Marguier Claire-Lise : Les noces clandestines ( 2013)

Résumé : La séquestration n’avait pas été préméditée. Tout au moins au début. Pour dire vrai, tout ce qui m’y a conduit est un enchaînement de hasard ; quand vous auriez cru à ma volonté de nuire ou à une part de perversité, vous vous seriez fourvoyés.

Je n’ai aucunement l’intention de vous détromper. Mais je peux vous raconter.

Mon avis : Quand dès la première page je ressens l’envie de noter toutes les phrases pour les retenir, c’est que cela s’annonce bien… Et cela continue. Une écriture magnifique, pour ce roman poème qui est un petit bijou. En attendant le décès de sa grand-mère un homme pour s’occuper refait toute la maison de la vielle dame. Et il crée une pièce « rouge » en sous-sol. Une fois la grand-mère décédée et la pièce terminée, l’homme se met en tête de trouver une personne « parfaite » pour l’y enfermer. Ni un vieux, ni un enfant… il finira par y entrainer un jeune et une relation ambiguë se nouera entre les deux êtres. Un recherche de la perfection, une ode à la beauté, un amour éthéré et absolu, une recherche de la soumission et une recherche de punition. La déification de la beauté, l’éloge des arts, du dessin, de la peinture, de la musique. Le jeu de l’ombre et de la lumière, au propre comme au figuré. Les couleurs, les mots, les sentiments… les mots sont le pinceau qui par petites touches, suggère les images. Syndrome de Stockholm ? On se demande pourquoi ce jeune accepte la situation, se met sous l’influence de cet homme. Personne ne semble concerné par sa disparition, il semble être sans passé. Il ne se livre pas, il est là.. Un cocon malsain et envoutant. Un livre aussi sur le besoin de l’autre, sur le temps, sur l’idéalisation de l’être. Un livre que je recommande vivement, à lire pour la beauté des mots, la musique des phrases, les couleurs de la vie et de la non-vie..

Incontournable ! Magistral! De toute beauté !

Extraits :

p.11 « C’était juste avant l’automne, cette saison bancale, entre-deux, dont la seule évocation nous jette dans le spleen des poètes.

p. 11 « Rien de pire que d’attendre une fin qui ne vient pas »

p. 12 «…On n’est jamais prêts à se séparer des êtres aimés, quand bien même ils auraient été centenaires.  Pourtant, tacitement, nous attendions tous les deux cette fin qui prenait son temps.
p.12 « j’avais l’impression d’agir pour la bonne cause. Quant à savoir laquelle, je n’aurais pu en être certain. »
p.25 « J’eus l’impression que son être tout entier occupait l’espace, un peu à la manière de ces mousses expansives qui se glissent dans chaque interstice disponible.

p. 37 «  Il ne reste plus dans ma mémoire qu’un camaïeu d’impressions fugaces, de couleurs automnales et d’odeur de café, au milieu desquelles j’entrevois, comme les reflets que projette la surface de l’eau, le miroitement de son regard. »

p. 41 « Happé par le monde extérieur, je poussais les heures, les enfilant comme des perles ternes sur le fil de la journée, comme si mon impatience allait faire arriver le soir plus vite. »

p. 43 « Rien de plus qu’une série de brouillons imparfaits, puis, ma foi, de pâles copies comme une œuvre inégalable qu’un peintre tente de reproduire à l’infini, quand seul le hasard lui a donné son caractère exceptionnel. »

p. 52. « J’ai toujours aimé déceler la beauté là où elle se dissimule ; dans les jeux éphémères de lumière, dans la note pure d’un verre qui tinte, dans le mouvement silencieux d’un voilage. »

p. 78 « Mais sentir sa conscience se dérober malgré mes murmures comme des suppliques me vidait de moi-même, me réduisait à ma seule ombre. »

p. 78 « Plus je voulais faire un rempart de mon corps pour lui insuffler de ma santé, plus son être tout entier, rendu à sa seule survie, me repoussait au-delà de barrières infranchissables. »

p. 84 « Il ressemblait à quelqu’un qui a tellement attendu qu’il a oublié l’objet de son attente pour ne plus vénérer que l’attente elle-même. »

p. 90 « Quant à moi, je me tenais à distance raisonnable des livres, ainsi que je l’avais toujours fait, conscient du danger qu’ils représentent, ne lisant que le strict minimum et ne commettant jamais l’erreur de croire au caractère inoffensif du insignifiant d’entre eux. En lire la première ligne vous asservit jusqu’à la dernière, et même longtemps après. Entre leurs pages, vous n’êtes plus maître de vous-même ; vous vous abandonnez sans conditions à l’esprit d’une plume plus forte que vous, susceptible de vous emmener dans des travers sombres et glauques, de vous faire admettre des idées fausses sans que vous ne cilliez. »

p. 91 « Les livres sont des pièges mortels et pervers où s’égare la raison, et qui se cachent sous des allures nobles de pourvoyeurs de connaissances. »

p. 111 « Il n’y a pas de hasard, disait le poète, que des rendez-vous. »

p.117 « Les heures disparaissaient sans que j’en eusse conscience, dévorées sans doute par les futilités de l’existence dans lesquelles je me dépêtrais. »

Le Callet Blandine « La ballade de Lila K » (2010)

Résumé de l’éditeur : Une jeune femme, Lila K., fragile et volontaire, raconte son histoire. Un jour, des hommes en noir l’ont brutalement arrachée à sa mère, et conduite dans un Centre, mi-pensionnat mi-prison, où on l’a prise en charge. Surdouée, asociale, Lila a tout oublié de sa vie antérieure. Son obsession : retrouver sa mère, recouvrer sa mémoire perdue. Commence alors pour elle un chaotique apprentissage, au sein d’un univers étrangement décalé, aseptisé, où les livres n’ont plus droit de cité…

Plus qu’un récit d’apprentissage aux allures orwelliennes, un roman émouvant sur la force du lien et du pardon. Christine Rousseau, Le Monde des livres.
Ce roman, qui mêle histoire d’amour et critique d’une politique sécuritaire à tout prix, se voit drôlement rattrapé par l’actualité. Pascale Frey, Elle.
Mon avis : Certains lui reprochent de s’inspirer fortement de Lisbeth Salander de la trilogie « Millenium ; Bien sûr il y a des ressemblances, mais cela ne m’a pas frappé. Et dans ce cas, ce serait plus proche de « Globalia » de Jean-Christophe Rufin. J’ai été touchée par le roman, je me suis passionnée par la recherche identitaire de Lila. J’ai aimé la description des deux mondes parallèles, les humains et les robots, ceux qui pensent et font bien, ce formatage nécessaire pour vivre, la négation de la différence qui fait peur et rend indésirable. Le côté futuriste ? certes.. Mais aussi la scission de la société : les « bien comme il faut » et les autres (la zone) … Et les efforts à faire pour pouvoir passer « le mur »… la marginalisation… Il y a des pays où le contrôle des naissances existe.. ou il est interdit d’avoir plusieurs enfants.. alors futuriste ? faut voir… Le passage du Mur avec le check-point … futuriste ? Pas sûr! et les personnes qui souhaitent vivre « libres », et pas sous le regard des caméras de surveillance, comme les chats … La dangerosité des livres.. pas futuriste non plus… Le contrôle de la presse, la dissimulation d’infos. moi j’ai l’impression qu’on est en plein dedans..  Et cette manière qu’à l’héroïne de se raccrocher au bon des souvenirs…en occultant le mauvais. Je l’ai pris un peu comme un coup de poing dans la figure et je le recommande. au fait.. si vous me suivez dans l’aventure… le début est peu accrocheur… alors accrochez vous un peu.. cela vaut la peine ensuite!
Extraits  :
p. 11 « Dans la vie, il y a toujours un avant, un après, vous avez remarqué ? Avec entre les deux une cassure franche et nette, heureuse ou malheureuse -c’est une question de chance. Elle ne peut pas sourire à tout le monde, évidemment. je suis sûre que personne n’y échappe. »
p. 54 « J’ai soudain vu le livre s’ouvrir entre ses mains, éclater en feuillets, minces, souples et mobiles. C’était comme une fleur brutalement éclose, un oiseau qui déploie ses ailes. »
p. 54 «  – Laisse-moi t’expliquer: tu vois, avec un grammabook, on n’a qu’un écran vierge sur lequel vient s’inscrire le texte de ton choix. Un livre, lui, est composé de pages imprimés. Une fois que le texte est là, on ne peut plus rien changer. Les mots sont incrustés à la surface. Tiens, touche.
J’ai posé la main sur la feuille. J’ai palpé, puis j’ai gratté les lettres, légèrement, de l’index. M.Kauffmann disait vrai: elles étaient comme prise dans la matière.
– ça ne peut pas s’effacer?
– Non, c’est inamovible. Indélébile. Là réside tout l’intérêt: avec le livre, tu possèdes le texte. Tu le possèdes vraiment. Il reste avec toi, sans que personne ne puisse le modifier à ton insu. Par les temps qui courent, ce n’est pas un mince avantage, crois-moi, a-t-il ajouté à voix basse. Ex-libris veritas, fillette. La vérité sort des livres. Souviens-toi de ça: ex-libris veritas. »
p. 185 « J’aime bien les points communs. Ca rapproche les gens, et par les temps qui courent, ça n’est pas si courant, que les gens se rapprochent. Vous pouvez pas savoir comme ça me fait plaisir ! »
p. 199 « J’aime le noir : l’espace qui s’annule, les objets qui s’effacent, et cette douceur qui tombe sur les yeux, les apaise, les nettoie des scories de lumière que le jour y dépose. »
p. 238 : « On passe sa vie à construire des barrières au-delà desquelles on s’interdit d’aller: derrière, il y a tous les monstres que l’on s’est créés. On les croit terribles, invincibles mais ce n’est pas vrai. Dès qu’on trouve le courage de les affronter, ils se révèlent bien plus faibles qu’on ne l’imaginait. Ils perdent consistance, s’évaporent peu à peu. Au point qu’on se demande, pour finir, s’ils existaient vraiment. »
p. 239 : « Le plus difficile pour moi, au bout du compte, a été de m’abandonner. Accepter l’errance, la surprise, l’inattendu. Me laisser aller. Jamais mon existence n’avait laissé de place à l’improvisation, et je me rendais compte que cette liberté était plus compliquée, plus angoissante aussi, que toutes les contraintes au milieu desquelles j’avais vécu jusqu’ici. »
p. 261 « C’était comme si le monde s’était brusquement arrêté, vidé de sa substance au seuil du cimetière. Il n’y avait plus ni matière, ni couleur, ni sens. Que des ombres mêlées à du silence, les lignes des allées tordues entre les ifs, et le ciel qui bavait sur les tombes. Ma douleur avait tout envahi. »
p. 343 « Le rapport du légiste précise: cœur 376 g (…). C’est étrange qu’ils se soient intéressés au poids de ses organes. Lorsqu’elle était en vie, jamais ils ne s’étaient souciés de savoir si elle avait le cœur lourd. »
p. 348 « C’est cela, sans doute, faire son deuil : accepter que le monde continue, inchangé, alors même qu’un être essentiel à sa marche en a été chassé. Accepter que les lignes restent droites et les couleurs intenses. Accepter l’évidence de sa propre survie »
p. 350 « Je ne dis pas qu’elle n’a eu aucun tort ; je dis qu’elle a fait ce qu’elle a pu. Il n’y a que cela qui compte »
p. « Cela faisait si longtemps que rien n’avait bougé dans sa vie; forcement, il ne supportait pas qu’il se passe quelque chose dans celle des autres. »
p. « Mon arbre généalogique ne ressemble pas à grand-chose, il faut bien le reconnaître. Deux rameaux coupés courts. Le destin a eu la main lourde, côté sécateur. »
p. « La culpabilité, il n’y a que ça de vrai. Arrangez-vous pour que les autres se sentent toujours un peu coupables à votre égard, et vous obtiendrez tout ce que vous voulez. »
p. « Parfois c’est le hasard qui décide pour nous .Ensuite, selon les conséquences, on appelle ça la chance, ou le mauvais sort. Ou les deux à la fois. »
p. « Le mal, c’est toujours ce qui reste, vous avez remarqué ? Même quand ça n’est pas vrai, c’est ce qu’on retient le mieux. »

Haenel Yannick : « les renards pâles » (2013)

Résumé : A Paris, rencontre entre un homme qui a choisi de vivre dans sa voiture et un groupe de sans-papiers masqués. Se faisant appeler les renards pâles, du nom du dieu anarchiste des Dogon du Mali, ils défient la France. Comme l’homme solitaire, ils attendent la révolution.

