Loubière, Sophie « Cinq cartes brûlées » (2020)

Loubière, Sophie « Cinq cartes brûlées » (2020)

Autrice : née le 10 décembre 1966 à Nancy en Lorraine, est une romancière, journaliste et productrice de radio française. Elle est sociétaire de la SACD et de la Société des gens de lettres (SGDL), et prix SACD Nouveau Talent Radio 1995.

Romans : La Petite Fille aux oubliettes – Petits polars à l’usage des grands – Je ne suis pas raisonnable – Éléphanfare – Dernier parking avant la plage – Pour en finir avec les hommes (et la choucroute) – Petit atelier de bricolage… de plage – Dans l’œil noir du corbeau – L’Enfant aux cailloux (2011) – Black Coffee (2013) – À la mesure de nos silences (2015) – White Coffee (2016) – Cinq cartes brûlées (2020) – De cendres et de larmes (2021)

Fleuve Noir – 16.01.2021 – 352 pages – Pocket – 3.6.2021 – 428 pages – Prix Landerneau Polar 2020

Résumé : Laurence Graissac grandit aux côtés de son frère, Thierry, qui prend toujours un malin plaisir à la harceler et à l’humilier. Du pavillon sinistre de son enfance à Saint-Flour, elle garde des blessures à vif, comme les signes d’une existence balayée par le destin. Mais Laurence a bien l’intention de devenir la femme qu’elle ne s’est jamais autorisée à être, quel qu’en soit le prix à payer. Le jour où le discret docteur Bashert, en proie à une addiction au jeu, croise sa route, la donne pourrait enfin changer…

Mon avis : J’avais eu un immense coup de cœur pour L’enfant aux cailloux et adoré Black Coffee. C’est avec infiniment de plaisir que j’ai renoué avec la plume de Sophie Loubière pour un roman addictif dans tous les sens du terme. Un vrai thriller psycho-psychiatrique comme je les aime.
Faites vos jeux, les jeux sont faits, rien ne va plus… et d’entrée de jeu on plonge en plein drame…
Bien malin celui qui verra clair dans le jeu de Laurence/Cybèle …en tous cas, moi je n’y ai vu que du feu et j’ai été époustouflée par la maestria de l’autrice.

7 de cœur, Dame de Trèfle, Roi de carreau, 10 de pique, As de trèfle, Valet de cœur, 4 de cœur, As de pique, Joker : 9 cartes qui ont des significations bien particulières et qui ne sont pas tirées au hasard… Moi qui ne connais rien aux cartes, j’ai beaucoup aimé en apprendre plus sur leur langage, à l’image du langage des fleurs…
Le personnage principal du roman est Laurence, une fillette qui est sous la coupe de son frère ainé, Thierry, qui la martyrise car sa naissance lui a piqué sa place et l’attention de ses parents… Et la pauvre Laurence va être la victime de bien des gens… Elle qui voue un amour exclusif à son père, elle va être abandonnée par celui-ci qui va être chassé du domicile conjugal après que la fillette ait laissé entendre que son père lui prodiguait des caresses… Inceste, boulimie, grossophobie, addiction au jeu et au sexe, folie, dépression, accident de voiture, invalidité, trahisons conjugales, dépendance et autres joyeusetés vont vous entrainer vers un final que je n’avais pas vu venir. Qui restera sur le carreau en fin de compte ? à vous de le découvrir …
Magistral !

Extraits :

Sa graisse gagnait en harmonie toutes les parties du corps, essoufflait sa course, ensevelissait son âme.

Sandrine. Un prénom prédestiné, mi-Cendrillon, mi-ballerine

Nos nuits sont sans fin et leurs jours plus longs encore.

Mon cœur affolé me privait d’air et mon corps n’aurait su courir, trop lourd de ce ventre, de ces cuisses, de ces fesses savamment engraissées. Piégée par ma seule volonté.

— Je cite quelquefois cette phrase de Montaigne à mes patients : « La valeur de la vie ne réside pas dans la longueur des jours, mais dans l’usage que nous en faisons. »

J’ignorais que la pitié pouvait être plus cinglante que l’indifférence…

Il redoublait d’activité sur le Net, préférant son univers virtuel, ses petits jeux sombres, cruels, ou ses échanges feutrés sans lendemain à la compagnie de sa frangine, coupé du monde des vivants.

Le claquement d’une porte résonna dans sa tête. Aussitôt, d’autres sons vinrent en pagaille s’y loger : musique électro, explosions, rafales de mitraillette, crissement de pneus, grondements sourds, jurons… Les jeux auxquels s’adonnait Thierry le rendaient nerveux et agressif.

Il se pétrifiait plutôt sous ses yeux, couché sur le canapé comme une algue échouée sur le sable, une main tombant sur la moquette, l’autre accrochée au clavier de son PC portable, attendant le déluge. Mauvaise soirée en perspective… Dans le salon assombri, des tas de créatures se tenaient maintenant à l’affût : monstres à tentacules, mutants à têtes de chien, zombies sanguinolents…

— Tant que tu n’auras pas totalement décroché, tu ne feras qu’aller d’une dépendance à une autre.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Rien de plus que ce que l’on peut lire ici et là concernant l’addiction aux jeux d’argent : un jour ou l’autre, un joueur compulsif qui se voit contraint de limiter ses dépenses au jeu va chercher d’autres formes de dépendance comme l’alcool… ou les femmes.
— Ou la randonnée.
Sa femme inclina légèrement sa nuque.
— … Ou la randonnée.
— Ou la drogue. Ou les quatre à la fois, railla-t-il.

Créature métissée de deux corps, l’un passé, l’autre addictif, elle avait triomphé de cette chair engraissée qu’il palpait, jaugeait au quotidien sur sa table d’auscultation jusqu’à l’écœurement.

[…]pour les autres, l’important, c’est ce qu’ils font de nous, pas ce que nous sommes. Ce que tu fais de moi n’est pas ce que je suis,

À lui de récolter ces éléments de vie sans lesquels il se plaisait à dire que tout individu n’est qu’un creux rempli de mystères.

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