Van Cauwelaert, Didier «Le Journal intime d’un arbre» (2011) 186 pages
Auteur : Didier van Cauwelaert est un écrivain français, né le 29 juillet 1960 à Nice d’une famille d’origine belge. Il cumule prix littéraires et succès public depuis ses débuts. Prix Goncourt pour Un aller simple en 1994.
Romans : Vingt ans et des poussières, 1982 – Poisson d’amour, 1984 – Les Vacances du fantôme, 1986 – L’Orange amère, 1988 – Un objet en souffrance, 1991 – Cheyenne, 1993 – Un aller simple, 1994 – La Vie interdite, 1997 – Corps étranger, 1998 – La Demi-pensionnaire, 1999 – L’Éducation d’une fée, 2000 – L’Apparition, 2001 – Rencontre sous X, 2002 – Hors de moi, 2003 – L’Évangile de Jimmy, 2004 – Attirances, 2005 – Le Père adopté, 2007 – La Nuit dernière au XVe siècle, 2008 – La Maison des lumières, 2009 – Thomas Drimm – Tome 1 : La fin du monde tombe un jeudi, 2009 – Les Témoins de la mariée, 2010 – Thomas Drimm – Tome 2 : La guerre des arbres commence le 13, 2010 – Le Journal intime d’un arbre, 2011- Double identité, 2012 – La Femme de nos vies, 2013 – « Le principe de Pauline » (2014) , «Jules» (2015) , On dirait nous (2016) et «Le Retour de Jules» (2017) exceptionnels succès de librairie. En tant que metteur en scène, il vient de réaliser pour le cinéma « J’ai perdu Albert » (Roman sorti en 2018), La Personne de confiance (2019), L’Inconnue du 17 mars (2020), Le pouvoir des animaux (2021) – Une vraie mère… oui presque (2022), La Vie Absolue (2023), L’Enfant qui sauva la terre (2023), L’impasse des rêves (2025)
Michel Lafon, 13. 10.2011 – 251 pages / Le livre de poche – 08.05. 2013 – 186 pages
Résumé :
« On m’appelle Tristan, j’ai trois cents ans et j’ai connu toute la gamme des émotions humaines. Je suis tombé au lever du jour. Une nouvelle vie commence pour moi – mais sous quelle forme ? Ma conscience et ma mémoire habiteront-elles chacune de mes bûches, ou la statuette qu’une jeune fille a sculptée dans mon bois? Ballotté entre les secrets de mon passé et les rebondissements du présent, lié malgré moi au devenir des deux amants dont je fus la passion commune, j’essaie de comprendre pourquoi je survis.
Ai-je une utilité, une mission, un moyen d’agir sur le destin de ceux qui m’ont aimé ? «
Mon avis:
J’aime toujours retrouver la plume sensible de cet auteur de temps en temps. Et moi qui tremble à chaque tempête pour les branches de mon vieux poirier qui continue de faire des poires mais qui sont immangeables même si on les fait cuire des heures… j’avoue que j’ai été bouleversée quand le vieux poirier s’est couché et a commencé à partager le journal de sa vie avec nous…
J’ai aussi bien aimé le vocabulaire employé par l’auteur, en rapport avec les arbres, les branches…
Ce livre nous parle de connexion entre les humains et la nature, et pour une fois du point de vue de l’arbre, qui vient de tomber mais reste encore connecté à la vie…Il va nous livrer sa longue vie sur terre via ses confidences, son journal intime. Car en trois cent ans – il est né en 1727 et est arrivé dans le jardin en 1731, il en a connu des êtres, il a fréquenté du beau monde et assisté à bien des événements. Il a été déraciné et a dû s’adapter à un nouvel environnement. Les racines dans la terre il se connectait aux végétaux, aux animaux, aux humains. Maintenant qu’il est pour ainsi dire déconnecté du sol, que va-t-il lui arriver ?
Les personnages principaux:
– Tristan, le vieux poirier et Isolde, l’autre poirier , planté en même temps que lui.
