Morandini, Claudio «Le chien, la neige, un pied» (03.2017)

Auteur : Claudio Morandini a obtenu avec Le chien, la neige, un pied le prestigieux Premio Procida-isola di Arturo-Elsa Morante 2016. Auteur d’une demi- douzaine de romans, il est regardé comme un écrivain des plus prometteurs en Italie.

144 pages – Editions Anacharsis

Résumé : Avec Le chien, la neige, un pied, Claudio Morandini compose un conte cruel, une de ces histoires fascinantes et terribles qu’on se raconte le soir à la veillée.
Adelmo Farandola vit seul dans son chalet perdu dans la montagne. Depuis un temps immémorial. Les années ont passé, identiques à elles-mêmes. Quoique. Adelmo Farandola n’a pas le souvenir très lucide. Les saisons s’empilent dans sa mémoire comme en un brouillard indistinct.
Une longue grisaille vécue à l’écart des hommes, dans une solitude absolue, entretenue, revêche, un peu méchante. Mais cet hiver-là surgit un chien. Bavard. Pétulant. La truffe en éveil. Il adopte Adelmo Farandola.
Au printemps, la fonte des neiges révèle peu à peu un pied humain non loin de leur cabane. À qui appartient-il ? Qui l’a mis là ? Adelmo Farandola ne se souvient pas très bien des événements de l’an passé…

Mon avis : Un livre qui m’est passé par les mains totalement par hasard, grâce à un ami qui sait que j’aime les auteurs italiens… Juste avant l’hiver… cela met dans l’ambiance… J’ai beaucoup aimé ce roman psychologique que je recommande chaudement (!) – je crois qu’il est limite coup de cœur…

Adelmo, est un vieil homme taiseux atteint d’Alzheimer avec un parcours de vie solitaire qui va soudainement être adopté par … un chien bavard. Quelques personnages : le garde-chasse, l’épicière du village, les personnages de sa jeunesse au travers de quelques souvenirs, tous perçus comme des agressions. Un hiver rude, long, ou la nourriture vient à manquer et la survie est tout sauf assurée…

Ses interlocuteurs ? son chien (eh oui !) avec qui il dialogue et les éléments de la nature qui l’entoure. Nature et éléments vivent, crient, se brisent, comme des humains au gré des événements. Il a aussi pour compagnons depuis toujours, depuis sa jeunesse difficile qui lui a appris à survivre et à échapper aux soldats- trois compagnons qui font partie intégrante de son être : Faim, Froid, Sommeil…

Le regard de la société, les conditions de sa jeunesse et de sa vie renvoient l’homme à sa solitude. Un homme qui a toujours vécu dans l’angoisse des humains, et surtout des humains en uniforme. Un être pour qui la montagne, la nature, la solitude, les endroits reculés tels les cabanes et les grottes inaccessibles et invisibles sont synonyme de survie et de non-agression. Bien sûr il est à la limite de la folie, il est repoussant, mais personne ne lui tend la main pour l’aider. Pour moi ce n’est pas un livre sur la maladie, sur l’oubli, mais sur la solitude, le rapport avec la nature et les animaux.

 

Extraits :

Adelmo Farandola, quant à lui, accoutumé aux silences qui durent des mois, a perdu la capacité de parler, mais aussi celle d’écouter.

Il ne se souvient pas – il ne se souvient pas qu’il a oublié.

Ruminer sa vengeance l’apaise un peu, lui offre une petite satisfaction. Ce n’est pas comme le faire pour de vrai, mais enfin on s’en approche, surtout quand une solitude accumulée pendant des armées mélange la réalité véritable des choses et la réalité rêvée.

Les gargouillis de la faim sont une sorte de voix intérieure, avec laquelle il discute parfois de tout et de rien. Mais à présent il a le chien avec qui parler.

[…] ses mots étaient une petite haleine blanche dans l’obscurité glaciale.

[…] les arguments étaient une chose, les coups en étaient une autre et, dans l’ensemble, ces derniers fonctionnaient mieux, sur les uns et sur les autres.

Faim, Froid et Sommeil s’asseyaient devant lui, enroulés dans de sombres haillons. Ils avaient des visages normaux, des expressions lasses. Ils étaient à court d’arguments et s’échangeaient des regards manifestement gênés.

Les gens imaginent que la montagne enneigée est le royaume du silence. Mais la neige et la glace sont des créatures bruyantes, éhontées, moqueuses. Tout craque, sous le poids de la neige, et ces craquements coupent la respiration, car ils semblent préluder au fracas d’un effondrement. Les affaissements des masses de neige et de glace résonnent longuement, leur raffut traverse la terre et se communique à l’air. Les grandes avalanches s’expriment avec un grondement effarant qui remplit d’horreur et avec un sifflement féroce, celui du déplacement d’air.

Les pas crissent avec difficulté sur la neige fraîche, et chaque pas ressemble à un sanglot. Chaque flocon frappe les fenêtres et toute surface avec un petit bruit nerveux, similaire à celui de pages tournées dans un livre trop long. Et quand la température s’adoucit, voilà que les blocs de glace hurlent jusqu’à se fissurer, ils sont en proie à des quintes de toux, ils se laissent aller à des éclats de tonnerre ou de flatuosité.

Il avait vu toute sa vie des animaux mourir, des plantes mourir, des roches tomber et s’effriter, et il s’est dit que pour l’homme aussi ça finit comme ça, un éboulement par usure, un étiolement soudain ; si on est au lit, on y reste, sinon, on s’écroule, le bâton à la main dans un raidillon, ou encore, penché pour cueillir une plante comestible, on ne se redresse plus. Tout meurt, et puis voilà.

 

Sabolo, Monica «Summer» (RL2017)

Auteur : Née à Milan, Monica Sabolo a grandi à Genève en Suisse où elle fait ses études. Après un investissement dans l’action pour la défense pour les animaux, au sein du WWF en Guyane puis au Canada, elle a l’opportunité de travailler à Paris en 1995 comme journaliste pour un nouveau magazine français Terre et Océans. Monica Sabolo passe dans les rédactions des magazines Voici et Elle. Au lancement de Grazia (Mondadori France), Monica Sabolo est recrutée comme rédactrice en chef « Culture et People ». Après « Le roman de Lili », elle signe avec « Jungle » son second roman. Début 2013, elle prend un congé sabbatique de quelques mois pour écrire un troisième roman, « Tout cela n’a rien à voir avec moi », pour lequel elle reçoit le prix de Flore. En janvier 2014, Monica Sabolo quitte Grazia et le journalisme pour se lancer dans une nouvelle activité : l’écriture de scénario. En 2015 elle publie « Crans-Montana », puis en 2017 « Summer »

Paru chez Lattès – 23/08/2017 – 320 pages

Résumé : Lors d’un pique-nique au bord du lac Léman, Summer, dix-neuf ans, disparaît. Elle laisse une dernière image : celle d’une jeune fille blonde courant dans les fougères, short en jean, longues jambes nues. Disparue dans le vent, dans les arbres, dans l’eau. Ou ailleurs ? Vingt-cinq ans ont passé. Son frère cadet Benjamin est submergé par le souvenir. Summer surgit dans ses rêves, spectrale et gracieuse, et réveille les secrets d’une famille figée dans le silence et les apparences. Comment vit-on avec les fantômes ? Monica Sabolo a écrit un roman puissant, poétique, bouleversant.

Mon avis : Il faudra attendre 24 an pour que le petit frère relance l’enquête sur la volatilisation de sa sœur. Les eaux du Léman vont-elles devenir plus claires ? Les eaux troubles sont-elles responsables de cette disparition ? Le lac Léman est réputé pour être traitre. Son calme est extrêmement trompeur. En est-il de même pour la population bien lisse qui peuple la Cité de Calvin ?  Genève ne serait-elle qu’apparences? Il n’est pire eau que l’eau qui dort … Vous rappelez vous de la morale de la fable de La Fontaine du Torrent et de la Rivière? Non ? vous devriez la relire…

Les brumes et les ténèbres … « Post tenebras lux » telle est la devise de la ville de Genève… Mais la lumière qui auréolait « Summer » l’été de sa disparition est- elle éteinte à tout jamais ?  Une fois de plus Monica Sabolo lève le voile sur les riches habitants de la Suisse du bord du lac, ceux-là même qui montaient faire la fête à « Crans-Montana » en 2015 …

Une enquête toute en finesse, en ombres et transparences pour permettre au jeune frère de comprendre, recherche, apprivoiser le fantôme de sa sœur évaporée un soir d’été… Que cachent les remous des eaux du lac ? ou qui se cache ? J’ai beaucoup aimé ce livre ou les remous de l’eau sont les remous de l’âme… Je vous invite à plonger et à faire le vide… à toucher le fond et à permettre au passé de remonter à la surface.

Extraits :

Je suis la preuve vivante que l’on peut vivre sans les êtres que nous aimons le plus, ceux-là même qui rassemblaient les milliers de fragments minuscules qui nous constituent. Ces êtres que l’on est terrifié de perdre, parce qu’ils nous donnent la sensation d’être réels, ou du moins un peu moins étrangers au monde, et puis, quand nous les avons perdus, nous n’y pensons plus.

je connais ce sourire, il est pareil à l’air humide, il s’insinue en vous, il est aussi insaisissable qu’un courant d’air, juste sous la peau.

Les souvenirs associés à des odeurs peuvent resurgir avec une extrême intensité. Il existe un lien mystérieux entre mémoire et parfums.

Je me réveille, comme presque toutes les nuits désormais, enroulé dans des draps qui semblent vouloir m’étreindre, ou m’étouffer.

… je pense à tous ces objets qui attendent, comme des couches géologiques de nos vies, des fossiles qui racontent quelque chose, mais quoi ?

j’étais resté là, absent à la scène, et à la vie, tandis que montait en moi la certitude que c’était arrivé, ce moment que j’attendais depuis toujours, l’effondrement de cet édifice de papier que constituaient nos existences.

Nous étions ailleurs, et les mots de réconfort que l’on nous adressait nous parvenaient déformés, comme recouverts par le vent.

L’obscurité dessinait des ombres mystérieuses sur les murs, et la moquette. Ma chambre était emplie d’un air humide, l’esprit du lac flottait là, il entrait dans mes poumons, y déposait un tapis végétal enivrant.

Je voyais les images du passé, comme des diapositives projetées sur un drap, avec ces couleurs des choses disparues.

La fatigue, c’est ainsi que l’on qualifie à peu près tout, dans notre famille, tout ce qui implique le chagrin ou la honte.

Elle avait ri, à nouveau, ce rire mondain, automatique – le seul vestige, avec son addiction au tabac et à la caféine, du temps où elle était cette beauté nerveuse, dégageant des ondes électriques de tension et de désir.

le pacte qui nous tient tous debout – toutes les choses dont on ne parle pas n’existent pas.

Nous demeurons un instant silencieux, laissant nos parts secrètes se répondre, ou peut-être tenons-nous juste chacun notre trajectoire, et nous repoussons-nous l’un l’autre, dans une sorte de lutte aquatique.

