Enriquez, Mariana «Notre part de nuit» RL2021

Enriquez, Mariana «Notre part de nuit» RL2021

Autrice : Née à Buenos Aires en 1973, elle a fait des études de journalisme à l’université de La Plata et dirige Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Elle a passé son enfance à Corrientes. Elle a publié deux recueils de nouvelles, dont le très remarqué Ce que nous avons perdu dans le feu, publié aux Editions du sous-sol en 2017 (Points, 2021). Elle a reçu le prestigieux prix Heralde et le prix de la Critique pour son premier roman Notre part de nuit, succès de librairie en Espagne et en Amérique latine et en cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues.
Romans :  Bajar es lo peor (Espasa Calpe, 1995), Cómo desaparecer completamente (Emecé, 2004) et Notre part de nuit ((Anagrama, 2019 / Editions du Sous-Sol 2021 ).
Nouvelles : Los peligros de fumar en la cama (Emecé, 2009), Las cosas que perdimos en el fuego (Editorial Anagrama, 2016) et le roman court Chicos que vuelven (Eduvim, 2010).

Editions du Sous-Sol – 19.08.2021 – 759 pages – Traduit par Anne Plantagenet (Nuestra parte de noche)

Résumé : Un père et son fils traversent l’Argentine par la route, comme en fuite. Où vont-ils ? A qui cherchent-ils à échapper ? Le petit garçon s’appelle Gaspar. Sa mère a disparu dans des circonstances étranges. Comme son père, Gaspar a hérité d’un terrible don : il est destiné à devenir médium pour le compte d’une mystérieuse société secrète qui entre en contact avec les Ténèbres pour percer les mystères de la vie éternelle.
Alternant les points de vue, les lieux et les époques, leur périple nous conduit de la dictature militaire argentine des années 1980 au Londres psychédélique des années 1970, d’une évocation du sida à David Bowie, de monstres effrayants en sacrifices humains.
L’éditeur en parle : Authentique épopée à travers le temps et le monde, où l’Histoire et le fantastique se conjuguent dans une même poésie de l’horreur et du gothique, Notre part de nuit est un grand livre, d’une puissance, d’un souffle et d’une originalité renversants. Mariana Enriquez repousse les limites du roman et impose sa voix magistrale, quelque part entre Silvina Ocampo, Cormac McCarthy et Stephen King.

 

Mon avis : Roman foisonnant, envoutant et magique. Très gros coup de cœur.
On y évoque l’hérédité, les liens du sang, l’enfance, l’amitié, le rôle du père, l’importance de survivre, les mondes intérieurs, les croyances, les mythes, l’imaginaire, le fantastique, l’amour, l’amitié, la maladie, les ravages du sida, la jeunesse, les conflits sociaux, l’Histoire de l’Argentine, la politique, la puissance de l’argent et de certaines familles ultra puissantes …… Un roman onirique, intime, dans lequel l’univers de la nuit règne en maître ( l’obscurité, le mystère, les créatures nocturnes, la solitude, les transgressions, intime) les secrets, les excès du corps (addictions)… c’est l’ambiance qui permet d’explorer les choses cachées, de fréquenter les secrets…

L’obscurité est un personnage La nuit est la part obscure des personnages, qui recèle le mystère, la part secrète que tout un chacun tente d’occulter… on passe de l’autre côté de l’être, du paysage…
On entre dans le monde des Dieux de la nuit, on découvre une secte qui recherche l’immortalité, as une réincarnation ailleurs, mais dans son propre corps.

Si les hommes sont les personnages principaux, la place des femmes est bien là. Il y a des divinités-sorcières comme Rosario, bien qu’elle soit morte, elle est là, en sa qualité de fantôme. Il y a aussi sa demi-sœur, sorcière elle aussi, Tali, qui entretient le culte de San La Muerte … Il y a Florence Mathers, d’origine britannique et cheffe spirituelle de l’Ordre … les femmes occupent les positions de leaders dans cet « Ordre », une secte, sorte de franc-Maçonnerie qui porte un autre nom…

C’est aussi le rapport entre un père et son fils, un fils qui aime son père, mais qui en a peur mais qui recherche sa protection. Qui à la fois souhaite qu’il ne soit plus là mais sait qu’il regrettera sa présence.

Les terreurs de la dictature argentine sont présentes dans le roman ; elle ouevrait de nuit dans le secret, les disparitions survenaient de nuit et les corps disparaissaient à jamais, et cela créa la présence du fantôme dans l’esprit argentin. Les morts anonymes extrêmement nombreux en Argentine, un pays connu pour les disparitions pendant la dictature.

