nomme Paris pour en conclure qu’ils pouvaient sans danger être les meilleurs amis du monde.

Le rap, ça transcende la violence.

A part ça, mon quotidien est le même que le vôtre : répétitif et frustrant : une psychose croquignolette pour des heures interminables de bovarysme.

la dame patronnesse au tailleur plouc que j’avais devant moi était à peu près aussi excitante qu’une maman qui se démène pour vendre des quatre-quarts pleins de grumeaux à une kermesse de gens fauchés.

Alors, leurs couilles prises dans l’étau du pouvoir exécutif, ces magistrats allaient comme toujours me regarder plaider d’un air figé, et puis ils me diraient “non”, parce que “non” c’est toujours moins risqué.

 

 

 

Salem, Carlos « Attends-moi au ciel » (04.2017)

Titre original : « Muerto el perro »

Auteur : Carlos Salem, né en 1959 à Buenos Aires, a multiplié les petits boulots après ses études de journalisme. Installé en Espagne depuis 1988, il vit aujourd’hui à Madrid. Son œuvre est disponible en France chez Actes Sud.

Ses romans : Aller simpleNager sans se mouiller Je reste roi d’EspagneUn jambon calibre 45 Japonais grillés (Recueil de cinq nouvelles ) Le Plus Jeune Fils de Dieu – Attends-moi au ciel

Résumé : Quand Piedad de la Viuda, une femme séduisante et dévote au seuil de la cinquantaine, s’éveille ce lundi-là, elle ignore que sa vie va basculer à jamais. Un mois plus tôt, Benito, son époux, dont le succès dans les affaires doit tout à la fortune de sa belle-famille, est décédé dans un accident de voiture. Fille de paysans enrichis, Piedad a vécu une existence oisive, marquée par la piété héritée de sa mère, les aphorismes de son père et les boléros qui ont bercé son enfance. Brusquement, elle s’aperçoit que son mari n’était pas celui qu’elle croyait : des années durant il a détourné de grosses sommes, et s’apprêtait à s’enfuir avec sa jeune maîtresse. Et sa mort ne serait pas accidentelle. Ébranlée par ces révélations, Piedad se donne pour mission de sauver l’entreprise familiale, lourdement endettée, et de récupérer la centaine de millions d’euros cachée par Benito, aidée en cela par les messages – truffés d’allusions bibliques – que lui a laissés ce dernier avant sa mort.
Encore faut-il pouvoir les déchiffrer… et échapper à ceux qui entendent eux aussi mettre la main sur cet argent.
Pour découvrir la vérité, sauver son patrimoine – et sa peau ! –, Piedad la bigote va devoir s’aventurer dans les bas-fonds madrilènes.
Et devenir, en l’espace d’une folle semaine, une femme fatale et une meurtrière.
Avec Attends-moi au ciel, Carlos Salem signe un nouveau polar déjanté, sensuel et burlesque. Pas très catholique.

 

Mon avis : Jubilatoire, comme toujours ! Explosif, tonique, déjanté… Idéal pour débrancher du quotidien… Un chouette pétage de plombs dans la joie et la bonne humeur. Je pense que ce livre va aussi beaucoup plaire au lectorat féminin, peut-être plus que les précédents livres de cet auteur.

Quand tu as pour nom « Piété de la Veuve… » ce n’est pas le pied. Quand tu te réveilles un lundi matin, à l’aube de tes cinquante ans, veuve, et que tu te rends compte que ton mari allait te planter là pour une jeunette, que tu es sur le point d’être ruinée, que ta meilleure amie se tapait ton mec… Deux solutions : soit tu te laisses couler, soit tu te secoues… Et bien Piedad, elle va se secouer, se réveiller… Et pas qu’un peu… Elle va exploser, et se libérer à tous les niveaux… Violence, sexe, sensualité…

Elle qui avait une vie rythmée par les boléros (air de musique) et les proverbes/citations va se rebeller, chercher à comprendre, utiliser ses compétences et son intelligence pour retrouver sa fortune, sauver son entreprise, s’envoyer en l’air, tomber amoureuse , VIVRE et JOUIR DE LA VIE. Elle et sa petite voix intérieure vont avancer main dans la main ; la Piedad de toujours, qui ne mouftait pas et qui était bien comme il faut et l’autre, le volcan qui se réveille, qui se dévergonde et qui s’éclate, explose les conventions et vit dans l’excès. Les deux faces de la même femme, qui luttent, se parlent, se complètent, se substituent… Et à elles deux , les 2 Piedad, elles vont remettre de l’ordre dans cette vie qui part en lambeaux…Et tous les autres personnages qui gravitent autour de Piedad sont savoureux, jouissifs…

Quand à l’écriture.. que dire .. Le Salem est un cru qui se reconnaît, à la saveur inimitable…

C’est parti pour le jeu de piste, l’enquête..  J’ai adoré!!!

