Raufast, Pierre « Le cerbère blanc » (2020)

Raufast, Pierre « Le cerbère blanc » (2020)

Auteur : Pierre Raufast est né à Marseille en 1973. –  Il est ingénieur diplômé de l’Ecole des Mines de Nancy. Il vit et travaille à Clermont-Ferrand. Depuis son premier roman, La Fractale des raviolis (prix de la Bastide et prix Talents Cultura 2014), il se plaît à jouer avec les structures narratives. Les Embrouillaminis est son sixième roman. Quand il n’écrit pas, il travaille dans la cybersécurité (et vice versa).
Après «La fractale des raviolis» il publie en 2015 «La variante chilienne» en 2017 «La baleine thébaïde» (qui figure parmi les trois finalistes du Prix du Public du Salon de Genève 2017) , « Habemus piratam » en 2018 , « Le cerbère blanc » (2020) – Les Embrouillaminis (2021)

(Stock) – 4.03. 2020 –282 pages

Résumé :
Choyé par les siens, Mathieu vit une enfance idyllique dans la vallée de Chantebrie. Mais tout bascule le jour où il perd ses parents dans un accident tragique. C’est décidé, il consacrera sa vie à défier la mort. Il quitte sa vallée et Amandine, sa fiancée, pour suivre des études de médecine à Paris. Là, il travaillera pour un taxidermiste dont la plus belle pièce est un mystérieux cerbère blanc…
Mais peut-on vraiment oublier son passé ? Tiraillé par ses démons, ses regrets et son ambition, Mathieu ira d’aventure en aventure jusqu’à ce lieu ultime, interdit, duquel il reviendra transformé. Dans ce roman, Pierre Raufast joue avec l’imaginaire et la fantaisie pour aborder des sujets graves: le culte de la jeunesse, la peur du déclin, la folie d’une société qui croit pouvoir nier la mort. Il est aussi question de métamorphoses ; de l’amour, de nos choix et de nos âmes.

Mon avis :
Cinquième livre que je lis de cet auteur et cinquième coup de cœur. J’aime cet auteur, ou devrais-je dire ce conteur…
J’aime son monde fait de mythologique, de fantastique, de rêve et de réalité, de personnages atypiques, de solitudes qui tentent de s’apprivoiser, d’aventures extraordinaires, de si et de mais…

C’est un livre qui parle de souvenirs et de regrets, de deuil, de souffrance, de remords, d’amours et de choix : il y a ceux qui gardent leurs souvenirs et ceux qui font tout pour les enterrer au plus profond d’eux-mêmes, sous une couche de culpabilité… et un petit galet en souvenir de la variante chilienne… « Mon âme était ce galet qui épouse les formes du torrent » et qui parle aussi des choix de la vie. Mais bien que cela puisse sembler sombre, il y a une lumière, de l’espoir, beaucoup d’amour et malgré les drames de la vie, le livre contient un message d’espoir et la magie opère.

Les humains et les dieux sont différents mais tous aspirent à la jeunesse éternelle … Les Dieux ont la chance de ne pas vieillir et les humains souhaitent tout faire pour gommer les cicatrices de la vie et régénérer leur enveloppe charnelle… Mais sous l’enveloppe, les cicatrices demeurent. Et d’ailleurs, les cicatrices sont ce qui font de nous ce que nous sommes… surtout les cicatrices invisibles, les bleus à l’âme et au cœur.

Pas d’effets « matriochka » dans ce livre mais l’auteur ne peut pas toujours avoir recours aux mêmes ressorts et il a quand même trouvé le moyen de mêler le monde des mortels et des divinités … mais je ne peux pas vous en dire plus, sous peine de rompre le charme.
Et son prochain livre vient de sortir…

Extraits :

Nous venons de découvrir un moyen de communiquer notre amour bien plus complet que les mots. Avec la langue, c’est comme si l’être tout entier insufflait à l’autre un poème impénétrable au lexique des hommes.

Il n’y a qu’à relire les métamorphoses d’Ovide pour comprendre que la mythologie est truffée de leurs bassesses destinées à asseoir leur pauvre supériorité.

Ce n’est que des années plus tard, après avoir perdu d’autres êtres chers, que je compris cette vérité : le deuil ne peut pas se faire tant que l’on ne colle pas l’image de mort sur des morts.

La relation avec nos morts n’est pas du domaine de la raison ; il avait beau me parler doucement, ses mots ricochaient sur mon chagrin. Je n’étais qu’armure qui chaque jour se fortifiait davantage.

« La mort fait partie de la vie, mais pas l’inverse », me disait-elle. Assis sur la tombe, je l’écoutais silencieusement en pelant ma pomme. Les épluchures tombaient une à une au sol. Mon mal était incontrôlable ; mon deuil n’était pas encore fait. Je n’acceptais pas cette mort stupide et m’enterrais petit à petit.

Mon âme était ce galet qui épouse les formes du torrent.

Assis sur un banc, je regardais passer les Parisiens, spectacle étonnant pour le provincial que j’étais. Ils me faisaient penser à des cygnes ; de très belles bêtes en apparence, mais de vraies hyènes, agressives et hautaines pour qui sait voir derrière la beauté. Je n’ai jamais compris la fascination des contes pour les cygnes.

Ce cerbère blanc par exemple a un rôle bien défini. Sa première tête t’observe, la deuxième t’écoute et la troisième prononce ton jugement. Dans cet ordre. C’est la clef de la sagesse.