Nous avons essayé de quitter le passé mais rien n’a bougé, tout est exactement là où nous l’avons laissé, il y a vingt-quatre ans, aussi net et brillant que des morceaux de verre.

Je m’éloignais avec la sensation que tout s’était asséché d’un coup, mes yeux me brûlaient comme si on y avait jeté de la poussière. Mon cœur battait au ralenti, péniblement, il charriait du gravier, ou des débris métalliques.

La terre effaçait ce qu’elle avait porté, les feuilles s’amoncelaient dans les flaques, la pelouse devant la maison était jonchée de morceaux de branchages, le lac, plus sombre chaque jour, ressemblait à une grande assiette d’eau sale.

… c’est l’alcool, associé aux médicaments, qui désintègre le réel, mêle les souvenirs et les songes, et m’éloigne de moi-même, mais moi, je sais qu’il ne comprend rien, qu’il n’a aucune idée de qui nous étions.

Depuis le rivage auquel j’étais condamné, je regardais son embarcation traverser des nappes de clarté, des rideaux tombant du ciel, comme ces rayons qui transpercent les nuages sur les images pieuses.

Je pensais la voir dans la bise, les reflets mouvants du lac, ou le regard d’un cygne, mais en réalité, elle n’était nulle part ailleurs qu’à l’intérieur de moi.

Peut-être est-ce la seule chose qui reste à faire quand on n’a plus ni souvenirs, ni émotions : retrouver des vestiges, creuser avec ses doigts dans la terre, reconstituer des squelettes, épousseter les fossiles, mais même là, il est probable qu’on ne parvienne jamais à saisir la vie qui les animait, pas même à l’effleurer.

Les souvenirs s’estompent, c’est le secret. Le temps les dilue, des morceaux de sucre dans un récipient d’eau froide. Nous faisons, et refaisons, les gestes qui nous ont blessés, nous jetons et rejetons à la mer une nasse lestée de poissons transparents.

Où sont les êtres que l’on a perdus ? Peut-être vivent-ils dans les limbes, ou à l’intérieur de nous. Ils continuent de se mouvoir à l’intérieur de nos corps, ils inspirent l’air que nous inspirons. Toutes les couches de leur passé sont là, des tuiles posées les unes sur les autres, et leur avenir est là aussi, enroulé sur lui-même, rose et doux comme l’oreille d’un nouveau-né.

il semble voyager dans ses souvenirs, et que ses yeux regardent à travers moi, comme si j’étais une vitre au travers de laquelle on pouvait voir dérouler son passé, un cortège sur un tapis roulant,

Mes mots sont de petites boules de feu qui volettent au-dessus de nos têtes, pleines de colère, de chagrin et d’impuissance, elles brûlent et retombent en cendres, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que les regarder se consumer.

Le secret c’est de raconter une histoire à laquelle les gens ont envie de croire, n’importe laquelle. Les hommes ne veulent pas savoir, ils veulent croire, une fois que vous avez compris ça…

Récondo (de), Léonor «Point cardinal» RL2017

Auteur : Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. En octobre 2010, paraît son premier roman, La Grâce du cyprès blanc, aux éditions Le temps qu’il fait. Depuis 2012, elle publie chez Sabine Wespieser éditeur : en 2012, Rêves oubliés, roman de l’exil familial au moment de la guerre d’Espagne. En 2013, Pietra viva, plongée dans la vie et l’œuvre de Michel Ange, rencontre une très bonne réception critique et commerciale. Amours, paru en janvier 2015, a remporté le prix des Libraires et le prix RTL/Lire. Son nouveau roman, Point cardinal, paraît en août 2017, toujours chez Sabine Wespieser éditeur.

232pages, paru chez Sabine Wespieser – Aout 2017

Résumé : Sur le parking d’un supermarché, dans une petite ville de province, une femme se démaquille. Enlever sa perruque, sa robe de soie, rouler ses bas sur ses chevilles : ses gestes ressemblent à un arrachement. Bientôt, celle qui, à peine une heure auparavant, dansait à corps perdu sera devenue méconnaissable.

Laurent, en tenue de sport, a remis de l’ordre dans sa voiture. Il s’apprête à rejoindre femme et enfants pour le dîner. Avec Solange, rencontrée au lycée, la complicité a été immédiate. Laurent s’est longtemps abandonné à leur bonheur calme. Sa vie bascule quand, à la faveur de trois jours solitaires, il se travestit pour la première fois dans le foyer qu’ils ont bâti ensemble. À son retour, Solange trouve un cheveu blond…

Léonor de Récondo va alors suivre ses personnages sur le chemin d’une transformation radicale. Car la découverte de Solange conforte Laurent dans sa certitude : il est une femme. Reste à convaincre ceux qu’il aime de l’accepter.

La détermination de Laurent, le désarroi de Solange, les réactions contrastées des enfants – Claire a treize ans, Thomas seize –, l’incrédulité des collègues de travail : l’écrivain accompagne au plus près de leurs émotions ceux dont la vie est bouleversée. Avec des phrases limpides et d’une poignante justesse, elle trace le difficile parcours d’un être dont toute l’énergie est tendue vers la lumière.

Par-delà le sujet singulier du changement de sexe, Léonor de Récondo écrit un grand roman sur le courage d’être soi.

Mon avis :

Encore un magnifique moment passé en lisant Léonor de Récondo. Sujet difficile qui aurait pu devenir glauque, sordide ou voyeur. Mais le talent de Léonor de Récondo qui une fois encore traite un sujet « fleur de peau » avec une grande pudeur et une grande humanité.

Laurent est sûr d’être une femme dans un corps d’homme ; il en est convaincu et assume le fait de vouloir correspondre physiquement à la personne qu’il est à l’intérieur de lui, de vouloir être elle-même. La question à laquelle répond le livre est toute simple « Qui suis-je ?  Enfin toute simple… pas pour Laurent ! Un corps d’homme pour une âme de femme. Que faire quand on ne se sent pas en adéquation avec le corps qui nous a été donné. Le livre traite donc d’un problème d’identité et nous entraine dans la révélation aux autres de ce mal-être. Le livre expose une réalité, et les problèmes que cela engendre ; il ne juge pas, ne prend pas parti. J’ai également trouvé extrêmement intéressante l’évolution du choix du prénom, en fonction du passage du temps et de l’évolution de la situation. Laurent, Mathilda, Lauren… un cheminement tout en finesse et en conscience.

Ce n’est pas un problème d’amour. Laurent aime sa femme, il aime ses enfants et ne remet pas ces faits en question. Ce n’est pas non plus un problème de désir ou de sexe. Juste le problème d’être né dans le mauvais corps. C’est aussi le problème de la relation à l’autre et des réactions des proches ; car si c’est difficile pour lui, ce n’est pas facile non plus pour sa femme et ses enfants qui sont amenés à se poser des questions sur lui mais aussi sur eux et sur le regard des autres. C’est difficile aussi pour ses proches qui ne se sont aperçus de rien, à qui il ne s’est pas confié. Cela touche à la confiance et on se rend compte que l’on ne connaît pas ceux que l’on croyait pourtant si bien connaître. C’est également la remise en question aussi de la qualité de certains psy… Ce livre est aussi une belle leçon de vie : être bien dans sa tête et dans son corps pour s’assumer. Un livre humain, une écriture sobre , le tout à lire en écoutant un disque de Melody Gardot …

Extraits :

Commencer à parler ouvrirait une brèche qu’il n’est pas sûr de pouvoir refermer.

Parce que le bonheur, ça ne dit rien, ça se tait.

Être un homme signifiait, entre autres, aimer le foot.

Depuis qu’il fait du vélo, ils discutent souvent de la notion d’effort et de dépassement de soi.

… au XVIIIesiècle, les hommes eux aussi se poudraient. Des excuses historiques et ethnographiques, il en avait à foison.

Il est seul et pourtant, dans cet environnement si familier, il a l’impression que chaque objet le juge.

être seul, ensemble avec elle.

Ils sont une. Une seule et même personne, un même passé, juste un corps qui n’est pas le bon.

Incongruité de la question, complexité de la réponse : Je suis leur père, mais je suis une femme.

Nous ne sommes dupes que lorsque nous le souhaitons.

la joie de la découverte d’un autre qui serait lui-même.

Comment réunir ma peau d’homme avec la femme que je suis à l’intérieur, ses formes, son esprit, ses désirs ?

Un jour, il faudra que je me ressemble.

Combien de temps faut-il pour être soi-même ? Et je voudrais demander cela à tous ceux qui n’ont pas à changer de sexe. Combien d’années, de décennies, pour être en adéquation ? Adéquation de corps, adéquation de rêves, adéquation de pensées, avec ce que nous sommes profondément, cette matière brute dont il reste quelques traces avant qu’elle ne soit façonnée, lissée, rapiécée par la société, les autres et leurs regards, nos illusions et nos blessures.

C’est un mal-être, un décalage très profond entre celui que je vois dans la glace et moi-même.

Si je ne me suis jamais senti homme, je me suis toujours senti père

Est-il possible de connaître si peu quelqu’un avec qui l’on a toujours vécu ? Que l’on aime ?

On ne peut pas parler tout le temps, remettre chaque instant en question. Il faut savoir reprendre son souffle.

Tout ce qui ne tue pas rend plus fort, n’est-ce pas ? Je vais finir bodybuildée.

on ne sait jamais d’où viennent les coups, et les pires viennent souvent des proches.

La vraie question est là. Doit-on être ce que voient les autres, être tel qu’on nous a aimé ?

Je veux te montrer qu’il faut être soi-même, malgré les épreuves, malgré l’incompréhension.

J’ai longtemps cru qu’être père me suffirait pour rester homme. C’est avec ce genre de certitudes que j’ai écrasé la femme dedans.

Réminiscences d’une vie que l’on regarde s’éloigner sans pouvoir la rattraper.

Piñeiro, Claudia «Une chance minuscule» (2017)

Auteur : Claudia Piñeiro est née en 1960 à Burzaco, dans la province de Buenos Aires. Elle est romancière, dramaturge et auteur de scénarios pour la télévision. Elle est publiée chez actes Sud : Les Veuves du jeudi (2009), Elena et le roi détrôné (2010), Bétibou (2013), À toi (2015) . Une chance minuscule  est sorti en mars 2017
(272 pages – Titre original : Una suerte pequeña (2015)

Résumé : Marilé Lauría, trentenaire blonde aux yeux clairs, vit dans une banlieue huppée de Buenos Aires. Elle a épousé un chirurgien, habite une résidence cossue au perron garni de rosiers, et fréquente les parents qui, comme elle, confient leur progéniture au sélect collège privé de la ville. Jusqu’au drame qui rebat les cartes de cette existence morne et futile et fait basculer sa vie. La voilà condamnée à fuir comme une voleuse afin de délivrer de sa présence l’être qu’elle aime plus que tout au monde.
Quelques vingt ans plus tard, Mary Lohan, une quinquagénaire rousse aux yeux de jais qui réside à Boston, prend l’avion pour l’Argentine, où l’appelle une mission professionnelle. Au terme du voyage: une petite ville qu’elle ne connaît que trop bien, le souvenir cuisant d’une faute jugée impardonnable qui l’a poussée à tout abandonner et un homme qu’elle craint par-dessus tout de rencontrer.
Probablement aussi la chance majuscule de pouvoir enfin “réparer” la femme rompue.
Cette poignante comédie dramatique explore les liens du sang, la culpabilité et les épouvantables ou merveilleuses facéties du hasard.

