Deyns, Caroline « Trencadis » (RL2020)

Deyns, Caroline « Trencadis » (RL2020)

Autrice : de son vrai nom Denys, Caroline Deyns est née en 1974 à Valenciennes. Elle vit et travaille en Franche-Comté.

Quidam Editeur – 20.08. 2020 – 364 pages

Résumé : « Je montrerai tout. Mon coeur, mes émotions. Vert – rouge – jaune – bleu – violet. Haine -amour – rire – peur – tendresse ». Niki hait l’arête, la ligne droite, la symétrie. A l’inverse, l’ondulation, la courbe, le rond ont le pouvoir de déliter la moindre de ses tensions. Délayer les amertumes, délier les pliures : un langage architectural qui parlerait la langue des berceuses. Aussi vit-elle sa visite au parc Güell comme une véritable épiphanie.
Tout ici la transporte, des vagues pierrées à leur miroitement singulier. Trencadis est le mot qu’elle retient : une mosaïque d’éclats de céramique et de verre. De la vieille vaisselle cassée recyclée pour faire simple. Si je comprends bien, se dit-elle, le trencadis est un cheminement bref de la dislocation vers la reconstruction. Concasser l’unique pour épanouir le composite. Broyer le figé pour enfanter le mouvement.
Briser le quotidien pour inventer le féérique. Elle rit : ce devrait être presque un art de vie, non ? « J’aime l’imaginaire comme un moine peut aimer Dieu ».

Mon avis :

Jolie idée de titre pour cette sorte de biographie haute en couleurs et faite de coupés-collés.
Niki de Saint Phalle est vivante dans ce portrait. J’ai eu un très grand plaisir à la redécouvrir par le regard de Caroline Deyns.
J’ai eu la chance de voir plusieurs de ses œuvres – entre autres à l’Espace Jean Tinguely – Niki de Saint Phalle de Fribourg (Suisse) et j’aime la gaité qui s’en dégage.
Elle commence à peindre au début des années cinquante et explose dès les années soixante… Elle mène une vie explosive et dans le roman on croise bien évidemment Tinguely, on évoque Max Ernst, Brancusi, Andy Warhol..
Elle crée, en autodidacte, des œuvres de conception « naïve », elle est solaire, instinctive, libre, féministe, dénonce les femmes considérées comme des boniches et des marchandises, l’imposture du mariage… Elle est fantasque, elle aime rire, ne prend pas la vie au sérieux – quoique … sous son apparente légèreté se cache une femme brisée et malade par certains côtés et forte et guerrière combattante en toute circonstances, amoureuse de son mari Tinguely.
Sa manière de peindre réserve des surprises … Niki nous emmène dans ses compositions géantes, nous invite à faire connaissance de Ses nanas, ses mariées, son Golem, nous entraine dans son jardin des Tarots, Inspirée par le Parc Güell de Gaudí. Nous pénétrons dans son monde, peuplé de monstres surgis de son enfance.
Une personnalité unique et une œuvre atypique, le tout présenté de façon très originale, à l’image de l’artiste dépeinte.
J’ai beaucoup aimé cet hommage à cette artiste qui fait rayonner les couleurs et le rire alors que sa vie l’a fait passer très jeune par la dépression, par un internement en hôpital psychiatrique et qu’elle aura par la suite de graves ennuis de santé…

Extraits :

— On dirait qu’elles ont mangé un arc-en-ciel c’est peut-être pour ça qu’elles ont un très gros ventre tout plein de couleurs tellement qu’elles avaient faim elles ont mangé le ciel le soleil les nuages l’arc-en-ciel et tout.

Que les couleurs sont en réalité des tristesses noires qui se griment en Arlequin pour s’assurer qu’on ne les reconnaisse pas : un désespoir qui voudrait passer incognito.

Chaque promenade lui amène la certitude d’être de nouveau reliée, réajustée au monde : le grand œuvre des petites choses.

Herbe, écorce, gravier, ce petit peu qui réussit à ramener l’ici au maintenant et aux vivants. Ses premiers collages ressemblent ainsi à des actes de réconciliation.

Cette nuit, qui lui dégringolait sur la poitrine comme un rideau de fer l’empêchant de respirer, à présent se lève.

Mais moi je les ai vus tels qu’ils étaient réellement, à la fois trop différents et trop semblables : deux morceaux d’assiette brisée qui n’attendaient que leur rencontre pour retrouver la forme originelle, c’est un peu ça oui, une espèce d’intrication platonicienne miraculeuse, de correspondance parfaite, rendue possible par les failles et les cassures, le convexe et le concave.

Paraît que les monstres en carton-pâte c’est plus correct, on dit éthique maintenant, que ceux qui ont de la chair et des os. Et tant pis si notre épouvante on la bricole rien qu’avec de l’illusion, de l’artifice. Faut croire que c’est le monde comme il va dorénavant, avec du faux à tous les étages, faux spectres, faux sang, fausses amitiés, faux visages… Enfin bref, tout ça pour dire que rien ne vaut des monstres réels, croyez-moi.

La colère (blanche) qui innerve la série des Mariées est donc celle-ci, fureur contre elle-même d’avoir été une oie (blanche) assez idiote pour s’être laissée saigner (à blanc) parce que telle est la loi à laquelle on vous fait croire.

Des visages comme des vitres closes m’a-t-elle précisé, oui des silences pareils à des fenêtres à travers lesquelles on pouvait entrapercevoir, deviner le drame.

Parce que pour parler aux gosses, s’en faire comprendre, retrouver leur langue, il n’y a jamais eu d’autre choix que de raviver sa propre enfance. Soit pour Niki, c’est inévitable, ranimer les monstres jamais vraiment endormis

« L’imaginaire est une promenade à l’intérieur du carré et du rond. »

« Mes cercles ne sont jamais tout à fait ronds. C’est un choix, la perfection est froide. L’imperfection donne la vie, j’aime la vie. »

Je pensais me nourrir de solitude, mais j’ai l’impression que c’est elle qui se nourrit de moi à présent.

Je me souviens être restée longtemps face à cette porte close, le front appuyé sur le chambranle. De cet effroyable sentiment de solitude face à l’imminence. Il n’y avait plus que toi et moi, et bientôt moi sans toi. J’étais terrorisée.

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