Un homme choisit de vivre dans sa voiture. À travers d’étranges inscriptions qui apparaissent sur les murs de Paris, il pressent l’annonce d’une révolution. Le Renard pâle est le dieu anarchiste des Dogon du Mali ; un groupe de sans-papiers masqués porte son nom et défie la France. Qui est ce solitaire en attente d’un bouleversement politique ? Qui sont les Renards pâles ? Leur rencontre est l’objet de ce livre ; elle a lieu aujourd’hui.

Mon avis : Assez mitigée.. Alors oui, sans contexte l’écriture est belle et poétique. La première partie du roman : une belle analyse sur la solitude du chômeur, sur la solitude tout court. L’homme élit domicile dans son break, garé dans une rue ou le stationnement est illimité et il nous raconte comment il occupe ses jours et ses nuits… Dans cette première partie du roman, de très belles phrases qui permettent de s’évader par la beauté des mots et des lieux.. Jusqu’à « la rencontre » avec un dessin sur un mur.. Et la deuxième partie … le combat des sans-papiers, la vie des exclus, l’exploitation des noirs par les blancs, la justification des voitures brûlées … Le combat politique et social… La liberté qu’il nous reste est de ne pas être fichés par la société… pour y arriver, il faut bruler ses papiers, se cacher derrière un masque, cesser d’exister dans la société. C’est à cette condition qu’on sera libre d’exister et de vivre libre… Tous les exclus du système, unissez-vous… par-delà la couleur et la race… Ceux qui n’ont plus rien à perdre sont unis par la solidarité et cette force silencieuse et invisible fera la révolution… Que valent les biens et la société face à l’exclusion humaine…

« Les Dogons croient en un dieu unique, Amma. Il créa la terre et en fit son épouse qui lui donna un fils, Yurugu ou le « Renard pâle ». C’était un être imparfait qui ne connaissait que la première parole, la langue secrète sigi so. » (Wikipedia)

L’un des intérêts de ce roman est de nous donner envie d’en connaître davantage sur les Dogons et leur culture, sur l’importance des masques, sur leur conception de la responsabilité des humains sur les désordres du monde.. Certes le roman est dérangeant et porte sur un sujet de société très actuel. Mais je n’ai pas été convaincue. La politique prime sur l’histoire et ce qui aurait dû être un roman est plus ressenti par moi comme une dénonciation de la société.

Extraits :

Ce coin n’avait rien de particulier, mais une lumière y venait vers 17 heures, une lumière spéciale qui me rendait heureux, une sorte de halo rouge, orange, jaune qui avançait au fil des heures le long du mur jusqu’à ma tête, qu’il finissait par couronner.

j’étais soulagé d’en avoir fini avec cette période. J’aime bien les nouveaux chapitres : la fraîcheur vient avec la vie nouvelle, on dirait qu’elle vous aide.

la fraîcheur vient avec la vie nouvelle, on dirait qu’elle vous aide. Même si j’ignorais ce que j’allais faire, ma vie se dégageait, elle s’ouvrait de mieux en mieux — c’était ça l’important.

Chaque fois que le soleil se couche, je ne désire qu’une chose : mettre fin au monde sensé. Je veux glisser vers ce fond d’étoiles qui rient dans le ciel et s’enivrent des épaisseurs du crépuscule. Je veux boire jusqu’au néant ces éclats rouges et noirs. Seule l’ivresse des étoiles m’arrache à la pesanteur du globe.

Lorsqu’on est soudain exposé à sa solitude, on découvre une géographie. La solitude est un pays qui brûle. Ses flammes vous ouvrent les yeux, avec une transparence qui fait miroiter les journées.

Le désœuvrement vous fait entrevoir que rien n’est utile, et que sans doute l’utilité n’existe pas.

… moi aussi, une fin d’après-midi, j’ai ouvert une fenêtre et je me suis jeté. Mais, en sautant, je ne suis pas tombé : j’ai glissé à l’intérieur d’un vide — dans cet étrange intervalle d’où je vous parle.

Je l’ai dit : l’absence, chez moi, est une seconde nature. J’ai passé ma vie à m’absenter. Au cœur de l’absence rayonne une vérité que la vie quotidienne récuse, parce qu’elle est cruelle.

le bonheur trouve sa perfection dans une simplicité qui chasse l’angoisse.

Le Griot me parla du Renard pâle. C’était un dieu qui n’était pas tendre avec les humains ; il habitait au cœur de la destruction, ce qui lui donnait un savoir sur celle qui ravage aujourd’hui notre monde.

Il suffit que l’invivable affecte quelques-uns pour que le vivable n’existe plus pour personne.

Les larmes aussi sont une parole, la plus vivante sans doute, parce qu’elles arrosent nos corps asséchés comme si elles leur prodiguaient la fertilité.

Faire le deuil est un combat où se rejouent les conquêtes et les hantises d’une vie ; certains d’entre nous portent vissés sous leur aisselle un tambour en forme de sablier sur lequel ils frappent en cadence afin que nos pas se changent en trépignements.

Il a raison : seule la clarté est insaisissable.

Chacun est libre d’être là ou de ne pas être là. D’aimer ou de ne pas aimer. D’affirmer ou de se taire. De trouver des raisons de vivre ou de vivre sans raison.

Notre solitude n’a jamais été aussi belle que cette nuit. À travers la multiplicité, elle s’ouvre à toutes les solitudes : celle de la chance qui salue leurs croisements, du jeu qui les unit un instant, de l’étrangeté qui les sépare et rend possible leur entente.

Goby Valentine  » Kinderzimmer » 2013

Auteur : Ecrivaine française née à Grasse en 1974. Elle vit en région parisienne. Ses thèmes de prédilection sont: La place des femmes, leur corps, les yeux des femmes à cause de leur corps, de leur sexe, comment une femme regarde et change le monde, par amour, par envie, par orgueil, par ennui, par vengeance, en tant que sœur, mère, fille, amante. Comment l’Histoire les affecte, comme elles l’affectent, du Paris contemporain à la Provence atemporelle, à l’Afrique de l’après-guerre, à la Bretagne des années 1940. Les lieux, comment les lieux nous traversent, comment nous les traversons, comme l’espace nous façonne et comment nous le transformons. L’enfance, comment elle nous survit et s’acharne à nous habiter, dans chaque moment de la vie, dans chaque âge et en toutes circonstances, comment chaque geste est porteur d’une histoire toujours ancrée dans l’enfance. Ce qui est valable pour un homme est valable pour une nation, alors l’Histoire, la grande, me passionne aussi, c’est en elle que je cherche et trouve les racines de toutes les blessures présentes, je l’explore, la dissèque, comme les origines individuelles. ( source) .

Ses romans :  La note sensible, 2002 – Sept Jours, 2003 – L’Antilope blanche, 2005 – Petit éloge des grandes villes, recueil de textes, 2007 – L’échappée, 2007  – Qui touche à mon corps je le tue , 2008 – Des corps en silence, 2010 – Banquises, 2011 – Kinderzimmer, 2013 – Méduses, 2013 – Baumes (Collection Essences- Actes Sud), 2014 – Un paquebot dans les arbres, 2016

Résumé : “Je vais te faire embaucher au Betrieb. La couture, c’est mieux pour toi. Le rythme est soutenu mais tu es assise. D’accord ?
– Je ne sais pas.
– Si tu dis oui c’est notre enfant. Le tien et le mien. Et je te laisserai pas.
Mila se retourne :
– Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce que tu veux ?
– La même chose que toi. Une raison de vivre.”En 1944, le camp de concentration de Ravensbrück compte plus de quarante mille femmes. Sur ce lieu de destruction se trouve comme une anomalie, une impossibilité : la Kinderzimmer, une pièce dévolue aux nourrissons, un point de lumière dans les ténèbres. Dans cet effroyable présent une jeune femme survit, elle donne la vie, la perpétue malgré tout.
Un roman virtuose écrit dans un présent permanent, quand l’Histoire n’a pas encore eu lieu, et qui rend compte du poids de l’ignorance dans nos trajectoires individuelles.
Mon avis : Ravensbrück ..Un endroit dont elles n’avaient jamais entendu parler.. un point de chute pour ces femmes de tous pays déportées en Allemagne. Elles arrivent par wagon dans un lieu dont elles ignorent tout, pour survivre dans un lieu et des conditions qu’on ne peut pas même imaginer.  Un livre poignant, qui vous prend aux tripes.  Un voyage au bout de la résistance, dans l’horreur des camps de concentration. Un voyage aussi au bout de l’espoir. Une leçon de vie..  L’humain dans l’inhumain.. Des portraits de femmes qui se battent, s’aident, montrent que la volonté de croire en la vie peut être plus forte que tout. Une solidarité au-dessus des races, des langues, des nationalités pour que la grossesse, synonyme de mort dans les camps se transforme en victoire de la vie sur le destin de mort . En face, la monstruosité, mais quelques lueurs d’humanité, à peine dévoilées et bien occultées pour pouvoir s’exercer malgré tout…  Un livre aussi tout en pudeur au milieu du putride. Un livre qui marque, incontestablement. Un livre dur mais empreint de douceur malgré tout, pour tenter de survivre ou de faire survivre. L’inimaginable, l’impensable, l’indescriptible est décrit. Un témoignage implacable et un message d’espoir. A lire absolument mais en sachant qu’on en sort pas indemne..
Extraits:
…être utile ça maintient en vie.
L’ignorance t’enfonce dans le présent, complètement, le jour est une accumulation d’heures, les heures une accumulation de minutes, les minutes une accumulation de secondes, même les secondes sont divisibles, tu ne connais que l’instant.
Ne pas mourir avant la mort, se tenir debout dans l’intervalle mince entre le jour et la nuit, et personne ne sait quand elle viendra.
Partir. Maintenant. Comme ça. Être libre. Libre de quoi. Quand tu ouvres à la mésange la porte de sa cage, est-ce qu’elle déploie ses ailes tout de suite? Où va-t-elle une fois dehors? L’espace reste un vertige.
C’est une course contre le temps. L’ennemi, c’est le temps, c’est l’espace, l’autre nom du temps.

Germain, Sylvie « Petites scènes capitales » (2013)

