García Sáenz de Urturi, Eva : « L’enfant prodige » (2025) 400 pages
Autrice: Eva García Sáenz de Urturi (née à Vitoria-Gasteiz, Pays basque, 20 août 1972) est une romancière espagnole. Elle a obtenu le Prix Planeta en 2020.
Romans:
Série Kraken – La ville blanche : Le silence de la ville blanche (tome 1) – Les rites de l’eau (tome 2) – Un piège de papier (tome 3) – L’enfant prodige (tome 4) – El Angel de la Ciudad (tome 5)
Série – La saga des Longevos ( à paraître en français) : La Vieja Familia (tome1) – Los Hijos de Adán (tome 2) –
Autres: Pasaje a Tahití – Aquitania
Fleuve noir – 15.05.2025–400 pages / (Traduit de l’espagnol par Judith Vernant- titre original « El Libro Negro de las Horas » 2022)
Série Kraken – La ville blanche – tome 4
Résumé:
La nouvelle enquête du profiler espagnol Kraken !
Une personne qui est morte ne peut pas se faire kidnapper. C’est du moins ce que croyait l’ex-inspecteur Unai López de Ayala alias Kraken avant de recevoir un appel anonyme qui allait changer ce qu’il pensait savoir de son histoire familiale. Car son interlocuteur lui annonce qu’il a une semaine pour retrouver un livre d’heures noir datant du XV ème siècle, une inestimable oeuvre d’art, sinon sa mère, qui repose au cimetière depuis des décennies, mourra.
Rien de tout ça n’a de sens. Pourtant, Kraken se lance dans une course contre la montre entre Vitoria et Madrid pour établir le profil criminel le plus important de sa vie, celui qui bouleversera peut-être le passé, son passé. Une immersion haletante dans le monde obscur des collectionneurs de livres rares, des faussaires et du marché noir.
Mon avis: 🩶🩶🩶🩶🩶
Gros coup de coeur. Chaque tome me plait davantage que le précédent !!! C’est rare !!! Le personnage d’Unai ne s’essouffle pas… bien au contraire…
Un thriller dans l’univers des livres anciens, des bibliophiles… Si vous aimez les intrigues et les livres, le mystère et les secrets de famille… le suspense est au rendez-vous…
Même si ce livre peut se lire sans avoir lu les trois premiers car l’intrigue se suffit à elle-même, quel plaisir de retrouver Unai López de Ayala, dit « Kraken », et Estíbaliz Ruiz de Gauna, dite « Esti » son équipière, et la ville de « Vitoria » ( Vitoria-Gasteiz). Je ne vais pas parler d’Alba qui est à peine mentionnée dans le livre.
En quelques jours deux meurtres dans le monde des librairies qui se consacrent aux livres anciens Un meurtre à Vitoria, l’autre à Madrid. Il semble qu’ils soient liés. Les deux polices vont mener l’enquête conjointement.
Kraken, même s’il n’est plus dans la police officiellement va intervenir comme consultant externe dans une enquête qui le concerne personnellement. On menace de tuer sa mère (morte et enterrée depuis qu’il a 6 ans) s’il ne retrouve pas un livre précieux, « le livre d’heures noir de Constance de Navarre ». Mais quel est ce livre ? Existe-t-il vraiment? Selon la légende, il existerait sept mythiques livres d’heures noirs.
Et pour rendre la situation encore plus complexe et mystérieuse, on va retrouver le sang de sa mère après qu’un crime ait été commis. De quoi bouleverser le pauvre Unai qui ne peut que se poser moules questions sur ses origines… Sa mère était-elle sa mère? Son père était-il son père? Si sa mère est vivante, pourquoi a-t-elle disparu ? Est-elle vraiment encore en vie ? Est-elle en danger ? Qui était-elle vraiment? Le pauvre Unai va passer par des moments bien difficiles une fois de plus.
On fera la connaissance d’une jeune orpheline, Ítaca Expósito, un prodige de la peinture ,douée mais incontrôlable, qui sait copier les toiles sans avoir appris.
Le monde des livres, que ce soient des libraires, des restaurateurs, des faussaires de livres anciens, des collectionneurs va-t-il lui permettre de retrouver ce livre ? J’ai adoré cette plongée dans le monde des livres anciens qui devrait ravir les amoureux des livres.
Deux temporalités, deux situations empreintes de mystères : mai 2022 et les années 1972-1974. Les chapitres alternent et on vit les deux époques en parallèle. Pas de temps morts. Dès les premières pages du livre, le rythme de l’action est là et le suspense bien présent. Des indices et des fausses pistes en veux-tu en voilà.
Et une merveilleuse illustration de l’amour familial que je vous laisse savourer…
Extraits:
Comme si toutes ces années d’apprentissage et de pratique ne comptaient pas, comme si tu savais de naissance copier un Gauguin, sans avoir à étudier le visage triste de ses concubines maories, sans devoir pénétrer leur âme et comprendre la raison de leur regard vide.
les livres d’heures sont un type d’ouvrage médiéval enluminé, des livres de prières destinés à de riches laïcs, souvent des femmes de la noblesse.
Ne soyez jamais collectionneur et marchand, ajouta-t-elle avec un sourire triste. Chaque vente est un drame et un adieu, une lutte intérieure entre le bonheur d’offrir au client ce qu’il souhaite et la douleur de se séparer d’un ouvrage auquel on tient.
Cela me rappela la théorie de la boîte fermée de J. J. Abrams, scénariste et créateur de la série Lost, qui m’avait captivé au début des années deux mille. Abrams raconte que quand il était enfant, son grand-père l’a emmené dans un magasin de magie et lui a offert une « boîte mystère magique ». Une sorte de pochette-surprise sur le thème de la magie, ornée d’un grand point d’interrogation et qui pouvait renfermer n’importe quoi : ballons, cartes à jouer, foulard, chapeau… Son contenu était un mystère.