Le culte de la Santa Muerte (Mexique) ou de San la Muerte (Paraguay, Nord de l’Argentine, Sud du Brésil) est très fort en Amérique latine, au Mexique (Santa Muerte) , mais c’est une créature du folklore local .La différence essentielle est que Santa Muerte est représentée par un squelette et San La Muerte est un squelette masculin.
San La Muerte est très présent aussi dans une partie de l’Argentine (Corrientes) ou l’autrice a passé son enfance, où la Chapelle du Diable fût érigée par un italien, Lorenzo Tomasella, à la fin du XIXème siècle mais très rattaché au monde du crime. Son culte est rendu en langue guaranie. Il est fait mention dans le roman du culte rendu à un enfant assassiné (Sua Huesito)

Et clairement, en toile de fond de ce roman l’occultisme britannique (Aleister Crowley) le gothique anglais du 19ème siècle …

Le titre est inspiré d’un poème d’Emily Dickinson  ( Our share of night to bear) et dont je vous mets la traduction ci-dessous :
Emily Dickinson – « Porter notre part de la nuit… » (1859)
Porter notre part de la nuit
Notre part du matin
Emplir notre blanc de bonheur
Notre blanc de dédain 

Etoile par-ci, étoile par-là,
Certains s’égarent !
Brume par-ci, brume par-là,
Après – le Jour !

( je précise que j’ai écouté une interview de l’autrice avant de rédiger ma chronique)

Extraits :

Un jour, quand elle était encore vivante, à moitié en plaisantant, imitant un personnage de roman, il lui avait demandé ne me laisse pas seul, haunt me. Il n’existait pas de mot en espagnol pour traduire ce verbe, haunt, ce n’était pas ensorceler, ni hanter, juste haunt.

— Nyx est la déesse grecque de la nuit.
— C’est dans mon livre ?
— Je ne crois pas, c’est une déesse oubliée. Je t’ai parlé des dieux oubliés. Peu de gens les adoraient, et avec le temps ils ont été de moins en moins nombreux, alors on a arrêté de mentionner leur nom.
— C’est super triste.
— C’est triste, oui. Mais on sait quand même deux ou trois choses sur Nyx.
Elle était mariée à Érèbe, l’obscurité, ce qui n’est pas pareil que la nuit car on peut rencontrer l’obscurité le jour, par exemple. Et elle a eu deux enfants, des jumeaux, Hypnos et Thanatos. Hypnos est le sommeil et Thanatos la mort. Ils se ressemblent, mais ils sont assurément différents.

Juan avait remarqué combien les enfants et les personnes âgées se ressemblaient, aux deux extrémités il y avait cette folie de l’oubli, ils n’arrivaient pas à se souvenir des gens ni des lieux ni des situations.

L’Obscurité nous apprend à vaincre la mort. À entrer en contact avec d’autres dieux anciens.

Les crimes de la dictature étaient très utiles pour l’Ordre, fournissant des corps, des alibis, des flux de douleur et de peur, des émotions pratiques à manipuler.

Les femmes médium sont beaucoup plus puissantes que les hommes. Elles ont le pouvoir d’invoquer l’Obscurité n’importe où. Elles ont juste besoin d’être dans le bon état de concentration, ou bien c’est le Rituel qui leur permet de l’atteindre. Alors que nous, les hommes, dépendons des Lieux de Pouvoir. Ils sont nombreux. Certains médiums tombent simplement dessus par hasard, d’autres apprennent à les trouver.

l’Obscurité n’entend pas, ne parle pas, c’est un dieu sauvage ou trop lointain.

Les fantômes sont réels. Et ce ne sont pas toujours ceux qu’on appelle qui viennent.

Les parents ne devraient pas exister. Nous devrions tous être orphelins, grandir seuls, il suffirait que quelqu’un nous apprenne à cuisiner et à nous laver quand on est petits et basta.

Poussière, cendres. Être orphelin signifiait porter des cendres.

Ils découvrirent l’Obscurité et le premier médium en Écosse. Ce ne fut pas par hasard ; ils n’erraient pas à l’aveuglette. Ils avaient entendu des histoires à propos d’un esprit qui se manifestait sous la forme d’une lumière noire et avait un pouvoir de divination et de prophétie

C’est à cause de ces mots que nous appelons médiums ceux qui convoquent l’Obscurité, même si, techniquement, nous devrions leur donner un autre nom, peut-être prêtres ou chamanes.

