Bois, Ariane « L’ile aux enfants » (2019)

Bois, Ariane « L’ile aux enfants » (2019)

Autrice : Ariane Bois Heilbronn est française, romancière et journaliste. Elle est titulaire d’un DEA d’histoire contemporaine de Sciences Po (1984) et d’un M.A. en journalisme de l’Université de New York (1986). Elle a été grand reporter au sein du groupe Marie-Claire et critique littéraire pour le magazine « Avantages » de 1988 à 2015. Ariane Bois est critique littéraire pour les romans et les essais au Groupe Psychologies depuis 2018.
Elle a écrit : Et le jour pour eux sera comme la nuit (Ramsay, 2009), Le Monde d’Hannah (Robert Laffont, 2011), Dernières nouvelles du front sexuel (2012) , Sans oublier (Belfond, 2014), Un couple, une ville (2015), Le Gardien de nos frères (Belfond, 2016). Après Dakota Song (Belfond, 2017), L’île aux enfants (2019) est son sixième roman.

Belfond, 14.03.2019, 228 pages

Résumé : Pauline, six ans, et sa petite sœur Clémence coulent des jours heureux sur l’île qui les a vues naître, la Réunion. Un matin de 1963, elles sont kidnappées au bord de la route et embarquent de force dans un avion pour la métropole, à neuf mille kilomètres de leurs parents. À Guéret, dans la Creuse, elles sont séparées.
1998 : quelques phrases à la radio rouvrent de vieilles blessures. Frappée par le silence dans lequel est murée sa mère, Caroline, jeune journaliste, décide d’enquêter et s’envole pour la Réunion, où elle découvre peu à peu les détails d’un mensonge d’État.
À travers l’évocation de l’enlèvement méconnu d’au moins deux mille enfants réunionnais entre 1963 et 1982, dans le but de repeupler des départements sinistrés de la métropole, Ariane Bois raconte le destin de deux générations de femmes victimes de l’arbitraire et du secret. L’histoire d’une quête des origines et d’une résilience, portée par un grand souffle romanesque.

Mon avis : Roman qui a pour toile de fond une sorte d’esclavagisme moderne perpétré en France entre français, un scandale d’Etat révélé récemment et qui s’est déroulé sur une vingtaine d’année à partir de 1963. L’auteur, tout comme la Caroline du roman, est journaliste et elle va confier l’enquête sur le passé de sa mère à la jeune fille. C’est non seulement un livre document qui dénonce un crime d’Etat mais encore une magnifique relation humaine familiale.
Un roman qui met en avant les femmes. En effet les personnages clés sont des femmes. Pauline/Isabelle et Constance, les deux petites filles qui ont été arrachées à leur terre natale et Caroline, la fille de Pauline/Isabelle qui va etre le pont entre le passé et le présent mais pas que. Il y a aussi les familles d’accueil, les familles d’adoption. Toute la problématique de la discrimination raciale, de l’adoption, de la façon de communiquer entre parents et enfants et on verra comment le fait de ne pas révéler son histoire à une enfant adoptée peut créer des traumatismes importants, voire destructeurs.
Une fois encore je suis fascinée par l’importance des racines, les liens viscéraux qui relient à la terre de l’enfance et lient les êtres par-delà les océans. La transmission par le sang est incontestable et même si on fait tout pour l’occulter, elle est plus forte que tout. Les hommes sont peu présents dans le roman et pour la plupart ce sont des personnages secondaires.
C’est un livre sur les non-dits, sur la peur du passé, la peur de savoir, la peur du futur, la peur de ne pas savoir. C’est peut-être confortable de vivre en huis-clos en essayant de se préserver en restant cloitrée dans le petit microcosme qu’on a construit, mais ce dernier finira bien par voler en éclats et on se retrouvera au bord du gouffre. Le passé finit par nous ronger et nous détruire et il affectera aussi ceux qui nous entourent.
Les personnages sont magnifiques. Alors laisser vous prendre par la main, vivez le drame des enfants volés et renaissez avec eux. Bien sûr la route est longue et semée d’embuches mais les fleurs et le soleil de la Réunion sont source de joies et d’amour.   
Un roman très fort et très émouvant qui est un coup de cœur.
J’avais dejà lu un roman traitant du même sujet, dans le genre policier avec le drame des Réunionnais de la Creuse en toile de fond ; celui d’Elena Piacentini « Aux vents mauvais » (2017) ; je vous le recommande aussi.