Abrams a gardé la boîte, sans jamais l’ouvrir. Pourquoi ? Parce que tant qu’elle reste fermée, la boîte conserve tous ses secrets. Elle représente l’infinité des possibles. Le potentiel. L’espoir. La boîte est une métaphore du métier de scénariste : chaque histoire est une boîte mystère pouvant contenir toutes les questions imaginables.
Son métier consiste à créer des énigmes.
Le mien consiste à les résoudre.
Une fois à l’intérieur, je regardai autour de moi. Les étagères étaient ornées d’écriteaux rédigés à la main : « Pour les lecteurs qui ont le mal du pays » ; « Pour guérir d’un chagrin d’amour » ; « Pour comprendre les guerres » ; etc.
Et comme disait Oscar : « Après le premier verre, vous voyez les choses telles que vous voudriez qu’elles soient. Après le deuxième, vous les voyez telles qu’elles ne sont pas. À la fin, vous voyez les choses telles qu’elles sont réellement, et il n’y a rien de pire au monde. »
— Wilde, je suppose.
— Pourquoi avez-vous laissé tomber le livre ancien ? demandai-je. Pourquoi avoir choisi d’ouvrir une librairie classique ?
— Parce que j’aime les livres, mais je les aime pour leur contenu, pour les mots, les phrases, les histoires qu’ils renferment. Pour les émotions qu’ils communiquent au lecteur. C’est l’essence même des livres : transmettre des histoires, nous permettre de vivre d’autres vies par procuration. J’ai fini par détester le commerce du livre ancien, parce que tout ce qui compte c’est le contenant, l’objet physique, le support : quel imprimeur a apposé son colophon, dans quelle ville, en quelle année. Pire si les pages n’ont pas été coupées, ce qui me hérisse, parce que ça signifie que le livre n’a pas été défloré, que personne ne l’a lu. Dans ce cas, pourquoi a-t-il été écrit, pourquoi a-t-il été publié ?
e souris. Moi qui étais incapable de laisser un bouquin prendre la poussière dans ma bibliothèque, je le comprenais parfaitement.
— Ici, j’offre l’âme des livres, et ils soignent l’âme de mes patients, de mes clients lecteurs. Nous sommes tous un peu perdus, un peu blessés. Je ne connais pas de meilleur remède, sans effets secondaires ni substances chimiques. Juste la voix d’un inconnu qui a sué sang et eau pour partager ce que la vie lui a appris. Regarde autour de toi, tous ces maîtres, tous ces mentors… Des siècles de sagesse nous entourent. Entrer dans une librairie, c’est accepter cette sagesse, c’est s’inscrire dans une chaîne de connaissances qui remonte à l’aube de l’humanité.
c’est de la galle du chêne qu’on extrait le pigment qui sert à teindre les parchemins sur lesquels sont écrits les livres d’heures noirs.
« Rame sur ton propre bateau. – Euripide »
— Il y a des vieillards qui viennent ici ? demandes-tu, car tu n’as pas encore compris que tu es en train de pénétrer dans un nouveau monde.
— Ce sont eux les vieillards, dit-elle en désignant les livres les plus anciens. Ici, je m’occupe des centenaires. Ce sont des êtres vivants qui nécessitent des soins spécifiques. Ils se rident, ils se déshydratent, ils se voûtent, leurs articulations se raidissent.
Il m’a expliqué que pour teindre en noir le parchemin des livres d’heures, on utilisait une encre à base de noix de galle et de vitriol. Là où ça devient intéressant, c’est que le vitriol est l’ancien nom de l’acide sulfurique, qui sert aussi à la fabrication de la nitroglycérine.
Le pigment le plus cher de tous les temps, plus cher encore que l’or : le bleu outremer extrait du lapis-lazuli. Dürer a vendu certaines de ses œuvres pour quelques onces de ce pigment, Michel-Ange n’a pas pu terminer La Mise au tombeau en raison de son coût… La couleur outremer n’a finalement été utilisée que pour le manteau de la Vierge, comme symbole d’opulence, de pouvoir, de statut.
— J’aimerais ne pas ressasser éternellement ce qui s’est passé, même si c’est inscrit sur mon visage. Je ne me réduis pas aux malheurs qui m’arrivent.
Et tu gardes cette phrase en mémoire : « Je ne me réduis pas aux malheurs qui m’arrivent. »
Tu as trop souvent lu Le Comte de Monte-Cristo pour ignorer que l’essence de la vengeance est de côtoyer tes ennemis assez longtemps afin de savoir comment provoquer leur chute.
Chaque aube nouvelle est une opportunité de faire ses valises, ou simplement de laisser ses souffrances derrière soi et de repartir à zéro, dans une autre ville, un autre pays ou juste au coin de la rue. Et nous pouvons recommencer aussi souvent que nous le voulons, jusqu’à trouver notre repaire, notre tribu. Naguib Mahfouz disait que la patrie n’est pas l’endroit où nous naissons, mais celui où cesse notre désir de fuite.
C’est là le pouvoir des histoires : nous mettre en garde. Tout est dans les livres. Tout a déjà été écrit.
Je veux l’appeler Unai, ça signifie « bon berger » en basque.
Image:
Titivillus. C’est le nom d’un démon médiéval. On le représente portant un paquet de livres sur son dos. Sa principale mission consistait à relever les erreurs commises par les copistes et à les attendre en enfer lors du Jugement dernier. Ça a l’air bête raconté comme ça, mais au Moyen Âge, tout le monde y croyait et les copistes le craignaient, donc ils faisaient attention à ne pas faire de boulettes. (Image Wikipedia)