Le cerbère noir a une tête qui te repère de loin, une qui aboie et une dernière qui te mord. Son rôle était d’empêcher les morts de s’enfuir des enfers ou de dissuader les vivants de récupérer les leurs.

« Observe, écoute et juge. Toujours dans cet ordre, cela te permettra de connaître l’âme de ton interlocuteur. »

Ici, on n’immortalisait que des souvenirs. Un chat empaillé n’est guère qu’un Polaroïd en trois dimensions.

Les femmes sont vêtues de cicatrices. Celle de la césarienne est paradoxalement la plus visible, mais aussi la plus belle. Les plus terribles sont invisibles, celles que les hommes ignorent ou refusent de voir.

Toutes avaient pour ennemi Chronos et sa néfaste influence sur leur corps. Toutes étaient victimes de ce prisme qui noircit la perception de son propre physique et nous projette trop tôt dans un futur sombre.

Mais c’est cela aussi, la vie. Rendre coup pour coup à l’incivilité du temps et se berner dans l’illusion de maîtriser notre destin, notre apparence et la flèche de la temporalité.

[…] je garde en moi ces souvenirs brillants, ces quelques pépites perdues dans mon torrent de larmes. Je suis une orpailleuse de bonheur.

L’enfance est un radeau sur lequel bien des naufragés de la vie s’accrochent.

Le bonheur, c’est à toi de le saisir, là, ici, tout de suite. Le bonheur ne se conjugue qu’au présent de l’indicatif.

Un baiser de garde, un baiser de collection, un de ceux qu’on ne regrettera jamais, un baiser volé à la postérité. Un baiser dont le seul souvenir fera sourire le cœur.

Finalement, l’amour c’est juste cela et c’est déjà beaucoup. Des petits riens qui embellissent la vie. Des signes qui montrent régulièrement qu’une autre personne pense à vous.

Moi qui n’ai jamais le temps de lire, je ressens l’envie de prendre un livre, de me laisser entraîner par une autre histoire que la mienne.

Nous traversons le Firth of Forth, le fleuve noir, qui, selon la légende, absorbe les cauchemars et nettoie des sombres pensées. Je pense essayer, mais finalement mes souvenirs, même tristes, me sont précieux. Mes cicatrices font partie de moi. Qu’elles soient douloureuses ne change rien, elles me constituent.

— On fait tous des bêtises un jour ou l’autre, ma chérie. La vraie question est : que fait-on avec ses boulets ? Doit-on les traîner toute notre vie ou, un jour, prendre un marteau et les briser en petits morceaux pour passer à autre chose ?

Dans la vraie vie, il n’y a pas de si. Il n’y a que des faits qui avancent inexorablement. Les si ne sont que des pansements à l’âme.

Mais le conditionnel, c’est comme les si. Ce n’est pas la vraie vie.

Vocabulaire : Le famadihana, ou retournement des morts, est une coutume funéraire que l’on rencontre dans certaines régions de Madagascar notamment la région des Hautes Terres. Bien qu’apparu assez tardivement semble-t-il dans l’île (peut-être seulement après le XVIIème siècle), tout au moins sous sa forme actuelle, le famadihana se situe dans le prolongement de la vieille coutume des « doubles funérailles » très répandue avant l’époque moderne en Asie du Sud-Est mais aussi en Égypte antique ainsi que dans le Proche-Orient ancien (dans l’ancien Israël, à Babylone ou par les zoroastriens en Perse) et dans la Grèce antique.
Selon la philosophie malgache, les mânes des défunts ne rejoignent définitivement le monde des ancêtres qu’après la corruption complète du corps, au bout d’une longue période pouvant durer des années, et après l’accomplissement de cérémonies appropriées. Le rituel d’ancestralisation, post-mortem, consiste à déterrer les os des ancêtres, à les envelopper cérémonieusement dans des tissus frais (lamba) et à les promener en dansant autour de la tombe avant de les enterrer à nouveau. À Madagascar cependant, cette réinhumation (littéralement retournement) finit par devenir périodique, en général tous les sept ans, dans une grande festivité réunissant tous les membres du groupe. À cette occasion, les linceuls de soie recouvrant les restes mortuaires décomposés de plusieurs corps sont renouvelés.
(source Wikipedia)

Mythologie :
Dans la mythologie grecque, les champs Élysées, champs Élyséens, ou simplement l’Élysée, sont les lieux des Enfers où les héros et les gens vertueux goûtent le repos après leur mort.
Partie des Enfers, où, selon la religion grecque et la religion romaine, séjournaient les âmes vertueuses après la mort. C’était la quatrième division des Enfers, suivant les Grecs, et la septième, suivant les Romains.

Dans la mythologie grecque, Cerbère est le chien polycéphale (généralement à trois têtes) gardant l’entrée des Enfers. Il empêche les morts de s’échapper de l’antre d’Hadès et les vivants de venir récupérer certains morts. Cerbère est notamment connu pour avoir été capturé par Héraclès lors de ses douze travaux.

Perséphone, fille de Zeus, détenue aux enfers par Hadès, ne pouvait revenir sur Terre qu’à condition de n’avoir pas été souillée par la nourriture des enfers. Hélas, avant de la laisser partir, Hadès lui donna à manger six graines de grenade. Ainsi souillée, elle fut condamnée à passer la moitié de l’année aux enfers et l’autre sur Terre.

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