Extraits :

“L’argent est fait pour être dépensé, et la femme pour être touchée.”

“Le travail acharné n’est que le refuge des gens qui n’ont rien d’autre à faire.” Oscar Wilde, je crois.

“Une vie oisive est une mort anticipée”, aurait dit papa en citant Goethe

“Une veuve ruinée ne baise même pas avec le jardinier.”

un pendule qui oscille entre celle de Toujours et celle de Jamais

Les centaines de livres demeurent aussi fermés que des lèvres de pierre, pourtant je jurerais entendre les voix des sages de toutes les époques murmurer leurs aphorismes à mon oreille.

Et il voulut être poète, lui bâtir un palais de mots, lui expliquer en quelques phrases ce que Descartes, Shakespeare et Lope de Vega pensaient de l’amour, fonder un empire infini afin que personne ne posât le pied où elle posait le sien.

C’est la sonnette de l’entrée, insistante, comme pressée de m’apporter d’autres mauvaises nouvelles.

Quand vous avez un mari qui voyage beaucoup et que votre éducation vous interdit de sortir seule, la lecture est une occupation acceptable

Il m’y dépose aussi délicatement que si j’étais faite de givre.

Je ressens un curieux soulagement à remplir les blancs de leur histoire et j’aimerais continuer à évoquer les épisodes que je connais et à exhumer ceux qui sont restés trop longtemps enfouis, mais comme toujours, le film s’accélère, saute des scènes et des décennies […]

“S’il y a de la misère, qu’elle ne se remarque pas.” C’est ce que disait toujours l’un de mes amants…
— Un vrai philosophe, ton ami.

Dans ce restaurant hors de prix, les portions des plats mystérieux dont le nom prend quatre lignes sur la carte occupent quinze pour cent à peine des énormes assiettes design.

J’ai commencé à espacer mes visites car j’avais découvert que j’étais diabétique, et toute cette douceur sucrée que dégageaient ces deux-là me rendait malade.

Comme disait Graham Greene, “le danger est le grand remède contre l’ennui”.

si un jour tu décides de vendre ton cerveau, tu te feras un paquet de fric parce qu’il n’a jamais servi.

Comme dit le sage proverbe arabe : “On ne se repent guère du silence, et l’on se repent maintes fois d’avoir parlé”…

Celui-là est un petit Moleskine à couverture noire et feuilles blanches. Sans lignes. Encore mieux. J’ai toujours suivi des lignes sans jamais pouvoir en écrire une seule de ma propre vie.

Je m’éveille à l’aube en songeant que j’ai enfin compris ce que Dante voulait dire par septième ciel, même si je dois avouer qu’après le quatrième j’ai cessé de compter

Et le seul luxe que je ne peux pas me permettre, c’est le ridicule.

j’ai besoin de vider seule la petite bouteille de ma vie, pour m’expliquer pourquoi elle s’est déroulée comme ça. Ou pourquoi elle ne s’est pas déroulée.

Mais j’ai fini par apprendre que la satiété est une sensation éphémère et que la mémoire de la faim, dès lors que l’on a conscience d’en avoir souffert, est infinie.

La lumière de l’aube s’insinue par la fenêtre de la chambre comme une invitée qui sait qu’elle n’est pas la bienvenue. C’est une lumière timide, vacillante et lente.

Des journées comme celles-là, ça existe dans les livres, mais je n’en avais jamais vécu. Des journées où l’on sait que tout va nous réussir, parce qu’on a décidé qu’il en serait ainsi.

des filles et des garçons qui marchent la tête baissée, comme des pénitents, alors qu’en réalité ils rendent un culte à la communication instantanée sur leur portable

beaucoup de jeunes femmes fragiles qui voyagent seules, comme si elles savaient déjà qu’une femme voyage toujours seule dans la vie même lorsqu’elle a, à ses côtés, un homme qui prétend la protéger.