Extraits :

Par chance, il y a Gramoune, leur grand-mère, avec son visage altier raviné de rides, sa tête auréolée d’une opale noueuse qu’elle relève sur son cou, et l’odeur de beignets dont elle semble se parfumer.

Car de ce 3 novembre 1963 date leur dernier moment d’innocence, le « temps d’avant ».

La fillette, c’est vrai, ne tient pas en place, monte sur les murets, escalade les arbres, disparaît dans les champs de maïs, comme si elle était poursuivie par une armée de fourmis rouges ! « Elle a du piment dans les veines », disait-on.

Son image s’en va sur la pointe des pieds et, malgré ses efforts, la fillette peine à la retenir.

Même le ciel, couleur bitume, semble en deuil ici.

Qui est-elle ? Elle a laissé son identité près de la rivière, sur la route bordée de flamboyants. Elle a oublié les siens, sa langue, son pays, l’ordre du monde d’avant. Si vulnérable, elle a été comme endormie après ce long voyage qui l’a menée jusqu’à ce couple, jusqu’à la Creuse. Elle quitte la vallée de son enfance, tout ce qu’elle a connu, aimé.

Elle a plaqué un sourire qui ne tient pas sur son visage repoudré.

Je ne sais pas pourquoi j’ai réagi aussi violemment. Quelque chose de mauvais, d’empoisonné, s’est immiscé en moi, et soudain, j’ai eu peur, l’effroi m’a envahie, une sorte de terreur enfantine. Le sentiment d’être engloutie par une vague qui déferlait, m’étouffait.

Elle rapproche alors son visage du mien, ses pupilles sont dilatées et ses yeux injectés de sang. On dirait une fleur carnivore. Qui est cette inconnue ?

Pourquoi s’intéresser au passé de sa mère, à sa famille d’origine, à la mienne aussi, serait incongru ? Et je ne fouille pas, j’enquête. Nuance. Je garde ma colère pour moi, elle m’appartient.

Je pense à elle, sa révolte, ses blessures. Mais aussi à moi, à ce besoin taraudant de retrouver une trace, d’éclairer cette zone de mes racines, de mon histoire souterraine, dans la vase du passé. Une chose est sûre : on m’a menti, volé la mémoire de ma famille.

J’apprendrai aussi que je suis une zoreille, une Blanche de métropole, en référence à l’habitude des Français du continent de tendre l’oreille pour tenter de capter des mots. Mon hôte se présente comme une yab, une Réunionnaise blanche. Mais il y a aussi les zoréols, nés d’un mariage entre une créole et un zoreille.

En vérité, ces gosses ont été les cobayes d’une expérience démographique typique d’une situation postcoloniale !

L’instant est doux, suspendu, hors du temps. Puis très vite, comme s’il fallait habiller le silence, la conversation s’engage sur mes études, l’économie de l’île, la situation politique en France […]

[…] la volonté de rester droite et posée quand tout s’affaisse à l’intérieur et lui échappe à l’extérieur.

Comment renouer avec son enfance, jeter un pont vers celle qui a quitté l’île il y a si longtemps ?

Je n’oublie pas la Creuse, je ne coupe aucun lien, je réunis mes racines.

J’entre avec lui dans une nuit qui contient toute la beauté du monde et n’appartient qu’à nous.

Réunionnais de la Creuse ( dossier et photo )  

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