Coates, Ta-Nehisi « La danse de l’eau » (2021) 608 pages

Coates, Ta-Nehisi « La danse de l’eau » (2021) 608 pages

Auteur: né le 30 septembre 1975 à Baltimore (Maryland), est un écrivain, militant progressiste et journaliste américain. Il couvre les questions culturelles, sociales et politiques, en particulier celles qui concernent les Afro-Américains et la suprématie blanche.
En 2019, son premier roman, « The Water Dancer » est très bien accueilli ; la traduction française La Danse de l’eau (août 2021) également.

Roman : La Danse de l’eau, Fayard, 2021 (The Water Dancer, 2019)

Autres écrits (traduits):  Le Grand Combat, (2017) – Le Procès de l’Amérique (2017) – Une colère noire : lettre à mon fils 2016 Between the World and Me, 2015) – Huit ans au pouvoir : une tragédie américaine (2018) – 

Fayard, 18.08.2021 (The Water Dancer, 2019), 480 p (trad. Pierre Demarty) / Livre de poche – 24.08.2022 – 608 pages

Résumé:
Le jeune Hiram Walker est né dans les fers. Le jour où sa mère a été vendue, Hiram s’est vu voler les souvenirs qu’il avait d’elle. Tout ce qui lui est resté, c’est un pouvoir mystérieux que sa mère lui a laissé en héritage. Des années plus tard, quand Hiram manque se noyer dans une rivière, c’est ce même pouvoir qui lui sauve la vie. Après avoir frôlé la mort, il décide de s’enfuir, loin du seul monde qu’il ait jamais connu. Ainsi débute un périple plein de surprises, qui va entraîner Hiram depuis la splendeur décadente des plantations de Virginie jusqu’aux bastions d’une guérilla acharnée au cœur des grands espaces américains, du cercueil esclavagiste du Sud profond aux mouvements dangereusement idéalistes du Nord. Alors même qu’il s’enrôle dans la guerre clandestine qui oppose les maîtres aux esclaves, Hiram demeure plus que jamais déterminé à sauver la famille qu’il a laissée derrière lui.
Dans son premier roman, Ta-Nehisi Coates livre un récit profondément habité, plein de fougue et d’exaltation, qui rend leur humanité à tous ceux dont l’existence fut confisquée, leurs familles brisées, et qui trouvèrent le courage de conquérir leur liberté.

Mon avis: ❤️❤️❤️❤️❤️

Esclavage et racisme sont les deux piliers de ce roman hors normes. Pas si facile à lire mais fascinant, instructif, historique, avec des personnages attachants ou agaçants et monstrueux mais qui marquent. 

Un livre qui parle des plantations de  Virginie, de l’esclavage, des rapports entre les noirs et les blancs, de la mémoire ou plutôt des souvenirs ancrés dans la mémoire. Le jeune Hiram accorde beaucoup d’importance à la mémoire, au passé, alors que nous vivons de plus en plus dans un monde ancré dans le refus de mémoire et dans l’oubli. Sans la mémoire du passé, on ne peut pas aller de l’avant et quand on se retrouve à fuir les endroits dans lesquels est ancrée notre mémoire, c’est qu’on a plus rien à sauver, plus rien à perdre.
Ce roman met en avant l’importance des coutumes, de la culture, des communautés et l’importance de la liberté, même si le chemin pour y accéder n’est pas facile à trouver.
Ce roman met en avant un regard sur ce quel se passe réellement, derrière la façade de ce qu’on voudrait faire croire : les enfants sont vendus comme des esclaves, les familles sont séparées, les femmes noires sont à la merci des blancs mais les hommes noirs n’y échappent pas non plus. Et rien n’a changé. Le pouvoir privilégie toujours l’ignorance pour asservir et déshumaniser les gens.
Ce livre parle du passé mais il colle au présent. C’était le passé ? Vous y croyez sérieusement? La violence et la tendance actuelle à effacer l’histoire est bien présente pour cacher toutes les atrocités du passé et faire croire que beaucoup de comportements sont des pures fictions.
Un livre pour rappeler que l’Histoire existe et que malheureusement elle se répète…