Drôle d’expression, non ? On nous apprend que réussir sa vie vaut “la peine”, plutôt que la joie…

 

Info : Pour en savoir plus sur les « Cronopes » : Cronope est une notion créée par l’écrivain argentin Julio Cortázar (1914-1984). Les cronopes sont des êtres verts et humides, selon ce qui est imaginé par l’auteur du roman « Marelle », qui n’a jamais donné trop de détails sur l’apparence physique de ces personnages.
La première fois que Cortázar a utilisé le terme, ce fut dans un article publié en 1952, lorsqu’il a passé en revue un concert que Louis Armstrong a donné à Paris. L’auteur a eu l’idée quand, au Théâtre des Champs-Élysées, il a eu une vision de globes verts flottants autour de la salle.
Le concept des cronopes est resté dans l’esprit de Cortázar, qui a écrit une série d’histoires et de poèmes avec ces personnages en tant que protagonistes apparus dans le livre « Cronopes et Fameux », publié en 1962.
Selon ce qui ressort des textes, les cronopes sont des créatures idéalistes, sensibles et naïves. De cette façon, ils se distinguent des autres êtres imaginés par l’écrivain, comme les Fameux (prétentieux et formels) et les Espoirs (ennuyeux et ignorants).
Cortázar a tenu à préciser que le terme cronope n’a rien à voir avec le temps, ce qui pourrait être déduit du préfix crono (« chrono »). En fait, l’argentin a dit que c’était un mot qui lui était venu en tête et qui lui avait semblé opportun pour nommer ces êtres ainsi.
Au fil des ans, aussi bien Cortázar que ses amis et disciples ont commencé à utiliser la notion de cronope en tant qu’adjectif ou titre honorifique appliqué aux personnes qu’ils admiraient. Hors, Cortázar est souvent appelé comme Le Cronope Majeur.

Lire: Définition de cronope – Concept et Sens http://lesdefinitions.fr/cronope#ixzz4gJiFECjD

 

Argemi, Raùl «Patagonia Tchou Tchou» (2010)

Argemi, Raùl « Patagonia Tchou Tchou » (2010)

L’Auteur : Issu d’un milieu prolétaire et anarchiste, Raul Argemi a longtemps mené la double activité de journaliste écrivain en Argentine. Il vit aujourd’hui à Barcelone et s’affirme comme l’un des auteurs les plus créatifs du roman noir latino-américain.

Résumé : Deux hommes embarquent à bord de « La Trochita », un train antédiluvien qui parcourt la Patagonie argentine à petite allure. Haroldo, un ancien marin qui se prétend le descendant de Butch Cassidy, a entraîné son ami d’enfance Genaro, ex-conducteur de métro, dans une aventure risquée : les deux compagnons projettent de prendre en otages les passagers du train pour libérer « Beto », le frère d’Haroldo, prisonnier en transit. En outre, ils comptent bien profiter de l’occasion pour mettre la main sur les sacs de billets qui se trouvent dans l’un des wagons.

Cependant, rien ne se passe comme prévu. Il n’y a pas grand monde dans le train – une femme enceinte et son mari, des touristes – et la prise d’otages tourne court : le conducteur de la locomotive y voit même une diversion ! S’ensuit alors une série d’événements qui va faire de ce voyage une odyssée surréaliste…

Raul Argemi embarque son lecteur dans un voyage romanesque long de quatre cents kilomètres et réussit le tour de force de combiner le roman d’aventures, le roman noir et la fable. On retrouve tous les ingrédients caractéristiques de son univers : humour, rebondissements, folie et violence, ce qui n’exclut pas la satire sociale et politique.

