Calaciura, Giosuè « Borgo Vecchio » (RL2019)

Calaciura, Giosuè « Borgo Vecchio » (RL2019)

Auteur : Giosuè Calaciura est né à Palerme en 1960. Il vit et travaille aujourd’hui à Rome. Il est journaliste et collabore régulièrement avec de nombreux quotidiens et diverses revues. Il écrit également pour le théâtre et la radio. Son premier roman, « Malacarne », a été publié en Italie en 1998 (Les Allusifs, 2007). « Passes noires » (Les Allusifs, 2005) a été finaliste de l’un des prix littéraires italiens les plus prestigieux, le Campiello, en 2002. En 2009, c’est « Conte du Bidonville » qui est traduit en français chez le même éditeur. « Urbi et Orbi » sort en 2017 chez Notabilia. La même année, Borgo Vecchio remporte, en Italie, le prix Paolo Volponi. « Borgo Vecchio » est son cinquième roman traduit en français. Il a remporté, lors de sa sortie en Italie, le prix Paolo Volponi

Editions Noir sur Blanc – 29.08.2019 – 149 pages – Première sélection prix Femina 2019 – Prix littéraire Marco Polo Venise 2019

Résumé : Mimmo et Cristofaro sont amis à la vie à la mort, camarades de classe et complices d’école buissonnière. Cristofaro qui, chaque soir, pleure la bière de son père. Mimmo qui aime Celeste, captive du balcon quand Carmela, sa mère, s’agenouille sur le lit pour prier la Vierge tandis que les hommes du quartier se plient au-dessus d’elle. Tous rêvent d’avoir pour père Totò le pickpocket, coureur insaisissable et héros du Borgo Vecchio, qui, s’il détrousse sans vergogne les dames du centre-ville, garde son pistolet dans sa chaussette pour résister plus aisément à la tentation de s’en servir. Un pistolet que Mimmo voudrait bien utiliser contre le père de Cristofaro, pour sauver son ami d’une mort certaine.

Il y a la mer, d’un côté du Borgo Vecchio, dont le vent apporte les parfums de viande chez ceux qui, de la viande, n’en mangent jamais. De l’autre, la plaine brûlante de la métropole, ses magasins, ses bourgeois, la loi et ses gardiens. Son marché aux balances truquées, ses venelles tortueuses et antiques, dans lesquelles la police n’ose pas s’aventurer.

L’intrigue est semblable à celle d’un livret d’opéra : violence et beauté, bien et mal se mêlent pour nous tenir en haleine jusqu’au grand final.

Ils en parlent :

« Borgo Vecchio est une fable mélodramatique qui fait penser aux oeuvres les plus visionnaires de García Márquez. Le portrait d’une insularité méditerranéenne magique et extrême. » Goffredo Fofi, Internazionale

« La langue de Giosuè Calaciura est unique, objectivement unique : c’est une langue très belle, dense, poétique, baroque, traversée de constantes inventions métaphoriques. » Jérôme Ferrari

Article dans la Cause littéraire

Mon avis :

J’ai littéralement fondu en lisant ce petit roman qui raconte la vie d’un quartier pauvre de Palerme qui vit à cent à l’heure. C’est un cœur qui vit, avec ses artères et ses petites venelles, ; c’est une entité qui vibre, qui souffre, qui explose, qui gronde, qui aime… les habitants vivent dans la misère mais c’est juste accessoire ; c’est l’amitié, la vie, l’amitié, le système « D »…  Non seulement l’écriture est magnifique mais il a rendu superbement bien l’atmosphère, fait vivre tous les personnages sur un rythme trépidant et j’ai eu l’impression de tous les connaitre. C’est à la fois tendre et violent. Il y a les deux copains d’école, Mimmo et Cristofaro. Cristofaro est en enfant battu par son père alcoolique. Il y a Céleste, une fillette sans père dont la mère est prostituée. Celeste qui a pour prénom la couleur de la rose de la Vierge Marie…  Il y a Toto, orphelin, le voleur du quartier qui court plus vite que son ombre. C’est un livre sur la difficulté de grandir dans de telles conditions. On y suit les plus faibles, les enfants, mais aussi les animaux, comme le plus faible, l’agneau pascal, décoré pour Noel et mangé à Pâques… Et il y a la jument, Nanà…

Il y a les rues étroites ; il y a le marché, ses couleurs, ses bruits et ses odeurs, il y a l’odeur du pain qui transforme tout sur son passage, il y a la mer qui se fâche et inonde tout, il y a le vent qui balaie tout…

Extraits :

Mais tout le monde comprit qu’il était en train de jurer dans une autre langue. Et les gens furent épatés de voir à quel point la rancune étrangère pouvait être identique à la leur.