– Georges Lannes, dans le jardin duquel l’arbre, « Tristan » avait été planté il y a près de trois cent ans
– Yannis Karras, l’écrivain, en train de reconstituer l’historique de l’arbre pour qu’il soit inventorié dans les Arbres remarquables de France. Malheureusement cela ne va plus pourvoir se faire, car il faut que l’arbre soit vivant… Le projet de raconter la vie de ce géant sera-t-il définitivement enterré ? Va-t-on glorifier son existence en écrivant une biographie de l’arbre, un film ? Car la vie de Tristan vaudrait la peine qu’on en parle… Il a vu tellement de choses… il est relié à la religion, à la Revolution, aux guérisseuses, au bucher des sorcières, aux exécutions par pendaison, à Napoléon III, Dreyfus, à la guerre, à la Résistance, à l’Histoire…
– Manon, la petite fille des voisins qui sculpte dans le bois de l’arbre et va choisir son nom pour en faire son nom d’artiste « Tristane »
Le poirier va nous faire voyager, nous relier aux chamanes, à la déforestation, aux Indiens…
Et ce livre va parler de souvenirs, relier le passé au présent, connecter des mondes, va être rempli d’émotions et de connexions par delà les temps et les univers, relier des personnes bien différences par la simple existence d’une statuette sculptée dans du bois de poirier qui aura changé la destinée de bien des individus…
Je vous invite à partager la vie de Tristan, qui se révélera être un poirier maudit, issu de la mort… et à profiter de la nature et de la présence bienveillante et protectrice des arbres…
Extraits:
Le « moi » d’un arbre, d’abord, qu’est-ce ? L’instinct de survie, l’élan de croissance, l’empathie avec l’entourage, les conflits d’espace et d’espèces, la connaissance des alliés, des parasites, des prédateurs et l’activité qui en découle ? Ou bien la simple contagion de votre ego ?
La mémoire collective, à force de m’associer à tous les drames du coin, avait fini par m’en tenir responsable. J’avais brûlé une sorcière, pendu des prêtres, suicidé un poète, estropié un Anglais, fusillé un enfant… Sans compter l’élagueur que j’avais fait tomber la tête la première dans le coma, d’où il n’était toujours pas ressorti. J’avais le mauvais œil.
végétaux et animaux ne perdent jamais ce qui est gravé dans leurs gènes, tandis que les humains ont tendance à devenir des machines qui pensent mais n’imaginent plus.
Tandis qu’on me démembre, je me branche sur la famille et les pièces rapportées.
D’un regard en biais, elles comparent l’état de leur vieillissement. Deux conceptions différentes : l’une déridée à l’extrême comme un bois trop poli, l’autre en harmonie résignée avec ses nervures.
Autant ma présence mouvante dans son esprit, la refonte de mes formes par le travail de ses souvenirs pérennise nos liens et me donne un surcroît d’existence, autant les images mortes figées dans le passé bloquent mon évolution.
Moi aussi, j’ignore d’où je viens. Mes racines en ont perdu le souvenir dans leurs efforts pour assimiler un nouveau sol et s’adapter à lui.
« Le souvenir se remet à vivre quand on lui rend sa liberté. »
L’univers chamanique, les drogues hallucinogènes, la communication avec les esprits, ça n’est pas son truc. Il ne croit qu’en la matière, l’amour physique et la mémoire. Pour lui, le seul moyen de faire parler les morts, c’est l’Histoire. Les témoignages consignés, recoupés, vérifiables, et les déductions logiques qu’on en tire. L’invisible, il ne veut pas voir. Ça ne le regarde pas.
Alors j’essaie d’échapper à leurs pensées présentes en me retranchant dans mon passé, même le plus sombre – au moins il est clos, chevillé par des émotions connues, des douleurs apprivoisées. Je repars en arrière, je rebrousse chemin dans les anneaux concentriques de ma mémoire. Je m’efforce de réanimer tous mes amis de passage.
Voilà que je prie. Qu’est-ce qui m’arrive ? Les différents dieux que j’ai subis au contact des hommes m’ont prouvé combien ils étaient inexistants et toxiques. La seule force créatrice, c’est la vie, l’intelligence qui organise et qui aime en connaissance de cause. Je n’ai rien à faire dans l’ego borné de cette femme. Mon Dieu, qui que vous soyez ou non, ne m’abandonnez pas.
Si nous continuons à détruire les arbres, ils nous détruiront. Si nous réapprenons à fusionner avec eux, si nous renouons avec nos origines, si nous nous souvenons que, dans la tradition chamanique, ils nous ont créés comme des ambassadeurs mobiles destinés à accroître leurs connaissances, leurs interactions et leur puissance de rêve, alors nous éviterons ce que, par prétention aveugle, nous appelons la fin du monde… et qui signifie simplement notre disparition.