Il y a des tourbillons dans le Paraná : on dit que ce sont les morts qui vivent sous l’eau et cherchent de la compagnie. Alors ils produisent ces trous d’eau mortels dans lesquels se noient les nageurs.

Seul le silence des oiseaux de nuit me répondit, et les chiens de la maison accoururent autour de moi. Le silence était impressionnant, ce qui m’étonna car la forêt est assourdissante de bruits. Quand elle se tait, c’est parce qu’il y a un danger.

Dans les fêtes, on parlait de police de la pensée, de William Blake et de Hölderlin, on lisait Castaneda et Blavatsky, on regardait des tableaux d’Escher pour être encore plus défoncés, on avait des conversations sur les ovnis et les fées à la campagne.

Je lui ai raconté le récit de Borges sur le miroir qui, selon lui, finira par se rebeller et arrêter de nous refléter, désobéir et cesser de reproduire nos mouvements pendant que nous le regarderons, stupéfaits et terrifiés. Et la première chose qui apparaîtra, au fond du miroir, sera une couleur inconnue, puis la rumeur des armes et de la guerre.

La voix fonctionne comme un coup de fouet dans la mémoire.

Quand on se rappelle le passé, les souvenirs autobiographiques sont verbalement accessibles, autrement dit on peut les raconter. Dans le traumatisme, ils sont isolés et il est impossible d’accéder à eux volontairement.

Il n’est pas triste. C’est son caractère. Et même s’il était triste, quel est le problème ? Il est comme il est. Se bourrer la gueule et crier, ça n’amuse pas tout le monde. On fait du bruit pour combler le vide qu’on a en nous.

Quand on appelle le diable avec les rituels adéquats, le diable vient et apparaît. Pour ne pas mourir d’effroi en sa présence, pour ne pas devenir fou, il faut être fou.

Le tarot est un vieux langage, pensa-t-il. Il avait lu dans un livre de son père, distraitement mais c’était resté gravé dans sa mémoire, que les cartes gardent le secret de quelque chose qui a peut-être été oublié. Les cartes sont ce secret.

il n’aimait pas les propriétaires fantômes, ni les maisons dont personne ne voulait et qui attiraient le visiteur avec leurs fenêtres telles des yeux entrouverts

Le lieu faisait peur à tout le monde. Il faisait penser à ces endroits où un événement horrible est advenu, où quelque chose flotte dans l’air. Les lieux maléfiques attendent que le malheur se reproduise. Ou l’attirent.

c’était rassurant d’avoir la maladie comme réponse et l’affection neurologique comme explication

Informations :

Le chamamé est une forme d’expression culturelle principalement pratiquée dans la province de Corrientes. Ses principaux composants intègrent un type de danse en « abrazo fermé » où les danseurs évoluent poitrine contre poitrine et suivent la musique sans chorégraphie préétablie. D’autres éléments concernent la musiqueada, moment festif qui inclut la fête, l’invitation, la prière et le sapukay, cri caractéristique accompagné d’un mouvement du corps destiné à exprimer des émotions et des sensations profondes comme la joie, la tristesse, la douleur et le courage. Les instruments utilisés à l’origine étaient le violon et la vihuela, auxquels sont venus s’ajouter la guitare, l’harmonica, l’accordéon diatonique à deux rangées, le bandonéon et la contrebasse Les chants tirent leurs origines des prières chantées. Traditionnellement, les paroles et les textes poétiques étaient en guaraní, la langue autochtone régionale, mais aujourd’hui, les traditions orales se transmettent dans le dialecte yopará, un dialecte qui mêle l’espagnol et le guaraní. La musique et la danse du chamamé représentent une part importante de l’identité régionale et jouent des rôles sociaux majeurs car ce sont des éléments communs que l’on retrouve lors des rassemblements pour les communautés et les familles, des célébrations religieuses et autres événements festifs. Le chamamé met en avant des valeurs telles que l’amour de sa terre, l’attachement à la faune et la flore locales, la dévotion religieuse et une « manière d’être, » une expression guaraní qui renvoie à une parfaite harmonie entre les êtres humains, la nature et la spiritualité.  (Source : Site de l’Unesco – Patrimoine immatériel)

les Guaranis :  traditionnellement, ils enterraient leurs morts dans des pots en argile, qu’ils conservaient près d’eux, parfois dans leur maison, car ils croyaient qu’ils pouvaient les ramener à la vie.

hypérie : nf    (zoologie)  crustacé amphipode de la famille des hypéridés, souvent parasite de méduses

Photo : Chutes Iguazú (photo perso)

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