Dupont-Monod, Clara «Le Roi disait que j’étais diable» (08/2014)

Résumé : Depuis le XIIe siècle, Aliénor d’Aquitaine a sa légende. On l’a décrite libre, sorcière, conquérante : « le roi disait que j’étais diable », selon la formule de l’évêque de Tournai… Clara Dupont-Monod reprend cette figure mythique et invente ses premières années comme reine de France, aux côtés de Louis VII. Leurs voix alternent pour dessiner le portrait poignant d’une Aliénor ambitieuse, fragile, et le roman d’un amour impossible. Des noces royales à la seconde croisade, du chant des troubadours au fracas des armes, émerge un Moyen Age lumineux, qui prépare sa mue.

Mon avis : Aliénor d’Aquitaine. Femme de légende et portrait de jeunesse magnifique. Femme de caractère, de liberté mariée à un « roi-moine ». Une fois encore le portrait d’une femme libre dans sa tête, féministe avant l’âge, mariée très jeune avec un homme qui est à son opposé, femme qui se dresse et lutte pour tenter de défendre ses positions. Et là aussi opposition à l’Eglise… et se situant aussi au Moyen-Age (J’avais déjà lu « La Passion selon Juette » et les deux femmes ont beaucoup de points communs) Deux personnes prennent la parole. Aliénor et Le roi Louis VII. L’une est violente, passionnée et déterminée ; l’autre est tétanisé, absolument pas prêt à être roi, amoureux transi de sa femme, mais faible quand il devrait être fort et buté quand il devrait être à l’écoute. C’est un dialogue qui est en fait deux monologues, tellement les personnes sont dissemblables et le dialogue impossible. Ambition face à humilité…Opposition de deux personnalités, mais aussi lutte de pouvoir dans un couple qui ne s’aime pas. Le style est vif, mêler des scènes de violence et de la poésie. Pas de temps mort. Une lutte pour le pouvoir, pour la domination, qui prendra en otage la vie du peuple et mènera au massacre des croisés à Damas sous la bannière de la France. La description de la partie « croisade » nous donne l’impression d’assister à la défaite. Tout comme dans « Juette » les personnages ne sont pas sympathiques et l’auteur ne fait rien pour les rendre aimables. J’ai aussi bien aimé l’éclairage sur la jeunesse d’Aliénor – que je connais plus pour la suite de sa vie, l’époque Plantagenet. Et la touche médiévale avec les troubadours et les croyances des campagnes..

Extraits :

Rien n’est plus angoissant qu’un être joyeux. Comment peut-il ignorer la faim et les menaces

J’aime la colère parce qu’elle a toujours quelque chose à révéler.

Avec la colère, le paysan devient roi. Le puissant se fait pantin. La joie, elle, ne renverse rien.

L’épée, le livre : voilà les objets sacrés, disait mon grand-père. La première défend la terre, le second chante l’amour

Un seul visage pouvait provoquer le ciel, attirer ses extrêmes. Mes guerres perdues, c’était toi. Et jamais je n’aurais pensé qu’une défaite pouvait être aussi belle

On ne marie pas impunément le pouvoir et l’innocence

Crois-tu que je ne t’ai pas entendu crier dans ton sommeil ? Que j’ignore tes cauchemars ? Tu tressailles. Dans un semi-délire, tu demandes à des ombres de partir

Ma campagne s’étalait, moelleuse et douce. Elle était vaillante malgré les fournaises. Aujourd’hui encore, elle serait arpentée, retournée. Elle se laisserait faire, heureuse de livrer ses entrailles.

Je suis un être de mots. Là est le vrai pouvoir. Il suppose la maîtrise d’une puissance redoutable, celle du langage

Le vrai pouvoir repose sur des notions extrêmement subtiles, étrangères au règne animal qui, lui, repose sur la domination. Il exige de la confiance. De la distance. De l’humilité, aussi, puisque la victoire est pleinement acquise lorsqu’on a douté d’elle

On dit qu’il existe plusieurs sortes de silences. Il en est de même pour la colère. Celle qui m’emplit s’approche d’une fleur vénéneuse. Elle s’ouvre lentement. Elle sait attendre. Ses racines sont des griffes profondes. Les vents mauvais ne l’effraient pas, ils la nourrissent. Elle s’en gorge et s’en repaît. Elle pousse sur le terreau des rancœurs. Je chante le poème et ses pétales s’élargissent. Un poison sucré irrigue chacune de leurs nervures. Ma colère se déploie dans la majesté de ses couleurs vives. Viendra le jour où je pourrai la cueillir.

Vous ne savez faire que cela, interdire. Un jour, il faut construire. »

Et toi, Aliénor, je te vois renaître, fleur vénéneuse qui s’ouvre sur un tas d’immondices. La nuit tombe et, comme Mélusine, tu révèles ton vrai visage. Le double jeu est une constante de ta famille.

Ici le sentiment ne vient jamais seul. Il se double toujours d’un parfum, d’un goût, d’une image. La torpeur d’une après-midi écrasée de soleil s’accompagne de la confiture de rose servie sur des plateaux. L’exaltation avant la fête s’associe à la myrrhe qui brûle dans les chambres. De sorte que le sentiment éprouvé à cet instant-là pourra se retrouver bien après sa disparition

J’ai fait le pari du langage contre les armes, de la foi contre la colère. J’inaugure un autre monde mais personne n’est encore prêt.

En Orient, les failles étaient devenues gouffres. Pour ne pas y tomber, chacun s’éloignait du bord

Il faut se méfier de la désillusion. C’est une main qui lève un couvercle, libère les questions assassines.

Elle se tenait là, petite fille du chaos, les mains inutilement fermées. Pour retenir quoi ? C’était l’évidence : il fallait être aveugle pour ne pas comprendre qu’un poing serré, c’est d’abord une main qui garde

 

Dupont-Monod, Clara « La Passion selon Juette » (2007)

Sansom C. J. Série « Matthew Shardlake »

C. J. Sansom est un écrivain anglais de romans de fictions criminelles. La plupart de ses livres se déroulent au XVIe siècle et son personnage principal est l’avocat Matthew Shardlake, qui travaille pour lord Thomas Cromwell. Son récent roman, Winter in Madrid (Un Hiver à Madrid) est un thriller d’espionnage qui se déroule en Espagne en 1940.
Sansom a suivi ses études à l’université de Birmingham, où il a obtenu un Bachelor of Arts (Licence) et un Ph.D. (Doctorat) en Histoire. Après de multiples emplois, il a décidé de se « recycler » en tant qu’avocat-conseil. Il a quitté son travail afin de devenir écrivain à temps plein.
Les larmes du diable a gagné le prix Ellis Peters du roman historique décerné par la Crime Writers’ Association en 2005 et fut finaliste du même prix pour son roman Dissolution.