Revue de Presse :
Rémi Bonnet, La Montagne/ Le Populaire du Centre : « Ce personnage, sorti de l’imagination de la romancière argentine Claudia Piñeiro, c’est un peu le symbole de toutes ces vies brisées qui végètent dans le noir en attendant enfin de retrouver la lumière. » Entre des mains moins scrupuleuses, cette histoire aurait pu tomber dans le mélo, et tirer des larmes peu honnêtes. Mais l’auteur avance avec une grande pudeur, reconstituant petit à petit les fragments d’une existence éparpillée en mille morceaux. Bouleversant. »
Virginie Bloch-Lainé, Libération : « Dans le cinquième roman de Claudia Piñeiro traduit en français, chance et malchance se partagent le travail. (…). Malgré l’accident, ce livre n’est pas sombre, mais plein de nouveaux départs et de bons compromis. C’est l’histoire d’un couple et le portrait d’un fils solide et confiant. »

Mon avis : Affronter les fantômes de son passé. L’auteur nous entraine dans un voyage dans le temps ; elle retourne sur les lieux de son passé, vingt ans après. Veut-elle vraiment s’y confronter ? Attend-elle que le passé la heurte de plein fouet pour y être obligée ? C’est un roman noir, un roman psychologique ; elle affronte sa culpabilité et va essayer d’expliquer le « pourquoi » de sa fuite. A qui l’explique-t-elle ? à elle ? à d’autres ? Pour qui un auteur écrit-il ? pour lui ? pour une personne en particulier ? La vie est comme l’Histoire avec un grand H : les choses s’enchainent et il n’y a ni destin ni hasard. Analyse de l’âme humaine, portrait psychologique et social. Peut-on oublier en se cachant derrière une autre vie, une autre identité ? Un roman sur la fuite, la solitude aussi. Peut-on enterrer le passé et faire comme s’il n’existait pas ? On plonge dans l’émotionnel. Les personnages sont forts et fragiles à la fois. C’est dès le début la lutte entre le conscient et l’inconscient. Mary retourne au pays en souhaitant ne pas être reconnue mais en même temps elle voudrait bien que sous Mary Lohan on reconnaisse l’ancienne Marilé Lauría

Ecriture intéressante et extrêmement fluide. Une belle réflexion sur les mots et la langue aussi. Le drame est présenté en plusieurs fois… par une entame de chapitre qui revient et s’étoffe à chaque fois.. Elle dose l’information et nous la livre au compte-goutte. Et elle m’a bien accrochée…

Une fois encore, comme dans le livre de Hegland, Jean «Dans la forêt», le nom de l’auteur Alice Munro refait surface… Prix Nobel 2013.. je n’ai jamais rien lu de cet écrivain canadien..

Gros coup de cœur pour ce livre.

Extraits :

Je récite cette définition de mémoire, et je la leur fais apprendre de mémoire. By heart, comme on dit en langue anglaise. Une traduction qui n’est pas littérale, bien au contraire. La mémoire versus le cœur.

J’essaie avec l’une puis avec l’autre. La troisième personne éloigne, elle crée une distance protectrice. La première m’approche du bord de l’abîme, elle m’invite à sauter. La troisième me permet de me cacher, de rester deux pas plus en retrait, de ne pas regarder le vide, même lorsque je l’évoque.

Mais pas mon rêve à moi, car je n’avais pas de rêves personnels. Alors je m’étais approprié les rêves des autres. En fin de compte, ce rêve n’était pas si mal, qu’y avait-il à attendre de plus de la vie ?

En général je ne suis pas pressée. Cela fait bien longtemps que j’ai perdu l’habitude d’être pressée. Pressée pour quoi faire ? Pressée d’arriver où ?

“Agréable”, c’est un mot tiède, qui ne dit pas grand-chose. Mais je n’en trouve pas d’autre. Comme pour nice en anglais. Deux mots pratiques mais dépourvus d’enthousiasme.

Quand deux personnes qui se connaissent à peine se rencontrent, les silences sont difficiles à supporter ; je n’ai jamais bien saisi pourquoi, mais c’est comme si l’air qui flotte entre leurs deux corps devenait pesant.

Mais je ne suis pas forte, je ne l’ai jamais été et je ne le suis pas davantage aujourd’hui malgré la carapace que j’ai mise autour de moi, alors que je me suis blindée pour ne plus souffrir autant.

J’ai effacé beaucoup de souvenirs de ces années. Par tous les efforts déployés pour oublier ce qui me faisait souffrir, j’ai oublié des détails inutiles mais inoffensifs du quotidien, des noms de rues, de magasins, de relations, des liens de parenté. Malgré tout, ces efforts se sont avérés inefficaces car, bien que soulagée de certains souvenirs, ma blessure reste, ce qui ne la rend que plus cuisante, comme si elle occupait une scène vide et que tous les projecteurs convergeaient sur elle.

j’ai tout fait pour les oublier, je les ai tués en moi ; mais eux, m’ont-ils tuée ? N’y a-t-il donc personne qui me voie ?

J’aime l’histoire, c’est ma passion, comprendre le pourquoi des choses, leurs causes et aussi leurs conséquences. Enfin, surtout leurs causes.

Il y a des actions qui ne sont pas dignes qu’on leur cherche des raisons. Il y a des actes qu’aucune raison ne peut justifier.

Je parviens ainsi à me vider la tête pendant quelques instants et à me reposer. À penser sans ressentir.

C’est peut-être ce que font beaucoup d’écrivains, ils s’inventent un lecteur anonyme, pour ne pas se sentir intimidés par les gens qui vont les lire et les juger, pour échapper à la tentation de renoncer à écrire pour éviter de trop s’exposer. Ils se convainquent de cet anonymat du lecteur car, même si à l’autre bout de l’écriture il y a bien quelqu’un, il peut s’avérer préférable de ne pas savoir qui est réellement cette personne.

Quand on vide une maison, qu’il s’agisse de la nôtre ou de celle de quelqu’un d’autre, on a de fortes chances de réveiller de vrais fantômes, de découvrir des secrets qui n’étaient pas si bien gardés, d’être bouleversé par une révélation, ébranlé par un objet qui prend soudain une signification différente.

La maternité, si vous ne la prenez pas comme quelque chose de naturel, d’irrémédiable, elle vous inspire trop de questions.

Sa présence pesait toujours, comme un silence

Des actes apparemment insignifiants auxquels on ne prêterait aucune attention si leur enchaînement ne causait pas des malheurs.

Pour quelle raison. Pour quoi faire. Pour quelle finalité. Il n’y a pas de réponse. Pas d’issue. La feuille de route de notre vie indique cette étape, quelque part sur notre chemin et, quoi que nous fassions, nous devrons quand même l’affronter.

Quels ravages peut bien laisser en nous un chagrin bien réel mais que l’on nous interdit de laisser paraître et de ressentir ouvertement ? D’immenses ravages. Car ce chagrin silencieux et clandestin blesse plus que celui que l’on peut laisser éclater au grand jour.

Il existe différentes sortes de mères. Il y en a qui, lorsqu’elles se rendent compte qu’elles peuvent gâcher la vie de leurs enfants, cherchent une façon de l’éviter.

Mais le suicide était une mort très particulière, qui n’est pas sans effets pour ceux qui restent. Une mort qui porte une dédicace, qui les fait se sentir responsables d’avoir été si près, de ne pas s’être rendu compte de ce qui était sur le point d’arriver et de n’avoir pu l’éviter.

Si quelqu’un dépend de la gentillesse d’un inconnu, c’est que ceux qui l’entourent ne sont pas des gens sur lesquels il a pu compter.

Ce qui s’est passé, les faits en eux-mêmes, ne peuvent en effet être réparés. Ils sont bien là, ils sont arrivés, on n’y peut rien changer. Ils existent pour toujours. Mais dans le passé. Aujourd’hui, demain et l’année prochaine dépendront de la façon dont vous allez vivre et de ce que vous comptez faire à partir de maintenant. Le mal est là, la douleur est bien là, mais ce qui vous attend dépendra des chemins que vous choisirez d’emprunter. Vous ne pourrez pas éradiquer ce mal, mais vous pourrez faire de cette douleur qui vous empêche de vivre aujourd’hui une douleur apaisée, de plus en plus facile à supporter, à accepter, une douleur qui deviendra un vague à l’âme que vous traînerez toujours mais qui vous laissera continuer de vivre. Une douleur qui se rappellera de temps en temps à votre bon souvenir, comme dit Munro, mais qui, un beau matin, vous laissera sortir faire un tour sans se sentir obligée de vous accompagner.

Nous parvînmes à une communion qui un jour nécessita que nous nous embrassions et que nos corps s’unissent ; si l’inverse s’était produit, cela n’aurait peut-être pas fonctionné.

Bien qu’il ne soit plus là, je crois que je le connais un peu plus chaque jour. Et je souris en réalisant, alors qu’il est pourtant mort, à quel point il continue de m’accompagner, de faire des choses pour moi, pas depuis l’au-delà auquel je ne crois pas, mais à travers ces choses qu’il a faites et laissées ici, en ce bas monde, avant de s’en aller, ces choses que je ne parviens à distinguer que maintenant.

Tous les gens réagissent de façon différente devant l’abîme qui s’ouvre un jour devant eux, ils savent qu’ils ne peuvent plus faire un pas en avant, sinon ils tomberaient, mais les options, les différents chemins qui s’offrent à ceux qui se trouvent au bord du précipice sont généralement beaucoup plus nombreux qu’ils ne se l’imaginent.

C’est peut-être cela, le bonheur, un instant où l’on est là, tout simplement, un moment quelconque où les mots sont de trop car il en faudrait trop pour le raconter.

 

 

 

 

 

 

 

Slimani, Leïla «Chanson douce» (2016)

Collection Blanche, Gallimard – 240 pages – Prix Goncourt 2016

Résumé : Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats, le couple se met à la recherche d’une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l’affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu’au drame.

À travers la description précise du jeune couple et celle du personnage fascinant et mystérieux de la nounou, c’est notre époque qui se révèle, avec sa conception de l’amour et de l’éducation, des rapports de domination et d’argent, des préjugés de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Leïla Slimani, où percent des éclats de poésie ténébreuse, instaure dès les premières pages un suspense envoûtant.