Résumé : « L’amour, ce mot ne finit pas de bégayer en elle, violent et incertain. Sa profondeur, sa vérité ne cessent de lui échapper, depuis l’enfance, depuis toujours, reculant chaque fois qu’elle croit l’approcher au plus près, au plus brûlant. L’amour, un mot hagard. »
Tout en évocations lumineuses, habité par la grâce et la magie d’une écriture à la musicalité parfaite, Petites scènes capitales s’attache au parcours de Lili, née dans l’après-guerre, qui ne sait comment affronter les béances d’une enfance sans mère et les mystères de la disparition. Et si l’énigme de son existence ne cesse de s’approfondir, c’est en scènes aussi fugitives qu’essentielles qu’elle en recrée la trame, en instantanés où la conscience et l’émotion captent l’essence des choses, effroi et éblouissement mêlés.
Sylvie Germain, pour Petites scènes est en lice pour le prix Goncourt et le prix du Style 2013.
Mon avis: La magie a encore frappé. Avec ses nuances, ses dégradés de couleurs, ses sentiments et ses êtres nimbés de couleurs et à l’unisson du ciel, de la terre. Avec sa prose et sa poésie. Avec des mots qui chantent. Avec les vies et les rêves, les espoirs et la réalité qui s’entremêlent, avec les drames de la vie et toujours une petite lueur d’espoir pour continuer à vivre.. Avec les traumatismes de l’enfance, avec la vie et son lot de solitude et de désespérance.. Avec des relations humaines toujours à vif.. Une petite fille qui a grandi sans Maman, hérite d’une belle-mère et de frères et sœurs.. Tous trainent leur part d’ombre.. des relations se font et se défont. L’auteur est toujours aussi sensible, peintre des mots, des cœurs, des sentiments et des émotions. Pour moi une magnifique page de lecture, dans une langue qui me ravit.
Extraits: Elle voudrait interroger à nouveau la photographie de maternité, mais elle ne peut la voir que chez sa grand-mère où elle ne va que pendant les vacances. Alors elle ferme parfois les yeux très fort pour se la remémorer, des petites bulles lumineuses et des stries de couleur défilent sous ses paupières, puis cette ébullition se calme, l’obscurité s’installe, et elle s’applique à faire affleurer l’image de sa mère avec elle nouvelle-née sur ce fond noir.
Dans cette famille, chacun est censé se tenir à sa place, et agir et parler en conséquence. Mais les pensées, elles, dans leurs obscurs retranchements et leurs sauvages soliloques, ne respectent ni ordres ni limites. Les désirs et les inimitiés ne connaissent pas la bienséance.
L’Océan. Sa première rencontre avec l’immensité marine lui chavire tous les sens. Il y a un trio vocal : l’eau, le vent, les oiseaux. L’eau massive, convulsée, vert violâtre huileux ; son bruit brutal et mou comme un afflux de sang aux tempes. Le vent feulant, fouaillant cette masse visqueuse, en écharpant la peau qui se couvre d’écume ; son odeur violente qui se fait intime à l’instant même où elle la découvre.
Alors elles sont enfin au diapason, Lili et les jumelles, réunies dans une même écoute charmée, les mots tissent des fils qui les relient en légèreté, il n’y a plus de place pour les querelles, leur attention est requise ailleurs.
À nouveau elle pense à sa mère, disparue au large de la Méditerranée ; sa mère sans sépulture, sans nom ni dates. Peut-être son nom flotte-t-il sur l’eau à l’endroit où elle a sombré – Fanny Bérégance, née Herléon. Des lettres mouvantes, tracées par les reflets du soleil, des étoiles et de la lune, ondoyant du vert au bleu, de l’indigo au mauve, de l’argenté au violet. Fanny ma mère ondulant au creux des vagues, brasillant dans l’écume. Et elle imagine des oiseaux venant se poser un instant dans ces nids d’eau tapissés de lettres lumineuses, s’y laissant bercer avant de reprendre leur vol.
Il n’a jamais su attacher correctement les boutons de ses vêtements. Elle remarque que des gouttes tombent sur le bout de ses souliers. Quelques gouttes, à peine, qui ne font pas de bruit.
Il ne peut pas livrer à brûle-pourpoint ces paroles lentes et candides qui l’ont visité en songe dans un frisson de lumière, les divulguer négligemment ; elles risqueraient de paraître naïves, sinon mièvres, et de prêter à rire. Et puis, comment décrire le goût des mots-lumière qui l’ont traversé ? Il a senti leur saveur scintiller dans sa bouche, comme si chaque mot était un fruit odorant à la pulpe tendre, aigrelette, rafraîchissante, miellée, brûlante, ligneuse, acidulée, tiède, il est incapable de préciser. Ce qu’il a perçu avec netteté en rêve s’est brouillé à son réveil, les mots n’ont laissé en lui qu’une impression, puissante mais imprécise, et dans leur sillage il a éprouvé une sensation encore plus singulière, et poignante.
De cela non plus, il ne détaille rien, il ne décrit pas la vision, il parle autour, obliquement, il évoque un coup de vent déferlant en lui, comme levé depuis la plante de ses pieds et s’envolant d’un jet à travers tout son corps, et dans ce vif élan de vent, un enlacement et un éblouissement, corps et âme.
Et Paul dans son rêve s’est éveillé, il s’est levé au-dedans de lui-même, il a su qu’il rêvait et que ce rêve était une traversée en profondeur, qu’il était convoqué dans une trouée de sa conscience, aux confins de la lucidité et de l’extravagance, de l’onirisme et de la clairvoyance. Il a regardé couler la phrase scandée de virgules et de points comme autant d’herbes, de branches et de racines livrées au courant.
Le thé est amer, elle pose un morceau de sucre au creux d’une cuiller et lentement l’immerge, elle regarde le sucre s’imbiber, passer du blanc au jaune cuivre, au roux, au bistre, puis s’effondrer en un petit amas de cristaux micacés comme une congère grêlée par le soleil. Le goût du sucre à demi fondu, gorgé de chaleur, d’amertume et de vagues parfums de feuilles et d’écorce – juste cela, cette saveur dans la bouche, la fine brûlure dans la gorge, la sensation toute simple, très nue, très forte, d’être en vie. En vie.
Viviane a parfaitement entendu le diagnostic condamnatoire, elle n’espère aucun miracle, elle s’engage juste à offrir le maximum de joie, de douceur, à l’enfant disgraciée ; puisque ses jours sont comptés, que chacun d’entre eux, au moins, soit une petite éternité.
Lili rentre du lycée et traverse un pont enjambant une ancienne voie ferrée. Le soleil a disparu de l’horizon qui s’assombrit par degrés et tire vers l’indigo. La lumière semble s’être tassée au ras de la terre en une masse ignée qui tout à la fois fonce le bleu du ciel et attise sa brillance. Au loin, des coulées de cette lumière en reflux s’attardent sur les rails qui prennent à cet endroit un éclat d’or blanc. Elle s’accoude au parapet. Le bleu se fait toujours plus dense et sombre, et la traînée de soleil sur les rails plus lumineuse, comme le sillage laiteux d’un navire sur l’eau.
Mais l’autre ne parle pas des rails, c’est le ciel qu’elle considère, ce grand pan de bleu foncé à présent souligné d’un rai vert jade. « À ton avis, demande-t-elle sans bouger de position, c’est un lever ou un tomber de rideau ? Je me pose chaque soir la question. Qu’est-ce qui se passe derrière ce bleu qui vire au noir, qu’est-ce qui s’y joue ? Nos rêves ? La vraie vie ? » Ce qui s’y joue ? Rien, rien que des remous de ténèbres et de feux, des collisions et des explosions d’étoiles au loin, tout comme ici sur la terre, dans les têtes et les cœurs, mais en beaucoup plus grand, follement plus puissant, voilà ce que pense Lili.
Autant la mort accidentelle de Christine les avait tous pris au dépourvu et atterrés, autant celle de Sophie s’est annoncée lentement. Mais qu’il surgisse sans crier gare, ou qu’il s’en vienne à pas menus, tout deuil ouvre des failles qui n’en finissent pas de serpenter sous la peau, d’interrompre les pensées soudain saisies de bouffées d’idiotie.
Sitôt parvenue à la fin du mouvement, elle attaque le prélude de la Suite no 6. Certaines phrases musicales évoquent le dialogue qu’une voix unique tenterait d’instaurer à l’intérieur d’elle-même, avec le plus profond d’elle-même ; une voix polyphonique se parlant sur divers tons, graves, rugueux, se déparlant pour mieux renouer avec les échos qu’elle sème à mesure de son avancée en spirale tremblée. Une voix brassant des temporalités et des espaces différents et cependant intimes, entretissant le lointain et le proche, l’éphémère et l’éternel.
Viviane a tant maigri qu’elle semble se réduire à une esquisse de la femme qu’elle était, et les couleurs tranchées qui signaient sa beauté se sont fanées – ses cheveux sont gris, son teint s’est plombé, brouillé de jaune, elle ne se maquille plus, sa bouche est pâle, ses yeux, plus enfoncés dans les orbites ocreuses. Cette grisaille qui décolore son visage, l’excave et le frotte d’ombres blêmes, ne ruine pas sa beauté, elle la décale, l’évide, elle la déporte vers une lisière où le visible conflue avec le silence.
Sa voix est faible plus encore que rauque, à la limite de l’audible. Dans son regard affleure un étonnement qui s’évase tantôt en lents cercles soyeux, tantôt confine à l’effarement. Elle semble ne plus voir qu’à travers une vitre, et la vitre s’embue à mesure que la vie se retire, s’essouffle dans son corps.
Elle semble ne plus voir qu’à travers une vitre, et la vitre s’embue à mesure que la vie se retire, s’essouffle dans son corps. Quand elle sourit, une légère contraction persiste à la commissure de ses lèvres longtemps après qu’elle a cessé de sourire, et cette ridule qui s’attarde à l’angle de sa bouche fait l’effet d’un très discret adieu adressé à tous, à personne. Elle prend congé par des signes infimes dont elle n’a pas l’initiative, pas même conscience.
Barbara en reçoit le récit comme une pierre en plein front et sa mémoire entre en crue, des images jaillissent en elle, s’agitent, se distordent.
Elle pourrait continuer, certainement progresser, mais elle sent qu’elle n’ira jamais loin, jamais jusqu’où elle aimerait aller – faute de savoir précisément où. La force lui manque ; et à présent, l’envie.
Elle vient de rompre avec la peinture. Elle n’a jamais mené à terme ses histoires d’amour ; ou peut-être que si, elle a simplement su chaque fois les arrêter à temps.
Les façades des immeubles, à la nuit tombée, ressemblaient à des pages de livres illustrés, dont les images étaient mouvantes. Des livres qui chuchotaient des bribes d’existences dont elle ignorait le début et la fin, dont elle ignorait tout en vérité, mais dont les personnages, aussi réduits à de succinctes et fugaces esquisses aient-ils été, vivaient bel et bien. Non des vies fantômes, mais des vies autres, indépendantes, qui, dans leur totale indifférence à son égard, n’en ébauchaient pas moins avec elle des liens de sympathie. Des liens fluides entre vivants qui partageaient un commun ici et maintenant, et qui, dans leur flottement, s’incurvaient en points d’interrogation. Tant de gens en train de vivre tout autour d’elle, si près, inaccessibles, tant de corps en mouvement, tant de gestes déployés, tant de paroles et de regards échangés, hors d’elle, tant de pensées. Tant de destins – peut-être médiocres pour la plupart, mais magnifiés par le soyeux et la clarté d’or fondu des cadres où ils se laissaient apercevoir.
Tant de destins – peut-être médiocres pour la plupart, mais magnifiés par le soyeux et la clarté d’or fondu des cadres où ils se laissaient apercevoir.
L’éclairage a changé, il est rare qu’il diffuse ces tons de jaune paille, ambré ou orangé, qui autrefois coloraient les fenêtres la nuit. Des lueurs d’un bleu blême et qui varie d’intensité par soubresauts horripilants se sont introduites dans les salons, les chambres, ce ne sont plus les lampes, mais les téléviseurs qui répandent leur faux jour.
De cette scène, un rai de lumière n’en finit pas de fluer, dru et pur, qui lentement condense et consume en Barbara le fatras de sentiments agglutinés en elle, et il dépouille le mot « amour » de tous les miroitements de pacotille dont elle l’avait laissé s’encrasser. L’amour n’a pas à se parer de grandes déclarations, de gestes et de postures emphatiques, il n’a à s’encombrer de rien, il a juste à être, et à agir là et quand il le faut, sans se soucier si on le voit à l’œuvre.
Mais, après un temps d’oisiveté qu’elle a subi comme une ascèse, elle est revenue à la peinture par une voie nouvelle, détournée, elle s’est mise autrement à son service en se formant au métier de restauratrice de tableaux. La patience et l’extrême minutie requises par ce travail lui plaisent, car elles la soumettent à un exercice assidu de contention d’esprit, de délicatesse de gestes et d’oubli de soi qui l’apaisent.
Elle n’est plus dans l’urgence, elle s’est posée dans le flux du temps, elle apprend à goûter la saveur de la lenteur, et celle de l’effacement de soi se déployant en évasement de son regard et de ses pensées dans la vision singulière d’un artiste dont parfois elle ignore tout, ou presque.
Gabriel ne prétend pas que le chien jouait avec lui, ni qu’il avait saisi les règles du jeu, mais il en suivait la lente évolution avec attention et beaucoup de patience, comme s’il comprenait que l’occupation à laquelle se livrait son compagnon humain était d’un grand sérieux, qu’il ne fallait pas le déranger, pas le distraire, mais au contraire le soutenir dans son effort de concentration. Les chiens savent respecter bien des choses qui leur restent énigmatiques, mais dont ils sentent l’importance, la gravité, pour leur maître, ce que la plupart des humains sont incapables de faire les uns vis-à-vis des autres, trop vite agacés, ou orgueilleux et ombrageux pour supporter de rester à l’écart d’une activité ou d’une pensée dont la logique, la pertinence et la saveur leur échappent.
Il perd progressivement le goût des mots, il tisse autour de lui une chrysalide de silence où il entre en semi-dormance. Il s’enveloppe dans la vieillesse, il s’y dissout.
Il est un passager immobile en retard croissant sur la marche du train, c’est le temps qui bouge en lui, il se meut dans sa chair, dans son esprit, ainsi qu’un vent ténu, d’une douceur érosive, il y tourne en lentes spires, disloquant les strates du passé, brisant l’écorce du présent, et la pulvérisant. Ses aujourd’huis béent sur du vide, en leur fond luisent ses hiers.
À force de tourner en spirales dans son corps toujours plus alenti, le temps progressivement s’échappe de sa chair, il fuit par les pores de sa peau, il s’épuise dans son souffle, et un jour il le quitte.
De l’éphémère amour de jeunesse de sa mère avec un homme dont elle est la progéniture accidentelle, elle ne sait rien, ou si peu, cependant elle n’a eu de cesse pendant des années d’enquêter par la seule voie qui était à sa disposition, celle de l’imagination et de l’intuition, et elle s’est construite en partie sur les résultats, tout fantasques aient-ils été, de ce questionnement.
Elle le sustente, car ce n’est pas tant l’imaginaire qui s’alimente de fables et de rêves, que la réalité qui se nourrit de fictions, de songes, de désir.
Elle est assise sur un banc, face à un lac. L’après-midi touche à sa fin, le soleil descend vers les montagnes qui bordent l’horizon, il se rapproche d’elles à un rythme constant, comme aimanté par leurs masses arrondies, et à mesure il se dédore, il passe d’un jaune vif, soufré, à un blond pâle.
Tout a disparu, s’est effacé à son insu. Elle n’a pas vu passer le temps, en elle demeurent l’enfant qu’elle fut, intacte dans ses questions, ses joies, ses effrois et ses rêves, l’adolescente meurtrie par un deuil consumé de jalousie et d’espoir, la jeune femme en errance et celle en grand enjouement amoureux, la marginale au scepticisme irréductible et l’artiste éprise d’empreintes et de couleurs. Elles sont toutes là, debout, yeux grands ouverts dans un passé toujours présent tant il est incorporé, silencieux et vivace. Chair du passé, peau du présent. Elles sont toutes là, celles qu’elle a été jour après jour, comme perdurent au fond du lac la trace du lit de La Seuze, les ruines des maisons, des villages submergés, les vestiges des lieux et de leurs noms, les ombres de celles et ceux qui y sont nés, y ont vécu, y sont morts, ou, comme elle et sa famille, y ont séjourné.
Elles sont toutes là, ces stances d’elle-même, qui la regardent telle qu’elle est en cet instant, ne sera plus demain, et autour d’elles passent en clair-obscur les personnes qu’elle a connues, qu’elle a aimées, bien ou mal peu importe, mais celles-ci ne la regardent pas, ne semblent même pas la voir. Elle aimerait tellement, pourtant, en cette heure, croiser le regard de son père, avoir accès au beau mystère de son visage. Ce n’est que maintenant, alors qu’il s’est retiré à jamais de ce monde, qu’elle entrevoit ce qu’elle n’a pas su voir du temps où il se tenait dans la clarté du visible – dans la fausse évidence du visible.
Elle n’a pas vu passer le temps, mais ce soir elle le sent, amoncelé en elle, à la fois lourd et souple, dense et brumeux. Il n’est pas figé, il respire tout bas, il coule dans son sang, il bat dans son cœur, il irrigue sa chair, ses sens, son cerveau ; il nidifie en elle. Un jour il s’échappera, ainsi qu’il s’est retiré de ses proches, en douce hors de Nati, précipitamment hors de Christine, par à-coups hors de Viviane, dans la discrétion hors de Sophie, avec violence hors de Jef, en grande lenteur hors de son père ; ainsi qu’il se retire à chaque seconde, en cette seconde même, de millions de personnes à travers le monde.