Série « Matthew Shardlake »
Dissolution (2004),
Les Larmes du diable (Dark Fire) (2005),
Sang royal (Sovereign) (2007),
Prophétie (Revelation) (2008),
Corruption (Heartstone) (2011)
Lamentation (2014) – paru en français chez Belfond le 26 avril 2016
 
« Dissolution « 
 
En 1537, l’Angleterre est déchirée par une violente période de transition religieuse : les réformistes s’apprêtent à dissoudre tous les anciens monastères catholiques. C’est dans cette atmosphère chaotique qu’un matin, Matthew Shardlake, brillant avocat disciple d’Erasme, est reçu au cabinet de l’autoritaire lord Cromwell, chef des réformistes. Ce dernier le somme de se rendre au monastère de Swansea, théâtre de rumeurs sordides, dans lequel Shardlake va découvrir le cadavre décapité de son confrère, Robin Singleton…
Un assassinat inexplicable, des traces de rituel païen, une congrégation frappée de mutisme : l’avocat devra résoudre, une à une, toutes les facettes de cette profonde et macabre énigme. »
 
« Les larmes du diable »Dans le Londres étouffant de l’été 1540, les esprits s’échauffent : la jeune Elizabeth Wentworth vient d’être reconnue coupable du meurtre de son cousin. Du fait de son étrange comportement, tous la croient habitée par le démon. Tous, sauf son oncle, et Matthew Shardlake, brillant avocat, bien décidé à découvrir la vérité.
Mais c’est compter sans Thomas Cromwell et la nouvelle mission dont il charge Matthew : lui rapporter les « larmes du diable », le feu grégeois inventé par les alchimistes byzantins. Cromwell n’a que douze jours pour offrir cette arme redoutable à Henry VIII et regagner ainsi ses faveurs.
Douze jours, c’est le délai qu’il accorde également à Matthew pour prouver l’innocence d’Elizabeth.« Sang royal »Dans la magnificence sulfureuse de l’Angleterre des Tudor, une enquête périlleuse pour l’attachant et talentueux avocat bossu Matthew Shardlake, égaré dans le dédale des complots de la cour du sanguinaire Henry VIII.
Automne 1541. Une spectaculaire caravane se déploie sur une route du Yorkshire. Henry VIII et sa cour se rendent à York, afin d’assister à la reddition de la ville, siège d’une rébellion papiste.
Matthew Shardlake se trouve déjà sur place. Chargé de rédiger les pièces juridiques adressées au roi, il accepte avec réticence une mission très spéciale de l’archevêque Cranmer : veiller sur la sécurité d’un dangereux prisonnier, Broderick, l’un des chefs de la conspiration, qui est transféré à Londres pour y être interrogé.
Mais les événements vont prendre une tournure inquiétante. Un artisan est assassiné, de mystérieux papiers sont subtilisés… La découverte d’un secret terrifiant, impliquant le roi lui-même, va entraîner Matthew dans une enquête des plus téméraires, et lui faire connaître le pire des sorts pour un sujet d’Henry VIII : la prison de la Tour de Londres…

« Prophétie »

Complots politiques, déchirements religieux et meurtres en série, une plongée captivante dans l’atmosphère trouble de l’Angleterre des Tudor et une enquête en terrain miné pour le brillant avocat bossu Matthew Shardlake. Le dernier volet d’une série qui a connu un succès phénoménal outre-Manche, par l’« un des meilleurs auteurs actuels de romans policiers historiques » selon P. D. James.
Angleterre, 1543. Après la Réforme, le retour de Henry VIII au catholicisme fait régner la terreur dans tout le pays. Censure, persécution, bûcher… Personne n’est à l’abri d’une condamnation pour hérésie.
Réhabilité depuis peu et chargé de défendre un jeune exalté interné à l’asile de Bedlam, l’humaniste Matthew Shardlake entend se tenir à l’écart des conflits. Jusqu’à ce que l’un de ses pairs soit retrouvé noyé dans la fontaine de Lincoln’s Inn, la gorge tranchée.
Au nom de leur vieille amitié et par affection pour la veuve du défunt, Matthew se lance à la poursuite du coupable. Mais, quand plusieurs meurtres étrangement similaires sont commis coup sur coup, son enquête prend une tournure inquiétante.
Une piste s’impose peu à peu : celle d’un tueur inspiré par l’Apocalypse de saint Jean…

Mon avis:   4ème enquête Alors une fois de plus l’enquête est passionnante. Et comme pour les romans de J.F. Parrot et Nicolas Le Floch.. on s’attache aux personnages, et on en apprend plus sur la vie de l’époque. Gros pavé mais plus on avance et plus on veut connaître la suite.
Contexte historique : les dernières épousailles de Henri VIII ( avec Catherine Parr) .. http://fr.wikipedia.org/wiki/Catherine_Parr

« Corruption »

Été 1545. Alors que le pays se prépare à repousser les troupes françaises, Matthew Shardlake se voit confier une mission délicate par la reine : enquêter sur l’étrange suicide de Michael Calfhill. Fils d’une fidèle suivante, ce précepteur a été retrouvé pendu après avoir déposé plainte contre les Hobbey, un couple chargé de protéger les biens de son ancien élève Hugh Curteys. Mais de quelles « monstruosités » Hugh aurait-il été la victime ? Et pourquoi le troublant jeune homme se montre-t-il si peu concerné par cette affaire ? Avec acharnement, et au péril de sa vie, Matthew entreprend de sonder les odieux secrets des Hobbey. À leur suite, c’est toute la corruption des institutions que l’avocat va mettre au jour. Et dans un royaume régi par le pouvoir et l’argent, certains sont prêts à tout pour conserver leurs privilèges…

Mon avis:  Une fois de plus j’ai retrouvé l’avocat bossu, son assistant Barak. Je suis partie sur les routes, et j’ai tremblé pour Matthew. Un personnage sensible, intelligent, qui se bat et qui est humain, qui nous fait découvrir les dessous de la politique. Contexte : 1545 bataille navale de Portsmouth entre la France et l’Angleterre

« Lamentation »

Mêlant histoire et suspense, une nouvelle enquête de Matthew Shardlake, l’avocat bossu, humaniste et brillant, chargé de sauver la reine d’une terrifiante chasse aux hérétiques. Mais quand les amis Protestants sont plus dangereux que les ennemis Catholiques, à qui peut-on se fier ? Et si par sa loyauté, Shardlake s’était frayé une voie royale vers le bûcher ? Un sixième tome qui clôt le règne d’Henri VIII, sur fond de tensions religieuses, de machinations et de passions.
Sombres machinations, passions dévastatrices et tensions religieuses au coeur de l’Angleterre tourmentée des Tudor ; une nouvelle enquête de Matthew Shardlake, le talentueux avocat bossu, confronté au plus grand des défis : sauver la reine.
Rien ne va plus au royaume des Tudor : alors qu’il s’apprête à pousser son dernier soupir, le tyrannique Henri VIII tente un ultime rapprochement avec le catholicisme dans l’espoir de recommander son âme à Dieu. La chasse aux hérétiques protestants est de nouveau ouverte, les bûchers ne désemplissent plus.
C’est dans ce contexte explosif que Matthew Shardlake est contacté par Catherine Parr, sixième épouse du souverain. Celle-ci est terrifiée : fervente protestante, elle a couché ses pensées dans un journal intime qui a disparu, et dont quelques feuillets ont été retrouvés chez un imprimeur… fraîchement assassiné. Et si les conseillers catholiques du roi avaient en leur possession la preuve de l’hérésie de la reine ? Que risque-t-elle si l’affaire arrive aux oreilles d’Henri VIII ?
Prêt à tout pour aider sa fidèle protectrice, Shardlake se lance dans une enquête particulièrement dangereuse. À qui se fier ? Les amis protestants seraient-ils plus dangereux que les ennemis catholiques ? Comment infiltrer le milieu des fanatiques sans risquer d’être soi-même accusé d’hérésie et de finir au bûcher ?
Mon avis: voir article

 

Je conseille vivement cette série.

