Merle, Robert « L’idole » (1988) 537 pages
Auteur: Robert Merle, né le 29 août 1908 à Tébessa (Algérie) et mort en son domaine de La Malmaison à Grosrouvre (Yvelines) le 27 mars 2004, est un écrivain français, auteur de traductions, pièces de théâtre, biographies et de vingt-quatre romans, dont la plupart ont été adaptés au cinéma et à la télévision.
Romans:
Week-end à Zuydcoote – prix Goncourt 1949 – La mort est mon métier – L’Île (prix de la Fraternité), inspiré des révoltés du Bounty – Un animal doué de raison – Derrière la vitre – Malevil – Les Hommes protégés – Madrapour la série des treize Fortune de France, consacrée aux débuts de l’époque moderne en France, écrite dans la langue de l’époque, aménagée pour faciliter la lecture – Le jour ne se lève pas pour nous – L’idole – Le Propre de l’homme – Dernier été à Primerol –
Plon – 01.04. 1988 – / Editions France Loisirs – 1.1.1988 – 537 pages / Livre de poche . 21.03.1995 480 pages
Résumé:
L’Idole, c’est une femme, Vittoria, dont l’extraordinaire beauté, dans l’Italie du XVIe siècle, – déchaîne les passions, la faisant tour à tour adorer et maudire. Divine ou démoniaque ? Dans une société à domination masculine, elle sera l’une ou l’autre, mais jamais comprise. Vendue plutôt que mariée, épiée, diffamée, séquestrée, l’Idole paiera la fascination qu’elle inspire du prix d’un destin forgé par les autres.
Autour d’elle nous découvrons une Rome où des feux de joie saluent officiellement la Saint-Barthélemy ; une Florence où le clan Médicis gouverne par l’assassinat et le clientélisme ; une Italie où seigneurs et bandits de grand chemin, monsignori et esclaves mauresques, ambassadeurs et truands, grandes dames et usuriers se côtoient et s’acoquinent ; où apparaît bientôt un pape grand réformateur, Sixte Quint. Tout un monde que le romancier de Fortune de France fait revivre avec une virtuosité à la fois savante et prodigieusement vivante. «
Mon avis: ❤️❤️❤️❤️❤️
J’ai beaucoup aimé. C’est historique , c’est romanesque, il y a des complots, de l’action, de l’amour et de la passion, c’est bien écrit et très agréable à lire (avec des expressions de l’époque)
J’avais lu la série « Fortune de France il y a bien longtemps. Quel plaisir de retrouver le merveilleux conteur qu’est Robert Merle qui nous relate l’histoire d’amour entre Vittoria Accoramboni et Paolo Giordano Orsini.
Nous sommes en Italie à la fin du XVIe siècle et allons évoluer entre Rome, Florence et Venise en compagnie d’une femme, Vittoria Accoramboni, et de son entourage. Une femme magnifique, avec une chevelure lui descendant jusqu’aux pieds qui fait tourner bien des têtes et plus particulièrement celle de Paolo Orsini et de Francesco Peretti, neveu du cardinal Montalto.
On va vivre sa vie et celle de son frère, Marcello et suivre aussi sa cameriera Caterina Acquaviva (chambrière) et de son frère, « il mancino ». Et côtoyer les familles puissantes de l’époque, les Orsini, Médicis et les plus autres instances religieuses comme le Pape Grégoire XIII et le Pape Sixte Quint (Montaldo) . Le conclave pour l’élection du pape est un moment du livre que j’ai dégusté avec bonheur.
Extraits
À votre sentiment, quels sont les maux de l’État ?
— L’anarchie, la corruption, le mépris des lois, l’impunité des bandits, titrés ou non.
— Quels sont les maux de l’Église ?
— Les mauvaises mœurs, la soif de l’or et du faste, la simonie, la non-résidence des évêques, l’abus des excommunications pour des motifs non religieux.
Les femmes ont deux façons d’amollir un homme : la chair et la chère.
À Rome, tout se sait et tout se tait.
Or, l’austérité de Montalto provenait de la rigueur de ses principes, et non de la pauvreté de sa nature. En fait, il aimait les beaux jardins, les belles sculptures et les beaux monuments. Sa culture profane était aussi étendue que son érudition religieuse. Et quant aux femmes, s’il flairait un danger pour les âmes dans leur féminité – racine théologique de sa misogynie –, il n’était pas insensible à leur beauté. Mais il les aurait aimées attachées au sol par des racines, comme les fleurs colorées, parfumées et, Dieu merci, muettes. Il aurait voulu aussi qu’elles se flétrissent au bout de quelques jours : ce qui eût fait qu’on n’aurait pas eu le temps de s’attacher à elles.
Il te faut une fourchette pour piquer dans ton manger ! Une fourchette que tu apportes avec toi de Rome dans un petit écrin comme un bijou ! Ma che modi sono questi ! Une fourchette, Madonna Santa ! Passe encore qu’on prenne une fourche pour remuer le fumier, vu qu’il pue ! Mais une fourchette pour charrier jusqu’à tes lèvres un bel et beau morceau de congre – péché ce matin par ton père et grillé par ta mamma !
Le monde est mal fait, comme dit mon père, quand il revient de la mer sans attraper un poisson. Quant à mon poisson à moi, je ne sais pas quels filets il faudrait posséder pour le prendre.
Moi qui ne peux voir l’objet de mon adoration sans rougir, pâlir et palpiter ! Je dirais que je suis un volcan qui répand sa lave partout. Et que Vittoria est sereine comme un volcan éteint. Mais il ne faut pas trop s’y fier : le bouillonnement est à l’intérieur du cratère.
