Gaudé, Laurent « Danser les ombres » (2015)

Gaudé, Laurent « Danser les ombres » (2015)

Décidemment, je suis fan de la collection Actes Sud. Que de bons auteurs!

Résumé : En ce matin de janvier, la jeune Lucine arrive de Jacmel à Port-au-Prince pour y annoncer un décès. Très vite, dans cette ville où elle a connu les heures glorieuses et sombres des manifestations étudiantes quelques années plus tôt, elle sait qu’elle ne partira plus, qu’elle est revenue construire ici l’avenir qui l’attendait.

Hébergée dans une ancienne maison close, elle fait la connaissance d’un groupe d’amis qui se réunit chaque semaine pour de longues parties de dominos. Dans la cour sous les arbres, dans la douceur du temps tranquille, quelque chose frémit qui pourrait être le bonheur, qui donne l’envie d’aimer et d’accomplir sa vie. Mais, le lendemain, la terre qui tremble redistribue les cartes de toute existence…

Pour rendre hommage à Haïti, l’île des hommes libres, Danser les ombres tisse un lien entre le passé et l’instant, les ombres et les vivants, les corps et les âmes. D’une plume tendre et fervente, Laurent Gaudé trace au milieu des décombres une cartographie de la fraternité, qui seule peut sauver les hommes de la peur et les morts de l’oubli.

 

Mon avis : Une fois encore je suis envoutée par Haïti. La première fois que je suis tombée sous le charme, ce fut grâce à Jean-Marc Pasquet, écrivain né à Genève d’une mère franco-russe, naturalisée suisse, et d’un père haïtien et l’un de ses romans « Libre toujours ». Mais quand Haïti est évoqué par l’un de mes auteurs préférés, c’est juste le bonheur. Gaudé une fois encore bâtit sur le terrain de la catastrophe : après nous avoir entrainés dans un « Ouragan » il récidive et nous lâche en plein tremblement de terre. Il mêle ici la vie et la mort, la joie et la peur de vivre, cherche le sens de la vie, nous prend par la main pour accompagner les morts et les vivants, ceux qui sont partis, ceux qui vont partir et ceux qui hantent les lieux et les esprits. Les croyances vaudoues sont là… et elles font partie du quotidien. Le pont entre les vivants et les morts fait partie de la culture de cette ile. Tout est fort et percutant et à la fois baigné de grande douceur et de tendresse. C’est un roman sur le basculement des vies..

 

Extraits :

.. vit ses deux yeux noirs comme des éclats de quartz et elle sut qu’elle avait devant elle l’esprit Ravage, celui qui renverse la vie des hommes, écroule les existences, celui qui casse les vies et fait pleurer les femmes existences, celui qui casse les vies et fait pleurer les femmes

Seul restait le capharnaüm de la rue. La tête se mit à lui tourner. Elle était assaillie par un déluge de couleurs, rouge, jaune, vert, orange, des peintures des voitures, des décorations des bus. Abasourdie par le vacarme continu des moteurs, des klaxons, des chauffeurs hélant le chaland…

Le vrai luxe, pense-t-il à cet instant, c’est d’échapper aux regards

le vrai pouvoir, c’est de se soustraire aux yeux des autres. Et de voir

Un quartier comme une plaque d’urticaire en béton qui ronge la terre, la gratte et s’agrandit toujours. Il y fait chaud

Haïti est là. Le sourire d’Haïti. Celui qui n’a rien à offrir qu’un peu d’eau et l’hospitalité d’une chaise

S’il faut mourir, alors autant vivre un peu

Mais pendant toutes ces heures de longues discussions et d’attente, un sourire apaisé resta sur le visage de la défunte et c’est ainsi qu’elle fut enterrée, ivre de visions qu’elle n’avait partagées avec personne mais qui semblaient lui avoir fait toucher du doigt l’harmonie simple du monde

Son corps est vieux de partout, pense-t-il et il enrage parce qu’il sait que la douleur va l’accompagner longtemps

Ici, rien n’a changé. Pour le reste de la ville, cinq années se sont écoulées, mais ici, tout est intact.

