Nathan, Tobie -« La société des belles personnes » (RL2020) 384 pages
Auteur : né le 10 novembre 1948 au Caire en Égypte, est un psychologue, professeur émérite de psychologie à l’université Paris-VIII . Il est l’un des représentants de l’ethnopsychiatrie française.
Bi-national Egyptien et Français (depuis 1969)
Les parents de Tobie Nathan sont des juifs installés au Caire depuis de nombreuses générations : son grand-père maternel était pharmacien, tandis que son père dirigeait une fabrique de parfums. Sa famille doit quitter Le Caire en 1957 à la suite de l’arrivée au pouvoir de Nasser et de l’expulsion des juifs. Ils vivent en Italie, puis s’installent en France, où Tobie Nathan fait ses études et obtient la naturalisation à l’âge de vingt et un ans.
Romans:
Saraka Bô (1993) – Dieu-Dope (1995) – La Damnation de Freud (avec Isabelle Stengers et Lucien Hounkpatin – 1997) – 613 (1999) – Serial Eater (2004) – Mon patient Sigmund Freud (2006) – Qui a tué Arlozoroff ?(2010) – Ethno-roman (2012 – Prix Femina essai) – Les Nuits de patience (r2013) – Ce pays qui te ressemble (2015) – Les secrets de vos rêves (2016) – L’Évangile selon Youri (2018) – La société des belles personnes– (2020) – L’assassin du genre humain (2026)
Textes scientifiques / essais : un grand nombre dont : La Nouvelle interprétation des rêves (2011) – L’Étranger ou Le Pari de l’autre (2014) – Quand les dieux sont en guerre (2015) – Les Âmes errantes (2019) – Ethnomythologiques: Petits objets du quotidien (2022)
Stock – 19.08.2020 – 432 pages/ Livre de Poche – 28.06.2023 – 384 pages
Résumé:
1952. Zohar Zohar, expulsé et fugitif, arrive en Europe. Né pauvre dans le misérable quartier juif du vieux Caire, l’enfant chéri de ‘Haret el-Yahoud, la ruelle aux Juifs, le jeune homme flamboyant, dont les clubs et bars attirent la haute société cairote, débarque sans famille, sans ami, sans un sou. Seul l’accompagne le fantôme de Dieter Boehm, son tortionnaire nazi. Zohar fuit un pays à feu et à sang, une société malade à l’image de son roi, Farouk, ramolli de luxure et détesté par son peuple, une société nécrosée par la montée des Frères musulmans, l’infiltration des anciens nazis dans l’armée égyptienne, les pogroms contre les juifs et la rébellion conduite par le puissant Gamal Abd el-Nasser. En France, son obsession va se lier à celle d’Aaron, Lucien et Paulette, trio soudé dans l’envie d’en découdre avec le passé qui les hante. Contre les bourreaux de leur passé, un même procédé : deux balles dans la tête, la première pour la vengeance, la seconde pour la signature. C’est l’histoire que son fils François va découvrir, celle qui lui fera comprendre la mystérieuse promesse faite par son père à la Société des Belles Personnes. Et qu’il décidera de poursuivre. Entre fresque historique et grand roman, des heures sombres de l’Égypte à la part enfouie de la mémoire française, Tobie Nathan écrit magnifiquement une épopée foisonnante et tragique, lestée du passé, forte de ses personnages, de leurs souvenirs et de leur cheminement.
Mon avis: ❤️❤️❤️❤️
Que dire ? Tout d’abord que cette fresque historique vous retourne les tripes ! Surtout que cela s’appuie sur des faits réels. J’ai trouvé la lecture extrêmement instructive mais éprouvante : heureusement que le style de l’auteur est vif et permet de décompresser par moments. Comme j’aime l’Egypte ancienne, je suis bien évidemment intéressée par l’Egypte contemporaine et cette lecture ouvre encore plus les yeux sur ce que les juifs et les coptes ont eu à subir. Et j’ai découvert l’ampleur du rôle de l’Allemagne dans la propagation de l’antisémitisme hors de l’Europe que je n’avais jamais soupçonnée aussi importante!
