Marai, Sandor « La nuit du bûcher » (1975 – 2015)

Marai, Sandor « La nuit du bûcher » (1975 – 2015)

Auteur : Né en Hongrie en 1900, Sandor Marai connaît dès ses premiers romans un immense succès. Antifasciste déclaré dans une Hongrie alliée à l’Allemagne nazie, il est pourtant mis au ban par le gouvernement communiste de l’après-guerre. En 1948, il s’exile et finit par s’installer définitivement en 1980 aux Etats-Unis où il mettra fin à ses jours en 1989. Depuis une dizaine d’années, il est devenu un auteur culte de la jeunesse hongroise et jouit dans le monde entier d’une réputation égale à celle d’un Zweig, d’un Roth ou d’un Schnitzler.
Romans : Le Premier Amour, Les Révoltés, Les Étrangers, Un chien de caractère, L’Étrangère, Les Confessions d’un bourgeois, Divorce à Buda, L’Héritage d’Esther, Dernier jour à Budapest, Les Braises, Les Mouettes, La Sœur, Paix à Ithaque !Le Miracle de San Gennaro, La Nuit du bûcher, Métamorphoses d’un mariageLibération

La Nuit du bûcher, est paru en français en 2015 seulement, alors qu’il fut écrit en 1974 (Erősítő)

Albin Michel – 28.10.2015 – 255 pages  / Le Livre de poche –  15.03.2017 – 288 pages (existe en epub gratuit)

Résumé :
Rome, 1598. L’Inquisition sévit contre les hérétiques. Enfermés, torturés, ces derniers reçoivent à la veille de leur exécution sur le Campo dei Fiori la visite d’inquisiteurs pour les inciter à se repentir et à reconnaître publiquement leurs fautes. Venu prendre des « leçons d’Inquisition », un carme d’Avila demande à suivre la dernière nuit d’un condamné qui malgré sept ans de prison et de tortures, ne s’est jamais repenti. On lui accorde. L’hérétique, qui résiste depuis sept ans, s’appelle Giordano Bruno. L’Espagnol assiste aux dernières exhortations, vaines, des inquisiteurs, puis accompagne au petit matin le prisonnier au bûcher.
Saisi par la violence de cette expérience, il voit toutes ses certitudes vaciller…
Nourri de l’expérience de la guerre, du fascisme, et du stalinisme qui poussera Márai à l’exil, ce roman, écrit en 1974, expose le regard lucide d’un homme sur l’idéologie totalitaire, conçue pour broyer la volonté et la dignité humaines.

Ecrit en 1974 – Sándor Márai vit alors en Italie -, ce roman autour de la figure de Giordano Bruno, où s’entremêlent passé lointain et passé proche, révèle un aspect inédit de l’œuvre du grand écrivain hongrois.
Nourri de l’expérience de la guerre, du fascisme, et du stalinisme qui poussera Márai à l’exil, il expose le regard lucide d’un homme sur l’idéologie totalitaire, conçue pour broyer la volonté et la dignité humaines.

Mon avis : Depuis le temps que je veux lire un livre de cet auteur ! Je n’ai pas été déçue !
L’auteur nous raconte le voyage d’un apprenti inquisiteur parti d’Espagne (Avila) pour rejoindre Rome afin de comparer les procédures de l’Inquisition en Espagne et en Italie avec pour finalité de parfaire sa formation à Rome et retourner à Avila avec les éléments pour parfaire les procédures employées par l’Inquisition. Autant vous dire que c’est du lourd au niveau historique ; bien évidemment, cela torture un peu mais c’est passionnant pour qui souhaite en savoir plus sur la période de l’Inquisition, les pratiques, les idées, leur manière de concevoir la foi.
On révise la politique de l’époque : Philippe II d’Espagne (initiateur de la Sainte Inquisition), Le roi de France , le Concile de Trente..
Je vous invite à faire(refaire) connaissance avec Gaspard de Quiroga, Thomas de Torquemada, Bernard Gui, Savonarole, des hérétiques comme Luther, Calvin,   et des autres … Michel-Ange Buonarroti, Sainte Rita, Saint Jérôme, Servet…
Comme il se doit, le danger véritable, les livres, le savoir, le penser par soi-même est également au cœur de la discussion et on évoque les dangers des enseignements d’Avicenne et de Maïmonide, de Lope de Vega, de Cervantès
Maintenant, que l’Inquisiteur termine son périple à Geneve, ville de Calvin, a de quoi étonner… je vous laisse faire le chemin avec lui : Avila, Tolède, Segovia, Naples, Rome, Florence, Turin, et Genève. Genève et ses habitants, qui ne sont pas épargnés par la vision de notre Inquisiteur… Mais elle n’est pas la seule, Rome en prend aussi pour son grade…
Le parcours du jeune carme d’Avila est passionnant et l’évolution de sa foi, l’exploration de son âme et de ses idées m’ont tenue en haleine jusqu’au bout.
Ce qui fait froid dans le dos c’est que le totalitarisme et l’intolérance qui caractérise les personnes qui sont les fanatiques de la foi et de la religion est loin de faire partie du passé. Alors continuons à nous ouvrir au monde de la culture, des livres, de l’ouverture d’esprit. Quand on brûle des livres, on en vient à brûler des gens…