Doerr Anthony « Le mur de mémoire » (2013)

 

Résumé : De l’Afrique du Sud à la Lituanie, de l’Allemagne nazie à la banlieue de Cleveland, le livre d’Anthony Doerr est un voyage troublant dans l’espace et dans le temps. Le temps de la mémoire qui relie, comme un fil fragile, les personnages de ces six nouvelles, tous hantés par la perte ou la résurgence de leur passé, et confrontés à ce manque vertigineux de ce qui a été mais n’est plus. À l’image d’Alma, une veuve septuagénaire de Cape Town, à qui l’on tente curieusement de voler ses plus précieux souvenirs, dans la magnifique nouvelle qui donne son titre au recueil.
Nulle nostalgie sous la plume d’Anthony Doerr, plutôt la volonté d’évoquer, de son écriture fluide, cristalline et élégante, en quoi la mémoire façonne nos destins et fait de nous des êtres véritablement humains. Récompensé par les plus prestigieux prix anglo-saxons, révélé en France par Le Nom des coquillages, il poursuit une œuvre ambitieuse et originale qui ne ressemble à aucune autre.
Mon avis : 6 nouvelles dans ce livre : « Le mur de mémoire » (les souvenirs sont stockés dans des petites cartouches que l’on peut s’insérer dans la tête pour les revivre ; on peut ainsi vivre les souvenirs que quelqu’un d’autre.)   « Engendrer, Créer » (sur la difficulté d’avoir un enfant), La Zone démilitarisée » (un soldat en Corée correspond avec ses parents restés aux Etats-Unis) , « Village 113 » (un barrage va noyer un village), « La Nemunas » (une jeune fille doit quitter le Texas pour aller vivre chez son grand-père en Lituanie suite au décès de ses parents. Elle va s’immerger dans la jeunesse de sa mère et tenter de vivre certains de ses souvenirs, « Vie posthume» (une jeune épileptique et ses jeunes amies orphelines dans l’Allemagne nazie.
Ce ne sont donc pas des récits sur la vieillesse. Il y a plusieurs raisons qui poussent à construire (reconstruire) la/une mémoire.. Mémoire des gênes, mémoire de sa propre vie, besoin de connaitre la vie de ses proches pour se retrouver en eux, mémoire des lieux, mémoire collective, mémoire de l’histoire.
Mes préférées sont « Village 113 » et « La Némuras ».
« Village 113 » ou la disparition programmée d’un village chinois.. Je n’ai pu m’empêcher de faire un parallèle avec la « noyade » de la Nubie…les personnes déplacées, le passé englouti à jamais, la perte d’une façon de vivre et d’une culture..  La vie des personnes qui sera balayée par une vague.
Dans « La Némuras » deux solitudes s’ancrent l’une à l’autre. Une jeune orpheline déracinée de 15 ans et sa vieille voisine vont tisser des liens muets en partant sur l’eau à la pêche à l’esturgeon qui a disparu de la rivière depuis un demi-siècle.. La vieille dame doit se remémorer des bribes de son passé qui s’effiloche en même temps que sa santé décline, la jeune fille refuse de croire que ce qui la relierait à sa Maman disparue est du domaine du passé et du mythe.. et toutes deux vont à la pêche au poisson en se refusant de le prendre pour une légende.  Elles communient dans la pensée et non dans la parole. Et cette nouvelle est porteuse d’espoir..
J’ai beaucoup aimé ce recueil de nouvelles, d’une grande sensibilité. Pour une fois, le fait que ce soit des nouvelles ne m’a pas trop gêné. Il faut dire qu’elles ne m’ont pas semblé trop courtes…
Extraits :
Luis Buñuel : « Il faut commencer à perdre la mémoire, ne serait-ce que par bribes, pour se rendre compte que cette mémoire est ce qui fait toute notre vie. Une vie sans mémoire ne serait pas une vie, tout comme une intelligence sans la possibilité de s’exprimer ne serait pas une intelligence.
Notre mémoire est notre cohérence, notre raison, notre sentiment et même notre action.
Sans elle nous ne sommes rien. »
p.92 : « A force de se rappeler un souvenir, il s’en crée un nouveau : le souvenir du souvenir »
p.129 : « le néant est la seule permanence. Le néant est la règle. L’exception c’est la vie ».
p.140 : « Ou vont les souvenirs, une fois qu’on a perdu la capacité de les conjurer ? »
p.156 : «  la mémoire est une maison aux dix mille pièces ; c’est un village condamné à être submergé »
p. 164 « Elle reste là assise pendant un certain temps, jusqu’à ce que le jardin soit bordé d’ombres et que le crépuscule emplisse le ciel de tranchées et de blessures. »
p. 175 : « Chaque pierre, chaque marche est une clé qui ouvre sur un souvenir. »
p. 176 :  » Peut-être, dit-il, qu’un lieu paraît différent quand on sait qu’on le voit pour la dernière fois. Ou bien c’est de savoir que plus personne ne le verra. C’est peut-être cela qui change tout. »
p. 211 : « On se rappelle toujours qu’Emily Dickinson a dit ça, mais moi, quand j’essaie de me rappeler une phrase de maman ou papa, je ne trouve rien du tout. Il ont dû m’en dire des millions avant de mourir, mais ce soir, il ne me vient que des prières et des clichés. »
p. 246 : « Si on dessine les ténèbres. Se dit-elle, celles-ci mettront en valeur la lumière qui était dans le papier, cachée. A l’intérieur de ce monde ci, il en est un autre »
p. 277 : « il y a toujours le maintenant – une odeur de vent sans cesse changeant, le brillant des étoiles, le cri-cri des grillons dans le parc. Il y a le maintenant qui est aujourd’hui, tombant dans le maintenant qui est ce soir : crépuscule sur le bord de l’Atlantique ; … »
p. 278 : « C’est comme si des parties d’elle-même tenaient à peine ensemble – si jamais elle se relâchait, elle risquerait de tomber en morceaux. »
p. 284 : « Toutes les heures, songe-t-il, partout sur la planète, des quantités infinies de souvenirs disparaissent, des atlas entiers sont entraînés dans des tombes. mais au même moment des enfants s’animent, explorent des territoires qui leur semblent complètement nouveaux. Ils repoussent les ténèbres, ils sèment des souvenirs derrière eux comme des miettes de pain. Le monde est recréé. »
p. 285 : « Nous enterrons notre enfance çà et là. Elle attend toute notre vie, que nous revenions l’exhumer. »

Michela Murgia « La guerre des saints » (2013)

Michela Murgia est née à Cabras en 1972. Après « Accabador », Prix Page des libraires 2011, elle a publié en Italie Ave Mary, un essai sous-titré « Et l’Eglise créa la femme ». Ses livres sont traduits dans de nombreuses langues.

Résumé : Chaque année, Maurizio passe les vacances d’été chez ses grands-parents à Crabas, un village sarde. En compagnie de Giulio et de Franco Spanu, il y goûte l’amitié et la vie de la communauté qui, en ces lieux, se conjugue à la première personne du pluriel. Ensemble ils multiplient les aventures rocambolesques dans les rues ou sur les rives de l’étang, la fronde au poing, ne se calmant qu’à la nuit tombée pour écouter les histoires de fantômes et de créatures fantastiques que distillent les vieillards, assis devant leurs portes. Mais un jour, une annonce en apparence anodine – la fondation d’une nouvelle paroisse – fait voler en éclats la sérénité des habitants, les divisant en deux factions ennemies et les plongeant dans un terrible conflit qui culminera le jour de Pâques, lors de la traditionnelle procession de la Rencontre. Enfants de choeurs, les trois amis en deviendront malgré eux les acteurs. À la fois drôle et profond, ce roman d’apprentissage, qui adopte le rythme rapide des équipées malicieuses des trois garçons, est aussi un hymne à l’amitié dont les liens sont souvent plus forts que ceux du sang.

Mon avis : Court trop court! 115 pages… Basé sur une histoire vraie, plein de justesse et de tendresse..
J’ai eu l’impression de faire un bond en arrière dans le temps, et de me retrouver du temps de Don Camillo et Peppone…. matiné de l’ambiance de Gaudé dans Le Soleil des Scorta … Une querelle de clocher, un petit village sarde, qui courrait être corse je pense… des enfants, une nouvelle paroisse…
C’est un roman sur l’amitié, les petites histoires des villages, les luttes d’influence…

Extraits :

« Nous avons joué dans la même rue. C’est ainsi qu’on devient vraiment frères et sœurs à Crabas, étant donné que naître de la même mère n’a jamais apparenté quiconque, même les chats »

« C’est ainsi qu’on entend dans les bars de certains adultes, des hommes mille fois faits et défaits par le vie, se vanter encore des liens que la rue de leur enfance a créées entre eux – nous avons partagé le jeu- comme s’il s’agissait d’un pacte respecté.  »

« Le « nous » n’était pas d’un emploi aisé, car il n’y a pas de pluriel dans le monde d’un fils unique, entrainé par la solitude à être son unique mesure »

« Ce n’était pas un pronom comme ailleurs, mais la citoyenneté d’une patrie tacite où le temps partagé se déclinait à la première personne du pluriel.

« Quand le soleil se couchait, les vieillards sortaient de chez eux tels des escargots après la pluie, traînant des chaises basses à assise de paille. Ce peuple du soir paraissait suivre des sillages invisibles aux enfants de la rue.