 

Du même auteur : sur le blog : « un hiver à Madrid » (2008)

pas encore lu « Dominion » (2014) Belfond

 

Ruiz Zafón, Carlos « Le prisonnier du ciel» (11/2012)

Résumé : Troisième ( et avant dernier) livre de la saga « Le cimetière des livres oubliés ». Des secrets de sinistre mémoire viennent hanter Daniel Sempere et son ami Fermín, les héros de L’Ombre du vent. Foisonnant de suspense et d’émotion, « Le Prisonnier du ciel » nous rapproche pas à pas de l’énigme cachée au coeur du Cimetière des Livres oubliés.

Barcelone, Noël 1957. À la librairie Sempere, un inquiétant personnage achète un exemplaire du Comte de Monte Cristo. Puis il l’offre à Fermín, accompagné d’une menaçante dédicace. La vie de Fermín vole alors en éclats. Qui est cet inconnu ? De quels abîmes du passé surgit-il ? Interrogé par Daniel, Fermín révèle ce qu’il a toujours caché. La terrible prison de Montjuïc en 1939. Une poignée d’hommes condamnés à mourir lentement dans cette antichambre de l’enfer. Parmi eux Fermín et David Martín, l’auteur de La Ville des maudits. Une évasion prodigieuse et un objet volé… Dix-huit ans plus tard, quelqu’un crie vengeance. Des mensonges enfouis refont surface, des ombres oubliées se mettent en mouvement, la peur et la haine rôdent.

Mon avis : Bien contente de retrouver les personnages des deux premiers livres et l’ambiance si particulière de la Barcelone de Zafón. On y retrouve les aventures d’Edmond Dantès à la sauce catalane.. Et le livres et l’écriture sont une fois encore au cœur même du roman. Peu à peu les intrigues se dénouent, les mystères des temps passés se dévoilent, les dettes contractées par le passé se paient… Et je suis toujours sous le charme de l’écriture. Toutefois j’ai eu l’impression que ce roman sert de lien entre les deux précédents et le prochain … un peu dommage.. alors vivement le prochain…

Extraits:

Je laissai s’écouler le reste de la matinée entre la magie de cette musique et le parfum des livres, savourant la sérénité et la satisfaction que procure le travail simple consciencieusement exécuté.

À contre-jour, sa silhouette ressemblait à un tronc d’arbre fouetté par le vent

Les gens qui ont l’âme petite tentent toujours de rapetisser les autres

Dans ces années, Noël conservait encore une certaine atmosphère de magie et de mystère. La lumière poudroyante de l’hiver, le regard et l’haleine des gens qui vivaient entre ombre et silence conféraient à cette décoration un léger parfum de vérité qui pouvait encore illusionner les enfants et ceux qui avaient appris à oublier

il passe ses journées enfermé dans l’arrière-boutique avec ce livre des morts égyptien. — C’est le livre de comptes, corrigeai-je. — C’est du pareil au même

Je ne sais plus où j’ai lu que, au fond, nous n’avons jamais été celui que nous croyons, et que nous ne faisons que nous souvenir de ce qui ne s’est jamais passé…, déclara-t-il.

— Les cicatrices ne s’effacent jamais, non ? — Elles vont, elles viennent, à mon avis

une fois toute espérance évanouie, le temps commençait à couler plus vite et l’âme finissait par s’endormir au fil des jours privés de sens.

Le fou est celui qui se prend pour quelqu’un de normal et qui croit que les autres sont des imbéciles.

Il est des époques et des lieux où n’être personne est davantage honorable qu’être quelqu’un.

Jambes, bras et autres engrenages commencèrent à fonctionner plus ou moins normalement

Pour moi, les drapeaux sont des chiffons de couleur qui sentent le renfermé, et il me suffit de voir quelqu’un se draper dedans et se remplir la bouche d’hymnes pour que ça me donne la colique. J’ai toujours pensé que pour s’attacher si fort à un troupeau, il faut avoir quelque chose du mouton.

Je soutins le regard de mon père qui, par moments, semblait vieillir un peu plus rien qu’en me voyant et en se souvenant

Elle soutint mon regard quelques instants, mais c’étaient bien les paroles qu’elle voulait entendre et, finalement, elle céda à la tentation d’y croire

Vous vous souvenez de ce que vous m’avez dit un jour ? Que le destin ne fait pas de visite à domicile et qu’il faut aller le prendre par la peau du cou ?

Pourquoi ai-je toujours l’impression que vous ne me dites jamais plus de la moitié, sinon du quart, de ce que vous avez derrière la tête ?

les villes n’ont pas de mémoire et elles ont besoin de quelqu’un comme moi, un savant qui est tout sauf distrait, pour la maintenir vivante.

Ce mois de janvier se présenta vêtu d’un ciel cristallin et d’une lumière glacée qui soufflait de la neige en poudre sur les toits de la ville

— Quelle sorte de mari est celui qui ne fait pas confiance à sa femme ? demandai-je. — Je vous donne des noms et prénoms, ou une statistique vous suffit-elle ?

Ce furent des jours d’un calme trompeur, car, sous la surface, j’avais succombé à un courant trouble et obscur qui m’entraînait lentement vers les profondeurs d’un sentiment nouveau et irrésistible : la haine.

Plus la trace de Valls était difficile à trouver, plus je refusais de lui reconnaître le droit de disparaître et d’effacer son nom de l’histoire. De mon histoire

Dehors m’attendait un lundi glacial saupoudré de flocons de neige qui flottaient dans l’air et adhéraient aux passants telles des araignées de lumière suspendues à des fils invisibles

J’ai toujours raison. C’est de naissance. Je me rendis à l’évidence et me tus, parce que j’avais proféré suffisamment de bêtises pour la journée

Une robe de mariée est comme un scaphandre : ce n’est pas le meilleur endroit pour respirer, l’agrément vient quand on la quitte

Les hommes sont ainsi, comme les géraniums. On croit qu’ils ne sont plus bons qu’à jeter, et puis ils revivent.

Les hommes sont comme les marrons qu’on vous vend dans la rue : quand on les achète, ils sont tout brûlants et ils sentent bon, puis dès qu’on les sort de leur écorce ils refroidissent tout de suite et on s’aperçoit qu’ils sont presque tous gâtés à l’intérieur.

Celui-là, à force de se regarder dans la glace, il ne va plus rien en rester

Ce qui compte, c’est que rien n’est impossible quand on a un véritable ami

Un jour vient où on se rend compte que la jeunesse est finie et que le train est passé, vous comprenez ? — Il y a toujours des trains. Toujours.

 

lien vers le sujet sur l’auteur : Ruiz Zafón, Carlos

Davrichewy, Kéthévane «Quatre murs» (02.2014)

Résumé : Quatre Murs. La maison familiale est trop vaste pour une femme seule. En ce jour de déménagement, les quatre enfants, devenus adultes, s’y retrouvent pour la dernière fois. Leur père est mort. Dans les pièces vides qui résonnent, les propos en apparence anodins se chargent de sous-entendus. Ces quatre-là se connaissent trop pour donner le change, d’autant que leur mère, profitant qu’ils soient pour une fois ensemble sans enfants ni conjoints, soulève la question de l’héritage. Deux ans plus tard, rien n’est résolu : les frères et sœurs ne se parlent plus guère, et surtout pas de leur passé. Sur l’insistance de leur mère, ils ont pourtant accepté de se retrouver en Grèce, le pays de leur origine, dans la maison où l’aîné vient de s’installer. Ce voyage est, pour chacun d’eux, l’occasion de revenir sur l’ambivalence de leurs relations. Comment en sont-ils arrivés là, eux qui étaient tout les uns pour les autres ? Excellant à pointer la dissonance dans les voix de ses quatre protagonistes, qui chacun livre sa version des faits, Kéthévane Davrichewy, comme si elle assemblait les pièces d’un puzzle, révèle petit à petit les motifs d’un drame familial, et propose une belle variation sur la perte de l’innocence.

