Mas, Victoria «Le bal des folles» (RL2019)

Mas, Victoria «Le bal des folles» (RL2019)

Autrice : Victoria Mas a travaillé dans le cinéma où elle a été assistante de production, scripte et photographe de plateau. C’est la fille de la chanteuse Jeanne Mas. Elle signe avec « Le Bal des folles » son premier roman.

Albin Michel – 21.08.2019 –  250 pages  – Prix Première Plume – Prix Stanislas 2019 –

Résumé : Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles. Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles – d’un côté les idiotes et les épileptiques ; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques – ce bal est en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres.
Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont Victoria Mas retrace le parcours heurté, dans ce premier roman qui met à nu la condition féminine au XIXe siècle.

Mon avis : Nous sommes à la fin du XIXème siècle, en 1885 dans un monde où la liberté des femmes est loin d’être acquise, et ceci à tous les niveaux : elles ont une valeur « marchande » dans le cadre du mariage mais sinon elles sous soumises dans tous les domaines ; cela va de la façon de se vêtir, avec le corset qui n’est ni plus ni moins qu’une prison pour le corps à la soumission aux dictats du père ou de l’homme pour tout dans la vie.

 Jean-Martin Charcot dirige le service de neurologie de la Salpêtrière. Il soigne uniquement des femmes : des folles, des hystériques et des épileptiques. Autour de lui gravitent plusieurs femmes. Celles qui se font soigner : Thérèse (une ancienne prostituée), Louise (une adolescente violée), Eugénie (qui parle avec les morts).  Et puis surtout, il y a Geneviève qui travaille dans le service comme intendante depuis vingt ans mais qui n’a pas voix au chapitre du point de vue thérapeutique. Geneviève qui est pour moi l’élément charnière du livre.

Ce premier roman est magnifique. C’est un roman féministe qui met en avant les femmes qui se battent pour survivre. Certes il évoque Charcot mais plus encore les rapports entre aliénés et soignants, la chasse aux sorcières, l’étroitesse d’esprit de certains – et cela englobe les médecins et les pères. L’ouverture d’esprit est du coté des femmes , les préjugés étant l’apanage des hommes, scientifiques ou pas. Certes le bal de la mi-carême tient lieu de cadre au roman et j’ai trouvé intéressant d’apprendre que cet événement existait mais c’est plus la vie des femmes et leur manière de se battre contre la société qui fait l’intérêt du roman. J’ai bien évidemment été horrifiée de voir à quel point ces femmes étaient considérées comme des phénomènes de foire plutôt que d’étude par le corps médical et les « voyeurs ». La Salpêtrière qui devrait être un lieu de soins est au final une prison et un enfer, un lieu bien commode pour se débarrasser des personnalités féminines encombrantes où se côtoient les personnes malades et celles qui ne se coulent pas dans le moule de la société.

Gros coup de cœur de la rentrée.

Extraits :

La mise sous hypnose va nous permettre de recréer ces crises et d’en étudier les symptômes. À leur tour, ces symptômes nous en apprendront plus sur le processus physiologique de l’hystérie.

À lui seul, Charcot incarne la médecine dans toute son intégrité, toute sa vérité, toute son utilité.

Depuis l’incident à ses débuts d’infirmière, elle a renoncé à voir les femmes derrière les patientes.

Elle sait que son existence n’intéressera le patriarche que lorsqu’un parti de bonne famille, c’est-à-dire une famille d’avocats ou de notaires, comme la leur, souhaitera l’épouser. Ce sera alors la seule valeur qu’elle aura aux yeux de son père – la valeur d’épouse.

Pour eux, le mot valeur ne prend sens qu’au regard des tableaux qui ornent les murs et au statut social dont ils jouissent sans avoir œuvré pour l’acquérir.

Vingt ans n’est rien, pour changer des mentalités ancrées dans une société dominée par les pères et les époux.

L’absence d’horloge fait de chaque jour un moment suspendu et interminable. Entre ces murs où l’on attend d’être vue par un médecin, le temps est l’ennemi fondamental. Il fait jaillir les pensées refoulées, rameute les souvenirs, soulève les angoisses, appelle les regrets – et ce temps, dont on ignore s’il prendra un jour fin, est plus redouté que les maux mêmes dont on souffre.

Les rêves sont dangereux, Louise. Surtout quand ils dépendent de quelqu’un.

Comme si les entraves intellectuelles n’étaient pas déjà suffisantes, il fallait les limiter physiquement. À croire que pour imposer de telles barrières, les hommes méprisaient moins les femmes qu’ils ne les redoutaient.

L’endroit était étrange. Comme si le contenu des livres déposait entre les murs une énergie singulière.

Souvent, la vérité ne vaut pas mieux que le mensonge. D’ailleurs, ce n’est pas entre les deux qu’on fait son choix, mais entre leurs conséquences respectives.

Entre l’asile et la prison, on mettait à la Salpêtrière ce que Paris ne savait pas gérer : les malades et les femmes.

Elle n’appréciait pas les romans car elle ne saisissait pas l’intérêt d’histoires fictives. Elle n’aimait pas non plus la poésie, celle-ci ne présentant aucune utilité. À ses yeux, les livres se devaient d’être pratiques – il fallait qu’ils apportent un enseignement sur l’homme, du moins sur la nature et le monde. Elle n’ignorait néanmoins pas le rôle déterminant que certains livres pouvaient jouer sur les individus.

Il n’y a nul besoin d’y croire pour que les choses existent. Je ne croyais pas aux Esprits, pourtant ils existaient. On peut se refuser aux croyances, s’y prêter ou s’en méfier ; mais on ne peut nier ce qui se présente devant vous.