« Allons prendre le frais », disaient-ils comme si le frais était un poisson à pêcher à mains nues, le long de la rivière terrassée que constituait la chaussée.  »

et j’arrête de vous copier le livre!!!

 

 

 

Quiriny Bernard – Le village évanoui (2014)

 

Résumé de l’éditeur : Un beau matin de septembre, les habitants de Châtillon-en-Bierre se retrouvent confrontés à un curieux phénomène : il leur devient soudain impossible de quitter leur village. Les routes n’aboutissent plus nulle part, tout comme les coups de téléphone et les e-mails. Après la sidération du début, il faut très vite affronter des questions pratiques (comment manger, se soigner, etc.), puis des questions métaphysiques. Les Châtillonnais sont-ils désormais seuls dans l’univers ? Est-ce un signe de Dieu ? Jouant de situations tantôt cocasses, tantôt tragiques, Bernard Quiriny signe une savoureuse fable sur la démondialisation doublée d’une interrogation sur le sens de l’existence.

Analyse  (sur la base d’une interview de l’auteur): Quiriny est un écrivain belge du fantastique. Le désir d’écrire lui est venu après avoir lu « le passe-muraille » de Marcel Aymé. Il écrit dans la fantaisie spéculative, le fantastique de l’abstraction et non du surnaturel. Il pose des questions mais n’écrit pas des choses atroces, des scènes d’angoisse. On évolue dans le trouble, le pas normal mais pas dans un univers de terreur. Les personnages sont troublés, déboussolés mais pas tétanisés de peur.

Ce livre est un conte rural « à la Cloche-merle ». L’idée lui en est venue en écoutant les discours d’Arnaud Montebourg lors des primaires socialistes : il parlait alors de relocalisation et de démondialisation. Nous vivons actuellement dans un monde où les distances n’existent plus ; le téléphone, la radio, la télé, internet, les avions ont aboli les distances. Le monde entier est à notre portée.

Que se passerait-il si on revenait en arrière ? On se verrait alors face à un monde que re-grandirait, car les choses serait de plus en plus hors de portée.

Ce roman n’a de sens que parce qu’il se passe au XXIème siècle et que les habitants de Châtillon-en-Bierre ont eu connaissance d’un monde mondialisé, paradisiaque, ou tout était à portée de main et qu’ils se retrouvent maintenant dans un monde rétréci, un retour vers le passé. Un monde refermé mais qui avant était ouvert. On est dans un paradoxe temporel « chaque pas nous ramène vers le passé » (Paradoxe de Xénon cité par l’auteur)

Les habitants se retrouvent bloqués dans le village. Il est impossible d’y entrer ou d’en sortir. Mais on ne sait pas si c’est le village qui a été effacé de la carte ou si c’est le seul territoire qui reste sur terre… La petite communauté qui constitue le village est confrontée à une crise sociale : une question de survie. Comme on se sait pas si on eset les seuls survivants sur la terre, il devient impératif de programmer des enfants, pour perpétuer l’espèce, car l’attentisme serait fatal au monde que nous connaissons, à la race humaine

Les tentatives de sortir de cette enclave avortent les unes après les autres… l’inquiétude grandit. On peut en faire une lecture politique : culte du repli, culte des frontières..

« Le lointain n’existait plus » dit l’auteur ; en d’autres termes si on n’a plus accès à une chose, elle n’existe plus.

Fable futuriste d’un retour à des conditions de vie moyenâgeuses… En situation de crise, le vital devient essentiel, les valeurs au sein de la communauté sociale s’inversent. L’essentiel est de savoir cultiver, faire pousser de quoi se nourrir ; le paysan et les gestes millénaires sont autrement plus importants que les patrons de la finance qui régissent le monde actuel, totalement déconnecté de la réalité.

Ce qui est intéressant est aussi le renversement de la pensée. Au début on a peur de rester coincé dans le village, puis on a peur de s’aventurer dehors…

Lecture politique : au début, c’est l’angoisse de « mais c’est pas normal », puis la situation est perçue comme une situation de crise, puis à la longue cela se transforme en normalité (autarcie) Il faut contingenter, on est soumis à la dictature de ceux qui ont les moyens d’assurer la survie (le paysan, le terrien qui ne se complique pas la vie, le self made man qui ne se pose pas de questions ; on verra dans le livre que la division en zones de survie n’est pas fonction de la taille du territoire) Les grands principes idéologiques prennent l’eau quand il est question d’assurer l’essentiel. La théorie de l’état d’exception en cas de circonstances exceptionnelles. Le monde extérieur disparait, les structures étatiques aussi – vu que l’Etat n’existe plus ; la loi du plus fort renait de ses cendres. La puissance c’est l’efficacité ». C’est une fable politique sur le présent et l’avenir du monde (si il n’y a plus de pétrole, le monde rétrécira.. mais on a connu le monde ou tout était à portée de nos envies) ; la mise en place d’un nouvel ordre et le délitement du corps social. Mais attention, le travail pour oublier le monde d’avant peut être trop dur pour certains.

Mon avis : Lire le livre au moment où la Suisse vient de décider par votation de se replier sur elle-même fait évidemment réfléchir. C’est impressionnant de voir comment les personnages perdent confiance en eux, se raccrochent à l’autorité, sont totalement perdus sans elle. Ils comptent sur les autres pour s’en sortir et l’échec des uns démotive et abat complètement les autres. Une excellente analyse des personnages et des situations. Je regrette un peu de ne pas avoir pu m’attacher à l’un ou l’autre des personnages ; mis à part le maire et le dictateur sécessionniste, peu de personnes ressortent mais peut-être est-ce voulu. Mis à part dans une certaine mesure l’écrivain qui saisit sa chance car tout le village risque de le lire alors qu’à Paris, personne ne se serait intéressé à ses écrits.. J’ai beaucoup aimé les trois quarts du livre mais la fin m’a un peu décontenancée … Je ne peux pas trop vous en dire car si vous lisez ce livre, je vous laisse avancer dans l’obscurité.. A mi-chemin entre le fantastique et le politique, j’ai bien aimé la démarche.

Extraits :

Les voyageurs qui passaient par Châtillon avaient ainsi la surprise de traverser successivement une rivière sans pont puis un pont sur rien, situation paradoxale qui donna lieu à un proverbe.

Chaque coup de pédale semblait rajouter à la distance à parcourir. On aurait dit le paradoxe de Zénon.

Outre leur besoin de parler, les gens hésitaient à rentrer chez eux à cause de la peur primitive de la nuit, qui refaisait surface dans ce contexte de crise

Ils étaient toujours bloqués, comme sur une île entourée d’eaux dangereuses.

Nous n’avons pas à chercher pourquoi les choses sont comme elles sont, dit-il, mais comment y faire face.

Le problème restait entier mais, en le circonscrivant dans l’espace, ils croyaient avoir fait un pas vers sa résolution.

les Châtillonnais ressentirent à nouveau la peur de l’obscurité. Leur village était pourtant plus à l’abri que jamais, puisqu’il était hermétiquement séparé de l’extérieur ; mais ils avaient hâte de se claquemurer chez eux, en attendant l’aurore.

La fin d’un vieillard était dans l’ordre des choses ; mais son trépas au milieu de cette crise devenait un symbole, un miroir, une manière d’allégorie.

Regardez votre voisin ; plus que jamais, il est votre frère. Aimez-le comme tel, et vous serez aimé en retour. »

Vous vous croyez des prisonniers. Mais qui dit que vous n’êtes pas plutôt des élus ? »

Et le contraste était frappant entre les réflexions grandioses des adultes et la joie naïve des bambins, qui couraient en criant comme pour rappeler à leurs aînés que même sur une planète de quinze kilomètres carrés, rien n’interdisait de vivre ni de s’amuser un peu

envie profonde de reprendre possession du territoire réduit dont la Providence exigeait qu’ils se contentent, à le reconnaître comme leur et à s’en rendre maîtres. Sentiment nouveau pour eux, qui n’avaient jamais trouvé nécessaire d’explorer leur environnement

le lointain n’existait plus

Oui, mais c’était différent : on savait qu’on pouvait partir.

Mon jardin comparé jadis à la planète était minuscule, disaient-ils, mais mon jardin comparé au canton est très grand. Or, comme la planète est réduite aux dimensions du canton, chacun jouit en termes relatifs d’un espace plus grand.

On ne pouvait plus compter que sur soi ; il faudrait apprendre l’autarcie, vivre chichement, renoncer à des denrées dont on n’aurait jamais cru devoir se passer, recentrer sa consommation sur les produits du cru

Quant aux paysans, ils étaient considérés désormais comme des messies, voire des demi-dieux. L’avenir du village était dans leurs champs

Comme Paris, si proche hier, était loin désormais

le village s’enfonçait dans une ère glaciaire, le printemps ne reviendrait pas, la vie s’éteindrait jusqu’au sommeil éternel.

La hiérarchie des compétences se renversait ; l’essentiel n’était plus de savoir allumer un ordinateur ou calculer une TVA mais d’être habile, d’avoir du bon sens et de posséder des connaissances pratiques

Comme les intempéries rendaient difficile d’aller d’un bout à l’autre du canton, ses quinze kilomètres carrés paraissaient plus vastes

Ce pays qu’on avait aimé, où on était né, on le détestait à présent

En son for intérieur, il jugeait stupide de chercher ailleurs une herbe plus verte, et plus sage de demeurer là où la Providence (s’il y en avait une – il était agnostique) vous a fait naître. La plupart des gens n’ont au fond aucune raison d’être malheureux, pensait-il ; ils ne le sont que parce qu’ils regardent au loin, apprenant ce qu’ils ne devraient pas savoir. Une cause du malaise contemporain était le ressentiment et l’envie qu’inspirait aux humbles le spectacle télévisé de la richesse et du luxe

À l’intérieur d’un territoire ceinturé de clôtures invisibles empêchant qu’on ne sorte, un autre territoire, plus petit, ceinturé de clôtures barbelées pour empêcher qu’on n’entre.

recrutèrent également une douzaine de jeunes gens du village, des garçons solides et polis, tous nés à Châtillon (Verviers se méfiait des immigrés, terme qui dans sa bouche était sans rapport avec la couleur de peau

un État autonome, dont le périmètre correspondait au foncier des fermes réunies. Il le représenterait lui-même au plan international, et parlerait d’égal à égal avec eux. Étant souverain, il sélectionnerait ses visiteurs, et ne tolérerait aucune ingérence sur son territoire

Jour après jour, Châtillon se coupait en deux, conformément à cette loi selon laquelle la propension d’un territoire à la division est d’autant plus grande que le territoire est petit.

Même coupés du monde, on n’était pas à l’abri du crime ! Nous avions dans nos frontières des détraqués bien de chez nous

Adam et Ève, mais à l’envers

On n’était sûr de rien. Peut-être qu’en vérité le monde n’avait jamais existé ; peut-être que les continents, les mers et les villes étaient des mythes, forgés dans les âges anciens et transmis d’un siècle à l’autre jusqu’à eux, qui n’y croyaient plus.

L’emprisonnement dans la Bierre devient une donnée ordinaire de l’existence, en sorte qu’ils ne s’en rendent presque plus compte. D’ici à un an ou deux, si les frontières se rouvrent, c’est d’accéder de nouveau à l’extérieur qui nous paraîtra bizarre. Tel est l’animal humain : le monde se renverse sous ses yeux et, après un moment de stupeur, il reprend le cours de sa vie comme si de rien n’était

La surface des eaux se reforme toujours.

C’était un utilitariste ; ne comptait pour lui que le résultat, visible et concret. Il n’était pas assez subtil ni assez visionnaire pour comprendre que les trêves et la détente rafraîchissent les cerveaux, reconstituent les organismes et rendent in fine les troupes plus vaillantes et plus gaies.

Ses vues courtes, en somme, ne formaient pas une stratégie, et il n’avait rien à proposer. Chacun commençait de le comprendre, tout en voulant croire que son silence révélait l’inverse.

l’excès de confort féminise les hommes, et leur donne le goût du superflu.