Tout commence par l’enterrement, à Paris, d’un homme de plus de 90 ans que tout le monde aimait « Zohar de son nom, Zohar de son prénom. L’homme que nous portons en terre s’appelait Zohar Zohar. Né en Égypte, du temps du roi Fouad, il a traversé les années de braise, celles du roi Farouk, et les années de plomb de la seconde moitié du XXe siècle, et il en est sorti entier, sans même perdre un seul fragment de son âme. » Né au Caire, obligé de quitter l’Egypte dans les années 50 et débarquant à Naples, pour finalement se réfugier à Paris, sa terre d’exil. C’est en suivant la vie de Zohar Zohar que l’on suit la partie roman du livre, qui traverse la partie Histoire.
Extrêmement intéressant concernant l’histoire de l’Egypte, le coup d’état qui a entrainé le départ du roi Farouk , l’ascension de Gamal Abd el-Nasser ( son prénom signifie la beauté, la splendeur et son nom aigle) qui va infiltrer toute l’armée sur une période de dix ans, la collaboration des militaires égyptiens et des nazis, les frères musulmans, la volonté d’exterminer tous les juifs (qui sont de faits les premiers habitants de l’Egypte) . Il y a une partie roman avec des personnages bien campés (Zohar , Aaron, Lucie, Paulette), mais aucune empathie pour ces personnages, un peu noyés dans le récit, sauf à la fin et là il y a beaucoup d’amertume, de haine, de vengeance.. Et l’auteur n’oublie pas de beaux personnages de femmes (la Kudiya, Thalia, Livia, Marie). Et les personnages qui ont virement existé dans la partie Histoire (Roi Farouk, Gamal Abd el-Nasser, le Mufti, des Nazis, des membres de la Gestapo). Si le livre se déroule partiellement en Egypte, il y a aussi des grandes parties en Italie ou à Paris ( ce qui est un parcours autobiographique)
Mais aussi des moments plus festifs, colorés, vivants, une belle écriture. J’ai aimé ces citations de proverbes, de paroles de chansons qui illustrent si bien les situations. Les titres des chapitres sont surprenants et collent si bien au texte.
On y croise les djinn, les afrit (esprit souvent maléfique ou démoniaque) , les dieux , les militaires, les gens du peuple, les belles personnes et les personnages infects.
Je le recommande mais je mets en garde : ce n’est pas une lecture facile… C’est certain que je ne vais pas l’oublier de sitôt.
Extraits: ( oui il y en a beaucoup …)
Je vois les compagnons danser dans les allées du cimetière, sautillant comme des flammes. Je vois la brume s’estomper et les oiseaux s’assembler sur les pierres. Je vois le corbillard s’avancer suivi des familles en noir.
Naples, Napoli en italien, du grec Neo Polis, « nouvelle cité », celle d’où tout peut recommencer et repartir le monde.
Ce samedi 26 janvier, que l’on appelait désormais The black Saturday, « Le Samedi noir », avait démontré une fois de plus que le peuple égyptien, placide et soumis, n’était qu’eau dormante dans le cratère d’un volcan.
Mais l’incendie des âmes déferlait plus vite encore que celui des choses.
La vie pouvait recommencer de zéro ! Il ne savait pas, l’innocent, que lorsqu’on croit recommencer, on ne fait que répéter, et parfois, ce sont de très anciennes histoires.
Tous les trois mots, les Égyptiens disent « ma’lesh », « ça ne fait rien ». On pourrait l’appeler ainsi, ce pays : Ma’lesh ! « Ça ne fait rien ! » Ce fut ainsi alors que cela aurait pu être autrement… – ma’lesh ! –, peut-être une autre fois, dans un autre temps, dans une autre vie, cela sera-t-il différent… Comme cette façon de raconter les histoires aux enfants qui débutent par la formule : Kan ouala makan, « Cela fut ou cela ne fut pas… » Qui sait ?
Mon père, je ne l’ai pas connu et je sens pourtant qu’il m’habite depuis toujours, comme si j’étais possédé par lui. Quelquefois, je fais des mouvements et je me demande si ce sont les miens ou les siens, ma façon de marcher, par exemple, à longues enjambées en bougeant les bras comme des balanciers.