Il existe peu de sentiments plus douloureux que de voir ses parents vieillir. Constater que cette force, jadis incarnée par ces figures que l’on pensait immortelles, vient d’être remplacée par une fragilité irréversible.

Existe-t-il pensée plus consolante que de savoir les proches défunts à vos côtés ? La mort perd en gravité et en fatalité. Et l’existence gagne en valeur et en sens. Il n’y a ni un avant ni un après, mais un tout.

La foi inébranlable en une idée mène aux préjugés. T’ai-je dit combien je me sentais sereine, depuis que je doute ? Oui, il ne faut pas avoir de convictions : il faut pouvoir douter, de tout, des choses, de soi-même. Douter.

Image: Wikipedia

4 Replies to “Mas, Victoria «Le bal des folles» (RL2019)”

  1. Oh que oui !!! Gros coup de coeur de la rentrée.

    Un livre aux accents de « Vol au dessus d’un nid de coucou » les séances d’électrochocs en moins. C’est un premier livre et c’est une réussite ! L’histoire est en elle même forte de par le sujet traité. Nous sommes au 18e siècle et certaines femmes sont enfermées au gré de leur mari, de leur père, de leur famille. Autant dire qu’elles ont intérêt à se tenir à carreaux. Le moindre faux pas : une idée qui dérange, un esprit de liberté qui tente de s’exprimer et les voilà enfermées à l’hôpital de la Salpêtrière sans aucune issue possible. Ici se mélangent les mélancoliques, les hystériques, les épileptiques et toutes celles qui dérangent.
    Ce bal des folles n’est qu’un prétexte pour la société d’aller les visiter comme on le ferait pour un zoo. Pas de bienveillance, uniquement de la curiosité malsaine pour ce que l’on ne connait pas. Une occasion pour certains de tripoter, de toucher et même plus en abusant de leur naïveté, en les abusant tout court.
    Le professeur Charcot qui aurait bien existé (l’auteure aurait fait un travail de recherche poussé sur ses travaux) expérimente de nouvelles méthodes de traitement par des séances d’hypnose poussées pour traiter leurs maux. Elles sont bénéfiques pour certaines et pour d’autres c’est le drame quand elles vont trop loin, quand elles dérapent.
    La sororité entre les patientes est touchante, humaine, elle met encore plus en exergue l’inhumanité de ceux qui les enferment. Ces femmes dans leur détresse, leur dénuement, leur fragilité m’ont touchée car elles sont désarmées, livrées en pâture, elles basculent entre le monde libre et l’enfermement d’un claquement de doigts. Et l’inégalité dans la folie s’exerce différemment entre hommes et femmes « Mais la folie des hommes n’est pas comparable à celle des femmes : les hommes l’exercent sur les autres ; les femmes, sur elles-mêmes.
    Coup de coeur absolu pour le bal des folles.

  2. Je viens de le finir aussi et beaucoup aimé aussi.

    Paris, fin XIXeme siècle, bienvenue à l’hôpital de la Salpetrière, dans le service de psychiatrie du Docteur Charcot, service où se côtoient pêle-mêle des femmes de tous âges et tous niveaux sociaux.
    Parce qu’elles ont osé exprimer un désir d’émancipation ou parce qu’elles ont tout simplement des convictions, elles se retrouvent internées, sous l’emprise de l’autorité des hommes, souvent celle d’un mari, d’un père ou même d’un frère.
    Passées pour folles, elles vont passer leur vie entière au sein de ces couloirs et de ces murs où les médecins y mènent des « expériences médicales »
    Leur seule distraction : le bal de la mi-carême qui a lieu une fois par an.
    Un bal costumé que le tout Paris vient regarder comme on regarde un défilé de bêtes de cirque, un défilé de folles pour rassasier les voyeurs assoiffés d’un spectacle hors du commun.
    Alors si vous entreprenez de lire ce livre, sachez à l’avance que vous risquez de ne plus vouloir quitter Louise ou Eugénie. Vous y ferez aussi la connaissance de Geneviève, infirmière responsable des admissions des nouvelles internées.
    Et quelles que soient les raisons de leur internement, toutes, absolument toutes, les hystériques, les dépressives, les femmes adultères, les prostituées, les épileptiques, Les médium ou celles victimes d’abus, toutes ne rêvent que d’une chose: danser au « bal des folles »
    Toutes sauf une peut être qui rêvent de s’échapper de cet hôpital austère par n’importe quel moyen.

    J’ai beaucoup beaucoup aimé ce livre. Un premier roman très prometteur sur la condition de la femme au dix-neuvième siècle.

    1. Oui bien sûr 19e siècle, merci de m’avoir reprise.
      Étrangement je n’ai pas fait le rapprochement avec la maladie de Charcot : la sclérose en plaques et le Charcot neurologue ici !!!! E

  3. Comme il fallait bien un avis pertinent donc masculin (oui, je sais, j’abuse un peu mais j’aime faire râler), je n’hésite pas à mettre mon grain de sel à cette avalanche de louanges.
    Ce livre est magnifique et il m’a profondément captivé et indigné. Plutôt qu’un livre féministe, ou traitant de l’aliénation, j’ai immédiatement pensé à « La couleur pourpre » ou a « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » car le vrai sujet c’est l’oppression aveugle exercée par une partie de la population sur une autre, le mépris de la classe dominante envers les dominées, le refus de reconnaître leurs qualités, leur intelligence, leurs compétences. Malgré plus de 20 ans de loyaux services, Geneviève reste sur le fil du rasoir. Son père ou le professeur qu’elle sert depuis longtemps refusent de l’écouter. Heureusement, 4 portraits de femmes apportent leur part d’humanité et d’espoir à cet excellent premier livre.

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