Analyse (étayée par l’écoute d’une interview de l’auteur) et avis  : Deuxième livre que je lis avec beaucoup de plaisir de cette romancière. « Quatre murs » ce titre ne fait pas uniquement référence à la maison ; cela fait aussi référence aux murs qui se sont érigés entre les quatre membres d’une fratrie. Un voyage géographique deviendra le prétexte à un voyage intérieur. C’est un récit à quatre voix. Le livre se divise en 4 parties. (Le prologue et 3 chapitres) Comme dans le précédent roman que j’ai lu d’elle, les thèmes principaux sont les liens et la rupture, la cassure qui intervient entre des êtres : l’amitié, la fratrie.. C’est une fois encore l’apprentissage de la perte. La vie est faite de ruptures et de pertes ; nous sommes habités par des souvenirs. La question qui se pose ici est « Que faire de cette identité commune qu’est la fratrie ? Faut-il casser cette entité pour vivre sa propre vie ? Et que fait-on de ce qu’on laisse de côté ? Le roman est fait d’interrogations.. pas de solution, pas de jugement, pas de morale. Tout est dans l’intériorité, le ressenti plutôt que dans les faits. Les choses ne sont pas dites, on les devine, on les comprend. C’est le domaine du non-dit, de l’ellipse.

Le prologue : Suite au décès du père une année auparavant, la mère décide de vendre la maison familiale et convoque les 4 enfants dans la maison pour finir de la vider et s’y retrouver une dernière fois. Les 4 enfants ( 2 adultes de plus de 40 ans qui ont réussi leur vie professionnelle et 2 jumeaux à la ramasse ) se tiennent aux 4 coins de la pièce.. Dans une ambiance pesante et où l’on sent la distance qui sépare les 4 enfants, la mère aborde le sujet délicat de l’héritage du père en annonçant qu’elle a décidé de favoriser ceux qui ont moins bien réussi. Cela crée une tension supplémentaire. D’emblée, on ressent une fracture, des êtres éloignés. Cet adieu à la maison est un basculement dans leur vie, une rupture avec l’enfance et fait remonter les souvenirs de cette période où ils s’entendaient si bien… Le prologue est le seul moment du roman ou les personnages se parlent, font entendre leur 4 voix, juxtaposées les unes aux autres. Le malaise est profond et le refuge est le retrait dans leur moi intime.

2 ans après, la mère souhaite réunir la fratrie une fois encore. Ce sera en Grèce, dans le pays dont la famille était originaire. Deux personnages secondaires et pourtant principaux.. Le père, décédé, l’absent. Et la mère qui depuis le décès du père souhaite reconstruire l’équilibre de la famille, telle la louve qui veut rameuter ses petits. Le terme rameuter étant intentionnel, le père parlait de la meute de ses enfants.

3 chapitres : Le 1er est la voix de Saul (le frère ainé) qui parle avec son psy ; ensuite vient le monologue (à la 3ème personne) de la sœur Hélène. Puis un 3ème chapitre ou les 2 jumeaux – Rena et Elias – dialoguent entre eux.

Saul est en rupture dans sa vie personnelle, il se remet en question. Il utilise le « je » de l’introspection. Il a du mal a parler, les mots lui échappent. Pour lui une fratrie est un non-dit. Elle ne s’explique pas. Il parle à son psy, il a décidé de partir, de rompre avec une vie de mots (il est journaliste et patron d0un grand groupe de presse), de s’échapper pour revenir au passé, aux valeurs familiales (ébénisterie). Il va vers lui-même, une sorte de libération pour lui, retourne à ses racines, à la Grèce.

Helene est le personnage le plus libéré des liens familiaux ; elle a su prendre de la distance bien qu’elle soit hantée par son enfance et par des secrets et des drames que je ne vais pas dévoiler ici. Se retrouver dans la maison de son frère avec sa mère la fait replonger dans le passé, la fait régresser en quelque sorte et elle ne sait plus où est sa place. Dans sa vie, Helene est un « nez » ; elle crée des parfums et est coupable (ou se sent coupable) de piller les senteurs de la famille, de voler les odeurs de la fratrie, de se les approprier, et d’imposer ensuite sa perception des choses.

Les jumeaux : Rena et Elias sont sur le bateau qui les amène en Grèce, dans la maison de leur frère Saul. Le frère souhaite dormir, ne pas parler, ne pas se retourner vers le passé ; de fait il cherche à retrouver le passé dans le présent, à travers sa fille mais ne veut pas regarder en arrière. Rena, elle, veut parler du passé, partager..

Au final une conclusion ouverte : Reconstitution de la fratrie suite à enlacement ou envol dans le vide ? A vous de lire, à vous de juger.

J’ai énormément aimé ce livre.

Extraits :

C’est une de ces journées où les heures s’écoulent, on est comme anesthésié, ni dedans, ni dehors, au milieu, en terrain mouvant mais neutre. Un temps insaisissable, un ciel cotonneux, ni froid, ni chaleur, ni pluie, ni soleil. Rien qui détermine le mois dans l’année

Ils voudront graver les secondes, se souvenir d’une chose essentielle, ils ne parviendront qu’à se remémorer un détail, ou une succession de détails qui, juxtaposés les uns aux autres, ne leur évoqueront rien, ne les toucheront pas, alors qu’ils sont le cœur même d’un chagrin qui ne finira pas.

Son absence les enveloppe comme une présence

Ils voudraient se parler mais ne trouvent rien à dire. Ils sont trop fatigués pour les banalités d’usage.

Vous me croyez dépressif, je n’en suis pas certain. Une lassitude plutôt. Ou une immense tristesse. C’est aussi bête que ça. Je voudrais lâcher prise. Prendre une autre route.

Ça ne m’était jamais arrivé, ne plus lire. Lire m’a façonné, m’a nourri, porté. Toujours informé. J’ai été professeur, puis journaliste. Aujourd’hui, rien ne m’intéresse, ne retient mon attention.

Les habitudes familiales doivent-elles cesser à un certain point de notre existence ? Le peuvent-elles ? Ou faut-il renoncer, prendre de la distance au risque de se perdre ? Je n’ai plus donné d’avis. La distance s’est installée d’elle-même

je rentrais fatigué – je me voyais de loin, un homme avachi, se jetant sur la télécommande, zappant sans désir ni plaisir. Je hais cet homme-là. Mais quel genre d’homme suis-je ? Quel est celui qui vous parle aujourd’hui ?

On courait vers moi à chaque blessure, j’étais celui qui consolait. Qui me consolait ? Aurais-je voulu être consolé parfois ? La consolation panse les plaies

Voir un être se désintégrer, vous savez ce que c’est ? On était seuls les uns à côté des autres. Comme s’il était le tronc d’un arbre, nous les branches éparses tendant dans des directions divergentes.

Le manque n’existe pas, il s’évapore aussi. Les êtres proches, vivants ou morts, sont à la fois absents et omniprésents, on ne se défait jamais tout à fait de leur influence.

Ma vie s’étiole. Les sensations se dérobent, les morceaux disséminés tissent une toile d’araignée dans laquelle je suis pris.