Mon avis : De retour du bout du monde ( la Patagonie donc) rien de plus normal que de lire des livres d’auteurs argentins… Alors en avant ! Et pour ce voyage, prenons le train.. Au menu : une attaque de train.. le but de cette attaque : libérer un détenu et de se faire de l’argent. Nous grimpons à bord en compagnie de ces deux amis d’enfance et le voyage commence… dans une partie du monde où tout peut arriver…et tout arrivera… C’est de fait un roman déjanté et absurde, ou rien ne se passe comme il le faudrait.  Tout va de travers… Les personnages sont totalement à la masse, les situations tragi-comiques s’enchainent. On assiste à un match de football entre les argentins et les touristes allemands qui est totalement hallucinant… Beaucoup d’humour dans ce récit avec en toile de fond une Argentine en mal de vivre… On visite la Patagonie au rythme lent d’un tortillard à deux wagons qui monte des pentes escarpées et se confronte à la rudesse du climat, on passe du calme au vent tempétueux, de la neige au soleil… et on disjoncte… J’ai bien aimé. Et je me dis qu’entre lui et Carlos Salem, les écrivains argentins qui viennent du journalisme et qui résident en Espagne sont sacrément allumés..

Extraits :

Ces gens, ils vivent pour quoi ? S’ils n’ont pas la radio, c’est sûr qu’ils n’ont pas non plus la télévision.

— Ni téléphones portables… Ils sont en Patagonie, Bairoletto. Ils ont le privilège d’entendre le silence de la nature à l’état pur. Pourquoi voudraient-ils la télévision ?

le désert et la mer sont comme des frères : horizons, deux, lointains…
— Ça va comme ça. N’en rajoute pas, cela me donne envie de vomir. Jamais je n’ai vu autant de néant à la fois.

À perte de vue, la neige tombait, semblable à une pluie de plumes de colombe, et estompait les limites du désert.

Los Ñires était un peu plus que rien, une intention de village née d’un fantasme.

Par les pans de sa chemise entrebâillée, son nombril velu épiait le monde, tel un kangourou dans sa poche.

on est en Argentine, El Maitén c’est l’Argentine. Ici tout a un avenir. Ce qui n’existe pas, c’est le présent.

Le monde est, de plus en plus, un monde unique, une boucherie généralisée où l’on vend la chair des travailleurs. Amis, dans ce village mondial, dans ce navire spécial appelé Terre, les vautours du sommet ne se lassent pas de nous dévorer le foie.

— Vous savez que c’est un endroit bizarre, la Patagonie ? répondit-il, en retournant la question. C’est plein de morts vivants.
— Eh ! Ce n’est pas comme Buenos Aires ! Qui est plein de parvenus vivants.

Depuis l’entrée dans la précordillère, l’environnement se faisait sans cesse plus montagneux et plus vert. De hauts arbres s’appuyaient sur le sous-bois pour escalader les versants.

— Un microclimat ?
— Ecoutez, dit l’autre, narquois, nous ne comprenons pas grand-chose aux micros ici, mais pour ce qui est des climats, nous en avons plus qu’il n’en faut.

Et quelque part une fenêtre s’ouvrit pour s’entrebâiller sur l’enfer.

Un vent qui hurlait comme cent âmes en peine s’abattit sur l’esplanade, entraîna la neige, arracha des branches, coucha les roseaux presque jusqu’au sol.

Le vent s’abattit sur le wagon comme une énorme bête affamée, et les premières minutes de son assaut effrayèrent tout le monde. Son hurlement résonnait avec tant de malveillance que certains se mirent à crier à tue-tête pour le contrecarrer, tandis que d’autres se turent complètement.

Sur un des côtés, la paroi se dressait sur plusieurs mètres, en une montrée presque verticale. De l’autre, à quelques pas à peine du convoi, le précipice s’adoucissait pour s’achever dans le lit d’un torrent à sec. Un peu au-delà, s’élevait l’autre paroi. Une superposition d’argile aux strates multicolores s’étageait jusqu’à la corniche finale. Des arbustes de terrain aride, des buissons de ronces et quelques petits arbres chétifs s’accrochaient à la pente du mieux qu’ils pouvaient.

Tout en haut, un soleil fatigué, accompagné de quelques nuages effilochés en cavale vers le nord, commençait à décliner. En Patagonie, l’hiver raccourcit les journées, et les nuits peuvent être interminables.

Quand un homme est absent longtemps, son pays meurt et il ne peut plus y retourner.

Bourdeaut, Olivier «En attendant Bojangles» (2016)

Résumé : Sous le regard émerveillé de leur fils, ils dansent sur «Mr. Bojangles» de Nina Simone. Leur amour est magique, vertigineux, une fête perpétuelle. Chez eux, il n’y a de place que pour le plaisir, la fantaisie et les amis.