 

Mon avis : Je ne le lis que maintenant car j’en ai tellement entendu parler que je ne voulais pas m’y aventurer. Et bien c’est un bon livre ! Excellent même. J’ai découvert le style de Leïla Slimani et j’ai apprécié. Et le sujet n’est pas tant le meurtre de ces deux enfants que le rapport entre les différents protagonistes et la description du monde dans lequel on vit. Metro, boulot, dodo ; importance de la réussite sociale, manque d’intérêt et d’empathie pour les êtres qui nous entourent. Les autres ont une vie ? un passé ? des soucis ? … mais pourtant ils sont là pour s’occuper de nous, de nos enfants… et on leur donne nos restes, nos vieilles frusques, on les prend en vacances pour nous décharger de nos enfants… On les traite tellement bien… Juste un petit souci : on parle « matériel » et non « affectif » C’est aussi la difficulté de faire partie d’un monde qui n’est pas le nôtre. Et même à plusieurs niveaux : une nounou blanche ne fait partie ni du monde des patrons ni du monde des nounous, le plus souvent étrangères. Roman de l’exclusion d’une certaine manière, roman sur les rapports humains ; au final, une nounou n’est pas une personne ; cela devient un bien matériel utile, qui se fond dans le décor mais qui cristallise aussi la culpabilité et est témoin de notre vie, ce qui finit par nous exaspérer. Très beau moment de lecture ou le meurtre des enfants est finalement juste la première phrase…

Extraits :

Cette vie de cocon, loin du monde et des autres, les protégeait de tout.

À quel point elle se sentait mourir de n’avoir rien d’autre à raconter que les pitreries des enfants et les conversations entre des inconnus qu’elle épiait au supermarché. Elle s’est mise à refuser toutes les invitations à dîner, à ne plus répondre aux appels de ses amis.

Plus que tout, elle craignait les inconnus. Ceux qui demandaient innocemment ce qu’elle faisait comme métier et qui se détournaient à l’évocation d’une vie au foyer.

Elle semble imperturbable. Elle a le regard d’une femme qui peut tout entendre et tout pardonner. Son visage est comme une mer paisible, dont personne ne pourrait soupçonner les abysses.

D’où viennent ces histoires ? Elles émanent d’elle, en flot continu, sans qu’elle y pense, sans qu’elle fasse le moindre effort de mémoire ou d’imagination. Mais dans quel lac noir, dans quelle forêt profonde est-elle allée pêcher ces contes cruels où les gentils meurent à la fin, non sans avoir sauvé le monde ?

« Si vous saviez ! C’est le mal du siècle. Tous ces pauvres enfants sont livrés à eux-mêmes, pendant que les deux parents sont dévorés par la même ambition. C’est simple, ils courent tout le temps. Vous savez quelle est la phrase que les parents disent le plus souvent à leurs enfants ? “Dépêche-toi !”

La nounou est comme ces silhouettes qui, au théâtre, déplacent dans le noir le décor sur la scène.

C’est elle qui tient les fils transparents sans lesquels la magie ne peut pas advenir. Elle est Vishnou, divinité nourricière, jalouse et protectrice. Elle est la louve à la mamelle de qui ils viennent boire, la source infaillible de leur bonheur familial.

Une fête pour la lune, pleine et rousse, dont ils ont toute la soirée commenté la beauté. Elle n’avait jamais vu une lune pareille, si belle qu’elle vaille la peine d’être décrochée. Une lune pas froide et grise, comme les lunes de son enfance.

Elle avait fini par développer un don pour l’invisible et logiquement, sans éclats, sans prévenir, comme si elle y était évidemment destinée, elle avait disparu.

Jacques adorait lui dire de se taire. Il ne supportait pas sa voix, qui lui râpait les nerfs. « Tu vas la fermer, oui ? » Dans la voiture, elle ne pouvait pas s’empêcher de bavarder. Elle avait peur de la route et parler la calmait.

La solitude, qui collait à sa chair, à ses vêtements, a commencé à modeler ses traits et lui a donné des gestes de petite vieille. La solitude lui sautait au visage au crépuscule, quand la nuit tombe et que les bruits montent des maisons où l’on vit à plusieurs.

Elle marchait dans la rue comme dans un décor de cinéma dont elle aurait été absente, spectatrice invisible du mouvement des hommes.

Les squares, les après-midi d’hiver, sont hantés par les vagabonds, les clochards, les chômeurs et les vieux, les malades, les errants, les précaires. Ceux qui ne travaillent pas, ceux qui ne produisent rien. Ceux qui ne font pas d’argent.

Chez nous, on propose toujours à manger aux inconnus. Il n’y a qu’ici que j’ai vu des gens manger tout seuls.

Vous ne devriez pas chercher à tout comprendre. Les enfants, c’est comme les adultes. Il n’y a rien à comprendre. »

Ils réagissent comme des enfants gâtés, des chats domestiques.

Elle a dormi de ce sommeil si lourd qu’on en sort triste, désorienté, le ventre plein de larmes. Un sommeil si profond, si noir, qu’on s’est vu mourir, qu’on est trempé d’une sueur glacée, paradoxalement épuisé.

Elle boit et l’inconfort de vivre, la timidité de respirer, toute cette peine fond dans les verres qu’elle sirote, du bout des lèvres.

Elle émerge du sommeil comme on remonte des profondeurs, quand on a nagé trop loin, que l’oxygène manque, que l’eau n’est plus qu’un magma noir et gluant et qu’on prie pour avoir assez d’air encore, assez de force pour regagner la surface et prendre une vorace inspiration.

Pour la première fois, elle pense à la vieillesse. Au corps qui se met à dérailler, aux gestes qui font mal jusqu’au fond des os

Une mythologie liée à l’enfance, au monde d’avant les repas surgelés devant l’écran de son ordinateur.

Elle n’a qu’une envie : faire monde avec eux, trouver sa place, s’y loger, creuser une niche, un terrier, un coin chaud. Elle se sent prête parfois à revendiquer sa portion de terre puis l’élan retombe, le chagrin la saisit et elle a honte même d’avoir cru à quelque chose.

Des langues du bout du monde contaminent le babil des enfants qui en apprennent des bribes que leurs parents, enchantés, leur font répéter.

elle n’est que débris de verre, son âme est lestée de cailloux.

Son cœur s’est endurci. Les années l’ont recouvert d’une écorce épaisse et froide et elle l’entend à peine battre. Plus rien ne parvient à l’émouvoir. Elle doit admettre qu’elle ne sait plus aimer. Elle a épuisé tout ce que son cœur contenait de tendresse, ses mains n’ont plus rien à frôler.

un personnage qui se serait trompé d’histoire et se retrouverait dans un monde étranger, condamné à errer pour toujours.

les reconstitutions agissent parfois comme un révélateur, comme ces cérémonies vaudoues où la transe fait jaillir une vérité dans la douleur, où le passé s’éclaire d’une lumière nouvelle.

 

 

 

Bussi, Michel «Maman a tort» (2015)

Auteur : Michel Bussi a commencé à écrire dans les années 1990. Alors jeune professeur de géographie à l’université de Rouen, il écrit un premier roman, situé à l’époque du Débarquement de Normandie. Ce dernier est refusé par l’ensemble des maisons d’édition. Il écrit quelques nouvelles, s’attelle à l’exercice de l’écriture de scénarios mais sans parvenir à les faire publier. Il attendra dix ans pour que l’idée d’un roman, inspiré d’un voyage à Rome au moment du pic de popularité du Da Vinci Code de Dan Brown, s’impose. Ce succès d’édition international, ainsi que la lecture d’une réédition de Maurice Leblanc pour le centenaire d’Arsène Lupin, le poussent à se lancer dans un travail d’enquêteur. De retour à Rouen, équipé de ses cartes de l’IGN, il noircit des carnets jusqu’à pouvoir proposer, en 2006, un manuscrit intitulé Code Lupin à un éditeur régional et universitaire, les éditions des Falaises. Ce premier roman sera réédité neuf fois.

Plusieurs années seront nécessaires pour que les ouvrages de Michel Bussi, qui paraissent au rythme d’un par an, tel Mourir sur Seine en 2008, ou Nymphéas Noirs en 2011, voient leurs ventes s’envoler. Après une série de récompenses locales, grâce à ses premières éditions en livre de poche, mais surtout grâce à la sortie en rayon polar de son ouvrage maître Un avion sans elle, l’auteur géographe est propulsé sur le devant de la scène.

Une des particularités de son travail est de situer la majorité de ses romans en Normandie. Son roman N’oublier jamais, sorti en mai 2014, met « plus que jamais6 » la Normandie au cœur de son intrigue, tout comme Maman a tort (qui se déroule au Havre), sorti en mai 2015. Son dernier roman cependant, Le temps est assassin, sorti en mai 2016, se déroule en Corse.

Ses romans : Code Lupin (2006) – Omaha crimes /Gravé dans le sable (20067/2014) – Mourir sur Seine (2008) – Sang famille (2009 épuisé) –Nymphéas noirs (2011) – Un avion sans ailes (2012) – Ne lâche pas ma main (2013) – N’oublier jamais (2014) – Maman a tort (2015) – Le temps est assassin (2016) –

Résumé : Mardi 2 novembre 2015. Lorsque Vasile, psychologue scolaire, se rend au commissariat du Havre pour rencontrer la commandante Marianne Augresse, il sait qu’il doit se montrer convaincant. Très convaincant. Si cette fichue affaire du spectaculaire casse de Deauville, avec ses principaux suspects en cavale et son butin introuvable, ne traînait pas autant, Marianne ne l’aurait peut-être pas écouté. Car ce qu’il raconte est invraisemblable : Malone, trois ans et demi, affirme que sa mère n’est pas sa vraie mère.  Sa mémoire, comme celle de tout enfant, est fragile, elle ne tient qu’à un fil, qu’à des bouts de souvenirs, qu’aux conversations qu’il entretient avec Gouti, sa peluche…  Vasile le croit pourtant. Et pressent le danger.  Jeudi 4 novembre 2015, tout bascule.  Le compte à rebours a commencé.  Qui est Malone ?

Mon avis : Toujours un plaisir de lire un livre de Michel Bussi car je sais qu’il va me raconter une histoire et que je vais être à la fois émue et surprise… Un vrai moment de détente, sans prise de tête, quoique.… Une histoire, un suspense, qui va jusqu’à la dernière page et une fois encore je me suis fait balader sur les fausses pistes! Tendre ! Inventif … Faut-il faire confiance à son instinct ? l’intuition est-elle bonne conseillère ? Les enfants invente-ils toujours ? Y-a-t-il du vrai dans ce qu’ils racontent et semble invraisemblable ? Rapport à la maternité, rapport enfant/Maman, petite enfance, rôle de la mère, désir d’enfant, mère de substitution dans une phase ou les pères sont très absents, en retrait. Une sorte de fable, de conte pour enfants (avec les noms qui sont au diapason Augresse, Le Chevalier, Dragonman…) ; Malone, à 3 ans et demi, vit dans un univers poétique et onirique.. mais dans ce livre, les méchants tentent de lui voler sa mémoire… Et on bascule dans le monde de l’enfant… et pas l’inverse.. bien que l’on soit sans cesse à cheval entre le monde des adultes et celui de l’innocence de l’enfant. La logique de l’enfant, qui n’a pas besoin d’être totalement rationnelle, car c’est un enfant… Il y a le passé (le souvenir) et le présent ( le contre la montre de l’enquête)

En arrière-plan la problématique des jeunes qui grandissent dans les coins ou il n’y a pas de travail…

J’en ai aussi appris sur la construction des mémoires… C’est vrai que c’est important de savoir comment cela fonctionne.. et Bussi nous donne des pistes.. Souvent il y a la problématique de l’amnésie dans les polars… et ici on se rend compte que nos premiers souvenirs sont très flous… et d’où viennent-ils ? comment restent-ils ? Le psy du roman tente de nous donner certaines bases psychologiques.