Ce livre parle des Distingués, des Asservis, les Blancs inférieurs, des Noirs qui s’intéressent de trop près au monde au-delà de la Virginie…, de rachat de liberté, de vente d’êtres humains, d’enfants vendus par leurs parents qui n’ont pas les moyens de les nourrir,  de tentatives de fuite, de trahisons, de société secrète, la patrouille des Blancs inférieurs – les Chiens de Ryland – qui parcours les bois à la recherche d’éventuels fuyards.
Et puis il y a les clandestins, le « Réseau clandestin », les opérations de sauvetage…

Nous allons suivre la vie du jeune Hiram Walker, fils d’un blanc – et pas n’importe lequel vu qu’il s’agit du Seigneur des lieux – et d’une noire qui a disparu, vendue… Le jeune Hiram a un frère blanc, Maynard,  et son père va mettre Hiram au service de son frère.
Une vieille esclave, Thena a beau le mettre en garde contre ces gens, en lui répétant c’est pas ta ta famille, il s’imagine avoir une place à coté de son père…
Et pis il y a Sophia, qui fait battre son coeur, la petite Carrie, Corrine Quinn, le vieux précepteur, Mr Fields alias Micajah Bland, les agents du Réseau…

Et en dehors de la Virginie, il y a des endroits il n’y a pas d’esclavage… Philadelphie…
Il y a l’importance de l’eau… des légendes et de l’Afrique, le pouvoir des souvenirs et de la mémoire ancestrale qui se transmet par la mémoire. Il y a le don de la connexion…
Sans parler de la légende africaine, e la danse de l’eau, de la déesse africaine de l’eau….
Et il y a Moïse, il y a  «la Conduction ».. mais cela je vous laisse découvrir de quoi il s’agit….

Note de l’auteur : L’histoire de la famille White est inspirée de la véritable saga de William et Peter Still et de leur famille.

Extraits: 

Toute ma vie, j’avais voulu m’enfuir. Je n’avais rien d’exceptionnel à cet égard – tous les Asservis désiraient la même chose.

Ainsi commencèrent les leçons – lecture, arithmétique, un peu de rhétorique –, et mon univers s’épanouit d’autant, ma mémoire vorace se repaissant d’images, mais également de mots à présent, qui se révélaient bien plus riches encore que ce que j’avais imaginé, des mots qui possédaient chacun leur propre forme, leur propre rythme et leur propre couleur, des mots qui étaient en eux-mêmes des images.

Pour lui, les livres étaient un ornement, un signe extérieur de pedigree et de statut social, qui servait à le distinguer des Blancs inférieurs du comté avec leurs taudis au sol en terre battue et leurs misérables arpents de maïs et de blé. Mais que pouvait-il bien penser de moi – un esclave – lorsqu’il me trouvait en train de rêvasser au milieu de tous ces ouvrages ?

j’aperçus un fin croissant de lune, et le ciel s’extirpa des ténèbres en clignotant de mille feux, parmi lesquels je reconnus Ursa Minor, la Petite Ourse fabuleuse qui avait offert refuge aux dieux anciens. Je le savais parce que Mr Fields m’avait montré une carte des constellations, lors de notre toute dernière leçon. Et, en regardant la queue de l’Ourse, j’avais vu quelque chose d’autre : le repère indiquant la route de mes jours à venir, nimbé d’un bleu étincelant mais spectral, et ce repère était l’Étoile du Nord.

je m’émerveillai à part moi des liens qui nous unissaient tous : notre manière de parler, de tronquer les mots, ou de communiquer sans en prononcer un seul, parfois ; nos souvenirs communs – l’effeuillage du maïs, les ouragans, nos héros, qui ne vivaient pas dans les livres, mais dans nos paroles ; tout un monde, rien qu’à nous, loin d’eux – et faire partie de ce monde, je le sentais déjà, c’était être dans la confidence d’un secret partagé, un secret qui était en vous-même.