« Je pense à nos enfants, dont l’avenir est bouché. Tu te rêvais dessinateur, pilote, comédien ? Remballe : tu resteras dans la Bierre, tu cultiveras ton lopin, tu vieilliras ici. Tu croyais partir, conquérir le monde ? Mais le monde, petit, il est là, sous tes yeux ; il n’y a rien à conquérir, nulle part où aller ; tu sais tout, tu es allé partout, tu as vu tout ce qu’on peut voir. Chez nous, on est vieux à douze ans, car à douze ans on a fait dix fois le tour du monde. »

“Si nous sommes les seuls survivants, leur ai-je lancé l’autre jour, pourquoi ne pas réparer ce regrettable oubli ? Suicidons-nous

… cinq vies pour l’explorer, ou un territoire si restreint qu’on en a fait le tour en trois jours ? Avant, c’était trop grand ; maintenant, c’est trop petit. Dans les deux cas, c’est insensé, et je ne vois donc aucune raison de m’alarmer. »

Dans un pays de soixante millions d’âmes, l’individu est invisible dans la masse, personne ne s’aperçoit qu’il fait à sa façon. Dans un canton comme le nôtre, en revanche, tout le monde se connaît, chacun se surveille, le moindre pas de côté saute aux yeux et provoque une réprobation immédiate. Le conformisme est comme un gaz : plus le bocal est petit, plus la pression s’accentue. »

Nous occuper des pays étrangers serait comme de nous inquiéter d’une tempête sur Mars

Ainsi le village se laissa-t-il mourir, comme un vieillard qui a fait le tour de la vie

La barrière de respectabilité qui dans toute société empêche qu’on ne sombre était en train de céder ; une tendance inverse gagnait du terrain, celle du renoncement, de la négligence et du désordre

À quoi bon suivre un calendrier ? La vie était une infinité monotone et répétitive, où il ne se passait rien

Leur survie n’était plus un sujet de préoccupation ; on s’en remettait au hasard, à la force des choses

Deux camps naquirent dans le village, qui s’appelèrent réciproquement les feuilles volantes (familles en partance) et les racines (hostiles à l’exil). Les feuilles volantes tournaient en dérision les arguments des racines, jugeant que leurs proclamations grandiloquentes d’attachement à la Bierre cachaient une forme de lâcheté

CHAMOISEAU Patrick « Hypérion victimaire – Martiniquais épouvantable »

Résumé : Une nuit en Martinique 2 truands de bas étage braquent un automobiliste et le forcent à participer à leurs casses. Or ce conducteur s’avère être un tueur…
« Le commandant fut happé par l’idée que, dans une ironie malencontreuse du sort, il était en train de vivre ce qu’il avait ardemment désiré au fil de sa longue et monotone carrière : la rencontre avec un tueur considérable, une bête de sang demeurée inconnue des forces de police. Et c’était là, durant la merde de ce vendredi 13, ultime nuit de garde de sa longue carrière, qu’il découvrait son existence, et qu’il se retrouvait soumis au bon plaisir de ce que la Martinique avait sans doute produit de plus épouvantable… »
Tenu captif, le commandant de police écoute le récit hypnotique du tueur. Car tant que la confession dure, la mort est tenue à distance.
Mon avis : Cela faisait un moment que je ne m’étais pas immergée dans l’univers de l’auteur de Texaco.. Dépaysement total.. et langue si belle, si imagée et poétique par endroits.
Pour un voyage c’est un voyage… Lors de sa dernière nuit avant de partir à la retraite  un Inspecteur de police va rencontrer son rêve.. qui se révèlera être proche du cauchemar : rencontrer un tueur en série.. Ce qui est désagréable c’est qu’il ne se sent pas si éloigné que ça du personnage en question…  Tenu en joue par le tueur, l’inspecteur va écouter le récit de la vie du tueur, qui se confesse et se confie à lui. Il sera tenu d’écouter ses confidences, de vivre ses aventures et ses motivations.. mais il croisera au fil des heures des personnes qu’il aurait souhaité de jamais voir mêlées de près ou de loin à cette histoire.. Il se sentira de plus en plus proche du tueur, qui révèlera toute sa part d’humanité malgré ses actes d’une rare violence..
C’est une Martinique glauque et délinquante qui s’offre à nos yeux, bien loin de la carte postale touristique, mais elle n’occulte pas l’amour des protagonistes pour leur belle île.  Nous pénétrons dans la nuit des trafics, du viol, du meurtre, des chantages et de la drogue, de l’alcool, de la dépravation. Nous vivons une expérience avec des jeunes à la dérive, une confrontation entre deux mondes ; paradoxalement le monde du tueur et celui du policier sont bien plus proches qu’on ne pourrait l’imaginer. Les valeurs se rattachent parfois plus à des modes de vie et des générations qu’à autre chose. Un roman aussi sur la solitude, sur les dégâts que cause la solitude et le manque de confiance et de contact entre les êtres. Le sens de la vie vu par le tueur et par son otage.  Un polar noir entre psychopathe et victimes de la drogue, entre parents et enfants, entre adultes et jeunes, sur fond de massacre et de poésie, d’amour du beau et des valeurs et violence bestiale.. Deux justiciers de genres bien différent s’affrontent, pour l’amour d’une île, d’un futur plus ouvert, avec la crainte que les valeurs soient détruites par les visions faussées par les drogues, la misère, la dureté de la vie.
Extraits et citations :
« Inspectère, je suis un ami de la mort, ce qui ne veut pas dire que je n’aime pas la vie. En fait, c’est par la mort que la vie trouve la vie… en fait. (Extrait de l’enregistrement du tueur)   Un monstre au pistolet d’argent –
« C’est pas que je veuille te choquer, inspectère, mais le problème c’est que je n’aime pas la jeunesse. Je dis jeunesse mais peut-être que j’abuse, et qu’il faudrait la précision. En fait, je n’aime pas la jeunesse de maintenant…
« Cette voix lui paraissait être un souffle de miel dans un clapotis d’eau de source et de feuilles mouillées ; ou alors un soupir mélodique, aux extensions improvisées mais qui, à la manière d’une mélodie de Bach, n’arrêtait pas d’entremêler des lignes de fuites diffuses »
« je commence par expliquer que je ne suis personne, pour la bonne raison que je suis sans doute déjà mort en moi-même »
« La sincérité n’intéresse personne. On la voit, on l’entend, on fait ce que l’on peut avec mais elle n’intéresse pas. Pourquoi ? Parce que la sincérité relève de l’innocence, elle fait partie de l’innocence. Quand on est innocent on l’accueille sans même la distinguer, mais quand on ne l’est pas, quand on n’a plus la moindre maille d’innocence, on l’empoigne comme on le ferait d’une faiblesse ou d’une sorte d’égarement, ou alors on la fuit à toutes jambes. La sincérité est vraiment terrifiante pour celui qui l’entend et qui n’est plus un innocent. »
« pour moi, papillon des campagnes, la ville est une fleur, nauséabonde, carnivore, tueuse d’âme et de vertus, mais avec, comme toutes les fleurs démones, un parfum singulier auquel il faut avoir goûté. Et à bien y réfléchir, inspectère, les choses les plus belles, excitantes, agréables, sont souvent enchâssées dans des océans de merde, ou de piments si tu préfères. Toutes les merveilles dans toutes les merdes, c’est cela la vie, et rien d’autre ! Seulement, c’est ce mélange indissociable de merde et de merveille qui fait l’extraordinaire du vivre et du mourir. »
 « la terreur quand ils se mettaient à prendre l’envol autour de moi. Ce n’est jamais le même parfum, mais c’est toujours la même terreur … »
« Mais tout cela semblait se perdre dans l’indifférence de la poussière et l’inconstance du vent, pour lui laisser en finale ce sentiment d’inutilité raide que procure l’interminable charroi de l’eau dans un panier à mailles »
« Il pensa à la théorie d’Einstein à propos de la relativité du temps et de l’espace, et se rendit compte à quel point il ne disposait plus d’aucune perception de ces notions. Ce qui lui arrivait paraissait suspendu dans un ailleurs, ou plutôt un nulle part, où la totalité de sa vie se tenait d’un seul bloc et dans un fourmillement de détails foudroyants. De plus, l’abîme insondable de sa mort semblait avoir déjà tout aspiré dans une absurdité désespérante »
« Il s’efforça de mettre de l’ordre dans ses pensées, de chasser cette envie d’injurier le sort ou de se lamenter sur l’injuste absurdité de sa situation. Pourtant, il avait beau écarter ce fait de son esprit, il lui revenait à chaque fois avec l’aigu fixe d’une lancinance : c’était sa dernière nuit en tant que commandant de police, après plus de quarante-cinq ans de carrière, et c’était celle où il allait mourir »
« Dans quelques minutes, ce serait l’ambiance de nuit. Une atmosphère toujours étrange dans laquelle la ville de jour s’assoupissait (remisait ses vols à la tire, combats de marché, cambriolages des milieux de matinée et des chaudes après-midi), pour laisser place à l’imprévisible apaisement de la nuit qui pouvait se dérouler dans le calme et la monotonie, ou vous exploser à la figure, dans tous les sens, avec force de tracasseries aussi violentes que de petits poisons »
« Quand, avec l’âge, son sommeil avait commencé à se raccourcir, ou même à disparaître, et qu’il avait pris coutume de s’avachir durant des nuits entières devant les cent vingt chaînes du Canalsatellite, et que le monde se déversait en lui, il en sortait avec le même sentiment, la même amertume qu’au bout d’une nuit de permanence : rien n’était assuré, rien n’était clair, tout était possible, de grandes libertés ouvraient la voie à de grandes régressions, des misères et des oppressions moyenâgeuses extrêmes surgissaient dans l’avancée des techniques et les aspirations convulsives à la consommation. Le difficile était alors de retrouver une âme, un fondement, une certitude praticable pour son métier de policier »
« Il ne fallait surtout pas exister devant lui pour éviter le moindre accroc dans le voilage de ses délires qu’il déployait à l’infini »
« Sans doute avait-il pris alors quelque distance avec sa fille, la visitant brièvement, lui parlant moins, l’oubliant deux-trois semaines sans y penser, puis revenant vers elle pétri de culpabilité et de ce sentiment qui ne savait rien des mystères de l’amour. Quand il décida de l’aimer, et qu’il se rendit compte qu’il l’aimait déjà, qu’il l’avait toujours aimée »
« Son cœur battait une sorte de calypso, non parce qu’il se trouvait en face d’une de ces catégories de tueur qu’il avait toujours espéré affronter, mais parce qu’un certain nombre de souvenirs se bousculaient dans son esprit. Un petit cyclone s’était soulevé dans sa mémoire »
« Moi, j’ai lu la Bible avec un esprit toujours à la verticale, qui ne confond pas les cocos et les abricots, ni une croix en or avec une création divine, et donc je peux te dire que dans la Bible il y a un langage : c’est-à-dire une manière de voir le monde, de prendre le monde, d’avaler le monde, et de se faire avec le monde. C’est pas clair mais c’est comme ça que je le sens »
« Ça veut dire que si l’homme a un langage, c’est que le langage constitue la partie la plus élevée de l’homme, juste après son âme, et donc que si l’animal primordial est devenu un homme, ce n’est pas parce qu’il s’est mis debout, qu’il a dû être véyatif contre les intempéries, ou que ses connexions neuro-mémoirielles se sont mises à faire des petits, c’est parce qu’il y a eu le mystère du langage »
« je crois que le langage a aidé le préhumain à se mettre debout, il l’a aidé à faire des outils, à lancer des signes et des symboles, à conserver ses mémoires, à augmenter les associations de ses neurones, tout comme ces choses-là ont permis en retour au langage de se consolider. C’est ça le mystère d’en-dedans ! Et donc, je mesure l’humanité d’un homme à la beauté de son langage, pas les belles paroles, les fioritures, les enjolivures et autres fanfreluches de badjoleur, non, la parole qui a un son de roche, que l’on sent encore toute ruisselante d’une âme, toute palpitante d’un cœur, tout énergique des émotions qui la transportent ! »
« ils ne savaient pas que le créole était une vraie langue, aussi belle et somptueuse que le français dans son histoire latine, mais grâce à eux nous avons conquis un langage, une décision de notre parole entre créole et français, avec créole et français, et nous le distillons maintenant comme deux jeux de lumière, et c’est là que se porte et se transporte une bonne part de notre humanité »
« Je sais aussi quand mon esprit s’élève et qu’il embrasse la toute-puissance, car les mots et les langues me viennent de partout, comme les pépites d’un vaste trésor commun. J’en ai pu repérer quelques-unes : le bengali, le grec, le lingala, l’éwé, le sango le pachtoune, le baloutche, le lao et le tamoul…, Sanctum Sanctorum !… »
« … Si bien qu’à les entendre parler, à les voir se tenir dans leur corps, tu comprends très vite qu’ils ne sont ni dans le réel ni dans l’humanité : qu’ils sont retombés, et c’est là notre malheur, inspectère, retombés quelque part sur le petit sentier mal défini qui s’éloigne de l’animal et qui s’en vient vers l’homme »
« je me posais la question de « l’âme », pas la farandole des ravets d’église, je veux parler de cette chose évidente que l’on voit dans les yeux de quelqu’un qui a une personne en elle, car tu peux avoir un quelqu’un qui n’est qu’un quelqu’un, sans personne à l’intérieur, mais quand tu vois cette petite lumière de lame, c’est que tu as une personne – une vraie personne ! – là-dedans et en face de toi ! Moi, je vois toujours quand il y a une âme, et donc, bien que consterné par leur langage, je m’accrochais de temps à autre aux bords de leurs paupières, à la pointe charnière de leurs cils, et qu’est-ce que je voyais inspectère, qu’est-ce que je voyais qui me plongeait dans le dubitatif et la sidération ? Je voyais un semblant de lumière, et j’étais forcé de me dire que ces créatures-là avaient quand même une âme… […] »
« je me suis senti vraiment dérespecté ! J’ai perçu l’abîme qui s’ouvre en-dessous de nos vies quand le respect n’est plus de mise. C’est comme si un barrage s’était rompu et qu’alors la voie était devenue libre pour la bêtise, l’idiotie, la grossièreté, l’inintelligence, l’injure, le mépris, l’animalité, et toutes les formes de ces involutions actives »
 « j’entends, une sensation que je perçois, une saveur que je goûte, et tout cela en même temps, c’est à la fois terrifiant et infiniment agréable »
« Soûlé par tant de science, je me dis qu’il était sans doute allé à l’Université, ou alors qu’il avait fumé le tiers d’une encyclopédie, mais je restais vraiment estomaqué de découvrir un semblant de culture et de connaissance dans ce qui n’était pour moi qu’une poubelle ambulante »
« moi je suis un intuitif. Toi, tu es sans doute un homme de raison et de mathématique, moi je suis du monde de la nuit, de la poésie et de l’intuition. C’est une forme de connaissance, inspectère, qui dépasse l’instinct, surplombe le raisonnement, et s’accorde au grand océan de l’esprit. Dans le grand océan de l’esprit, il n’y a pas, comme tu le crois, l’instinct et l’inconscient à la base, la conscience et la raison au sommet. L’esprit est un océan, sans devant ni derrière, sans haut ni bas, une entité complexe que seuls les poètes, les artistes, les divins et les fous savent mobiliser dans sa totalité. Les savants, les raisonneurs, les rationalisateurs ne sont que les petites vagues de l’océan, peut-être même son écume dérisoire. L’océan de l’esprit sait qu’il y a de l’invisible, de l’inconnaissable, du hors d’atteinte de la pensée, que l’ombre et la lumière sont de même nature, que ce qui est dissocié est avant tout relié, et que ce qui nous semble relié ne vit au plus profond que par des dissociations. »
«je crus que j’avais vraiment touché le fond, sans me douter encore que le pire, et plus encore – le dépassé pire –, était à venir dans le déroulement de cette nuit, laquelle par bien des instants me paraissait échouée dans une éternité… »
 « Que peut-il exister comme solidarité, compassion, respect, amitié, fraternité, famille, élégance paternelle, profusion maternelle, vigilance d’une grand-mère et sympathie d’une tante, quels restes ou quel possible quand à l’orée de la vie il n’y a pas eu d’amour ?! C’est comme si on sortait de la nuit primordiale pour s’avancer dans une lumière qui n’aurait pas été fécondée par la grâce d’une aube ! »
« Les poètes trouvent des chemins dans le réel là où il n’y a pas de chemin, ils cheminent au gré des fulgurances, ils saisissent la fulgurance tu comprends, et le chemin se crée là où il n’y a pas de chemin ! »
« J’en arrivais à me dire qu’ils n’étaient coupables de rien, que c’était ce pays, ce monde, cette époque, qui les avaient démantelés de cette sorte, et que nous, adultes, étions responsables d’eux, et de ce fait assurément coupables, et en tout premier lieu. »
 « L’enfance, c’est toujours un abîme insondable où s’est amorcé (et empilé) tout ce qui a fait (et qui fait encore) ce que nous sommes aujourd’hui. Voilà : l’enfance est la source et c’est le réceptacle ultime ! Elle détermine ce que tu es dans chacun de tes âges, et chacun de tes âges te la transforme à fond ! C’est pourquoi l’enfance est infinie, on peut passer sa vie à essayer de la comprendre, et cela sans jamais l’épuiser, car elle vit en nous, inspectère, et continue de se réaliser à mesure que nous changeons et que nous nous transformons »
« c’est ton enfance qui t’enseigne ce que peuvent dire les ombres de ton existence et ce que chante la lumière de ta vie ! »
 « Car le visage reflète avant tout l’esprit, inspectère, et je dirais même qu’il reflète l’âme. Or, je te le dis en tranquille confidence, mon âme est d’une sorte multiple, inspectère. Elle peut être minérale, végétale, animale, boueuse, fibreuse, métallique ou liquide »
« l’amour est le plus étrange des sentiments, non seulement il peut changer le monde, et tenir en respect la plus puissante des existences, mais c’est comme une lumière instable qui flamboie, qui diminue d’intensité, sans même que l’on s’en aperçoive, mais le pire, c’est que brusquement il peut muter, se transformer en amitié, en vague indifférence, en attachement lointain… C’est étrange, les mutations de l’amour, inspectère ! Votre passion qui soudain devient comme votre sœur ou votre mère, ou qui soudain vous paraît aussi désenchantée qu’un marigot sans crapauds et sans lune !… »
« Pas de colère, pas de désespoir, pas de rage animale, pas de sentiment d’impuissance, seulement la pétrification glaciale qui était quelque chose que je ne connaissais pas »
« Alors deux choses : ou tu vas à la colère, ou tu vas à la philosophie ! C’est comme ça que naissent les philosophes, inspectère, je veux parler des vrais, quand ce qu’il y a à vivre ou à penser n’est pas possible d’être vécu ou d’être pensé. C’est bon qu’ils soient là, très inutiles mais très précieux, inspectère, car sans philosophie, il ne nous reste que la colère, la colère, inspectère, et le problème de la colère c’est qu’elle est très utile, désinfectante, prophylactique, radicale, reptilienne et donc très peu philosophique »
« Je m’en allai discrètement au volant de ma japonaise à deux cylindres avec le cœur incendié, voire démantelé comme un corail au demain d’une tempête »
« Avant de m’en aller, je lui expliquai ce qu’était la vie, comment elle devait être honorée, respectée, et comment tout être vivant était une merveille que tôt ou tard la mort allait engloutir, c’est pourquoi juste avant cet engloutissement, il nous fallait déployer du respect de soi, des autres, des animaux, de la lumière, des femmes, surtout des femmes, de tout ce qui existait, et nous tenir debout au milan même de cette célébration »
…  « mais je vous avertis je serai responsable de rien, et que personne ne vienne me parler du Code pénal, car le Code pénal quand je suis chez moi, il est suspendu, niveau zéro, et il sèche tout seul là où il est pendu !… »
… « savait combien il pouvait y avoir de l’humanité dans le regard d’un animal, n’importe lequel, mais là, dans les yeux de cet homme, l’animalité pure, le végétal obscur, le minéral profond, l’opaque phylogenèse, étrangère, inatteignable, incomprenable, se devinait dans une concentration inouïe. »
…  « évaluaient les mouvements de son sang, décomptaient les battements de son cœur. Il s’était retrouvé mis à nu avec une intensité des plus insupportables »
« Vous n’avez pas été présent, vous n’avez pas été attentif, vous avez manqué de dignité et de respect, car c’est à travers ses enfants que se reflète le mieux ce que l’on est, ce que l’on sait, ce que l’on fait de la grâce, du ménagement, de la délicatesse, de l’attention soucieuse qui s’élève bien au-delà de soi »
« le bien n’était pas au nord, ni en haut ; le mal n’était pas au sud, ni en bas. Ils étaient en fait nulle part, juste comme le vent qui allait et venait, emmêlait les parfums et les douleurs, les levers de soleil et les longs crépuscules, l’odeur d’algue de l’iode et les épouvantes des cadavres qui pourrissent. Cette idée, sans doute pour une toute dernière fois, le fit pleurer » …