Petit à petit je les lis tous… et je me fais toujours prendre dans les univers à la Bussi…

Fan de Renaud ? Il cite: «le temps est assassin…» est extrait d’une chanson de Renaud – Mistral gagnant. –  la même chanson est le titre de son prochain roman  – Le prénom Malone est le prénom du fils de Renaud –

Extraits :

L’eau, une fois qu’elle est tombée du ciel, elle n’est plus dangereuse, parce qu’elle meurt quand elle s’écrase par terre.

Certains parents sont méfiants, hostiles, agressifs même, dès qu’ils entrent dans une cour d’école ; mais c’est seulement de la peur. Une peur qui remonte à l’enfance.

Le temps de conservation d’un souvenir, pour un enfant, augmente avec son âge. Si vous prenez un bébé de trois mois, ses souvenirs vont durer environ une semaine. Un jeu, une musique, un goût… Un bébé de six mois possédera une mémoire de trois semaines, un bébé de dix-huit mois une mémoire d’environ trois mois, à trente-six mois d’environ six mois…

La mémoire d’un enfant de moins de trois ans fonctionne de façon différente. Tous les souvenirs qui ne seront pas réactivés par la suite s’effaceront, inévitablement.

Les valeurs, les goûts, la personnalité… Tout se joue dans les premières années de notre existence. Tout est gravé à jamais ! Mais par contre, du point de vue strict de la mémoire directe des faits… rien !

le déni d’un traumatisme est une forme de protection qui ne règle rien ! Pour vivre avec un traumatisme, il faut l’affronter, le verbaliser, l’accepter. C’est la fameuse résilience popularisée par Boris Cyrulnik.

Colombine n’avait pas le choix, si elle voulait avoir son Polichinelle à elle, elle devait illico trouver le bon Pierrot.

Galets à l’infini, ferrys d’outre-Manche voguant au loin… c’était à se demander comment Nice avait pu voler au Havre le label de « promenade des Anglais », et avec lui la réputation de plus beau front de mer urbain.

Elle adorait ces instants-là, ils lui faisaient toujours penser aux paroles de la chanson de Renaud, qu’elle écoutait en boucle ensuite, pour graver à jamais ces petits moments dans sa tête. Les chansons servent à ça, se disait-elle, même les plus idiotes, à se souvenir des émotions toutes bêtes.
Et entendre ton rire s’envoler aussi haut que s’envolent les cris des oiseaux.
Ces paroles et d’autres de la même chanson, les derniers mots avant les dernières notes de piano, quand Renaud dit que le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants.

la différence fondamentale entre la réalité et la perception de cette réalité

De toute façon, ça ne sert à rien de pleurer quand les grandes personnes ne sont pas là pour vous voir.

Elle considérait l’amour comme une arnaque pour les gogos, exactement comme les tickets de la Française des Jeux qu’elle vendait aux clients. On ne gagnait jamais, ou alors des petites sommes, juste assez pour vous inciter à rejouer, à y croire, mais jamais la cagnotte qui vous mettrait à l’abri jusqu’à la tombe.

Comme dans le désert des Tartares ils ont attendu l’ennemi pendant des années, sans jamais voir arriver le moindre cosaque ou sous-marin rouge, vous vous en doutez.

 

(Comme je crois que le livre qui m’a le plus marqué pendant ma jeunesse est « Le désert des Tartares de Dino Buzzati, je ne peux que le citer 😉 )

Viel, Tanguy «Article 353 du code pénal» (2017)

Auteur : Après une enfance en Bretagne, Tanguy Viel vit successivement à Bourges, Tours puis Nantes avant de venir s’installer près d’Orléans.

Il a été pensionnaire de la Villa Médicis en 2003-20042. Publié dès son premier ouvrage par les éditions de Minuit, il a reçu le prix Fénéon et le prix littéraire de la vocation pour son roman L’Absolue Perfection du crime et le Grand prix RTL-Lire pour Article 353 du Code pénal3. Il est l’un des 3 finalistes du Prix du Public Salon du Livre Genève 2017 :

176 pages – Editions de Minuit –

Petit conseil: C’est le premier livre que je lis de cet auteur : bouleversant, prenant, à lire absolument ! Gros coup de cœur. C’est en voyant qu’il était parmi les trois finalistes du Prix du Salon du livre de Genève que j’ai décidé de le lire. J’ai juste voulu savoir qui serait « en face » de la Baleine Thébaïde de Raufast (et je pense aussi lire La Sonate à Bridgetower d’Emmanuel Dongala) .  si je puis vous donner un conseil… ne lisez pas le résumé du livre ( raison pour laquelle exceptionnellement le résumé est après mon ce petit conseil)  .. Lisez ce petit livre qui est un gros coup de cœur et seulement après lisez le résumé et mon commentaire.. .. c’est un roman qui devrait plaire à Laurence, CatW , Corinne, Marie-Josèphe, Béabab et aussi à ceux qui aiment les romans de société. Plongez d’abord et lisez les critiques après… Donc STOP et rendez vous après la lecture…

Résumé : Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l’ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec. Il faut dire que la tentation est grande d’investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu’il soit construit.

Mon avis : En lisant le titre j’avais pensé petit coté polar… et bien non. Roman psychologique, social, sur la lutte des classes, sur le rapport père/fils, riche/ouvrier. Tout en finesse. De fait un sujet sur les réactions des braves gens face à des promoteurs véreux. Sur le sens de l’honneur, la honte, la crédulité, sur l’hermétisme des marins bretons. C’est le cheminement sinueux intérieur d’un homme. Deux personnages : un juge à l’écoute et la confession d’un homme qui se fait piéger par un rêve au-dessus de sa condition, mais c’est moins un échange qu’un monologue. C’est un livre sur la confiance… le style est en adéquation avec le mental du meurtrier. je n’en dis pas plus car je ne veux rien déflorer…

Extraits :

tout, à cet instant, s’écrivait à l’encre noire dans l’œil d’un autre.

Je crois que c’est à ce moment-là qu’il a commencé à pleuvoir un peu, une bruine sans vent qui ne fait pas de bruit quand elle touche le sol et même enveloppe l’air d’une sorte de douceur étrange à force de pénétrer la matière et comme la faisant taire.

un couteau dans une plaie qu’il rouvrait en moi sans que je distingue s’il le faisait par amusement ou si seulement il suivait la ligne droite des faits, si la ligne droite des faits, c’était aussi la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies, si la ligne droite des faits, c’était comme l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire.

elle a commencé à trouver que je passais trop de temps à la maison, comme quoi nous, les hommes, il vaut mieux qu’on soit très occupés, sinon visiblement on devient insupportables, en tout cas les femmes elles nous trouvent vite insupportables

si on pouvait seulement entrevoir le démon dans le cœur des gens, si on pouvait voir ça au lieu d’une peau bien lisse et souriante, cela se saurait, n’est-ce pas ?

alors il s’est débrouillé avec ce qu’il pouvait, avec des « c’est-à-dire », des « enfin » et des « vous voyez », pourvu qu’à la fin, je comprenne que « servitude », ça ne voulait peut-être pas dire esclave, mais enfin ça voulait quand même dire « épine dans le pied ».

ce n’est jamais bon signe de croiser deux fois dans la même journée un gars qu’on ne connaissait pas la veille.

le premier qui s’approche et rompt la solitude, on s’en fiche de savoir qui c’est, pourvu que tout s’engouffre et s’encastre en vous comme une pièce de puzzle que vous auriez découpée exprès pour qu’elle épouse les contours de votre âme.

Parce que c’est un problème insoluble, de savoir quand quelqu’un comme lui s’approche de vous, de savoir à quel instant la piqûre a eu lieu.

Il y a eu une faille en moi et il y est entré comme le vent, parce qu’il soufflait autant que le vent, toujours prêt à se jeter dans toute brèche ou fissure du faux mur que j’avais pourtant essayé de faire passer pour de la brique, mais enfin je ne suis pas en granit.

c’est comme si le capitaine qui était censé habiter avec moi dans mon cerveau, c’est comme s’il avait déserté le navire avant même le début du naufrage.

Ce n’est pas qu’il y ait long en distance du cerveau vers les lèvres mais quelquefois quand même ça peut vous paraître des kilomètres, que le trajet pour une phrase, ce serait comme traverser un territoire en guerre avec un sac de cailloux sur l’épaule, au point qu’à un moment la pensée pourtant ferme et solide et ruminée cent fois, elle préfère se retrancher comme derrière des sacs de sable.

Maintenant je demande : est-ce que le silence, c’est comme l’obscurité ? Un trop bon climat pour les champignons et les mauvaises pensées ? Maintenant c’est sûr que je dirais volontiers ça, que les vraies plantes et les fleurs, elles s’épanouissent en plein jour, et qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner.

Peut-être que la mémoire ce n’est rien d’autre que ça, les bords coupants des images intérieures, je veux dire, pas les images elles-mêmes mais le ballottement déchirant des images à l’intérieur de nous, comme serrées par des chaînes qui les empêchent de se détacher, mais les frottements qui les tendent et les retiennent, ça fait comme un vautour qui vous déchire les chairs, et qu’alors s’il n’y a pas un démon ou un dieu pour vous libérer, le supplice peut durer des années.

Les gens comme moi, ils ont besoin de logique, et la logique voudrait qu’un gars méchant soit méchant tout le temps, pas seulement un tiers du temps.

l’alcool et le vent qui faisaient comme deux serre-livres qui nous maintenaient droits, parfaitement droits dans la nuit claire.