On pouvait être rattrapé à tout moment par une police secrète, celle du gouvernement ou celle de l’armée, par les milices des Frères musulmans, par la queue d’un cortège de rebelles… Il suffisait que quelqu’un vous désigne comme étranger, comme Juif, comme ennemi de la nation, et c’en était fini.
Ô mélodies de la tanbura qui s’adressent en un même mouvement à l’âme et au corps, que l’on appelle simsimiyya, de semsem, « le sésame », graine de l’amour et du secret. En Égypte, le sésame est partout, au creux de la lyre, dans les pâtisseries, dans les clochettes qui ornent les mouchoirs.
Les chats du Caire, le savez-vous, sont les réincarnations des mendiants du passé, morts de n’avoir pu obtenir leur nourriture en leur temps.
Ce pays est terre de paradoxes. Les Juifs faisaient partie de l’Égypte depuis des temps immémoriaux. Ils avaient été garnison grecque au temps d’Alexandre, et avaient même bâti un temple sur l’île Éléphantine ; ils avaient été communauté prospère au temps de Philon, animant la vie intellectuelle et commerciale d’Alexandrie – Flavius Josèphe estimait à un million le nombre de Juifs vivant alors dans la perle de la Méditerranée ; ils avaient été à la fondation du Caire, proches de Saladin qui suivait à la lettre les conseils de son maître et de son médecin, le philosophe Maïmonide. Et, depuis le XIXe siècle, ils étaient au cœur de la « Nahda », la Renaissance arabe. L’un des fondateurs du parti Waqf, le premier parti libéral égyptien, s’appelait Jacob Sanoua, surnommé Abou Naddara, « L’homme aux lunettes », et c’est de ce nom qu’il baptisa son journal. Les deux fondateurs du Parti communiste égyptien s’appelaient Joseph Rosenthal, c’était l’Ashkénaze, et Henri Curiel, le Sépharade… Et si l’histoire de l’Égypte déborde de Juifs, la Bible est pleine d’Égypte ! Dieu sait combien de centaines de fois y figure « Misraïm », le mot qui la désigne en hébreu. Et chaque jour, dans sa prière, le Juif pieux le prononce plusieurs dizaines de fois.
Comme dit le proverbe égyptien : « Si votre père est un oignon et votre mère une gousse d’ail, comment pourriez-vous sentir bon ? »
Telle était le partage de la vie sociale depuis des temps immémoriaux, entre jour et nuit, entre visibles et invisibles. Mais, avec la modernité, les choses avaient changé. On y voyait la nuit comme en plein jour et la noirceur avait envahi l’âme des humains.
« Regardez, cria-t-il, regardez ! Un cortège funéraire dans le ciel… » Autour de lui, ils levèrent la tête et ne purent réprimer leur cri. Un nuage survolait le cortège, une nuée d’oiseaux qui volaient en ligne avançaient, négociaient un gracieux demi-tour, revenaient, se posaient sur les terrasses des immeubles, repartaient, précédant ou suivant la procession.
Le vacarme était devenu assourdissant, d’autant que les passants, sensibles à la beauté des chants, frappaient dans leurs mains, reprenant les paroles de la diva, d’Om Kalsoum, la divine. « Ils m’ont maltraitée, les gens, ils m’ont maltraitée. Ils n’ont pas eu pitié de mon fils, pourtant si petit, si faible. Ils m’ont battue, les gens, alors que j’étais dans mon droit. Ils m’ont maltraitée, les gens, ils m’ont maltraitée. »
Avec une telle chanson, n’importe quel peuple ferait une révolution !
Gamal portait bien son nom – « la beauté » ! La sienne était sauvage, brute ; un charme singulier émanait de sa présence. Peu bavard, il inquiétait par son silence ; il impressionnait, aussi, par une détermination inébranlable et cette crispation machinale de la mâchoire. Ses camarades savaient qu’il valait mieux ne pas lui résister. À la façon dont ils le regardaient avec respect, guettant le moindre signe sur son visage, on ne pouvait se tromper, c’était leur chef. Oui, mais un chef singulier qui évitait de se mettre en avant, qui restait tapi dans l’ombre. Gamal était une panthère, évitant de se déplacer en plein jour et chassant la nuit. De la panthère, il avait la démarche, souple, puissante, secrète et le sourire, aussi, que l’on disait « carnassier ».