ARDITI, Metin « La confrérie des moines volants » (2013)

Résumé : 1937. Le régime soviétique pille, vend et détruit les trésors de l’Eglise russe. Il ferme plus de mille monastères. Des centaines de milliers de prêtres et de moines sont exécutés. Les plus chanceux s’échappent, vivant cachés dans les forêts. Voici l’histoire de Nikodime Kirilenko, ermite au monastère de Saint-Eustache, qui, avec l’aide d’une poignée de moines vagabonds, tente de sauver les plus beaux trésors de l’art sacré orthodoxe. Où l’on rencontrera un ancien trapéziste, un novice de vingt ans et quelques autres fous de Dieu.

 De 1937 à nos jours, de la Russie bolchévique à la Moscou des milliardaires et des galeries d’art, l’étourdissante histoire de quelques moines sans moyens mais courageux face à la violence de l’Histoire. Le péché, le pardon et l’Art comme ultime rédemption parcourent ce roman ample et bouleversant. Et puis, il y a Irina. Elle fuit, traverse l’Europe, arrive à Paris, change d’identité… Elle est au cœur de cette étonnante histoire de résistance et de rédemption.
Mon avis : Depuis trois ans j’ai découvert Arditi et je plonge dedans avec délices. Mon favori reste sans conteste « le Turquetto ».
Cette fois, Arditi nous fait partager l’histoire de quelques moines qui vont tout faire pour sauver des trésors de l’art russe, puis la manière dont ces trésors vont réapparaitre.
Autant la première partie m’a captivée autant la suite m’a laissé sur la faim.. Une histoire d’amour se melera à l’histoire et  n’apportera pas grand chose à mon avis..  Deeux pays, deux culturesm, deux mentalités … des personnages Russes attachants et des français (ou franco – russes) transparents et peu consistants.  Très bonne documentation sur le sujet de l’église et des icônes et sur la vie des exilés. Et belle histoire de personnages en fuite qui vont se muer en héros. Tous les héros ne sont pas des saints.. ils cherchent ici le pardon et la rédemption en sauvant des œuvres d’art.
La deuxième partie se passe à Paris. Le personnage principal français, un photographe de renom,  découvre ses origines et  son passé qui lui explose à la figure au decès de son père. il se trouve confronté à un père qu’il ne connaissait pas, à une vie cachée qu’il n’avait jamais imaginée. Il décide de faire un retour aux sources pour comprendre. C’est aussi le roman du passage de flambeau entre le père et le fils, le moment ou le fils découvre une réalité ignorée, en accueillant les confessions du mourant, en acceptant son passé, en pardonnant les erreurs et en les intégrant à sa vie pour comprendre et aller plus avant. Il est d’ailleurs intéressant de voir que cette découverte du passé du père se produira en parallèle dans deux pays et dans deux familles..
Extraits:
« il s’emplissait les poumons des senteurs de la forêt. A la belle saison, elles offraient un mélange délicat dans lequel il retrouvait le parfum des mélèzes, des lilas et des bois de sapin. Durant l’hiver, l’air coupant et glacé lui offrait un plaisir plus aigu encore. »
 » Faire l’acrobate, c’était surmonter les pesanteurs. C’était s’élever vers l’absolu »
« Durant le reste de la journée, la perspective de retourner chez son père l’avait terrifié. Il ne s’y était pas rendu depuis cinq ou six ans. Quelles autres découvertes lui mordraient le cœur ? »
« Pour développer une photo, le produit qu’on utilise s’appelle un révélateur. Photographier, ce n’est rien d’autre. On cherche la vérité. »
« En arménien, il y a une expression pour dire la consolation. Zavt tanem. Mot à mot, cela veut dire : je prends ta douleur. »
 » C’est ça qu’il attend, le bonhomme que tu photographies. Un partage. S’il sent que tu es avec lui, il te confie son fardeau. Et là, tu fais une vraie photo. Tu as cherché la douleur du gars, tu l’as prise sur toi, et du coup tu l’as transformé, ton gars. »
« Bref, on devient amis, je lui raconte que je fais de la photo. Il me demande en quoi ça consiste, je lui réponds à peu près ce que je viens de te dire, qu’en faisant une photo, tu transformes ton sujet, tout ça… Alors le gars m’explique qu’en physique, il y a une loi qui s’appelle le principe d’incertitude de Heisenberg et qui dit, je te raconte de mémoire, qu’on n’arrive pas à connaître à la fois la vitesse et la position d’une particule. Parce que le simple fait de la regarder modifie son état. Et il constate que pour la photo, c’est pareil. Tu regardes ton bonhomme et du coup, tu le transformes. »
« Mais cette lumière qui illumine le corps de la femme au milieu de l’obscurité, c’est l’histoire de la Russie. Nous cherchons le drame à tout prix, pour le plaisir de la consolation. Nous voulons connaître cet aigu, quel qu’en soit le coût »
« Cette toile blessée incarne tout ce qui fait notre âme. La noirceur, dans laquelle nous aimons tant nous cacher, la joie intense, derrière laquelle nous courons comme des damnés, l’enfermement, qui est notre seconde nature, la ruse, aussi, sans laquelle nous ne pourrions pas vivre, les blessures insupportables que nous nous infligeons, et pour finir une sorte de résurrection, qui nous laisse hébétés mais vivants au milieu des morts et des gravats. »
« Le Requiem d’Akhmatova, tu connais ? C’était le temps où le seul à sourire Etait le mort, heureux d’être en repos »
« Je comprends ceux de nos compatriotes qui veulent tourner la page, fit Léonid. Ils ont raison. Je ne vous suis pas, cher père Léonid. — Mais pour pouvoir tourner une page, il faut d’abord la lire. »
« Dans le même temps, la lumière caressait le visage du garçon et donnait à ses yeux une étincelle, comme si elle émanait de lui. »