Et il n’est pas vrai qu’elle soit « stupide comme la lune ». C’est notre expression italienne qui est stupide. On tient la lune pour sotte parce que, quand elle est pleine, elle montre une face ronde et naïve.
Dans ce monde, seuls les hommes ont le droit de dire la vérité. Aux femmes on apprend l’hypocrisie dès le berceau.
Mais comment oserais-je, dans ce cas, parler de Providence sans compromettre le Seigneur et sans fâcher le Saint-Père ? Il se peut, reprit-il d’un air malicieux, qu’il y ait un autre Dieu qui s’appelle le hasard.
Une lettre est faite pour être lue. Si au lieu de la lire, vous la brûlez, ce n’est plus une lettre. C’est du papier.
je suis rond en paroles et carré en affaires.
La gaffe n’est d’ailleurs pas qu’une maladresse diplomatique. Sur un bateau, on appelle ainsi une longue perche terminée par un croc dont on se sert pour repousser ou attirer à soi – selon les cas – un autre bateau.
Rien n’est plus indéchiffrable que les femmes ! Dès le berceau, on leur apprend à dissimuler.
Ah certes, on eût pu le comparer non sans raison au philosophe Socrate qui choquait de prime abord par sa laideur et sa rudesse, lesquelles ne faisaient toutefois que dérober au vulgaire la vertu, la sagesse et la force d’âme qui furent les siennes jusqu’à sa mort.
Faire mine d’agir quand on n’agit pas, c’est dévoiler la faiblesse qu’on veut cacher.
À mon sentiment, rien n’est plus néfaste dans un État que la diplomatie secrète. Car si d’aucuns dignitaires du souverain font avec son accord une politique qui demeure ignorée des autres ministres, il peut arriver que ceux-ci, en toute bonne foi, prennent des mesures qui vont à l’encontre des plans les mieux ourdis des premiers et les fassent échouer. C’est ainsi qu’un gouvernement peut se trouver dans la situation ridicule et dangereuse d’un serpent qui, au lieu de mordre son adversaire, se mord lui-même la queue.
Le pape en tant que chef de la Chrétienté, et souverain d’un État, jouissait de deux pouvoirs : l’un spirituel et l’autre temporel, lesquels, conjugués, lui donnaient une puissance sans limites.
Mort, elle paraissait l’aimer beaucoup plus qu’elle ne l’avait aimé, vivant.
Je connais trop bien la signora pour croire que je pourrais l’apaiser par des paroles. Autant essayer de calmer une tempête en donnant de la voix, ou en essayant d’arrêter la foudre en saisissant un éclair par son zigzag.
La plupart des machinations se retournent contre leurs auteurs. C’est ce que j’appelle la loi du ressac.
Il y a sur ce chemin beaucoup d’épines et peu de roses.
les superstitions du menu peuple de Rome : quand la foudre abat l’étendard du château Sant’Angelo, cela veut dire que le pape mourra avant la fin de l’année.
je réfléchis à l’expression que je viens d’employer avec le prince : « remuer ciel et terre ». Elle me paraît singulièrement inappropriée. Car s’il est vrai qu’on peut « remuer » la terre, les hommes étant faits d’une étoffe si changeante, on ne peut assurément pas « remuer » le ciel, dont les décrets sont immuables et éternels.
le pape promulgua sa bulle Christiana Pietas qui changeait grandement à notre avantage le statut de la communauté juive dans les États pontificaux : le droit de résidence nous était dans toutes les villes accordé, et pas seulement à Rome et à Ancône. Plus extraordinaire encore, la bulle nous concédait la liberté du culte, ainsi que la faculté de construire des synagogues et d’ouvrir de nouveaux cimetières. Nos procès et litiges ne relevaient plus d’une cour spéciale, mais des tribunaux ordinaires. À notre immense soulagement, nous étions dispensés du port du costume jaune, non seulement en voyage, mais dans les foires et les marchés, où ils faisaient de nous la cible toute trouvée des plus mauvais procédés de la part des chalands comme de nos concurrents. Et enfin, les médecins juifs qui avaient introduit dans l’enseignement de Galien et d’Hippocrate non seulement la médecine juive traditionnelle, mais la médecine arabe dont ils s’étaient imprégnés en Andalousie, reçurent l’autorisation, depuis longtemps demandée, et jamais accordée jusque-là, de soigner les malades chrétiens.
je compris pour la première fois ce qui fait la mélancolie d’un lac, si beau soit-il : l’eau y est prisonnière.
Informations: (Wikipedia)
Vittoria Accoramboni, née à Gubbio le 15 février 1557 et morte à Padoue le 22 décembre 1585, est une noble italienne. Vittoria Accoramboni est courtisée par Paolo Giordano Orsini, duc de Bracciano, que la rumeur accuse d’avoir assassiné sa première femme, Isabelle de Médicis ; mais son père ayant donné la préférence à Francesco Peretti, neveu du cardinal Montalto, celui-ci est assassiné en 1581, et Vittoria s’enfuit de la maison du cardinal dans celle du duc de Bracciano, avec lequel rien ne peut l’empêcher de s’unir, bien que le pape Grégoire XIII la fasse enfermer au fort Saint-Ange et la garde près d’un an, comme prévenue du meurtre de Peretti. À l’accession de Montalto au trône pontifical sous le nom de Sixte Quint, le 24 avril 1585, le duc juge prudent de se réfugier sur le territoire de la république de Venise. Au bout de quelques mois de résidence à Salò, sur le lac de Garde, il meurt, en léguant à sa veuve l’intégralité de sa considérable fortune. Mais le grand-duc Francesco ne l’entendait pas de cette oreille, et la fait assassiner par Lodovico Orsini, frère de Paolo
Image : Vittoria Accoramboni (1557-1585) par Scipione Pulzone ( réduit et en noir/blanc)