Il y a toujours cela, un jour et une heure où les choses basculent et alors on ne peut plus faire comme si – je veux dire, comme si ça n’avait pas eu lieu. Ce n’est peut-être qu’un grain de plus qui tombe dans le sablier, mais enfin c’est le grain de trop, après quoi plus rien n’est pareil, tout s’écroule ou se succède, les événements tombent les uns sur les autres comme les vers d’un poème.

je n’ai pas tourné la tête d’un centième vers lui quand dans le silence on partageait bien assez nos pensées, quand le langage lui-même est un luxe inutile, puisqu’il n’y avait rien de plus à dire, rien de plus à comprendre, du moins si comprendre c’est faire une phrase qui justement s’articule et s’éclaire avec des « donc » et des « alors »

j’ai essayé de faire le point comme on peut faire quelquefois dans sa vie, à vouloir en reprendre toutes les coordonnées, comme au compas sur une carte marine mesurer les distances des amers et conclure d’une petite croix faite au crayon de papier « voilà, j’en suis là »

 

Photo : mouette (Lago Nahuel Huapí / Patagonie)

Besson, Philippe «Arrête avec tes mensonges» (2017)

Auteur : Philippe Besson a publié : En l’absence des hommes, Son frère (adapté par le réalisateur Patrice Chéreau), L’Arrière-saison, Un garçon d’Italie, les jours fragiles, Un instant d’abandon, L’enfant d’octobre, Se résoudre aux adieux, Un homme accidentel, La Trahison de Thomas Spencer, Retour parmi les hommes , Une bonne raison de se tuer, De là, on voit la mer , La Maison atlantique, Un tango en bord de mer , Vivre vite, Les Passants de Lisbonne et « Arrête avec tes mensonges » et est devenu un des auteurs incontournables de sa génération.
S’affirmant aussi comme un scénariste original et très personnel, il a signé le scénario de Mourir d’aimer (2009), interprété par Muriel Robin, de La Mauvaise Rencontre (2010) avec Jeanne Moreau, du Raspoutine de Josée Dayan interprété par Gérard Depardieu, et de Nos retrouvailles (2012) avec Fanny Ardant et Charles Berling. Un homme accidentel sera prochainement adapté au cinéma. Un tango en bord de mer, sa première pièce en tant que dramaturge, a été jouée à Paris à l’automne 2014 et publiée parallèlement chez Julliard puis reprise à l’automne 2015 au Théâtre du Petit Montparnasse.

Paru chez Julliard – janvier 2017 – 198 pages / Prix Psychologies Magazine –  le prix du roman inspirant 2017

Résumé : Quand j’étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter : « Arrête avec tes mensonges. » J’inventais si bien les histoires, paraît-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J’ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier.
Aujourd’hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre.
Autant prévenir d’emblée : pas de règlement de comptes, pas de violence, pas de névrose familiale.
Mais un amour, quand même.
Un amour immense et tenu secret.
Qui a fini par me rattraper.

Mon avis : Roman… si vous le dites. De fait c’est une autofiction qui se lit comme un roman. Magnifique, puissant, sensible, émouvant, édifiant… et malheureusement toujours d’actualité à notre époque. Et une fois encore cet écrit de Philippe Besson me bouleverse. Quelle justesse dans ses mots, quelle sensibilité, quelle pudeur aussi.
C’est l’histoire d’un refoulement dû à l’époque, à l’urgence, à l’endroit (un petit village de la France profonde) qui engendre tristesse, colère, émotion… Un livre plein de tendresse dans lequel l’auteur rend hommage à son premier amour. Rattrapé par le réel, toutes les images de son adolescence remontent à la surface et Philippe Besson va les extérioriser. Dans ce livre c’est davantage (et même exclusivement) la mémoire qui parle et non l’imaginaire ancré dans ses souvenirs comme c’est le cas dans ces précédents récits. Il avoue par ailleurs qu’il aime à noyer la vérité pour se protéger des autres et sa cacher derrière un masque.
Dans la vie, le choix n’est pas toujours possible… La direction que va prendre notre existence est fonction du regard des autres, de l’histoire familiale, du contexte familial, social, économique, religieux. La singularité non assumée, quelle qu’elle soit, est source de désespoir, de mal-être, de solitude, de repli sur soi, voire de suicide… Comme le dit l’auteur en citant les paroles de la chanson « Veiller tard » de Goldman de l’époque « Ces paroles enfermées que l’on n’a pas su dire »
Ce livre explique l’auteur et son œuvre. C’est une expérience qui se révèle être l’expérience fondatrice de sa personnalité. Il explique l’homme qu’il est devenu, depuis sa jeunesse. Il nous présente le personnage qui l’a fait tel qu’il est, qui a sa place dans ses romans précédents ; c’est son premier amour, c’est l’interdit, le caché. C’est l’interdit dont on ne peut pas parler, le secret ; c’est aussi le vivre dans l’urgence en sachant (mais en ne voulant pas le voir) que le temps est compté. En effet Thomas sait parfaitement (il le dit) que lui, paysan dans un petit village au début des années 80 restera dans sa ferme et que l’auteur, Philippe, quittera ce bled paumé et rétrograde. Un amour à jours comptés, vécu dans l’urgence, qui lui donne d’autant plus d’importance.
Ce livre explique les thèmes récurrents de la prose de l’auteur : la brulure amoureuse, l’incandescence, le deuil, la solitude, le manque, l’importance de l’enfance et de la jeunesse, la difficulté d’être soi-même, le rapport au père (dans ce livre il explique en une phrase que la dureté et l’intransigeance du père va vraisemblablement expliquer sa sensibilité). Le titre du livre est quant à lui expliqué dans les premières phrases, c’est une réflexion de sa Maman quand il était petit… Comme il le dit dans le livre, « Et pour ne pas oublier les disparus » ce livre il l’a écrit pour lutter contre l’oubli, faire revivre les absents.
En fin de livre, quelques questions restent ouvertes : Le non-dit existe-t-il ? Est-ce-que chacun à sa place, ou qu’elle soit ? Une seconde chance ? est-ce possible ? la peur de la désillusion est-elle trop forte pour la tenter ?

Extraits :

j’invente des vies à ces gens qui s’en vont, qui s’en viennent, je tâche d’imaginer d’où ils arrivent, où ils repartent, j’ai toujours aimé faire ça, inventer des vies à des inconnus à peine croisés, m’intéresser à des silhouettes, c’est presque une manie, il me semble que ça a commencé dès l’enfance, oui c’était là dans le plus jeune âge, maintenant je me souviens, cela inquiétait ma mère, elle disait : arrête avec tes mensonges, elle disait mensonges à la place d’histoires, ça m’est resté,

Je ne sais pas que je n’aurai plus jamais dix-sept ans, je ne sais pas que la jeunesse, ça ne dure pas, que ça n’est qu’un instant, que ça disparaît et quand on s’en rend compte il est trop tard, c’est fini, elle s’est volatilisée, on l’a perdue, certains autour de moi le pressentent et le disent pourtant, les adultes le répètent, mais je ne les écoute pas, leurs paroles roulent sur moi, ne s’accrochent pas, de l’eau sur les plumes d’un canard, je suis un idiot, un idiot insouciant

Donc je suis d’une époque révolue, d’une ville qui meurt, d’un passé sans gloire.

Il allumait la radio, il écoutait « Radioscopie » de Jacques Chancel. Je n’ai pas oublié. Je viens de cette enfance.

Il n’imaginait pas que je puisse venir de cela, ce monde si rural, si minéral, ce monde lent, presque immobile, fossilisé. Il m’a dit : il a dû t’en falloir, de la volonté, pour t’élever.

Laisser dire, c’est confirmer.

D’instinct, je déteste les meutes. Cela ne m’a pas quitté.

Bref, je peux tout imaginer. Et je ne m’en prive pas

La difficulté, on peut s’en accommoder ; on déploie des efforts, des ruses, on tente de séduire, on se fait beau, dans l’espoir de la vaincre. Mais l’impossibilité, par essence, porte en soi notre défaite.

Je tâche de mesurer la part de hasard, la part de chance, d’évaluer la nature de l’aléa qui conduit à la rencontre et je n’y réussis pas. On est dans l’impondérable.

J’écrirai souvent, des années après, sur l’impondérable, sur l’imprévisible qui détermine les événements.

J’écrirai également sur les rencontres qui changent la donne, sur les conjonctions inattendues qui modifient le cours d’une existence, les croisements involontaires qui font dévier les trajectoires.

en réalité rien ne me touche davantage que le craquèlement des armures et la personne qui s’y révèle.

Il ajoute cette phrase, pour moi inoubliable : parce que tu partiras et que nous resterons.

je n’aurai plus rien à voir avec ce monde de mon enfance, que ce sera comme un bloc de glace détaché d’un continent.

Plus tard, j’écrirai sur le manque. Sur la privation insupportable de l’autre. Sur le dénuement provoqué par cette privation ; une pauvreté qui s’abat. J’écrirai sur la tristesse qui ronge, la folie qui menace. Cela deviendra la matrice de mes livres, presque malgré moi. Je me demande quelquefois si j’ai même jamais écrit sur autre chose.

Mais l’absence, c’est d’abord, évidemment, le silence, ce silence enveloppant, qui appuie sur les épaules, dans lequel on sursaute dès que se fait entendre un bruit imprévu, non identifiable, ou la rumeur du dehors.

Je sais, d’un savoir intuitif, que je ne devrai jamais lui poser la moindre question, jamais lui demander de s’expliquer. Je suis écrasé par ce savoir.

En fin de compte, l’amour n’a été possible que parce qu’il m’a vu non pas tel que j’étais, mais tel que j’allais devenir.

Ce qui lui plaît chez moi est ce qui m’éloigne de lui.

Et ce sentiment, qui sait, de ne pas être tout à fait à sa place, ici, d’être une sorte de déraciné, comme si on pouvait avoir le déracinement en héritage.

Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils.

Il y a cette brûlure de ne rien être autorisé à dire, de devoir tout taire, et cette question terrible, cet abîme sous les pieds : si on n’en parle pas, comment prouver que ça existe ?

On ne se défait jamais de son enfance. Surtout quand elle a été heureuse.

Je perçois l’appétit et la désinvolture de ceux qui ont grandi sur une planète rétrécie, pour qui le voyage n’est pas une expédition mais une aventure ordinaire, pour qui la sédentarité est une mort déguisée.

cette abnégation est probablement une façon de s’oublier, de se diluer, une façon aussi de se mettre à l’épreuve, de se faire du mal ?

Je sais aussi tout ce qu’on doit quitter de soi pour ressembler à tout le monde.

Et puis le désir ne s’éteint pas comme une allumette sur laquelle on souffle, il se consume.

Il me rend à la solitude. La plus profonde, celle qu’on ressent au cœur d’une foule.

Nous ne sommes plus ceux que nous avons été. Le temps a passé, la vie nous a roulé dessus, elle nous a modifiés, transformés.

Il dit : je pourrais regretter si j’avais eu le choix. Mais je n’ai pas eu le choix.

Ceux qui n’ont pas franchi le pas, qui ne se sont pas mis en accord avec leur nature profonde, ne sont pas forcément des effrayés, ils sont peut-être des désemparés, des désorientés ; perdus comme on l’est au milieu d’une forêt trop vaste ou trop dense ou trop sombre.

 

 

 

Piacentini, Elena «Un Corse à Lille» (2008)

Série : Pierre-Arsène Leoni – 1ère enquête

Les enquêtes de Léoni : Un Corse à Lille – Art brut – Vendetta chez les Chtis Carrières noires Le Cimetière des chimères Des forêts et des âmes – Aux vents mauvais (2017)

 

Résumé : Pierre-Arsène Léoni vient d’intégrer la P.J. de Lille, après s’être forgé une réputation de dur à cuire à Marseille. A peine est-il installé qu’une drôle d’affaire se présente : Stanislas Bailleul, chef d’entreprise, a été retrouvé mort dans son bureau après avoir disparu pendant une dizaine de jours. Le tueur a tracé une croix sur le torse de sa victime et dessiné un sourire au marqueur rouge. Cette mise en scène laisse le commandant et ses adjoints perplexes. Stanislas Bailleul ne semblait pas très apprécié de ses employés. Mais quand d’autres chefs d’entreprises sont enlevés, torturés et assassinés, Léoni s’interroge : rackets, crimes mystiques ou règlements de compte ? Pour ses premiers pas à la P.J. de Lille, Pierre-Arsène Léoni est entraîné sur les traces d’un justicier rédempteur qui kidnappe des chefs d’entreprise, leur fait subir un lavage de cerveau, puis les tue et leur trace une croix sur le torse. Vengeance ou crimes mystiques ?

