Rochat, Anne-Frédérique « Les Corberaux» (RL2026) 194 pages

Rochat, Anne-Frédérique « Les Corberaux» (RL2026) 194 pages

Autrice : Née à Clarens, près de Montreux elle 29 mars 1977, Anne-Frédérique Rochat est comédienne et auteure de pièces de théâtre. Son premier roman, Accident de personne, est paru en 2012 aux Éditions Luce Wilquin. Suivent six autres romans, chez la même éditrice. Lauréate de plusieurs prix et bourses, Anne-Frédérique Rochat alterne désormais écriture narrative et dramatique.

Romans :  Accident de personne (2012),  Le Sous-bois (2013) – A l’abri des regards (2014) – Le Chant du canari (2015) – L’Autre Edgar (2016) –  La ferme (vue de nuit)  (2016)    Miradie, (2018) – Longues nuits et petits jours (2021) – Quand meurent les éblouissements (2022) – Le trouble (2024) – Les Corberaux (2026)

Editions Slatkine – 20.01.2026- 194 pages

Résumé:

Un beau jour, M. Corberaux, homme influent, rencontre Agathe, qui vit dans la rue. Pour la sortir de la pauvreté, il lui propose un hébergement et du travail. La jeune femme accepte avec soulagement, avant de le suivre sur l’île où il vit avec son épouse. Elle découvre alors le superbe manoir dans lequel ils habitent et qui deviendra – pour un temps – sa maison.

L’histoire commence comme un conte de fées, mais très vite la corne de brume qui sonne au loin prend des airs d’avertissement…

Mon avis:

J’ai beaucoup aimé ce court roman. C’est le troisième que je lis de cette autrice et j’aime les thèmes qu’elle aborde. Un roman psychologique sur l’emprise, une ambiance anxiogène, que demander de mieux ? Lecture, écriture et poésie sont-elles des armes suffisantes pour s’évader, se sentir libre ?

Cette fois l’autrice nous embarque sur une petite île, avec une petite ville, un manoir occupé par un couple de riches solitaires. Tout le roman se déroule en quelque sorte en huis-clos car il est impossible de rejoindre l’île autrement que par bateau et donc impossible de s’en échapper…

Le couple, c’est les Corberaux… Déjà le patronyme est glaçant… car il fait penser à corbeau. Michel Pastoureau, dans son livre « le corbeau: une histoire culturelle » nous révèle que le corbeau est nécrophage, qu’il ne s’occupe pas de ses petits, ne les protège pas (mais il est vénéré par les anciens et les peuples du Nord alors ne nous laissons pas influencer par une impression…).
Un couple puissant, riche, influent, omniprésent sur l’île, un couple à qui tout le monde est plus ou moins redevable… Un couple qui vit en vase clos, sans amis, sans visites. Ce couple accueille juste de temps en temps (parce qu’il y est obligé) leur nièce Désirée – elle porte mal son nom la pauvrette – une fillette de moins de dix ans, orpheline. Une seule personne se méfie d’eux sur l’île : une enseignante, Marie-Aline, qui les tient pour responsables de la mort de son père et les croit capables de tout…

Un jour, de retour du continent , Monsieur Corberaux revient accompagné d’une jeune fille, Agathe, une jeune SDF qui l’a ému, et à qui il propose de venir travailler sur l’île, comme bonne (sa femme dira Dame de compagnie, c’est plus classe)
Inespéré  pour la jeune Agathe qui n’a connu que le malheur dans sa courte vie et tombe sous le charme ! Agathe va découvrir un monde dans lequel elle n’aurait jamais osé imaginer mettre les pieds :  une belle maison, une chambre pour elle  toute seule avec vue sur la mer, de la nourriture à satiété. Nourrie, logée, habillée, blanchie mais – affreux détail – pas payé!  Elle s’en fiche… mais cela fait toute la différence car cela va  induire la dépendance. Agathe est fragile, impressionnée, douce et timide, n’ose pas dire non et a peur de se retrouver une nouvelle fois à la rue. Facile dans ses conditions de tomber sous la domination, sous l’emprise même, des gens qui vous entourent… Tout le monde semble vouloir se l’approprier : Monsieur Corberaux, Madame Corberaux et même Marie-Aline, pour d’autres raisons…
La condition sociale, le poids du pouvoir, la dépendance, l’emprise psychologique et financière, tout est réuni pour que le rêve bascule petit à petit vers le cauchemar… Et pourtant tout le monde semble si gentil…

Un grand merci aux Editions Slatkine de leur confiance, de m’avoir permis de découvrir cette autrice et de m’avoir une fois encore permis de la suivre. 

Extraits:

– Nous vivons ensemble, j’ai besoin qu’il y ait une entente, un partage entre nous. Je t’ouvre grand les portes de ma maison, j’aimerais que tu m’ouvres celles de ton cœur, c’est normal.

– Les mots n’expriment jamais ce qu’on voudrait qu’ils disent. À peine prononcés, ils se déforment et nous trahissent. Je me méfie d’eux, pas de vous.

Les coupes de champagne arrivèrent. Des milliers de bulles se pressaient à la surface. Savaient-elles, les pauvres, qu’il ne servait à rien de se précipiter ? Qu’elles resteraient à jamais enfermées dans le liquide doré ?

La poésie était si facilement saccagée : il suffisait d’un mot, d’un regard ou d’une rafale de vent.

La nuit, les maisons paraissaient plus vivantes que le jour. Elles craquaient, chuchotaient, murmuraient, révélaient certains de leurs secrets. Un dialogue pouvait même s’instaurer.

S’était-elle éclipsée pour échapper aux maladresses, aux phrases banales qui ne consolaient pas, ne faisaient qu’agrandir le gouffre et accroître le chagrin ?

Personne ne sauve la vie de personne par pure bonté, il y a toujours une attente. C’est très utile de s’entourer de gens qui ont des dettes.

Pourquoi les gens éprouvaient-ils toujours le besoin d’exprimer leur émotion de façon tactile ? Pourquoi ne pas se contenter des mots ? Ils étaient des caresses, des baumes, des consolations, elle n’avait pas besoin de plus. Tout le reste lui paraissait encombrant et mensonger.

D’où venait ce don pour l’autodestruction ? De ses parents ? Elle n’utilisait pas l’alcool ou la drogue pour bousiller sa vie, mais les mauvais choix et les coups de tête.

Des mots comme des harpons – crochets pointus transperçant la chair. 

Un livre qui n’était pas lu mourait-il ? En l’ouvrant, elle lui donnait vie, mais les autres, tous les autres, qu’allaient-ils devenir ? Tant d’histoires attendaient un regard attentif, un lecteur bienveillant et imaginatif pour se révéler, se concrétiser, s’enflammer, aboutir. Les mots n’étaient pas faits pour étouffer sous une couche de poussière dans la solitude d’un rayon de bibliothèque. 

Tu as les moyens de changer les choses, on a toujours les moyens de changer les choses, parfois c’est juste dans la manière de penser. 

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