Celle qui donne le ton, qui mène le bal, c’est la mère, feu follet imprévisible et extravagant. C’est elle qui a adopté le quatrième membre de la famille, Mademoiselle Superfétatoire, un grand oiseau exotique qui déambule dans l’appartement. C’est elle qui n’a de cesse de les entraîner dans un tourbillon de poésie et de chimères.

Un jour, pourtant, elle va trop loin. Et père et fils feront tout pour éviter l’inéluctable, pour que la fête continue, coûte que coûte.

L’amour fou n’a jamais si bien porté son nom.

L’optimisme des comédies de Capra, allié à la fantaisie de L’Écume des jours.

Prix du Roman des étudiants France Culture – Télérama 2016 – Grand Prix RTL / Lire 2016 – Prix du Roman France-Télévision –

Mon avis : Jubilatoire! Les personnages : le père, la mère, le fils, », Mademoiselle Superfétatoire, un ami sénateur  présenté sous le nom de « l’Ordure  et Bill Bojangles Robinson (célèbre danseur de claquettes de Harlem mort en 1950 et chanté par Nina Simone, qui est le fil rouge du livre, son cœur en quelque sorte. (https://www.youtube.com/watch?v=eAW3y5l6Dm4 )

Une folie… qui n’est pas si douce que cela… Après un début « farce » on se rend compte que derrière le côté farfelu, il y a des sujets nettement plus graves… Les parents s’amusent, dansent la vie, entrainés par la mère, dont la façon d’être, fantasque et excentrique, cache une réalité plus sombre. Le but de la vie ? Chasser l’ennui et pour cela nier la réalité triste et morne, la rendre belle et joyeuse. Danse et démence… les deux notions se rejoignent… Abandon total et lâcher prise dans les deux cas.. . L’esthétisme prime sur le fond. Pour échapper à la réalité effrayante, prendre les chemins de traverse et fuir pour se réfugier dans « un château en Espagne » Un livre d’amour fou, plein, absolu, déjanté (ce qui fait que j’ai aimé ! )… On passe de l’utopie à la réalité. De la folie d’aller vivre dans un château en Espagne à la folie tout court. C’est un livre qui sous le couvert de la joie de vivre et de l’enchantement aborde des thèmes difficiles. Un livre fantaisiste, qui apporte la joie, la lumière. Les parents sont légèrement « à la masse ». Un doux délire qui amène à la folie… Original, pétillant, poétique, triste et bouleversant : on y parle folie, dépression, mort, asile psychiatrique avec fantaisie et légèreté. On remplace les mots effrayants de la réalité clinique par les mots des fables et de l’enchantement, on refuse la réalité sordide pour la magie de la vie… La magie blanche combat les forces des ténèbres. Mais le fait de vivre dans le déni, hors de la réalité, comme des personnages de roman, dans des décors plus que dans des lieux de vie habituels (les années 30, le mélange actuel / ancien ou l’ancien est le rêve et le présent est assimilé à la réalité) aura beau donner des couleurs à la vie, on comprend bien que la fin ne sera pas une fin heureuse de contes de fées…

L’auteur de ce premier roman – un OLNI – vient en quelques mois de remporter plusieurs prix et j’en suis ravie.

Extraits :

Mais la réponse des éditeurs était toujours la même : « C’est bien écrit, drôle, mais ça n’a ni queue, ni tête. »  Pour le consoler de ces refus, ma mère disait :
— A-t-on déjà vu un livre avec une queue et une tête, ça saurait !

Quand la réalité est banale et triste, inventez-moi une belle histoire, vous mentez si bien, ce serait dommage de nous en priver.

Sur la commode du salon, devant un immense cliché noir et blanc de Maman sautant dans une piscine en tenue de soirée, se trouvait un beau et vieux tourne-disque sur lequel passait toujours le même vinyle de Nina Simone, et la même chanson : « Mister Bojangles ». C’était le seul disque qui avait le droit de tourner sur l’appareil, les autres musiques devaient se réfugier dans une chaîne hi-fi plus moderne et un peu terne. Cette musique était vraiment folle, elle était triste et gaie en même temps, et elle mettait ma mère dans le même état.

…on mangeait plein de fruits, le jour, la nuit, on buvait des fruits, en dansant.

Le problème c’est qu’elle perdait complètement la tête. Bien sûr, la partie visible restait sur ses épaules, mais le reste, on ne savait pas où il allait.