Khara, David. S. : Trilogie « Les projets Bleiberg »

« le projet Bleiberg » Tome 1 de la Trilogie (2010)

Résumé: Depuis hier, je ne suis plus aussi sûr d’avoir envie de crever, du moins, pas avant d’avoir tiré cette histoire au clair. Et en plus, j’ai de la monnaie à rendre. »

1942. Pologne. Camp de Stutthof. Le chef suprême de la SS rencontre secrètement le scientifique en charge du plus important projet du 3e Reich. De nos jours.

États-Unis. Jay Novacek, jeune trader new-yorkais, dépressif et alcoolique, reçoit la visite de deux émissaires de l’armée. Son père, haut gradé de l’US Air Force, vient d’être assassiné. Aussitôt, la C.I.A. dépêche une pétillante recrue pour protéger le fils du défunt.

Au même moment, près de la base de Langley en Virginie, un agent du Mossad abat un espion à l’issue d’un interrogatoire musclé. Muni de nouvelles informations, il se rend vers son prochain objectif : un certain Jay Novacek.

Venue des heures les plus sombres de l’Histoire, une terrible machination se met en branle, menaçant l’humanité tout entière. N’est-il pas déjà trop tard pour l’arrêter ?

Mon avis : Quand vous le commencez, vous ne le lâchez plus ! Je l’ai dévoré ! Suspense , personnages bien campés, et on s’attache à eux. Le roman se déroule sur 4 jours, et on speede avec eux pour arriver au dénouement. J’ai l’impression que cette année j’ai souvent lu des romans / thrillers avec une référence aux camps de concentration.. Et chaque fois une fenêtre ouverte sur les projets hallucinants des nazis.. Je le recommande vivement. Et une petite touche d’humour qui ne gâte rien…

Citations :

« Je porte des siècles d’oppression sur mes épaules. Et j’ai une armée derrière moi. Une putain d’armée. Six millions d’hommes, de femmes et d’enfants exterminés en l’espace d’une poignée d’années. Et je ne te parle pas des homosexuels, des tziganes et des autres victimes de la haine et de l’ignorance. Je m’interpose entre les fous et les innocents. Je tue pour qu’on ne meure plus. Voilà pourquoi je ne tremble jamais, je n’hésite jamais et je ne regrette jamais. Si je faillis à ma tâche, les martyrs de la shoah seront morts en vain.  »

« La force d’un homme ne se mesure pas au nombre de coups qu’il peut donner. »

« le projet Shiro » (2011) Tome 2 de la Trilogie
Résumé de l’Editeur : 1957. États-Unis, Maryland. Centre de recherches bactériologiques de l’armée américaine. Le professeur Jane Woodridge mène des expérimentations à haut risque. Soudain, l’alarme retentit…
De nos jours, République tchèque. Au mauvais endroit, au mauvais moment ! Fuyant ses problèmes conjugaux, Branislav Poborsky se rend chez ses parents. Sur la route, il découvre un village bouclé par la police et voit sa vie basculer…
Lorsque son mentor se fait enlever, l’agent du Mossad Eytan Morgenstern doit faire équipe avec sa rivale. Enrôlé de force dans un combat qui n’est pas le sien, il devra tout tenter pour mettre fin aux agissements d’un mystérieux groupuscule entré en possession d armes de destruction massive. Quand vos ennemis d’hier deviennent vos meilleurs alliés, quand l’humanité semble prête à répéter les erreurs du passé, que peut bien faire un homme contre la folie qui ne va pas manquer de suivre…
Mon avis :
C’est la suite logique du premier, plus facile de lecture, dans lequel on faisait connaissance avec « Morg ». J’ai trouvé ce deuxième opus plus difficile à suivre. Il suit directement « Le Projet Bleiberg » et j’y ai retrouvé avec plaisir l’agent du Mossad « Morg » dont la personnalité se dévoile et qui devient de plus en plus attachant. Le rythme est toujours aussi trépidant, le récit passionnant, le contexte captivant et bien documenté, les personnages toujours aussi atypiques et bien campés! Après les expériences menées par les nazis, on passe à celles passées par les Japonais en Mandchourie. Pas mieux! « Morg » doit empêcher l’utilisation d’une arme bactériologique. Mais qui a cette arme? pourquoi veux-il l’utiliser? et ou? Flanqué d’un agent ennemi qui ne souhaite que sa mort, il va mener l’enquête… J’enchaine direct sur le troisième: « Le projet Morgenstern »
Extraits :

« Notre mort n’est rien, se répéta-t-il. Celle des autres est insupportable »

« Le corps n’est rien. Seule la volonté peut te rendre indestructible. »

« Ces deux-là respectaient leurs silences et prenaient un plaisir simple à partager leur solitude. »

« Le projet Morgenstern » (2013) Troisième et dernier tome de la trilogie
Résumé : Berlin, 1942. Le chef de la Gestapo, Reinhard Heydrich, charge un colonel SS d’éliminer un enfant au centre du plus important projet du 3ème Reich.
Pologne, 1943. Un groupe de résistants hérite bien malgré lui d’un adolescent, évadé du camp du Stutthoff. Très vite, le fugitif déploie des qualités exceptionnelles de combat.
Irak, 2003. Une unité de reconnaissance des Marines, tombée dans une embuscade, est récupérée par l’armée américaine.
Etats-Unis, de nos jours. Jeremy Corbin et Jacqueline Walls mènent une vie tranquille en compagnie de leur fille dans une petite ville du New Jersey. Mais un jour, tout bascule. De Londres à Tel-Aviv, des forêts polonaises aux gratte-ciel de Manhattan, un homme se bat pour protéger ses amis de la malédiction qui le poursuit obstinément. Entre complots, luttes de pouvoir et dérives scientifiques passées et actuelles, Eytan Morgenstern s’apprête à livrer son ultime combat.

Mon avis : Belle trilogie que j’ai lue avec beaucoup de plaisir. Et ce qui est sympa c’est que la porte à une suite n’est pas fermée… Je me réjouis de lire cet auteur dans un autre contexte.
Extraits: 
 « Tuez un héros, il devient légende. Tuez une légende, elle devient inspiration. Personne ne peut tuer une inspiration… »

« Bateau ivre perdu dans un océan de doutes et de ténèbres, il se savait prisonnier »

 « les cahots sur la route comptent moins que la direction vers laquelle elle nous mène ».

Serres, Karin « Monde sans oiseaux » (Stock 2013)

Résume de l’éditeur : « Petite Boîte d’Os » est la fille du pasteur d’une communauté vivant sur les bords d’un lac nordique. Elle grandit dans les senteurs d’algues et d’herbe séchée, et devient une adolescente romantique aux côtés de son amie Blanche. Elle découvre l’amour avec le vieux Joseph, revenu au pays après le « Déluge », enveloppé d’une légende troublante qui le fait passer pour cannibale. Dans ce monde à la beauté trompeuse, se profile le spectre d’un passé enfui où vivaient des oiseaux, une espèce aujourd’hui disparue. Le lac, d’apparence si paisible, est le domaine où nagent les cochons fluorescents, et au fond duquel repose une forêt de cercueils, dernière demeure des habitants du village. Une histoire d’amour fou aussi poignante qu’envoûtante, un roman écrit comme un conte, terriblement actuel, qui voit la fin d’un monde, puisque l’eau monte inexorablement et que la mort rôde autour du lac…

Mon avis : Oh que je n’ai pas aimé.. Mauvaise ambiance, trop défaitiste. Un peu le même thème que « la lettre à Helga », à savoir la confrontation entre une île vivant comme dans le passé et la civilisation. Mais j’ai trouvé très glauque.. Quelques jolies phrases, mais heureusement qu’il n’est pas trop long car j’en suis sortie avec une impression de malaise collée à la peau.

Extraits:

La peau du lac frémit, frise, se creuse comme une tôle ondulée puis explose en une immense vague qui asperge toutes les maisons du village sous le cri de ma mère qui me surplombe, petit corps gluant qui vient de ramper hors de sa nuit rouge pour atterrir sur le plancher au bout du cordon qui bat.

Ma mère a des yeux bleu rivière gelée, de fins cheveux blonds sévèrement tirés et de hautes pommettes au sang à fleur.

Au printemps, la neige fond sur les collines, et la terre la boit. Le soleil est encore si pâle, comment croire que c’est lui qui fait fondre l’hiver ?

La douleur est peut-être un organisme vivant, invisible mais réel, qui habite à l’intérieur de notre corps. Parfois, il se réveille, s’agite violemment, mais le reste du temps il dort. Du bout de ses tentacules, soudain, il appuie sur nos gencives, nos tympans, nos seins adolescents ou notre utérus comme là, maintenant, aaargh ! Et c’est lui qui nous suce le sang, de l’intérieur, qui boit toute l’eau de notre peau d’enfant. Mais que devient-il, quand on meurt ?

La vie est ronde. On se regarde, face à face, tellement près. On se connaît par cœur, on se redécouvre sans arrêt.

Elle sort de la maison jaune qui paraît brune sous cette lumière, descend les rues de planches jusqu’à l’eau sombre qui miroite, jette sa chemise de nuit en l’air et danse, nue, en silence. Puis elle saute dans l’eau qui se brise en mille éclats et se recompose en cercles noirs autour de sa tête qui émerge.

En automne, je retourne travailler à la ville. Mes pieds avancent, régulièrement, de l’embarcadère au bureau, du bureau au bar, du bar au bureau, du bureau à l’embarcadère, mais ma tête reste à la traîne. Quand je marche dans les rues, je vois le nom des gens flotter à côté d’eux, à hauteur de leur torse ou de leur taille, en lettres brillantes, et j’entends leurs pensées chuchotantes. Ce scintillement me fascine et m’épuise. Parfois, je suis des inconnus, au risque de me perdre, tellement leur nom frémissant leur va bien, ou leurs pensées sont musicales, rythmées. Et le jour s’éteint, mauve.

Les premières années, les ronflements de Jeff m’énervaient. Je sifflais, je le secouais, je le faisais rouler sur le côté, je le réveillais même, parfois, hors de moi : « Tu ronfles ! – Désolé. Je fais pas exprès. Je vais essayer de… » Maintenant, je les attends, je ne peux plus m’endormir sans. Une fois couchés, dos à dos, je respire régulièrement, pour l’entraîner, par mimétisme, et dès qu’ils commencent à résonner, je m’installe dans leur rythme râpeux, caverneux, comme dans un hamac.

Je le regarde tous les jours, pourtant. Sa chair qui s’affine et se plisse, ses cheveux qui blanchissent, je les regarde, je les touche, je les connais, je les aime mais sans observer de changement net, sans comprendre ce que cela annonce, sans voir notre temps passer. Je n’ai pas vu sa mort arriver. Pas prévu. Jamais pensé. Fauchée, je suis, à genoux dans la terre de notre potager.

Je n’arrête pas d’en accompagner vers le lac, dans leur cercueil d’osier. On ne sait jamais, la dernière fois qu’on voit les gens qu’on aime, que ce sera la dernière fois.