Sénèque – « Médée » (an 63)

Sénèque – « Médée » (an 63)

F Flammarion – Édition de : Charles Guittard – Traduction (Latin) : Charles Guittard
Livre avec dossier – 144 pages

Auteur : Sénèque (en latin Lucius Annaeus Seneca), né à Cordoue, dans le sud de l’Espagne, entre l’an 4 av. J.-C. et l’an 1 apr. J.-C., mort le 12 avril 65 apr. J.-C., est un philosophe de l’école stoïcienne, un dramaturge et un homme d’État romain du ier siècle. Sa famille n’était pas espagnole, mais semble avoir été originaire d’Italie du Nord. Il est parfois nommé Sénèque le Philosophe, Sénèque le Tragique ou Sénèque le Jeune pour le distinguer de son père, Sénèque l’Ancien.

Résumé :
Pour Jason, qu’elle a aidé à conquérir la Toison d’or, Médée a trahi son père, tué son propre frère, commis crime sur crime.
Avec Médée, rédigée entre 63 et 64 de notre ère, Sénèque donne l’une de ses plus belles tragédies. L’amour et la passion y conduisent insensiblement à l’acte le plus inhumain : l’infanticide.
Après le meurtre de Pélias, Jason vivait en exil à Corinthe, avec sa femme et ses enfants. Créon l’ayant choisi pour gendre, Médée reçoit de son mari une déclaration de divorce, et du roi l’ordre de chercher un autre asile. Elle obtient un jour de délai, et envoie à Creuse, la fiancée de Jason, une robe et un collier infectés des poisons de la plus noire magie. A peine Creuse a-t-elle mis sur elle ces présents, que la robe s’enflamme, et la jeune épouse est misérablement brûlée, ainsi que son père, qui s’empresse de la secourir.

Personnages :

Médée – Jason – Créon – la Nourrice de Médée – Chœur de Corinthiens – un Envoyé.

Mon avis :

Dans la préface il et dit que le Théâtre de Sénèque nous offre les seuls exemples de tragédies à sujet grec. Cette version de Médée est inspirée par celle d’Euripide et nous conte la vengeance de Médée la magnifique, la flamboyante.
Tout commence à Corinthe, devant la maison de Médée par un discours de Médée, sous forme de monologue. S’en suivront des échanges avec la nourrice, Créon.

Comme j’aime la mythologie antique, je connaissais bien évidemment la vie de Médée, petite-fille du Soleil (Hélios) et fille de l’Océanide Idyie (la déesse Hécate dans certaines traditions, patronne de toutes les magiciennes)
Un plaisir de la lire sous la plume de Sénèque : c’est vibrant, bouillonnant, exalté. Médée en fureur emporte tout sur son passage. Elle est ivre de rage, de fureur, de violence et n’aspire qu’à se venger à la hauteur de sa passion. Et elle va se déchainer, sur tous : la nouvelle épouse, Jason, et cela se conclura par le fameux double infanticide qui la caractérise. Et pourtant, Médée aime ses enfants, mais l’orgueil, la rage, le besoin de vengeance, la passion amoureuse sont plus fortes que l’amour maternel. Une plume fougueuse, puissante, qui prend aux tripes…
Je n’avais jamais lu le théâtre de Sénèque et c’est une vraie découverte.
Plus qu’une envie : voir la pièce de Sénèque sur scène !
J’ai beaucoup apprécié cette édition qui est complétée par des dossiers consacrés à Médée (dans la littérature grecque, dans la latine, à la fureur qui la caractérise et enfin Médée à travers les siècles)
Cette année j’ai donc croisé Médée deux fois ; la première fois c’était dans le livre de Madeline Miller « Circé » que je recommande chaudement.

Extraits :

Dans la présentation :
–  Le rituel de Médée est un sacrifice adressé à Hécate dont les pouvoirs sont nécessaires à l’accomplissement de sa terrible vengeance
– l’orgueil d’une femme bafouée a montré les limites extrêmes d’une passion qui pousse une mère au double infanticide
– L’histoire de Médée se rattache au cycle des Argonautes (les compagnons de Jason partis à la conquête de la Toison d’or)
– Pour un philosophe stoïcien comme Sénèque, le monde se compose de deux éléments actifs, le feu et l’air, et de deux éléments passifs, la terre et l’eau.
– Les stoïciens distinguaient deux sortes de feu, un feu consumant en lui-même ce dont il se nourrit et un feu créateur favorisant la croissance des êtres et des choses.

Dans la pièce :

Maintenant, oui maintenant, venez, déesses vengeresses du crime, avec votre chevelure en désordre hérissée de serpents, brandissant de vos mains sanglantes la torche funeste,[…]

Que la verve fescennine répande ses joyeux sarcasmes, que la foule se laisse aller aux plaisanteries.