Mon avis : Petit retour en arrière pour apprendre (enfin) comment Leoni a atterri à Lille avec sa grand-mère. Sympa de reprendre depuis le début et de voir la prise de contact avec la Ville et son équipe..Et c’est effectivement un plus ! Je vous conseille de commencer par le début et vous allez voir la montée en puissance de la romancière au fur et à mesure des enquêtes. En parlant d’enquête… la victime est sacrément détestée et il est plus facile de trouver des personnes qui la détestent que des gens qui l’apprécient. Mais bien vite les victimes se multiplient… et l’équipe de Léoni va se diviser pour enquêter sur deux cas en parallèle … D’une part le meurtre d’une jeune prostituée et de l’autre le meurtre et la disparition de chefs d’entreprise de la région. Au programme un réseau de prostitution international qui relie Lille et la Belgique… des entrepreneurs, des sociétés de coaching en développement personnel… et le petit monde qui entourera Léoni dans les enquêtes à suivre Léoni … avec en tête de distribution la grand-mère, mémé Angèle . Et je dis tout de go que l’ambiance me plait… et que l’humanité est présente depuis le début;  et comme j’ai lu les suivants… je sais que je ne vais pas être déçue par la suite.. bien au contraire…

Extraits :

« Dors, mon ange, je te souhaite les rêves qui sauront dessiner des sourires à tes nuits. »

Quelles étaient ses occupations en dehors du travail ?

– La chasse. Les animaux, les femmes, pour lui c’était du pareil au même.

L’enquête venait à peine de démarrer et les suspects se multipliaient tels des foulards qu’un magicien facétieux ferait surgir d’une poche sans fond.

je classe les religions, leurs institutions et leurs émissaires dans la catégorie des choses nuisibles. Cela me semble irréaliste que l’on puisse aujourd’hui encore croire à de telles légendes, tuer et se faire tuer pour elles.

Sa vie lui apparaissait à présent comme un palace construit sur une immense décharge dont les détritus remontaient inexorablement à la surface.

Il avait comme cela quelques tableaux tatoués dans son cœur avec la perfection de ce qui a été et ne sera jamais plus.

Certaines personnes sont fanas d’Égypte ancienne, elles ne tuent pas pour autant des gens pour les momifier ensuite.

Les vieux potes, c’est comme les mauvaises habitudes, on n’arrive jamais à s’en débarrasser complètement !

Dans la réalité c’est manger ou être mangé et moi, je préfère être mariée à un carnivore plutôt qu’à une gentille petite souris.

Ici, tout est gris et terne, comme si les couleurs avaient été lavées par des millions de pluies. Tout mon corps en appelle au tien, et je me sens engourdi, seule la chaleur de ton sourire pourrait me ramener à la vie

 Pour la première fois, il avait dit la vérité nue, et elle lui sautait à la figure, un vrai fauve enragé par des années de captivité.

Cuissardes noires, minijupe et bustier au décolleté suggestif, cheveux à la diable et rouge à lèvres carmin, elle avait subi une opération de relookage qui aurait rendu fou le loup de Tex Avery.

Cela lui semblait irréaliste de constater à quel point quelques centimètres en moins sur une jupe, quelques centimètres en plus sur des bottes et l’échancrure d’un pull, le tout agrémenté d’un peu de maquillage, pouvait changer son rapport au monde.

Tout dans cet homme était alternance de noir et de blanc, superposition d’ombres et de lumières. Elle était bien consciente d’un fait cependant : si elle restait trop longtemps en sa compagnie, elle ne serait plus capable de distinguer les contrastes.

 

Goby, Valentine « Sept jours » (08/2003)

Auteur : Ecrivaine française née à Grasse en 1974. Elle vit en région parisienne. Ses thèmes de prédilection sont: La place des femmes, leur corps, les yeux des femmes à cause de leur corps, de leur sexe, comment une femme regarde et change le monde, par amour, par envie, par orgueil, par ennui, par vengeance, en tant que sœur, mère, fille, amante. Comment l’Histoire les affecte, comme elles l’affectent, du Paris contemporain à la Provence atemporelle, à l’Afrique de l’après-guerre, à la Bretagne des années 1940. Les lieux, comment les lieux nous traversent, comment nous les traversons, comme l’espace nous façonne et comment nous le transformons. L’enfance, comment elle nous survit et s’acharne à nous habiter, dans chaque moment de la vie, dans chaque âge et en toutes circonstances, comment chaque geste est porteur d’une histoire toujours ancrée dans l’enfance. Ce qui est valable pour un homme est valable pour une nation, alors l’Histoire, la grande, me passionne aussi, c’est en elle que je cherche et trouve les racines de toutes les blessures présentes, je l’explore, la dissèque, comme les origines individuelles. ( source) .

Ses romans :  La note sensible, 2002 – Sept Jours, 2003 – L’Antilope blanche, 2005 – Petit éloge des grandes villes, recueil de textes, 2007 – L’échappée, 2007  – Qui touche à mon corps je le tue , 2008 – Des corps en silence, 2010 – Banquises, 2011 – Kinderzimmer, 2013 – Méduses, 2013 – Baumes (Collection Essences- Actes Sud), 2014 – Un paquebot dans les arbres, 2016
Résumé : «Comme ils sont beaux. Mes enfants.
Ils sont assis, tous les quatre, sur le muret. Immobiles. Silencieux. La maison dans le dos. En face, la mer.
Ils regardent loin devant. Et loin derrière ; un soupir, un sourire pâle, un battement de cils. Les volets clos, les bagages posés sur le gravier, le soleil de septembre… c’est le décor d’un commencement ; d’un épilogue. L’un et l’autre peut-être.
Un homme remonte l’allée, aveuglé de lumière. Dans sa main, il tient une Bible, le livre du début et de la fin ; ou l’inverse. Il ne sait pas que les quatre ombres assises là-bas, sur le muret, ont elles aussi peuplé un vide immense.
Ébauché un monde.
En sept jours.»

Quatre frères et sœurs se retrouvent, entre les murs de la maison où ils ont grandi. Seuls pour la première fois. En quête d’une rencontre. À la recherche d’un point de départ, au-delà des liens du sang.

 

Mon avis : Cela se confirme. J’aime la façon d’écrire de Valentine Goby. Cette poésie, cette intimité, cette sensibilité. Ses images font ressurgir non seulement ses émotions mais les nôtres. L’importance de la maison de notre enfance, les souvenirs qui surgissent en fonction des images, des odeurs, des bruits. Le rapport avec les personnes disparues et avec les personnes qui restent, la disparition d’un monde. Et l’importance des liens sépia de ces photos d’enfance… A la mort de leur mère, les quatre enfants se retrouvent pour la dernière fois dans la bastide qui était en quelque sorte le ciment familial pour la dernière fois C’est l’heure du partage. C’est aussi la dernière ( ?) réunion familiale des quatre enfants ( deux filles et deux hommes) qui ont des vies et des caractères bien différent et qui sont difficilement conciliables après le départ de la Maman. Avec en toile de fond : l’avenir des relations entre eux maintenant que l’héritage doit être partagé…

Ce qui est drôle c’est que j’ai eu l’impression de me replonger dans un mélange de deux livres sur la nostalgie que je viens de lire récemment : le livre d’ Anne-Marie Garat, «La Première Fois » mélangé à celui de Florence Seyvos, Florence «La sainte famille».

 

Extraits :

Le diaphragme s’ouvre et se referme dans un beau bruit mat. Je viens de prendre ma première photographie. Une solitude volée à ma mère.

J’enroule un drap autour de moi. Le vent s’engouffre dans la toile. Elle gonfle comme les voiles d’un bateau. J’écarte le tissu qui ondule, un autre m’enveloppe.

Jamais photographiés, les aloès. Superbe découpe de pointes et d’épines, reflets moirés des feuilles, explosion géométrique de la rosette.

Je ne distinguais vraiment que les trois premières lettres de chaque mot, prolongeant l’un infiniment :rêverie, réversible, révolu, révolte, butant sur l’autre avec obstination.

Un nuage passe sur le soleil. Ils sont plusieurs qui s’effilochent vers la mer, lambeaux des cumulus accrochés aux montagnes. Un voile d’ombre au bas des collines, un frisson sur la peau. Je marche vers la maison. Un à un, les pans de nuages vont se rejoindre sur l’eau. Heure après heure, près des côtes, ils vont fomenter des orages.

Nous chantons tous ensemble. Faux, peut-être ; mais de concert.

J’ai oublié de tirer les rideaux. Le soleil joue sur le mur, à quelques centimètres de mes yeux. Des taches jaunes et rouges sur le crépi blanc. Je voudrais dormir, remettre à plus tard la journée qui vient. La repousser, l’accélérer. Y être le moins possible

La maison repeinte, les meubles changés.
D’autres voix, d’autres odeurs.

J’ai eu envie de pleurer. J’ai frotté mes yeux comme l’enfant sort du sommeil. Lorsque je les ai ouverts, rien n’avait changé.

On appelle ça, je crois, une charnière. Un moment, de durée variable où, plus ou moins confusément, la vie bascule. Un accouchement, en quelque sorte. L’accomplissement d’une naissance et, aussitôt, l’appréhension de l’inconnu. Sentir, à l’intérieur de soi, se fondre la fin et le commencement.

 

 

Philippon, Benoît «Cabossé» (RL2016)

Résumé : Quand Roy est né, il s’appelait Raymond. C’était à Clermont. Il y a quarante-deux ans. Il avait une sale tronche. Bâti comme un Minotaure, il s’est taillé son chemin dans sa chienne de vie à coups de poing : une vie de boxeur ratée et d’homme de main à peine plus glorieuse. Jusqu’au jour où il rencontre Guillemette, une luciole fêlée qui succombe à son charme, malgré son visage de « tomate écrasée»… Et jusqu’au soir où il croise Xavier, l’ex jaloux et arrogant de la belle – lequel ne s’en relèvera pas…

Roy et Guillemette prennent alors la fuite sur une route sans but. Une cavale jalonnée de révélations noires, de souvenirs amers, d’obstacles sanglants et de rencontres lumineuses.