Cette folie, je l’avais accueillie les bras ouverts, puis je les avais refermés pour la serrer fort et m’en imprégner, mais je craignais qu’une telle  folie douce ne soit pas éternelle.

Vous me direz, fréquenter des malades mentaux toute la journée, vous finissez par imprimer…

C’est vraiment différent de pleurer en plein jour, c’est un autre niveau de tristesse.

Parlez-lui avec les mains, les yeux et le cœur, c’est encore ce qu’il y a de meilleur pour communiquer !

… dans l’arbre, ta Maman, ce sont les racines, les feuilles, les branches et la tête en même temps, et nous, nous sommes les jardiniers, nous allons faire en sorte que l’arbre tienne debout et qu’il ne finisse pas déraciné,…

Il profitait de cette dernière nuit pour faire la conversation de toute une vie.

 

Gran, Sara « La ville des morts » (2015)

L’auteur : Ex-libraire d’origine new-yorkaise, Sara GRan vit à Los Angeles. Elle écrit pour la télévision et est en train d’adapter la série des Claire DeWitt pour le petit écran. C’est une grande amie de Megan Abbott avec qui elle partage sa passion pour le noir et un blog très hype. Elle a déjà publié Viens plus près et Dope parus en France aux éditions Sonatine.

Résumé : Il est des livres qui vous hantent et vous accompagnent et des héros si attachants que vous auriez envie de les rencontrer. C’est le cas de Claire DeWitt, une privée comme on n’en trouve pas. Elle a trente-cinq ans mais dit toujours qu’elle en a quarante-deux parce que personne ne prend une femme de mois de quarante ans au sérieux. Claire DeWitt s’autoproclame avec dérision la plus grande détective du monde, enquêtrice amateur à Brooklyn dès l’adolescence et adepte du mystérieux détective français Jacques Silette dont l’étrange ouvrage, Détection, l’a conduite à recourir au yi-king, aux augures, aux rêves prophétiques et aux drogues hallucinogènes.

Claire entretient également une relation intime avec La Nouvelle-Orléans, où elle a été l’élève de la brillante Constance Darling jusqu’à l’assassinat de cette dernière. Lorsqu’un honorable procureur néo-orléanais disparaît dans la débâcle de l’ouragan Katrina, elle retrouve son ancienne ville, complètement sinistrée, afin de résoudre le mystère. Les indices la mènent à Andray Fairview, un jeune homme qui n’avait rien à perdre avant l’ouragan et encore moins depuis. Entre anciens amis et nouveaux ennemis, Claire élucide l’affaire, mais d’autres disparus viennent la hanter : sa meilleure amie et co-détective d’enfance, évaporée du métro de New York en 1987, et la propre fille de Silette, Belle, kidnappée dans une chambre d’hôtel sans que personne ne l’ait jamais revue.

La ville des morts marque le début époustouflant d’une nouvelle série aussi originale que vivifiante.

Mon avis : Dans une ville détruite ou les histoires finissent toujours mal, une « privée » totalement à la masse, hantée par la disparition d’une amie d’enfance, épaulée par le souvenir de la femme qui l’a formée, enquête sur une disparition. Un retour aux sources dans une ville détruite à tous les niveaux, en compagnie de jeunes pas très nets (et de vieux pas nets non plus…) Si vous aimez les polars atypiques et déjantés, mais qui abordent des sujets graves en toile de fond, plongez dans les bas-fonds de la Nouvelle-Orléans.. vous ne le regretterez pas.. Glauque à souhait, avec une bonne dose d’humour. Voilà qui donne envie de suivre de plus près ce personnage atypique qu’est la détective Claire DeWitt et de lire ses deux premiers polars, « Dope » et « Viens plus près »…

Et en rapport avec « Katrina », je ne peux que vous recommander un autre livre, d’un tout autre style : « Ouragan » de Laurent Gaudé

Extraits :

Avant, les corbeaux étaient de mauvais augure, mais aujourd’hui, il y en a tellement qu’on ne sait plus trop. Les augures changent. Les signes se déplacent. Rien n’est permanent.

Si la vie vous donnait tout de suite les réponses, elles n’auraient aucune valeur. Chaque détective doit saisir ses indices et résoudre ses mystères par elle-même. Nul ne peut élucider votre mystère à votre place ; un livre ne peut pas vous indiquer le chemin.