Extraits :

Je t’écris de la ville de Genève, en Helvétie. C’est la fin de l’hiver. Je claque des dents en t’écrivant car ici l’hiver est de givre et le début du printemps de frissons.

un hérétique qui change de religion comme une putain change de chemise, aujourd’hui huguenot, papiste demain, accorde en terre française le droit aux hérétiques de vivre en paix et même, peut-être, d’épouser de véritables catholiques. Cela dépasse l’entendement.

Ces frères dominicains, Domini canes, les chiens de Dieu, comme nous les surnommions en secret, sont les serviteurs zélés de l’Inquisition.

Nul n’est aussi dangereux que l’hérétique déguisé qui fait semblant de croire et qui, pendant ce temps-là, pense autrement. Hélas, ceux-là sont les plus difficiles à débusquer.

À Florence, on les appelle des consolatori, mais « consoler » n’est pas la même chose que « conforter ». Parce que celui que l’on console n’a plus aucun espoir. Alors qu’il reste à celui que l’on conforte à la dernière minute un devoir à accomplir sur terre pour lequel il faut de la force. Les confortatori romains s’évertuent avec une volonté infatigable de ranimer cette force déclinante dans la conscience des hommes à l’âme brisée par la peur de leur fin prochaine.

Ils ne s’encombraient pas de questions théologiques et ils ne connaissaient qu’une obligation : croire, croire les yeux fermés et accomplir tout ce qui pouvait aider l’Inquisition à éradiquer la vermine du troupeau des croyants.

Mais le peuple crasseux de Rome est un mélange d’origines diverses. Un Castillan de sang pur ne peut même pas imaginer à partir de quelles mixtures de races le Romain est né au fil du temps ; ici ont circulé des Phéniciens, des Grecs, des Sarrasins, des Lombards, des Normands et Dieu sait combien d’autres peuples vagabonds. Des esclaves carthaginois et autres, des engeances africaines poilues et pleines de vermine que les chefs païens ramenaient triomphalement sur la voie empruntée par les charrettes des maraîchers, cahotantes et tirées par des mules, qui apportent les fragiles produits de cette région marécageuse sur les marchés de l’Urbs.

Si, dans un milieu familial, les paroles qu’il prononce et qui le trahissent restent sans écho et sans conséquence, l’hérétique continue à vivre et à contaminer. En période d’épidémie, quand la contagion fait rage, la famille est tenue de signaler aux autorités les membres qu’elle soupçonne d’être malades pour qu’on les emmène à l’hôpital. Cela fait partie des nobles et indispensables devoirs de la vertu chrétienne : il en est de même pour l’obligation de dénonciation.

« Le livre existe, on ne peut plus l’ôter de la main des hommes. C’est pourquoi on doit avant tout porter une attention inquiète sur l’infection qu’il véhicule. On peut discuter avec les hérétiques… Dans l’intérêt de notre grande stratégie et de nos plans de surveillance futurs, on peut tolérer beaucoup de choses qui peuvent engendrer de fausses croyances comme par exemple la possibilité d’une réelle coexistence entre l’Enfer et le Ciel. Ce que nous ne pouvons tolérer est que l’on puisse imprimer quelque part un livre où l’écrivain exprime librement ses pensées. »

Il croyait que l’intelligence était plus puissante et comptait davantage que la Foi. Celui qui prêche l’accord de la Foi et de l’intelligence est un traître. Il doit mourir car un jour ou l’autre il trahira la Foi. Ou l’intelligence.

« Comme c’est léger, un livre ! Mais quand il explose, la destruction qu’il occasionne est plus implacable que celle d’un boulet de canon.

Pour la première fois de ma vie, je ressentis cette angoisse particulière que l’on éprouve seulement quand on ne se dirige pas vers quelque chose mais que l’on s’en va de quelque part, et pour toujours.

Ceux d’ici, on dirait qu’ils taisent toujours quelque chose, se pourrait-il qu’ils se taisent non seulement vers l’extérieur mais également à l’intérieur d’eux-mêmes ?

On prie ici mais sans lustre, à l’instar des gens qui rêvent sans couleurs et qui voient leurs songes en noir et gris alors que d’autres peuplent leurs nuits de rêves bariolés et chatoyants.

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