Elle avait attendu la fin de la semaine avec la même angoisse que le coucher de soleil quand elle était petite. Revêtir chaque minute d’une saveur particulière, ne rien laisser filer, mais le jour finissait par décliner

Ne rien espérer. Ou elle serait encore déçue. Mais, parfois, le simple fait de rêver ce qui pourrait arriver lui suffisait

tu te caches derrière une idée de nous utopique. »

Devant cet étranger déjà familier, elle s’était sentie comme une funambule sans filet, tentant de jongler avec les mots. Et puis soudain, en apesanteur

À son retour, il était là comme une évidence, ridiculisant ses craintes

Avec quoi était-elle censée travailler ? Ses sensations étaient son matériau.

Elle était prête à affronter le pire, mais que signifiait le pire ? Était-il devant eux ou derrière eux

Ce non-dit planait entre elles, se déplaçant comme un nuage dans un ciel instable, les empêchant de se rejoindre vraiment

Tu veux dire moi, l’inculte ? » « Non, toi le terre à terre. »

Les mots qu’elle prononçait n’étaient pas ceux qu’elle s’était formulés à elle-même, inlassablement. Ceux-là venaient sans effort et sonnaient juste. Les seuls possibles

Parfois, dire est inutile ou nocif

Je ne crains pas la rupture. C’est tout le contraire, j’ai peur que rien ne change, que l’amour dure toujours. Nous sommes les mêmes, sans passion depuis le début, on serait incapables de se quitter

Elle l’emmerdait, il ne voulait pas se souvenir, ni de leur fusion ni de leur séparation

c’est inscrit en nous, on ne se débarrasse pas de son passé. Ne pas y penser ne veut pas dire que ça n’existe pas, mais ne m’oblige pas à me retourner

Il me semble que la famille peut nous rendre plus forts mais aussi nous affaiblir.

Déjà sur les photos, je ne souriais pas. Tu y vois ce que tu as envie d’y voir. Tu interprètes, on le fait tous. C’est ce qui nous plaît dans les albums, on remue ce qui est figé, on redonne vie en réinventant le passé

« Je ne suis sûr de rien. Mais je compose avec ce que je peux. C’est comme avec les pianos. Une touche cassée, je ne peux pas la réparer, juste essayer de la faire résonner, de restituer le son qu’elle produisait. C’est tout.

Ma vie te surprendrait, il y a des angles morts, les relations sont parfois complexes.

« Comme les cicatrices, ces petits riens dureront, dit-il. Parfois, nos vies se creusent à l’infini.

Est-ce qu’on transforme le passé avec le temps ? Ou chacun le voit-il à sa façon ? » « Évidemment. Les souvenirs s’enracinent différemment. »

Est-ce que tout ce que je vais vivre désormais sera intérieur ? » « Est-ce que tout ce que tu as vécu ne l’est pas ? »

Sorman, Joy « la peau de l’ours » (08/2014)

Résumé : Le narrateur, hybride monstrueux né de l’accouplement d’une femme avec un ours, raconte sa vie malheureuse. Ayant progressivement abandonné tout trait humain pour prendre l’apparence d’une bête, il est vendu à un montreur d’ours puis à un organisateur de combats d’animaux, traverse l’océan pour intégrer la ménagerie d’un cirque où il se lie avec d’autres créatures extraordinaires, avant de faire une rencontre décisive dans la fosse d’un zoo. Ce roman en forme de conte, qui explore l’inquiétante frontière entre humanité et bestialité, nous convie à un singulier voyage dans la peau d’un ours. Une manière de dérégler nos sens et de porter un regard neuf et troublant sur le monde des hommes.

Avis : Que c’est long parfois 160 pages ! Nettement suffisant pour moi ! Je ne suis pas du tout entrée dans le livre ! Mal à l’aise du début à la fin, jamais trouvé le ton juste…Mais je suis à contre-courant de l’avis général je crois. Je n’ai jamais trouvé la « magie » du conte. Dans ce livre les « personnages » qui ont des sentiments sont les animaux et pas les humains. Le but est de démontrer que les hommes sont des bêtes et les animaux sont humains ; rechercher la bête qui est dans l’homme, montrer à quel point les animaux sont affectés par la méchanceté, poussés à la mélancolie et à la dépression. L’ours, prédateur sexuel va porter un regard décalé et extérieur sur le genre humain. L’auteur explique que depuis le Moyen Age, l’ours est perçu comme le prédateur, sous des dehors « nounours » : on gardait les jeunes filles à la maison lors du passage du montreur d’ours car l’animal était perçu comme le concurrent de l’homme en matière de sexualité. Dans le roman la malédiction vient de l’ours ; il enlève une femme, la viole et la femme est considérée comme une sorcière et non comme une victime. L’enfant qui nait de cette union contre-nature, mi-ours comprend vite que pour survivre il doit se soumettre à l’homme et ne jamais se révolter ; tout au long de sa vie il s’aplatira devant les hommes. Il sera bête de foire, animal de cirque, animal de zoo… Seuls rapports doux : avec des femmes faisant partie de la galerie des phénomènes de foire. L’idée est intéressante : le rapport animal/homme m’a fait penser au rapport esclave/maître.. Mais même si le sujet m’a plu, les descriptions trop dures m’ont mis en retrait. Je n’ai jamais ressenti d’empathie, je suis restée semi spectatrice d’un spectacle qui ne m’a ni plu ni convaincu..  aucun personnage ne m’a semblé vraisemblable…

Extraits :

Le contrat interdisant aux ours de s’approcher des enfants avait été étendu aux jeunes filles, leur attirance réciproque, depuis longtemps suspectée et redoutée par les hommes, mettant en péril la survie de la communauté, le maintien de l’ordre et la bonne moralité des femmes, dont il ne faut pas exciter le désir

un enfant-ours, mi-homme mi-bête, au visage rose, poupin et lisse — des pommettes, un nez et des yeux d’ange cerclés d’une fourrure légère comme de la mousse —, petit garçon dodu et voûté, musclé et épais, couvert de poils aux reflets roux

Une folle doublée d’une sorcière qui a couché avec un ours, une créature du diable enchaînée à ses instincts les plus vils, une déréglée sexuelle qui copule avec les bêtes et pervertit la marche du monde

Mais à mesure que le souvenir de l’enfant velu s’éloigne en moi la mélancolie gagne, c’est le sentiment acide d’une disparition, d’un destin escamoté, comme si l’épaisseur de mes poils avait définitivement recouvert la possibilité de vivre ma vie. Pourtant je me laisse conduire par mon maître de place en place

je me suis rêvé ours, celui qui peuple la montagne immense, qui hante la forêt, noire et dense comme une nuit sans lune, mais en moi la vengeance a reflué, la lassitude a vitrifié chaque recoin de mon cœur.