Les hôpitaux ont publié des photos de petits vieux, en espérant que quelqu’un viendrait les récupérer. De jeunes aussi. Notamment ceux qui étaient déjà handicapés, malades ou déséquilibrés avant la catastrophe. Un silence. — C’était comme les objets trouvés. Mais pour les gens.

Certaines maisons glissaient vers la ruine, d’autres remontaient la pente de la reconstruction

Un peu plus loin encore, je suis tombée sur les premiers immeubles sans murs, appartements meublés exposés à la vue, façon maison de poupée. Ici une chambre, là une cuisine, ailleurs un séjour figé dans le temps

J’en ai vu davantage assis sur leur véranda, à faire ce qu’on fait quand on est complètement dépassé. Rien que de se demander par où commencer, ça suffisait à se rasseoir pour ne plus se relever

Les indices sont la partie la moins bien comprise de mon métier. Les novices croient qu’il s’agit de les découvrir. En réalité, tout l’art du détective consiste à les reconnaître. Les indices sont partout. Mais seules certaines personnes peuvent les voir.

Un logement, c’est comme une personne, en moins chiant. Pour l’appréhender, on part de l’ensemble puis on progresse vers le détail

Le bureau était la seule pièce qui ait un peu de personnalité. Sa personnalité était « je bosse beaucoup

Moins une personne a de bouquins, moins ils sont révélateurs. L’échantillon n’est pas assez fourni pour y repérer des schémas. Un livre de recettes sur un total de cinq est bien moins significatif que vingt sur une centaine

Toutes les maisons sont hantées. Quand elles ne le sont pas par le passé ou l’avenir, elles le sont par le présent

« Pour eux, la vie est comme un livre rempli de pages blanches. Pour le détective, c’est un manuscrit enluminé de mystères. »

Une fois qu’on connaît la vérité, il n’y a pas de seconde chance. Pas de possibilité de recommencer, de se raviser, de faire machine arrière. La porte se referme derrière vous et se verrouille à double-tour.

« On ne peut pas avancer vers la vérité en marchant dans les pas d’un autre. Une main peut pointer dans une direction, mais la main n’est pas l’enseignement. Le doigt qui montre le chemin n’est pas le chemin.

La vérité n’était peut-être qu’à quelques centimètres, mais je n’étais encore pas assez près pour la saisir.

Il sentait la beuh, la poussière de plâtre, la fumée et le moisi. Comme la tristesse. Comme La Nouvelle-Orléans

C’est elle qui m’a appris à persuader un projectile que lui et moi, on était du même côté. C’est elle qui m’a expliqué qu’une balle veut toucher sa cible. Qu’il suffit de l’encourager

Mon oncle, y disait qu’il y avait deux Bibles. Ou une seule, mais séparée en deux. Y disait qu’y en a la moitié dans le bouquin, sur le papier. Et que l’autre moitié elle est à l’intérieur des gens. On naît avec, mais c’est à nous de la trouver. Faut apprendre à la voir par soi-même. C’est le seul moyen

Y disait : « Laisse les morts s’occuper des leurs. Ils ont leurs propres histoires à régler. Les Indiens se battent pas avec des couteaux et des flingues. Y se battent avec des costumes et des chansons. »

Je ne savais pas qu’il existait des gens comme ça : des gens qui ne tiennent pas la liste de ce qu’ils donnent, des gens qui ne demandent pas à être remboursés.

Comment je vous reconnaîtrai ? avais-je demandé. — C’est moi qui vous reconnaîtrai. Je m’étais dit qu’elle débloquait. C’est la première chose que j’ai aimée chez elle

Le fait que Mère et Père abominent ouvertement les gens de couleur n’arrangeait rien

L’eau chaude restait intermittente, et même l’eau froide n’était pas toujours au rendez-vous

Les grandes demeures sont pleines de mystères, de vies vécues superposées au fil des ans pour ne laisser derrière elles que leurs indices

C’était la plus vaste, la plus vieille conspiration du monde : celle qui produisait des gamins comme ceux qui l’avaient tuée pour trois fifrelins. Celle qui avait commencé le jour où le premier homme avait regardé son voisin en disant : « Hé, je te piquerais bien ta grotte. »

Le vrai défi, pour la détective qui doit se déguiser, n’est pas d’endosser un nouveau personnage. C’est de se détacher de son ancien moi. Se départir de soi-même est la vocation ultime de l’être, un état auquel bien peu de gens parviennent. Et un état auquel chacune, qu’elle le sache ou non, aspire.