L’amour, pour le tout jeune homme que j’étais alors, était une mèche qu’on allume, plutôt qu’un jardin qu’on entretient. L’amour n’avait rien à voir avec la connaissance profonde de la personne aimée, des désirs et des rêves de celle-ci, mais se mesurait essentiellement à la joie qu’on éprouvait en sa présence et à la tristesse qu’on ressentait lorsqu’on était séparé d’elle. 

Le passé se déployait devant lui telle une carte, et je voyais ses yeux briller lorsqu’il se mettait à raconter ses périples, tous les cols de montagne, les à-pics et les ravines qu’il avait dû franchir.

Il faut se rappeler ce que j’étais : non pas un être humain, mais un bien, et un bien de valeur, qui était au fait de toutes les fonctions attenantes à la résidence, à la culture des terres, qui savait lire, qui était capable de divertir grâce à sa mémoire prodigieuse. 

L’esclavage n’est qu’une longue frustration, c’est être né dans un monde de victuailles interdites et de tentations inaccessibles – la terre autour de vous, les habits que vous confectionnez, les gâteaux que vous préparez. Mais la nouvelle frustration qui me tenaillait à présent était grosse d’un avenir différent, un avenir où mes enfants, quels que soient les cahots de leur existence, ne connaîtraient jamais l’estrade aux enchères. 

Nous avons embrassé l’évangile qui dit que notre liberté est de déclarer la guerre à l’absence de liberté. 

La gazelle ne lutte pas contre le lion – elle fuit. Mais nous ne faisions pas que fuir. Nous complotions. Nous provoquions. Nous sabotions. Nous empoisonnions. Nous détruisions.

Vous verrez, conquérir la liberté n’est que le début. Vivre libre, c’est une tout autre histoire.

Il était en train de se passer quelque chose. Des murs tombaient, toutes les murailles que j’avais érigées autour de moi à l’époque de la Rue. Mon silence, ma méfiance étaient autant de murs. L’amour existait là-bas, et comment, un amour d’une force et d’une profondeur comme j’en avais même rarement connu – mais la Rue était un endroit brutal et imprévisible. Les passions s’exprimaient souvent à travers les cris et la violence, même entre nous.

J’étais un homme estimé en tant qu’esclave – autrement dit, je n’étais pas estimé en tant qu’homme.

Oublier, c’est demeurer esclave. Oublier, c’est mourir.

« Se souvenir, mon ami, dit-elle. Car la mémoire est le char, et la mémoire est la route, et la mémoire est le pont qui permet de quitter la malédiction de l’esclavage pour rejoindre la bénédiction de la liberté. »

Parce que toi, contrairement aux autres, tu es capable de voir un pont qui enjambe ce fleuve, plusieurs ponts, même, qui relient ces îlots les uns aux autres, une myriade de ponts, construits chacun à partir d’une histoire différente. Et non seulement tu es capable d’envisager ces ponts, mais tu peux les traverser, les franchir, en embarquant avec toi des passagers, aussi sûrement qu’un conducteur de train sait piloter sa machine. C’est ça, la Conduction. Cette myriade de ponts. Cette myriade d’histoires. Le chemin qui conduit de l’autre côté du fleuve.

« C’est une pratique que les anciens connaissaient bien. Et j’ai entendu dire que, même sur les bateaux négriers, les esclaves sautaient par-dessus bord et se laissaient porter par les vagues qui les reconduisaient chez eux, dans leur terre natale africaine. » Harriet soupira, secoua la tête et continua : « Mais nous sommes ici, maintenant. Et nous avons oublié les vieilles chansons et perdu tant de nos histoires.

Des hommes qui ont dû décider de choisir ce qu’ils aimaient le plus – la vie telle qu’elle se présentait à eux, dans toute sa beauté et toute sa dureté, ou leur propre colère et leur propre intérêt.

Vous m’avez dit un jour que la liberté n’était jamais qu’un autre maître. Qu’elle nous gouvernait. Vous m’avez dit qu’aucun d’entre nous ne peut s’envoler, que nous sommes tous pieds et poings liés.

« Tu as conscience que tu te mets des chaînes à toi-même ? »
Pendant un moment, elle me caressa la nuque de son souffle chaud pour toute réponse, puis elle me dit : « Ce ne sont pas des chaînes si c’est moi qui les choisis. »

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