Ils restèrent allongés sur le sable à regarder l’après-midi qui se défaisait. Ils voyaient les nuages de septembre s’amonceler à l’horizon avec la hâte de la nature, et le ciel perdre de sa couleur pour faire place au soir.

Ils ne virent pas les feux de cette fin d’août clignotant à l’orange, comme pour libérer tout le monde de la circulation et des soucis, ils ne virent pas les églises de la messe vespérale, refuges des retraités qui fuient les journaux télévisés braillant à plein volume parce que aucune nouvelle n’en vaut plus la peine.

Elle se réveillait aux premières ombres du soir, quand l’air semblait plus respirable et que, de la rue, montaient les voix de ceux qui avaient survécu à la canicule et se cherchaient pour échanger des procédés permettant d’échapper au sirocco.

L’odeur du pain traversa la place, anéantissant les efforts vespéraux des agrumes captifs sur les étals du marché et désireux de laisser une dernière trace olfactive dans la nuit, elle effaça l’illusion de printemps contenue dans le mystère odorant du pomélia, prit possession des carrefours et resta en garnison dans les ruelles et les tavernes afin que personne n’échappe à son étreinte.

Alors elle lisait et apprenait ses leçons, parce qu’elle n’avait pas d’autre issue pour s’évader du balcon.

Il versa des seaux d’eau violente, il souffla des rugissements de vent qui gonflait les bâches du marché et celles-ci se défirent de tous leurs nœuds, arrachèrent toutes leurs cordes et s’élevèrent sur le Quartier pour faire régner la terreur dans un présage de fin du monde.

Dans le délire du cyclone, les habitants du Quartier prirent d’assaut les boutiques encore indemnes parce que quand le vent arrive, il arrive pour tout le monde.

L’obscurité électrique avait libéré toutes les étoiles de l’invisibilité due à l’éclairage. Elles découvrirent des constellations dont seuls les plus âgés se souvenaient, mais au prix d’un intense effort de mémoire qui les obligea à remonter à des époques si éloignées qu’elles appartenaient à d’autres générations. Ils les imaginaient éteintes en même temps que leur jeunesse, et pourtant elles étaient là, tellement intenses et présentes qu’ils furent nombreux à tendre le bras, persuadés de pouvoir les toucher.

ils virent les vendeurs de fruits et légumes qui n’avaient jamais perdu de vue leur étal suivre à présent, de leurs bras finalement débarrassés de la fatigue, le rythme capricieux des marées, comme des chefs d’orchestre, entourés, à la façon de couronnes funéraires, de cercles de fruits que l’eau avait libérés de la contrainte des cageots.

elle savait que les villes de mer ont pour ceux qui débarquent des destins malheureux de misère, parce que l’on éprouve plus fortement la nostalgie du retour avec l’urgence du départ, et elle savait qu’il leur faudrait prendre encore un train pour s’enfoncer vers l’intérieur et conjurer l’appel du large.

2 Replies to “Calaciura, Giosuè « Borgo Vecchio » (RL2019)”

  1. Ta chronique tombe à point ! Je suis justement actuellement à Palerme et ce matin même j’étais dans les quartiers populaires.
    Comme tu le dis si bien, le marché de Ballaro regorge d’odeurs et de sons typiques de la Sicile.
    Ah si seulement j’avais lu ta chronique avant, j’aurais lu ce livre avant d’y aller.
    À défaut, je le lirais en rentrant histoire de prolonger encore un peu mon voyage …
    merci

    1. tu auras je pense beaucoup de plaisir à te souvenir de tes vacances en lisant ce livre. Pour ma part je souhaite continuer à découvrir cet auteur.

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