Dans une société de la survie permanente et de l’exploitation éhontée, la recherche du bonheur est un acte politique.” Elle se souvient de sa voix qui jaillissait avec fraîcheur. “Nous ferons jouir nos corps et nos esprits car c’est ce qui est le plus subversif pour nos ennemis

heureuse de cette visite improbable qui vient enchanter le parc d’images du passé

Il aime ce regard sur lui. Elle ne juge pas. Elle parcourt du regard ses défaites sans oublier qu’elle a les siennes aussi

Elle porte la tête droite. Les épreuves de la vie l’ont forcée, l’ont enlevée à l’existence qu’elle avait espérée, mais elles ne lui ont pas fait baisser les yeux. Elle est là, devant lui, belle de toute sa vie de sueur, sans plainte, sa vie de courage et d’abnégation

Elle ne pense à rien et cela l’étonne

Le sol est poussiéreux, la peinture au mur cloque et s’effrite à plusieurs endroits. Pourtant, il règne ici un calme presque solennel. Comme si ce lieu avait connu tant d’illustres visiteurs, tant de moments mémorables, qu’il en restait pour toujours de la grandeur accrochée aux murs

Il avait peur. Pas de ce qui pouvait arriver – il était âgé maintenant, et si on lui avait dit que l’existence allait s’achever en ce jour, il en aurait pris son parti – non, c’était une peur du passé qui surgissait, vieille de quarante ans et qui le mordait avec la même acuité qu’un cauchemar d’enfant

Cette vie qui était en elles, depuis combien de temps l’avait-elle quitté, lui ? Il était si vieux face à leur grâce… Il n’en éprouvait pas de nostalgie, ne les enviait pas mais il voulait juste savoir si cet éclat les quitterait à leur tour. Il espérait que non. Elles étaient si belles

Il fallait toujours tout recommencer. Mais aujourd’hui, au lieu de l’accabler, cette certitude lui semblait belle. Tout recommencer. Oui. Il avait envie

Parce qu’elle était belle aussi d’une certaine fatigue qu’il connaissait. Parce qu’elle avait en elle un grand silence de nuit et des yeux encore capables de fracas

des hommes de tout âge, de toute classe sociale, réunis en un établissement qui ne faisait aucune distinction entre les uns et les autres et offrait simplement à tous le temps du partage et de la conversation

Elle comprenait que cette soirée serait une de celles dont on se souvient toute sa vie, que l’on magnifie ensuite, pour laquelle on réinvente quelques détails mais qu’on n’oublie pas parce qu’elle marque le début d’une autre existence

La vie serait peut-être faite d’épreuves et de fatigues, mais cela lui allait si c’était à ses côtés. La vie serait peut-être laborieuse mais cela lui allait si elle pouvait dire son nom. Ils étaient deux

L’instant, d’accord. Si nous étions des êtres sans aucun souvenir, alors, oui. Va pour le bonheur comme une succession d’états de plaisir, de douceur. Mais il y a la mémoire, mes amis. Pourquoi sommes-nous dotés de mémoire si nous sommes voués à l’instant

L’instant, c’est bien beau mais qui peut vivre véritablement comme ça ? On ne peut pas s’en empêcher, je veux dire, de construire, dans sa tête, des projets, des rêves, je veux dire, de se remémorer aussi… Le bonheur, le vrai, il est où ? Toujours derrière ou toujours devant…

Elle parla, puis, lorsqu’elle eut terminé, il y eut un long silence. Personne ne voulait dire un mot de plus. Les uns et les autres voulaient conserver le plus longtemps possible ces visions nées de leur esprit

Et puis d’un coup, il l’entend, le mot, hurlé par une femme, au loin, une femme qu’il ne voit pas, qui doit être plus bas : “Tremblement de terre !…,” Elle l’entend elle aussi, le mot repris de bouche en bouche. Ils le répètent et la peur se répand plus vite maintenant que le mot du désastre est prononcé. Avant, ce n’était qu’immobilité et tétanie. Maintenant, le mot court et les hommes s’agitent

La terre n’est plus terre mais bouche qui mange. Elle n’est plus sol mais gueule qui s’ouvre. À 16 h 53, les rues se lézardent, les murs ondulent. Toute la ville s’immobilise. Les hommes sont bouche bée, comme si la parole avait été chassée du monde. Trente-cinq secondes où les murs se gondolent, où les pierres font un bruit jamais entendu, jamais ressenti, de mâchoire qui grince.