Le plus difficile pour se procurer une arme en Louisiane, c’est qu’il y a tellement de possibilités que je ne savais pas par où commencer

Et après, y a eu un moment… comme si tout ralentissait pendant une minute. Comme si le temps s’était arrêté. J’ai senti un… une espèce de… putain, j’arrive pas à l’expliquer. Y a eu un truc. Un genre de coup de vent, comme si y faisait chaud et froid en même temps

Pour certains gosses, le graff était une question de vie ou de mort. Nous, on voulait juste laisser des preuves qu’on avait été en vie

New York était notre mystère à nous. Tels des petits poucets, on suivait notre chemin de miettes où qu’il nous mène

Chacun doit trouver sa propre issue. Chacun doit défricher son propre chemin à travers la jungle.

Dans ce bouquin, ai-je repris comme si ni lui ni moi n’étions en train de pleurer, ce mec, il dit : « Soyez reconnaissant de chaque blessure que la vie vous inflige. » Il dit : « C’est là où on n’est pas blessé qu’on est faux. Seules les plaies cicatrisées laissent apparaître notre être profond. » C’est là que tu peux montrer qui tu es.

Il n’y a pas de coïncidences. Seulement des occasions qu’on est trop bête pour voir, des portes qu’on est trop aveugle pour franchir.

Et à chaque occasion manquée, il y a une pauvre âme qui reste en plan derrière, à attendre que quelqu’un vienne lui montrer la sortie.

On ne peut pas changer la vie de quelqu’un, m’a-t-elle dit. On ne peut pas effacer le karma d’autrui. — Mais… Elle m’a interrompue en secouant la tête. — Tout ce qu’on peut faire, c’est lui laisser des indices. En espérant qu’il comprenne et décide de les suivre

l’intérêt qu’elle lui portait était comme un gilet de sauvetage pour un enfant en train de se noyer

La plupart des gens qui ont subi des sévices dans leur enfance ne font pas de mal à une mouche. Mais parmi ceux qui font du mal aux mouches, presque tous ont eu eux-mêmes les ailes brisées

Les semaines s’écoulaient et on n’avait toujours aucun signe de vie. Les flics sont entrés dans la danse mais ils n’ont pas tardé à se désintéresser de son cas. La presse et les journalistes locaux ont eu une bouffée de curiosité au début, mais dès qu’ils en ont su davantage sur sa famille et son passé, si court qu’il soit, ils ont laissé tomber. Malgré sa blondeur et ses yeux bleus, Tracy n’était pas une victime vendable.

Nos vies tournaient autour du vide qu’elle avait occupé

Le mystère vit dans l’air ; il s’insinue dans notre monde tel un parapluie apporté par le vent pour atterrir là où la gravité l’attire. Alors tout ce qui l’entoure se métamorphose en éléments de mystère

On ne s’enfuyait pas vers. On s’enfuyait de.

Une fissure s’était créée entre nous ; bientôt elle deviendrait un canyon.

Rien de ce qui aurait pu être n’avait été et rien de ce qui aurait dû être n’était

Elle savait que la vérité n’est pas toujours dans un livre. Qu’elle n’est pas toujours dans un dossier ni écrite sur un bout de papier. Elle peut être enfouie comme un trésor. Planer dans le ciel. Flotter dans l’eau. Se loger là-dedans.

Mon cœur déborde, là. Il explose ! Au moment où je te parle. Je… Je me suis arrêtée net. — T’entends ça ? C’est les bouts de mon cœur qui tombent par terre.

Chacun doit avancer par lui-même, au moment qui lui convient et pour ses propres raisons, pas pour quelque stupide idéal d’un monde meilleur ou autre vision puérile du bien et du mal. La seule solution, c’est de s’immerger totalement en soi-même – ce qui, en général, est bien la dernière chose qu’on ait envie de faire. Il faut descendre jusqu’au fond, jusqu’au tréfonds de son être. À partir de là, la vie peut réellement recommencer

Il y a une différence entre ne pas savoir et ne pas vouloir savoir