Seigne, Aude « Les neiges de Damas » (2014) 188 pages

Seigne, Aude « Les neiges de Damas » (2014) 188 pages

Autrice : Aude Seigne est née en 1985 à Genève (Suisse). Elle commence à écrire à l’âge de 10 ans, des poèmes puis de courtes nouvelles, et publie en 2011 un premier recueil de chroniques de voyages, Chroniques de l’Occident nomade, qui remporte le prix Nicolas Bouvier. S’ensuivent un récit intime sur un hivernage dans la Syrie d’avant-guerre (Les neiges de Damas, 2015), un roman dont les protagonistes veulent couper internet (Une toile large comme le monde, 2017) et un road-trip américain où un couple s’ouvre à la non-exclusivité (L’Amérique entre nous, 2022).

Elle effectue ensuite un bachelor puis un master en lettres – littérature françaises et civilisations mésopotamiennes – pendant lesquels elle continue d’écrire et de voyager autant que possible : Italie, Inde, Turquie, Syrie. Tous ces voyages, ainsi que la rêverie sur le quotidien, font l’objet de carnets de notes, de poèmes et de brefs récits.

C’est à la suite d’un séjour en Syrie qu’Aude Seigne décide de les raconter sous la forme de chroniques poétiques. Parues en 2011 aux éditions Paulette, ces Chroniques de l’Occident nomade seront récompensées par le Prix Nicolas Bouvier au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, et sélectionnées pour le Roman des Romands 2011. La même année, le livre est réédité aux éditions Zoé.  (Source : site web audeseigne)

Editions Zoe – 30.12.2014 – 188 pages – Editions Zoé Poche – 06.01 2022 – 234 pages 

Résumé:

En 2005, Alice passe l’hiver au Musée national de Damas pour répertorier des tablettes d’argile sumériennes. Entre le présent suspendu et les fragments millénaires, elle vit la fin de son adolescence et perd ses illusions sur l’état plane et serein que serait l’âge adulte. Cette expérience, elle la raconte six ans plus tard, quand la Syrie n’est plus que conflits. Mais plus qu’à la géopolitique, Alice s’intéresse à l’archéologie intime du monde. En cherchant une cohérence aux choses, elle apprend à être heureuse avec des questions plutôt que des réponses.

Mon avis:

Les neiges de Damas est un livre qui me semble inclassable, ou alors universel… Une bulle dans plusieurs réalités, qui parle de présent, de passé, de la vie, des origines, d’évolution, de transformation, de mutation, du temps qui passe et modèle tant au point de vue archéologique et géographique qu’au niveau de la vie des êtres. Ce livre parle de mots et de maux, de peur, de perte de repères, et de besoin de s’évader.… Et l’écriture de l’autrice est un voyage empreint d’une grande poésie et aussi par moment de grande rigueur quand elle répertorie les tablettes, dresse des listes, qu’elle met en parallèle l’antiquité et les temps modernes.
Aude Seigne nous livre ici au travers de son héroïne de roman Alice des réflexions personnelles, elle nous fait partager un carnet de voyages, sa vision du monde, ses peurs aussi. C’est un voyage initiatique, une découverte de la Syrie d’avant et de maintenant, d’une jeune fille, Alice d’avant et de maintenant… Un voyage dans le passé de l’humanité et dans son intériorité personnelle.
La jeune fille du roman, Alice, est attirée par les civilisations anciennes, les secrets de la Mésopotamie, de l’écriture cunéiforme, de la civilisation sumérienne; à l’Université, en première année elle est la seule étudiante du Professeur Compagnie dans la branche « Mésopotamie ». Elle va profiter de l’occasion qui lui est donnée pour partir à Damas travailler dans les archives du Musée et s’employer à essayer de déchiffrer des tablettes d’argile. A Damas, elle va vivre entre le passé millénaire et le présent, qui n’est pas encore violent comme c’est le cas de nos jours. Bachar-el Assad est déjà au pouvoir mais le fracas des armes ne s’est pas encore déchainé comme maintenant.
Dans ce roman, Aude Seigne nous parle universalité, mais aussi perte de sens, dans ce monde qui effraie, qui angoisse, qui détruit, qui agresse. Elle nous parle aussi de Damas en 2008, de sa perception de la ville, de l’effet qu’elle produit sur elle…
Dans ce monde le refuge de l’Antiquité, l’apprentissage des civilisations anciennes fige le tumulte et apporte une sorte de sérénité et de lenteur. Et les comparaisons passé – présent sont savoureuses : le concept « tablette » a bien changé…
Par ailleurs je dois dire que j’ai toujours aimé me plonger dans les civilisations anciennes, dans la civilisation de l’Egypte antique en particulier et que le sujet du roman m’a interpellé.
Très beau moment de lecture. 

Extraits:

Les vieux pupitres en bois gravés par des générations d’étudiants l’émerveillent aussitôt, charme étourdissant de choses anciennes, de siècles de savoirs conçus, formulés, échangés, avérés, erronés, revus, ravalés, recrachés, digérés, ou enfin portés à maturation à l’intérieur d’un nouvel être.

le cunéiforme, ce n’est que la plus vieille écriture du monde.

Je rêve de cahiers en beau papier alors que je n’écris plus que sur ordinateur et me félicite ainsi d’épargner des forêts alors que je ne les côtoie même plus.

Quand je parle de mes «tablettes» aujourd’hui, il arrive que mon interlocuteur me réponde avec des noms comme «Samsung» ou «iPad». Je dois préciser qu’il ne s’agit pas de ces tablettes du présent mais de celles du passé, écrites à la main dans la matière extraite du sol. 

Les Sumériens tenaient des listes pour tout ce qui existe, créaient même de nouveaux dieux, objets ou concepts par le fait qu’ils étaient inscrits dans une liste. Loin des to-do lists d’aujourd’hui qui appellent à la productivité, ils en ont fait un des plus vieux genres littéraires du monde. 

Le malaise d’avoir toujours imaginé qu’un texte ancien ressemblait plutôt à l’Iliade qu’à un ticket de caisse.

J’ai gardé mon émerveillement en apprenant que le mot français mesquin venait de l’akkadien mushkenum qui désigne un citoyen de seconde classe.

Damas me rendait calleuse, poreuse, aussi friable que les tablettes que je dégageais chaque matin des petits cartons numérotés. Je me stratifiais.

Je savais que je n’avais pas toujours vécu à Damas et pourtant j’avais oublié d’où je venais. Un blackout, une démission de vivre, j’avais mis le monde intérieur sur off. 

— Et alors, Damas?
Et je répondais d’un demi-sourire à la fois légèrement dépité et réaliste:
— On était vraiment tout le temps au musée. En fait, je n’ai rien vu.
Je ne mentais pas, mais je raccourcissais la vérité. Que nous travaillions jour et nuit et que j’avais découvert un monde où je n’avais pas ma place. Que j’avais peu visité mais que je m’évadais autrement, par dedans.

Les archéologues font-ils une psychanalyse de l’humanité? Il y a des histoires qui laissent beaucoup de traces matérielles: l’histoire politique, l’histoire militaire, l’histoire des religions. 

Oui, Alice est un produit de son époque, à double tranchant. Libre et perdue. Capable de tout. Doutant de tout.

J’aimerais des mots comme des pierres de pyramides, bâtis pour protéger, bâtis pour défier le temps. Des mots qui transcenderaient la mort, même la mienne.

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