Dans les rues de Port-au-Prince, partout, on aligne les morts le long des trottoirs. Eux, ici, ils veulent aligner des vivants, de toute leur force, en sortir le plus possible, pour qu’il soit des rues, dans cette ville tremblée, où les cris de joie sont plus forts que les pleurs, et où les hommes, face à la colère des sols, peuvent se dire à eux-mêmes que malgré leur petitesse, malgré leur fragilité, ils ont gagné

La ville se cherche. Et à chaque réapparition, lorsqu’un jeune homme arrive en courant sur le lieu de sa maison et découvre qu’elle tient encore debout, de grands cris résonnent. Et doucement, dans chaque quartier, les pleurs se mêlent aux joies des retrouvailles

Un dieu mauvais ? Ou le hasard simplement, qui s’obstine comme il le fait parfois lorsque le dé a décidé de ne plus donner qu’un seul chiffre, toujours le même, celui qui porte la poisse ?

Une nuit qui s’étire, où le peuple entier de la ville somnole, aux aguets, attendant les lueurs du jour comme s’il pouvait y avoir dans l’apparition de l’aube une protection quelconque contre le grondement de la terre

Minute après minute, ils ont compté les pas lents de la nuit, jusqu’à ce qu’elle s’en aille enfin

Ceux-là sont les ombres dont l’Histoire est faite, même plus des individus, non, des ombres sans nom, sans passé, qui ne parlent à personne. L’Histoire les avale, les mâche, s’en nourrit, les absorbe sans rien dire, pas une vie, non, juste une durée

Il l’enlace, pour que leurs deux corps se guérissent de tant d’absence

Mais je dis ce qui doit être dit : longue vie les morts. Longue danse de vie à partir de ce jour car, pour un temps que nous ne connaissons pas, ils sont parmi nous.”

Je n’ai plus très envie de vivre. Il n’y a rien que je regretterai. Je vais me taire. Parce que les mots sont pour ceux qui croient encore au monde

Ils sont tous les deux au bout, saisis du même vertige de voir que tout va s’achever, que leur désir de vie n’y changera rien parce que c’est le corps qui les lâche

Je le dis : il est temps de fermer le monde. Suffit les morts. Vous voulez les garder près de vous parce que vous avez peur du deuil. Mais les morts ne peuvent rester ici simplement pour éviter aux vivants de pleurer. Ils vont attendre. Errer. Devenir fous. Je le dis, moi qui ne parle jamais, il n’y a pas de vie sans désir et les morts n’en ont plus. Ni projet, ni impatience. Ils seront là comme des arbres morts, contemplant la vie qu’ils n’ont pas. Suffit les morts ! Que ceux qui veulent les retrouver cessent de vivre ! Pour les autres, il est temps de les raccompagner. Que Prophète Coicou prenne la tête de la marche avec moi. Nous allons danser les ombres. Et le monde se refermera

Aujourd’hui, elle regarde cette vie, brève comme un clin d’œil et juteuse comme un baiser de juillet

Tant que nous vivrons, il restera un souvenir de toi, de ton rire, puis, lorsque nous mourrons à notre tour, plus rien, comme toutes ces vies d’homme qui s’évaporent

 

lien vers : Auteur coup de cœur

One Reply to “Gaudé, Laurent « Danser les ombres » (2015)”

  1. Celui-là, je suis certaine qu’il m’emportera encore dans son univers.
    Chaque fois un bonheur de retrouver Laurent Gaudé 🙂

    C@t, tu mentionnes Jean-Marc Pasquet… Pas de nouveau roman de lui à l’horizon ? Perso, je n’ai rien trouvé sur la grande toile…

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