Mon avis : recommandé par mon amie Laurence, j’ai de suite été « accrochée ». Un OLNI (Objet livresque non identifié) totalement déjanté comme il y en a peu. Une pépite brute ce livre ! Un vrai gros coup de cœur pour ce livre totalement hors normes … Premier coup de cœur de l’année…

Le Raymond, il était un peu en vrac quand il y vu le jour… Construit façon puzzle mal assemblé… et une rencontre va sublimer sa vie.. Bienvenue dans le monde des cabossés de la vie…

La rencontre du Minotaure et de la Walkyrie comme l’auteur le dit à un moment : jouissif, détonnant… Un livre surprenant… La force brute qui recouvre la poésie de l’amour… Le trésor d’humanité dans une gangue mal dégrossie. Un livre magnifique, qui te mets les larmes aux yeux. Une écriture coup de poing et caresse.. Des images humanistes.. les aléas de la vie.. Cru, violent, mais jamais vulgaire…

Les rencontres qui illuminent une vie au détour du destin … des paumés qui te tracent la route et te donnent les moyens de t’en sortir un peu… Un couple d’homos improbable, une pute avec un cœur immense dans sa camionnette , une centenaire Mamie flingueuse.. Une galerie de personnage époustouflante qui sert le parcours road-movies américain dans le Cantal d’un mec qui colore sa vie au travers des clichés du cinéma . Un voyage entre l’ombre et la lumière, la noirceur de l’âme et les étincelles…beaucoup d’étincelles.. la luciole et les lumières du cœur… La rencontre de la force et du fragile, la naissance de la confiance… l’apprentissage du lâcher prise, de l’abandon, du faire confiance…

Extraits :  ( il y a des fulgurances, des émotions à chaque page… j’ai fait un petit choix mais ce serait génial de lire vos extraits à vous dans les commentaires )

Il parle pas beaucoup. Des fois, il parle pas du tout. Mais on comprend chaque mot qu’il dit pas.

[…] tu vois pas le platane, tu finis en miettes de thon dans un reste de boîte de conserve concassée que t’appelais autrefois ta caisse.

On est fait de 95 % d’eau, il paraît, alors si tu les pleures, c’est quoi les 5 % qui restent ? Les os ? L’âme ? Les regrets ?

À l’ère du tout numérique, une cabine téléphonique perdue au milieu de nulle part, c’était romanesque. Mieux, c’était cinématographique.

Tu sais, une femme dans les années 50, c’était un peu comme les homosexuels aujourd’hui. On les tolérait tout juste, on leur donnait des droits au compte-gouttes.

Ce gamin était un écorché. Il cicatrisait pas. Volontairement. Il gardait la chair à vif. Pour pas oublier qu’il avait mal. Et se rappeler. De pas pardonner. Et de pas se pardonner à lui-même.

Brûlure au troisième degré. Il a pas mis d’écran total, il aurait dû. Cette meuf a un sourire à vous cramer l’épiderme et vous brûler le cœur. Putain, qu’est-ce qu’il est chaud, ce sourire !

La route. Les pointillés au sol. Comme une ponctuation. Les trois petits points ne closent pas la phrase, ils la laissent en suspension. Ils signifient qu’à la fin de cette phrase il y a une suite. Mais on sait pas encore laquelle.

Trois petits points disent sans dire. Ils laissent planer le doute. Ou la suggestion. On voudrait révéler plus mais on ne préfère pas. On voudrait en savoir plus mais on préfère deviner. L’histoire est pas finie, même si elle en a l’air. Tout est encore possible même si tout semble verrouillé. Mais justement, c’est pas un point final, pas un point d’exclamation, ni même d’interrogation. Ces trois petits points lient le présent à l’avenir. Comme une corde fragile. Une perspective qui s’enfonce dans la brume.

 

Seyvos, Florence «La sainte famille» (RL2016)

Auteur : Florence Seyvos est la fille d’un médecin de campagne exerçant dans les Ardennes (France). Elle habite dans différentes villes de France (Charleville-Mézières, Le Havre, Paris) et en Côte d’Ivoire après la séparation de ses parents lorsqu’elle est enfant. Enfant solitaire, elle participe à des émissions de radio pour trouver les mots, être un personnage et vaincre la peur de l’inconnu. À 20 ans, elle est remarquée et révélée au public par le prix du jeune écrivain de langue française2, puis elle écrit son premier roman pour la jeunesse.

Prix : 1995 : Les Apparitions, – Prix Goncourt du premier roman et prix France Télévisions – 2013 : Le Garçon incassable Prix Renaudot du livre de poche

Résumé : Suzanne et Thomas passent chaque été dans une maison qui est comme une présence, une maison aux portes closes.

Derrière l’une de ces portes, leur arrière-grand-mère agonise. Parmi les adultes qui les entourent, une mère follement autoritaire, un oncle veule et un maître d’école sadique dessinent les figures d’une inquiétante toute-puissance. Seule Odette, qui est presque une simple d’esprit, se préoccupe des enfants. Et puis il y a Mathilde, la cousine tyrannique, qui ment tout le temps et, pourtant, dit la vérité. Obsédée par le blasphème, Suzanne imagine que le Mal s’insinue, se développe, se transmet comme par contagion. Bien des années, plus tard, elle revisite ce passé, comme s’il recelait un secret encore à découvrir.

Florence Seyvos nous entraîne avec une implacable douceur dans le labyrinthe du Temps, comme dans une chambre d’échos où se répondraient les voix qu’on croyait perdues. Pour cette petite-fille d’Henry James et de Flannery O’Connor, le sacré et le profane demeurent inextricablement mêlés.

Ed. de l’Olivier, 176 p

Mon avis : Un roman sur l’enfance et la construction de la personnalité… Une maison au bord d’un lac, hantée par les souvenirs du passé. Dans la tête de la narratrice principale, Suzanne, les souvenirs se succèdent, enfin non… vont et viennent car ils ne surgissent pas en ordre chronologique. Suzanne n’est pas la seule à les évoquer, il y a aussi son frère, Thomas, qui prendra la parole, en utilisant le « Je » contrairement à sa sœur…

Pour ce qui est de la galerie des personnages : mis-à-part la grand-tante Odette, un peu simplette et souffre-douleur de sa sœur qui a vécu comme un cadeau la naissance des deux petits, ils sont plus épouvantables les unes que les autres… Odette est une femme simple, à la limite de la simple d’esprit, mais qui a la qualité d’être la seule personne « vraie » et honnête dans cette famille. Elle est gaie, elle a le sens du partage, elle offre, elle fait ce qu’elle promet, elle a des joies simples et est une contemplative. Elle va vivre comme un drame le déménagement des enfants vers l’est et elle va en être totalement détruite.

La violence est partout présente dans le récit. Tous les adultes sont noirs et anxiogènes : la mère, le père, l’oncle, l’horrible prof). Le religieux est aussi partie intégrante du récit en appuyant principalement sur la contrainte et la foi. Suzanne, à l’image d’Odette (à qui elle ressemble à mon avis) est une mélancolique, qui balance entre le sacré et le blasphème.

Les lieux sont aussi des « personnages » à part entière et même plus importants que les personnes je pense. Ils sont tous en corrélation avec des souvenirs et des événements de l’enfance, la maison et le ponton sont des points d’ancrage perdus qui symbolisent le vécu, les peurs, les joies, les angoisses, les peines. La maison va être partie de la construction de la personnalité de l’adulte ; les portes closes qui dissimulent des secrets, des choses et des circonstances qu’il convient de dissimuler. Ce roman est un mélange de sensations et de retours en arrière rempli d’angoisse, de violences, d’humiliations. Et il n’y a pas que les adultes qui sont cruels ; la cousine est pas mal non plus dans le style …

Quelques scènes se déroulent aussi dans le présent. Au final, je pense que c’est un livre qui m’a bien plu mais qui me laisse un peu perplexe car la fin n’est pas une fin en soi… a moins que les personnages ne reviennent pour continuer le chemin avec nous ? Bref, un livre qui me déçoit un petit chouia sur la fin mais qui m’a enchanté tout le reste du livre…

Extraits :

Parfois, juste après avoir visité en pensée la maison, il m’arrivait d’avoir une sorte de vision

Il me parle d’un ton compatissant, gentiment persuasif. Son expression se veut douce, à peine rieuse, bienveillante, mais son visage n’a jamais su exprimer la gentillesse. C’est un vêtement qui ne tient pas sur lui, il glisse. La vérité de son visage, c’est la dureté.

Elle est aussi molle et paresseuse que la peau de son coude.

Elle voulait retrouver ses habitudes et la maison telle qu’elle la connaissait. Elle voulait être sûre de pouvoir lui dire adieu, comme elle le faisait toujours, en visitant chaque pièce, essayant d’en capturer la lumière, le silence particulier, essayant aussi d’y laisser une empreinte d’elle-même.

Il lui semble surtout que quelque chose, dans sa familiarité fragile avec la maison, s’est rompu depuis. Comme si la maison refusait toute conversation, et au lieu d’être simplement mystérieuse, devenait hostile.

Nous n’en parlerons jamais entre nous. Notre peur est impossible à partager, notre honte ne regarde que nous-mêmes.

Suzanne appuie de toute la force de son regard sur la grande aiguille pour la faire descendre plus vite. Elle s’imagine assise dessus, sautant de tout son poids pour l’abaisser. Ses yeux s’attachent à la trotteuse, courent avec elle autour du cadran. La trotteuse est une amie, pressée, obstinée. La suivre est toujours le meilleur moyen de faire passer le temps.

Elle essaie de mettre dans ses yeux toute la bonté du monde, puis toute la méchanceté possible, sans faire bouger le reste de son visage. Elle remarque que lorsqu’elle veut exprimer la cruauté, sa langue vient se coller contre son palais. Elle la décolle et se concentre à nouveau sur ses yeux. Elle parvient soudain si bien à les durcir qu’elle en est effrayée. Comme si une inconnue fantomatique venait de lui voler son reflet pour lui déclarer une haine absolue. Tu m’as fait apparaître, et maintenant, je ne te laisserai jamais en paix, semble dire l’inconnue. Maintenant, tu sais que j’existe

Elle se met à sourire avec tout son visage pour chasser la vision, mais elle a beau inonder ses yeux de bienveillance et de douceur, elle a beau se déclarer un amour inconditionnel, convoquer la bonté de saint François d’Assise lui-même, il lui semble que l’inconnue occupe toujours son regard.

C’est comme si nous prenions racine dans le couloir de cette maison que nous n’habiterons plus.

Je m’aperçois que je ne supporte pas l’idée que d’autres personnes viennent vivre dans cette maison

Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est la façon dont elle s’est appropriée en quelques instants cette chambre inconnue. Comme si elle devinait que désormais, toute sa vie, où qu’elle se trouve, il lui suffirait d’installer quelques affaires, un livre, une lampe de poche, des vêtements, pour se sentir chez elle.

Une mélancolie m’étreint, je pense à ce qui, en elle, en moi, n’est plus accessible et ne peut plus se rencontrer.

Elle gardait la tête penchée, appuyée dans sa main. Elle était comme une image arrêtée. Par moments, son coude glissait sur la table, et elle paraissait s’éveiller un peu, le temps de se redresser.

Et, chaque année, dès que l’été commence, la maison vient la visiter comme le ferait un fantôme.

Elle sort ses mains de l’eau pour les voir, et croit les voir surgir du néant. Elle songe que seule la mort doit être d’un noir aussi profond et boire ainsi le regard sans lui donner la moindre parcelle où s’accrocher.

 

Photo : ponton du lac Léman..