Depuis qu’ils savent écrire, il est interdit aux Juifs de détruire un texte où est inscrit le nom de Dieu, c’est dire qu’ils ne peuvent pratiquement en détruire aucun, tant tous les textes en sont pleins. Alors, il existe des endroits dans les synagogues, des greniers, des sortes de mansardes, appelées guénizah, où l’on fourre les vieux textes en attendant de les enterrer selon le rituel. Car l’écrit est un vivant et, lorsqu’il meurt, c’est-à-dire quand il perd son usage, il mérite le même hommage que l’on réserve aux humains décédés.
Des dieux, il y en avait de toutes sortes dans la bonne ville du Caire, le dieu musulman au visage fait d’harmonieuses calligraphies, le dieu juif au visage de feu et tous les dieux chrétiens, auréolés, qui parsemaient les murs de cette église, et les dieux égyptiens qui peuplaient ses sous-sols, ses tombes et ses catacombes, les sphinx dissimulant leurs visages de lion sous des têtes de pharaon, les dieux babouins, chacals, crocodiles, hippopotames, qui dormaient sous ses eaux, tant de dieux… et les Seigneurs de Bab el-Zouweila, dont les visages étaient faits de voix…
Certes, la destinée est écrite, mais n’allez pas croire que c’est une fatalité, bien au contraire ! Car si elle est écrite, il existe des déchiffreurs, des devins, des voyantes, pour l’interroger, en révéler une part, parfois pour la précipiter, parfois pour l’infléchir.
Devant elle, un panier d’osier contenant des dizaines de coquillages. De ses mains, elle les prenait par poignées, les rejetait, les mélangeait en répétant : « Un pas en arrière, un pas en avant. Coquillages des morts, éclairez les vivants ! » On racontait qu’avant de devenir ces gracieux coquillages, les gastéropodes avaient été élevés dans la Guerba, là où le Nil s’enfonce loin dans la mer, la colorant de brun, là où la mer est imprévisible et trompe les marins. On racontait qu’avant d’être récoltés, ces gastéropodes s’étaient nourris de la chair des marins disparus. C’est pourquoi, lorsqu’on les invite à parler, on doit prononcer cette phrase rituelle : « Coquillages des morts, éclairez les vivants. » Car ce qui parle dans les coquillages, ce sont les voix perdues, les appels à l’aide des noyés.
Une femme vous met au monde, une autre doit vous accueillir si vous changez de terre. Car l’exil est une nouvelle naissance.
[…] le jour où il avait décidé de ne plus avoir peur de mourir, le jour où il l’avait regardée en face, foutue mort, pour lui dire qu’elle pouvait aller au diable, il s’était senti libre d’agir selon ses désirs.
[…] l’on survivait dans les camps en ressassant la pensée d’un salaud, d’un traître, d’une ordure, d’un fumier qu’on retrouverait un jour pour le déchirer, l’égorger, le déchiqueter et jeter les morceaux aux cochons. Cet homme, cette femme, ces êtres répugnants, étaient les bouées auxquelles ils s’accrochaient, les lumignons qui signalaient l’existence d’un monde ailleurs, dehors…
Et résonnait à son esprit ce chant, leur chant, le : « Ne dis jamais… Ne dis jamais que tu marches ton dernier chemin… » Et, dans une demi-inconscience, il comprenait que cette voix entendue dans le rêve n’était pas la sienne mais celle des morts, venus habiter sa langue, sa gorge, sa poitrine, sa tête, sa nuit… toutes ses nuits ! Oui ! C’étaient les morts qui appelaient au secours. Aaron ne parvenait à s’apaiser qu’en plongeant dans des scénarios de vengeance. Et le lendemain, tout recommençait.
C’est comme dans le proverbe yiddish qui dit : « Si vous voulez que vos rêves se réalisent, ne dormez pas ! »
Comme dit le proverbe yiddish : « Pour oublier tes ennuis, porte des chaussures qui te serrent les pieds »…
Comme on dit chez nous : « Ce qui est passé est mort »… À l’envers, c’est encore plus vrai : « Celui qui est mort est passé »…
Image : simsimiyya (lyre égyptienne)
One Reply to “Nathan, Tobie -« La société des belles personnes » (RL2020) 384 pages”
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