Le sanglier est maintenant mon complice, il n’affrontera pas un adversaire réticent car les animaux ont le sens de la loyauté et du spectacle

D’abord la mer qui se tait, l’air qui se fige, le ciel de midi qui vire au vert sombre puis à un noir de lave, la nuit qui tombe d’un coup, rideau de mort, un immense voile s’abat sur la totalité de l’horizon, la vigie frissonne en haut du mât, aperçoit un arc électrique au bout de sa longue-vue et donne l’alerte — tout a sombré dans l’obscurité et des crevasses d’eau s’ouvrent devant nous. Le vent se réveille, un géant surgi des fonds marins, il s’emballe, la mer grossit et se fend, les nuages gris crèvent en cascade

La rébellion a une fois de plus déserté mon corps, fièvre qui décélère, colère évanouie à l’instant où l’homme disparaît de mon champ de perception, son existence brumeuse immédiatement dissipée.

je leur trouve un air de fête et d’impatience

à nouveau changer de terre et de vie, les hommes ne nous laisseront donc jamais en paix, ils ne songent qu’à nous déplacer, nous acheter et nous vendre, nous charger et nous décharger. Mais eux que fuient-ils ? La guerre, la peste, la ruine ? Ils ont l’air si pressés de partir — leurs peaux hâlées et épaisses, leurs cheveux longs et poussiéreux, leurs paupières lourdes. Ont-ils bouclé leurs malles à la va-vite alors que le ciel s’assombrissait, rattrapés par des dettes ou de vieilles querelles ? À moins qu’éternels vagabonds ils soient incapables de se fixer, de s’installer. Ou qu’ils aient pris la route poussés par une lassitude devenue trop vive, parce que rien ne les retenait et alors à quoi bon rester

Une férocité mal placée et c’est la mort, un geste menaçant, une attitude non répertoriée dans leurs manuels de dressage et ils n’hésiteront pas à nous tuer.

C’est au cirque que je vais enfin approcher et connaître les femmes, celles auxquelles je suis irrémédiablement attaché, condamné par la légende et mon histoire, celles que les hommes ont toujours tenues loin de moi.

Les hommes cherchent leur bête, hésitent entre le violent et le doux, l’indomptable et la soumission, le cruel et le sage

ici rien n’étonne, aucun être vivant aussi curieux soit-il n’attire l’attention, nous sommes tous des rebuts de la nature, nés d’un orage, de l’accouplement d’une sorcière et d’un ange. À mesure que je m’enfonce dans les dédales de la galerie surgissent sous mes yeux une multitude de personnages prodigieux qui me mettent en joie, l’ambiance est festive, chaleureuse et bruyante, je me fonds dans ce peuple de l’extraordinaire et j’observe.

Sa vue m’arrache des soupirs nostalgiques d’un temps que je ne sais pourtant pas identifier, d’un temps que je n’ai même pas connu

Il faut attendre le noir complet, infiltré dans chaque repli du ciel, il faut attendre les étoiles comme des signaux — la voie est libre : le silence nous saisit, épais, figé comme de la glace, un manteau de silence qui nous emprisonne aussi sûrement que la banquise, ce silence comme une profonde inspiration avant le cri

me laisse faire — laisser les hommes croire en leur puissance pour avoir la paix

Peu à peu mes réflexes s’éteignent, je ne suis plus que la commémoration de moi-même

Avoir échappé à la condamnation à mort, avoir arpenté des continents, traversé un océan, avoir montré l’étendue de mon talent, fait preuve de docilité et d’intelligence, m’être adapté à toutes les situations et toutes les géographies, avoir collaboré avec les hommes, travaillé à leurs côtés pour préserver ma vie, mon secret, pour ne pas finir une balle dans la tête, sur un billot, dans un fossé.

N’être d’aucun monde, ni de celui-ci ni d’un autre, n’être d’aucun bord et attendre. Il me semble que l’espace n’existe plus, que seul subsiste le temps, une durée épaisse et collante comme de la mélasse

Et si l’espace est un drame parce qu’il a été aboli, le temps l’est parce qu’il ne connaît plus de bornes, s’étend à l’infini, aussi extensif que les lieux sont racornis.

survivre est l’affaire des hommes, le destin qu’ils se sont inventé

le temps est un présent qui n’en finit pas, alourdi par la perspective lointaine de la mort

Perry, Anne « Du sang sur la Tamise » (2014)

(20ème enquête)

Résumé :

Londres, 1856. Alors que le canal de Suez sonne l’ère du progrès, William Monk se voit confronté à une affaire sans précédent. Sous ses yeux, un navire explose sur la Tamise et cause la perte de nombreux passagers. Pour la police, le coupable de l’attentat est vite trouvé. Mais ne s’agirait-il pas surtout de couvrir la vérité à l’aide d’un bouc émissaire ? Hanté par les images du drame, Monk est prêt à se dresser contre une autorité corrompue pour que justice soit faite…

Mon avis :

Explosion d’un bateau mouche sous les yeux de Monk et de son adjoint. Mais dès le lendemain, alors que Monk sort de l’eau (plongée en scaphandre) on lui retire l’enquête pour la confier à la police métropolitaine qui se dépêche de faire condamner un égyptien et de classer l’affaire. Quand Monk, au détour d’une autre affaire découvre qu’ils ont condamné un faux coupable, on lui redonne l’enquête… évidemment l’eau a coulé sous les ponts et il lui faut reprendre l’enquête à zéro.. Que va-t-il découvrir, au péril de sa vie… ? Que le monde de la politique, de la justice et du pouvoir est plus glauque que le petit peuple qui grouille dans les bas-fonds, sur les bords de la Tamise?

J’aime toujours quand tout le monde participe ; Monk, Hester, Scuff.. mais aussi Sir Rathbone, que nous avions laissé en mauvaise posture à la fin de l’ancien tome.. Anne Perry n’a pas son pareil pour nous faire pénétrer dans les différentes classes sociales qui cohabitent dans le Londres victorien du XIXème. Toujours aussi fan de Monk!

Extraits :

À toujours recevoir, on perd le respect de soi-même. C’est une source de fierté que de payer son dû

Pour une infirmière, soigner n’était jamais soumis à conditions, et le jugement n’entrait pas en ligne de compte. Mais la nourriture, l’abri, les vêtements, la dignité… c’était différent. On ne pouvait pas faire don de l’estime de soi

Pour payer au prix fort sa liberté, il faut avoir conscience de ne pas être libre

La presse posait aussi la question d’une éventuelle corruption au sein de l’appareil judiciaire. Si toutes les parties prenantes étaient à la fois compétentes et rigoureusement honnêtes, comment se faisait-il qu’un innocent eût été reconnu coupable et condamné à mort ? Pourquoi sa culpabilité n’avait-elle jamais été sérieusement mise en doute ? Un tel sort menaçait-il tout un chacun ? Dans quelle mesure était-on à l’abri ? Certains allaient encore plus loin, en suggérant que l’argent, la naissance, la situation sociale et la couleur de la peau pouvaient influer sur une inculpation ou un verdict

Nous devons trouver des preuves qui ne soient pas basées sur des visages ou des souvenirs. Ou au moins qui n’émanent pas de ceux qui ont déjà témoigné et qui n’oseraient pas se dédire à présent, par peur du ridicule. Sans compter qu’ils pourraient être inculpés de parjure, c’est-à-dire d’avoir menti au tribunal alors qu’ils avaient juré de dire la vérité.

Comme un cheval doit galoper, comme un oiseau doit voler, un être humain doit utiliser les talents dont la nature l’a doté et qu’il a passé sa vie à développer

Pour des mots ! Un imbécile mal embouché vous insulte, et vous prenez le risque de passer le reste de votre vie à casser des cailloux en prison juste pour avoir eu le plaisir de vous venger.

On était vendredi. Il y avait une sorte de lassitude dans l’air.

