Sheng, Keyi « Un paradis » (RL2018)

Sheng, Keyi « Un paradis » (RL2018)

Autrice : née en 1973 dans le Hunan, est l’une de ces nouvelles romancières chinoises très en vue qu’un premier roman a soudain portée au pinacle et qui contribuent à renouveler la littérature chinoise contemporaine. C’était en 2004 avec Filles du Nord, traduit en anglais et encensé par la critique, qui traite de la condition féminine comme jamais personne ne l’avait fait auparavant.
Elle est l’auteure de nombreuses nouvelles et de six romans. Un Paradis est le premier à paraître en France.

Philippe Picquier – 06.09.2018 – 164 pages (Brigitte Duzan (Traducteur), Xiaoqiu Zhang (Traducteur)

Résumé : Ce paradis est une clinique illégale pour mères porteuses gérée selon un système quasi militaire, qui tient autant du centre de détenues, voire de la maison close. Les femmes y sont désignées par des numéros, mais se donnent entre elles des surnoms de fruits, comme autrefois les courtisanes de Shanghai. Plus rebelles que victimes, elles n’ont pas leur langue dans leur poche et fomentent des révoltes avec audace et esprit de dérision.
Tout est vu par l’oeil innocent d’une jeune fille un peu simple d’esprit : l’univers carcéral punitif, les histoires de ces femmes marquées par la violence masculine, et la solidarité des jeunes mères face aux surveillants et à un directeur obèse tout à son business de prison dorée. Sans animosité ni colère, ce roman féministe dénonce le pouvoir patriarcal – viols et sélection génétique – dans la Chine contemporaine.
Avec des moments de grande tendresse et d’émotion.

Note au lecteur : La narratrice est une jeune recrue un peu demeurée du nom de Wenshui, littéralement « questions à l’eau ». Son petit frère, mort-né, devait s’appeler Wentian, soit « questions au ciel ». Le roman est placé sous le signe de l’eau et du yin.

Mon avis : Visiblement, la notion de paradis n’est pas la même pour tout le monde. Et ce livre me fait penser à la mentalité des privilégiés de « la servante écarlate ». Avec de l’argent, on peut se procurer des enfants.
Le paradis, ici, c’est juste l’enfer… Pour gagner de quoi faire vivre leur famille, des femmes sont prêtes à passer dix mois de leur vie enfermées dans une prison pour mères porteuses. Le règlement qui est en vigueur est drastique, elles sont sous surveillance, doivent manger à heures fixes, sont punies si elles ne respectent pas les règles à la lettre. C’est un business, point final et l’établissement est géré comme tel ; d’ailleurs le rêve ultime du propriétaire est une cotation en bourse de son entreprise ! Et les armes des femmes pour se rebeller sont également financières (menace d’avorter). Les femmes sont des « ouvrières » qui doivent livrer un « produit fini et de bonne qualité » : on va donc les engraisser et les élever en fonction de règles d’élevage saines.
Les femmes sont en général là par choix, mais il y a aussi des femmes ramassées dans la rue dont l’une, qui sera baptisées Pêche est simple d’esprit. Mais c’est une chose que de décider de rentabiliser son ventre et c’est autre chose de le vivre :  certaines femmes souhaitent au final garder l’enfant, d’autres souhaitent vivre leur grossesse autrement que dans un lieu carcéral…
Mais ce que j’ai surtout aimé c’est l’approche humaine de cette problématique. Les caractères des femmes sont magnifiques, la description de leurs sentiments, les descriptions … J’ai aussi aimé les références aux traditions chinoises (les noms de fruits, le rapport aux couleurs). Le concept est monstrueux (mais le sujet est d’actualité) mais conté avec sensibilité, tendresse, de manière poétique et imagée. Et ce roman expose les faits mais laisse au lecteur le soin de juger – ou pas…
Je vous invite à partager l’univers de Pêche, Clémentine, Fraise, Grenade, Poire. Je pense que vous ne le regretterez pas.

Extraits :

Des mères ? s’exclame le président avec un éclat de rire rondouillard qui fuse de ses lèvres fines. Mais non. Vous n’offrez qu’un hébergement. Je vais vous donner un exemple : des voisins ont un chien de traîneau, un husky ; mais comme ils sont envoyés en mission pour leur travail, ils vous laissent le chien en garde en vous payant les frais de pension. C’est aussi simple que cela.

La maison dort, portes fermées, comme on dort les yeux clos.

Dans un pays il y a des lois, dans une famille il y a des règles, dans une organisation il y a une discipline. Sans compas, on ne peut pas dessiner de cercle.

Parfois, elle pose ses baguettes pour embobiner une pelote, et la laine se met à filer comme une souris qui détale tandis que la pelote grossit dans sa main.

Dans les épopées d’Homère, le paradis est une vallée au bord de l’océan où il n’y a ni tempêtes ni grands froids, ni même d’hiver ; une douce brise y souffle toute l’année. Dans la poésie, et la littérature en général, le paradis est synonyme de terre de beauté et de félicité.

Le fruit de votre grossesse n’est pas seulement un produit, pas seulement une vie, c’est aussi l’avenir du pays, le rêve d’une nation.

Il m’a dit que, parfois, les illusions pouvaient devenir réalité. Le problème était là : on avait trop envie de voir l’illusion devenir réalité.

Demander à la classe ouvrière d’avoir pitié des capitalistes qui l’exploitent ? N’est-ce pas comme demander à l’os d’avoir pitié du chien ?

Une famille en harmonie est la clé de la prospérité. Si un homme veut vaincre au front, il ne faut pas qu’il néglige l’arrière-garde. Si je n’avais pas ce sentiment de responsabilité envers ma famille, tu ne pourrais pas m’aimer.

C’est l’aspect le plus terrible d’un mariage : toutes ces insultes, tous ces harcèlements, toutes ces menaces, on considère ça comme des affaires de famille, et donc c’est parfaitement légal.

J’ai toujours pensé que les gens les plus à craindre ne sont pas les puissants qui ont le pouvoir d’opprimer le peuple, mais les faibles qui maltraitent les faibles  […]

Image: Wikipédia

One Reply to “Sheng, Keyi « Un paradis » (RL2018)”

  1. Ce doit être un bon livre et en plus connaître une auteure chinoise est une belle perspective.
    Une fois de plus merci Catherine!!

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