Quiconque supporte jusqu’au bout de cruelles blessures en silence, avec courage et persévérance, a la possibilité de rendre la pareille : la colère qui demeure cachée fait peser une menace ; les haines déclarées se privent du moyen de la vengeance.

Médée va et vient en un mouvement frénétique, portant sur son visage les signes de la fureur et de la rage. Son visage est enflammé, des soupirs sortent des profondeurs de son être, elle lance des cris, ses yeux sont inondés de larmes, elle lance un sourire, elle revêt tour à tour toutes les formes de la passion.

Un amour authentique a la force de ne craindre personne.

Aveugle est le feu de l’amour attisé par la colère, rien ne peut le modérer, il ne supporte aucun frein, ne craint pas la mort ;

Pourquoi suis-je ballottée, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, partagée entre la rage et l’amour ? Des courants contraires m’entraînent dans l’irrésolution ; quand des vents furieux livrent de cruels combats, les mers soulèvent dans un affrontement leurs flots les uns contre les autres et la plaine liquide entre dans un bouillonnement désordonné : telle est l’irrésolution qui agite mon cœur.

Dans les dossiers :
– Médée, Circé et Hécate sont les trois magiciennes les plus célèbres de l’Antiquité. Par opposition à Circé, Médée semble avoir d’abord été une magicienne bienfaisante, une guérisseuse
– Chez Euripide enfin, comme chez Sénèque, l’héroïne, après le meurtre de Créon, de Glauckè (la fille du roi) et l’accomplissement de son infanticide, est emportée dans les airs sur un char tiré par des dragons ailés que le Soleil (Hélios) a mis à la disposition de sa petite-fille. Ce dénouement est nécessaire puisque, si Égée s’est proposé de recueillir l’exilée, il ne peut l’aider à sortir de Corinthe pour échapper à Jason et aux Corinthiens
– Dans une tragédie latine, le héros ou l’héroïne sous l’impulsion d’une rancœur, d’un ressentiment profond (dolor), entre dans un état de démence (furor) et commet un crime hors du commun, un crime contre les lois morales et religieuses (scelus nefas). Dolor, furor et scelus nefas apparaissent comme les trois ressorts de la tragédie latine.
– Euripide fait de Médée une héroïne tragique d’un nouveau type : il insiste sur le désespoir du personnage déchiré entre sa jalousie et son amour maternel, entre son humanité et sa sauvagerie ; il décrit la fureur de Médée comme l’effet d’une passion humaine et non plus comme un égarement provoqué par les dieux ;il montre la lucidité de cette femme au moment de l’infanticide.

Dans les notes :
– Une longue invocation multipliant les théonymes (noms divins) ouvre la Médée de Sénèque. Ces dieux sont d’abord invoqués sous forme générique (on peut y voir une allusion à Hymen, dieu de la cérémonie du mariage qui conduit le cortège nuptial).
– Hécate est, à l’origine, une déesse veillant sur la prospérité matérielle sous ses diverses formes, une déesse nourricière au sens large. Mais elle est devenue la déesse présidant aux enchantements et aux opérations de magie : on lui attribue l’invention de la sorcellerie. Certaines traditions lui donnent Circé comme fille : or Circé est la tante de Médée. Comme magicienne, son domaine est constitué par les carrefours, lieux par excellence de la magie (aussi est-elle qualifiée de Triple Hécate : elle est représentée sous les traits d’une femme à trois corps ou à trois têtes).
– Médée, en tant que magicienne, invoque ensuite les divinités infernales, le royaume des morts, les Enfers, où évoluent ceux qui ont quitté la vie, les Mânes, qui forment l’ensemble des morts et surtout Hadès (Pluton), le dieu des Enfers, qui enleva la fille de Déméler, Perséphone, alors qu’elle cueillait des fleurs dans les plaines de Sicile. Hadès en fit la reine des Enfers : Zeus décida qu’elle partagerait son temps entre le monde souterrain et le monde d’en haut.
– Les Furies, ou Érinyes, sont des sortes de génies ailés dont les cheveux sont entremêlés de serpents, tenant à la main des torches ou des fouets. La mythologie en nomme trois : Mégère, Tisiphone et Alecto. Leur fonction consiste essentiellement en la vengeance du crime. Elles provoquent les malheurs d’Agamemnon (qui a sacrifié sa fille Iphigénie pour aller combattre les Grecs), poussent Clytemnestre au meurtre de ce même Agamemnon et interviennent dans la malédiction qui pèse sur Œdipe.

Vocabulaire :
Les chants fescennins (en latin Fescenninus versus ou Fescennina carmina) sont des chants populaires satiriques et licencieux en usage dans la Rome antique, surtout dans les noces.

 

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