 

( Voir aussi l’article  sur la série des « Monk » )

Foenkinos, David «Charlotte» (08/2014)

Résumé : (Sélection prix Renaudot – Sélection prix Goncourt )

 « Pendant des années, j’ai pris des notes.
J’ai cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de mes romans.
J’ai tenté d’écrire ce livre tant de fois.
Entre chaque roman, j’ai voulu l’écrire.
Mais je ne savais pas comment faire.
Devais-je être présent ?
Devais-je romancer son histoire ?
Quelle forme cela devait-il prendre ?
Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.
Alors, je me suis dit qu’il fallait l’écrire comme ça. »

Ce roman retrace la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à vingt-six ans alors qu’elle était enceinte. Après une enfance à Berlin marquée par une tragédie familiale, Charlotte est exclue progressivement par les nazis de toutes les sphères de la société allemande. Elle vit une passion amoureuse fondatrice, avant de devoir tout quitter pour se réfugier en France. Exilée, elle entreprend la composition d’une œuvre picturale autobiographique d’une modernité fascinante. Se sachant en danger, elle confie ses dessins à son médecin en lui disant : «C’est toute ma vie.» Portrait saisissant d’une femme exceptionnelle, évocation d’un destin tragique, Charlotte est aussi le récit d’une quête. Celle d’un écrivain hanté par une artiste, et qui part à sa recherche.

 Mon avis : Alors oui c’est un livre très agréable à lire, que je qualifie de « gentillet » . Fluide, moins futile que les précédents, fondé sur une vraie histoire. La manière de l’écrire, avec des phrases courtes donne de la légèreté et permet d’enlever le coté oppressant de l’histoire. Je dois dire que l’auteur m’a permis de découvrir un personnage qui m’était totalement inconnu. Bien aimé mais je pense qu’il ne restera pas dans les annales. Mais il se lit vite et mérite qu’on y consacre deux heures… mais pas plus ! Belle analyse de sentiments. 

 Extraits :

Elle est belle, avec de longs cheveux noirs comme des promesses. C’est par la lenteur que tout commence. Progressivement, elle fait tout plus lentement : manger, marcher, lire. Quelque chose ralentit en elle. Sûrement une infiltration de la mélancolie dans son corps. Une mélancolie ravageuse, dont on ne revient pas. Le bonheur devient une île dans le passé, inaccessible

Tiens, quel est le mot utilisé quand on perd sa sœur ? Il n’en existe pas, on ne dit rien. Le dictionnaire est parfois pudique. Comme lui-même effrayé par la douleur

Il faut se méfier d’un homme qui travaille trop. Que cherche-t-il à fuir ? Une peur ou un simple pressentiment

On la dirait parfois en vacances d’elle-même. Il se dit qu’elle est rêveuse

Partout, les souvenirs le traquent. Dans chaque pièce, à travers chaque objet, elle est là

Être dans son monde, cela engendre quoi ? La rêverie, et la poésie sûrement. Mais aussi un étrange mélange de dégoût et de béatitude

Les coulisses, c’est le seul endroit où la vérité existe

Il met du temps avant de parler. Il a toujours trois petits points dans la bouche

Évidemment, sa grand-mère l’aime profondément. Mais il y a comme une force noire dans son amour

Mais existent-ils, ces mots qui atténuent la haine des autres

Billy Wilder disait : « Les pessimistes ont fini à Hollywood, et les optimistes à Auschwitz. »

Elle se sent envahie par la peur. Son corps tremble, mais de l’intérieur

Il me reste la liberté de marcher sur la tête. À vous aussi, n’est-ce pas

On peut tout quitter sauf ses obsessions.

Je ne supporte pas l’idée d’être attendu quelque part. La liberté est le slogan des survivants

Les mots n’ont pas toujours besoin d’une destination. On les laisse s’arrêter aux frontières des sensations. Errant sans tête dans l’espace du trouble

Son corps abrite une armée de parenthèses. Il y a comme une barrière autour de toi, dit-il

Enfin, il a maintenant un chat qui porte son nom. C’est une forme de postérité tout de même.

Il y a des ombres sur son visage. C’est le passé qui prend la fuite.

C’est l’impromptu en sol bémol majeur de Schubert. Ils sont le bémol des reclus, et le majeur des évidences

Elle entame la lecture, et les mots viennent à elle. Ce n’est pas toujours au lecteur d’aller vers les phrases

C’est « l’état des choses ». Il n’y a rien à faire contre l’état des choses. Mais jusqu’où va cet état-là ? Le processus semble irrémédiable.

Elle n’en fait qu’à sa tête, c’est-à-dire qu’à son cœur

Pour le faire vivre, elle recompose leurs conversations. Mot pour mot, tout est intact en elle. Sa précision est la mémoire du cœur

Autant demander au gris d’illuminer le noir.

Le sommeil est le seul endroit où elle semble être à l’abri d’elle-même

La nuit tombe, mais cette fois, c’est différent. La nuit ne tombe que sur elle

Chacune des phrases de sa lettre semble empreinte de chagrin. Les virgules mêmes paraissent à la dérive

Les frontières sont inquiètes et se referment

Une révélation est la compréhension de ce que l’on sait déjà.

Cela rejoint la définition de Kandinsky. Créer une œuvre, c’est créer un monde. Lui-même étant soumis à la synesthésie. Cette union intuitive des sens. La musique guidait ses choix de couleurs

Nothomb, Amélie « Pétronille » (08/2014)

Résumé : « Au premier regard je la trouvai si jeune que je la pris pour un garçon de quinze ans. »

 

Mon avis : Alors oui ! Un Amélie Nothomb que j’ai adoré ! Lors d’une séance de dédicaces, la romancière fait la connaissance d’une de ses lectrices…elle qui est à la recherche d’un compagnon de beuverie champagne trouve sa partenaire… qui est loin de lui ressembler. Fille de banlieue, prolo alors qu’elle est bourge, en blouson et jeans… La vraie « Pétronille » est de fait Stéphanie Hochet (qui a publié récemment d’un livre intitulé «L ‘éloge du chat ». A.M. a changé tant le nom de la romancière que celui de ces livres (« Moutarde douce » est devenu « Vinaigre de miel ») . Pourquoi Pétronille ? la réponse d’Amélie : C’est le féminin de Pétrone, l’arbitre des élégances, écrivain à la fois distingué et picaresque.

Ode à l’amitié, au champagne.. Jubilatoire. Tout en humour et finesse. La rencontre avec la styliste Vivienne Westwood est à pleurer de rire. Et une fois encore la belge laisse transparaitre son étonnement vis-à-vis des Français et de leur façon de penser.. On en veut pour preuve son effarement quand elle s’entend dire que les prolétaires n’ont pas à publier.. et autres aberrations… Il semble se confirmer au fil des années que je ne croche pas dans ceux de son enfance japonaise et que j’adhère pleinement aux autres. Plein d’humour, de finesse, pétillant comme il se doit ! A lire impérativement !

