Swift, Graham «Le dimanche des mères» (2017)

Swift, Graham «Le dimanche des mères» (2017)

Auteur : né le 4 mai 1949 à Londres, est un écrivain britannique. Il fait ses études comme élève du Dulwich College de Londres, puis du Queens’ College de l’Université de Cambridge, et plus tard de l’Université d’York.Il amorce sa carrière d’écrivain en 1980 avec la publication du roman The Sweet-Shop Owner, mais c’est deux ans plus tard, avec L‘Affaire Shuttlecock (Shuttlecock), qu’il attire l’attention et remporte le prix Geoffrey Faber Memorial.

Autres romans traduits en français : L‘Affaire Shuttlecock – Le Pays des eaux – Hors de ce monde – A tout jamais –  La Dernière Tournée – La Lumière du jour – Demain – J’aimerais tellement que tu sois là – Le Dimanche des mères – Le grand jeu

Gallimard – du monde entier – 12.01.2017 – 144 pages / Folio – 03.01.2019 – 176 pages (Marie-Odile Fortier-Masek (Traductrice) – Titre original : Mothering Sunday: A Romance (2016)

Résumé : Angleterre, 30 mars 1924. Comme chaque année, les aristocrates donnent congé à leurs domestiques pour qu’ils aillent rendre visite à leur mère le temps d’un dimanche. Jane, la jeune femme de chambre des Niven, est orpheline et se trouve donc désœuvrée. Va-t-elle passer la journée à lire ? Va-t-elle parcourir la campagne à bicyclette en cette magnifique journée ? Jusqu’à ce que Paul Sheringham, un jeune homme de bonne famille et son amant de longue date, lui propose de le retrouver dans sa demeure désertée.
Tous deux goûtent pour la dernière fois à leurs rendez-vous secrets, car Paul doit épouser la riche héritière Emma Hobday. Pour la première – et dernière – fois, Jane découvre la chambre de son amant ainsi que le reste de la maison. Elle la parcourt, nue, tandis que Paul part rejoindre sa fiancée. Ce dimanche des mères 1924 changera à jamais le cours de sa vie. Graham Swift dépeint avec sensualité et subtilité une aristocratie déclinante, qui porte les stigmates de la Première Guerre – les fils ont disparu, les voitures ont remplacé les chevaux, la domesticité s’est réduite…
Il parvient à insuffler à ce court roman une rare intensité, et célèbre le plaisir de la lecture et l’art de l’écriture.

Mon avis :

Je suis tombée absolument par hasard sur ce petit livre et je suis ravie de l’avoir lu. Un moment très agréable, dans l’Angleterre des années 20. Une jeune orpheline placée comme bonne dans une famille découvre l’amour tout en sachant pertinemment que cette liaison est sur le point de se terminer car le jeune aristocrate de son cœur va se marier sous peu.  Le jeune homme lui offre une dernière rencontre qui devrait être un souvenir et une marque de confiance synonyme de cadeau pour elle. Mais la journée s’achèvera dans les larmes.
Quatre-vingt ans après, la jeune fille, qui entre-temps sera devenue romancière, raconte comment sa vie a basculé, comment elle est passée de petite bonne à romancière, sa découverte des livres, des mots, de la littérature… Elle nous offre une belle histoire de femme qui, partie de rien, deviendra quelqu’un. Elle nous dit comment, en se servant de ses expériences, elle a construit des personnages, en s’inspirant de personnes qu’elle a connues mais en gardant toujours sa part de secrets.
Et en prime un hommage à Joseph Conrad n’est pas pour me déplaire !

Extraits :

Ce rire pouvait encore jaillir, à l’improviste, de sa façade policée, un rire explosif, cacophonique, comme si un moule avait volé en éclats.

Elle disposait désormais de beaucoup de mots qui n’entraient pas dans le vocabulaire d’une bonne. À commencer par le mot « vocabulaire ». Elle les glanait par-ci par-là, un peu de la façon dont certains oiseaux bâtissent leurs nids.

De toute façon, dans leur milieu, s’habiller n’avait jamais été réduit à une simple pratique consistant à se nipper vite fait, on y voyait, au contraire, un assemblage solennel.

Un bien curieux personnage qu’une nounou, cette mère de substitution qui amenait l’enfant à ses parents à cinq heures, telle une cuisinière présentant un gâteau.

Après quoi, il disparut. Pas d’au revoir. Pas même un petit baiser. Juste un dernier regard. Comme s’il l’aspirait, comme s’il la buvait jusqu’à la dernière goutte.

L’utilité des bibliothèques, se disait-elle parfois, tenait moins au fait qu’elles contenaient des livres, qu’à celui qu’elles préservaient cette atmosphère sacrée de « prière de ne pas déranger » d’un sanctuaire masculin.

Cela m’a toujours paru la condition idéale pour devenir écrivain — surtout romancière. N’avoir aucune référence. Partir avec une feuille vierge ou, plutôt, être soi-même une feuille vierge. N’être personne. Comment peut-on devenir quelqu’un si l’on n’a pas d’abord été personne ? »

Tiens, voilà un mot à ajouter à votre vocabulaire, peu employé de nos jours, n’est-ce pas ? Champise, une enfant trouvée. On croirait une expression du dix-huitième. Ou droit sortie d’un conte de fées.

Être une bonne, c’était un peu comme être une orpheline : vous viviez dans la maison d’autrui, vous n’aviez pas de chez-vous.

Elle deviendrait écrivain et parce qu’elle était écrivain, ou parce que c’était précisément cela qui l’avait incitée à devenir écrivain, elle était obsédée par le caractère changeant des mots. Un mot n’était pas une chose, loin de là. Une chose n’était pas un mot. Cependant, d’une certaine façon, les deux — choses — devenaient inséparables. Tout n’était-il qu’une pure et simple fabrication ? Les mots étaient comme une peau invisible qui enveloppait le monde, qui lui conférait une réalité. Pourtant vous ne pouviez pas dire que le monde n’existerait pas, ne serait pas réel si vous supprimiez les mots.

Qui sait si certaines choses, certains endroits ne se mettent pas à exister avec plus d’authenticité dans l’esprit ?

« Nous sommes tous du combustible. Sitôt nés, nous nous consumons, et certains d’entre nous plus vite que d’autres. Il existe différentes sortes de combustion. Mais ne jamais brûler, ne jamais s’enflammer, ne serait-ce pas triste ? »

Un « conte » avait quelque chose de plus séduisant qu’une « histoire », cela sans doute parce qu’il suggérait qu’il n’était pas entièrement fidèle à la vérité, qu’il pouvait comporter une plus grande part d’invention.
Restait en arrière-plan une question au sujet de chacun de ces mots — conte, histoire et même récit —, à savoir, quelle était la part de vérité dans chacun d’eux. Sans oublier le mot « fiction » — un jour, ce serait son domaine — qui, lui, pouvait sembler nier toute part de vérité.

Les gens lisent des livres pour échapper à eux-mêmes, pour oublier leurs problèmes, n’est-ce pas ?

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