 

Extraits :

Boire en voulant éviter l’ivresse est aussi déshonorant que d’écouter de la musique sacrée en se protégeant contre le sentiment du sublime

Chaque alcool possède une force de frappe particulière ; le champagne est l’un des seuls à ne pas susciter de métaphore grossière

J’ai bu une nouvelle flûte et j’ai compris que le breuvage provoquait des visions qui lui étaient apparentées : l’or de sa robe avait coulé en bracelets, les bulles en diamants. Au froid de l’argent répondait le glacé de la gorgée

Déjà, le mot « compagnon » n’allait pas, qui a pour étymologie le partage du pain. Il me fallait un convignon ou une convigne

Passer d’une rencontre de papier à une rencontre de chair et d’os, c’est changer de dimension. Je ne sais même pas si c’est passer de la deuxième à la troisième dimension, parce que c’est peut-être le contraire. Souvent, voir le correspondant en vrai, c’est régresser, rejoindre la platitude. Et ce qui est terrible, c’est que c’est irrémédiable : si l’apparence de l’autre, pour Dieu sait quel motif, ne convient pas à l’altitude d’une correspondance, celle-ci n’atteindra plus jamais son niveau. On ne pourra ni l’oublier ni en faire abstraction. Du moins, moi, je ne le peux pas

J’arrivai la première, comme toujours : je suis biologiquement incapable de ne pas avoir au moins dix minutes d’avance. J’aime me familiariser avec la faune ambiante avant de me consacrer à quelqu’un en particulier

Le roederer avait ce goût que la Russie des tsars attribuait au luxe français : le bonheur me remplit la bouche

Autant lire Tourgueniev en écoutant La Danse des canards

Quand je circulais, des dames me harponnaient aussitôt en gloussant qu’elles m’avaient vue à la télévision. Elles n’avaient pas plus à me dire mais cela prenait longtemps

Je n’avais encore jamais entendu parler de cette boutique féerique. Émerveillée, je contemplais autant l’extérieur que l’intérieur : par la vitrine, on voyait des livres aux aspects de grimoire, des amateurs que nul ne tirait de leur lecture, et une jeune libraire blonde, au teint de porcelaine, si jolie et si gracieuse que l’on croyait rêver en la regardant

Le réel s’empresse toujours de vous montrer à quel point vous manquez d’imagination.

La grossièreté d’autrui n’a d’autre effet que de me pétrifier

Par la fenêtre, je vis se lever ce qui devait équivaloir au soleil de ce côté-ci de la Manche : une moindre obscurité

Allons au British Museum. Dont acte. Afin de ne pas nous perdre, nous nous donnâmes rendez-vous en Mésopotamie à midi. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut se fixer des lieux de rendez-vous pareils

Mesopotamia, please. – Third floor, turn to the left, me répondit-on le plus simplement du monde. Comme quoi on a bien tort de croire que la Mésopotamie est à ce point inaccessible

À l’abri du papier, je parviens à me désempêtrer de mon excès d’émotion

Goetz, Adrien « Intrigue à Venise » (Pénélope 03) 2012

Résumé : Pénélope ne connaît pas Venise. Un comble pour une historienne de l’art, de surcroît conservatrice au château de Versailles ! Un colloque sur les gondoles, instruments de la conquête vénitienne, lui offre l’occasion de passer quelques jours sur la lagune. Cependant, à Rome, Achille Novéant, membre de l’Académie française et grand amoureux de la Sérénissime, meurt tragiquement. Bientôt, ce sont tous les « écrivains français de Venise », club d’ordinaire paisible et inoffensif, qui sont menacés. Et voilà Pénélope – secondée par son fiancé-journaliste Wandrille – obligée de revêtir ses habits d’enquêtrice. Au cœur de l’énigme, un Rembrandt qui dormirait sur une île et que personne n’a jamais vu.

Beaucoup d’excentricités, quelques personnages masqués, des meurtres en série sont les ingrédients de ce savoureux cocktail vénitien. Thierry Clermont, Le Figaro littéraire.

Mon avis : Et de trois… Cette fois si je trouve que le récit « coule moins »… Trop de références, trop guide ou livre d’histoires.. Trop d’Histoire avec un grand « H » tue la petite histoire.. Incroyablement bien documenté, l’intrigue passe au second plan. Trop de détails et d’informations historiques, surtout dans la première moitié. Après enfin l’intrigue et les personnages qui prennent de l’ampleur. Mais j’ai aimé me promener dans Venise et découvrir des endroits qui sont loin de la Venise touristique. Mais toujours sauvé par mon intérêt pour l’histoire qui passe avant la trame du roman…et par la sympathie que j’éprouve pour les personnages…

Extraits :

Bientôt on pourra dire : pas un chat à Venise ! Leur dernier refuge, ce sont les cloîtres à l’intérieur de l’hôpital San Marco, juste ici, c’est très beau d’ailleurs. Suffit d’entrer, c’est gratuit, les touristes ne le savent pas, ils ne regardent que la façade, mais c’est vrai qu’elle est superbe

Tous les arcs de triomphe sont creux, Wandrille vient de l’apprendre et il est assez fier de donner un cours d’architecture à l’académicien. Ils sont creux, ça les rend plus solides. Craonne murmure : « J’en connais d’autres… »

Vous n’êtes pas en retard. Ici, à Venise, tout le monde s’attend, on finit toujours par se croiser. C’est le seul endroit d’Italie où personne ne se téléphone. On s’assied à une terrasse et on regarde si la personne qu’on veut voir ne va pas passer

À Venise, il faut toujours rester un peu à l’ancienne mode, faire comme dans les films. »

À Venise, une première vague de silence s’établit dès huit heures, les rues et les places se vident, ensuite les jeunes ressortent, envahissent le Campo Santa Margherita et les ruelles qui y mènent, tout s’éteint à nouveau vers une heure. C’est tôt pour une cité qui était au XVIIIe siècle la capitale de toutes les débauches.

la mauvaise foi a des limites, même dans les discussions de vieux couples

Une chambre avec vue, de nuit, quand elle est illuminée par le dessus-de-lit, c’est encore mieux. On peut écouter marcher les chats et les rôdeurs sur le canal, entendre les canots qui passent, sans qu’on puisse jamais deviner pourquoi ils s’aventurent ainsi, vers deux ou trois heures du matin, entre les maisons et les palais

Ce palais n’a rien d’un décor. On y trouve le désordre de la journée. Elle imagine cette femme seule, qui y travaille, accumule ses notes à sa petite table, lit les nouvelles parutions sur ce sofa écarlate.

C’est commencer à connaître un peu intimement Venise que d’être invité dans un palais. On traverse la façade, les mystères apparaissent.

— Venise n’est pas en Italie, c’est une planète à part. — Comme Versailles, dit Pénélope, je comprends ce que vous voulez dire.

Un atelier de restaurateur de tableaux, la nuit, c’est toujours vide. Pour restaurer, il faut la lumière du jour

D’où cette pièce à part, chez tous les restaurateurs, qu’on ne doit jamais ouvrir au client : celle où les tableaux sont nus, écorchés, décadrés. Ils vont ressusciter, mais ils ont l’air d’être des cadavres. La pièce secrète où les plus importantes œuvres d’art des musées ont l’air de croûtes. Celle où les restaurateurs semblent tous être des assassins ou des médecins légistes

Les manuscrits de Vivaldi, c’est comme le pétrole dans les émirats, on en a encore pour soixante ans d’exploitation du gisement

À Venise, on respecte les mystères, on protège les blessés, on sait ne pas poser de questions

En toute femme, à Venise, se dit la pauvre Pénélope, s’éveille une midinette.

— Je suis amoureux d’une historienne. Je suis resté dans la tradition de Cartier-Bresson, vois-tu, jamais je n’abandonnerai l’argentique. Avec ton appareil, tu élimines tout de suite les photos ratées. Une photo ratée, ma vieille, c’est un chef-d’œuvre trente ans plus tard, parce qu’on y voit la grosse poubelle qui faisait que vingt ans avant on trouvait que c’était une photo ratée. Et les photos où on avait l’air moche, trente ans après, on se regrette, on est content de les avoir, tu verras… Notre époque ne va plus produire que des photos réussies, ça va être un désastre artistique de plus

Toi qui connais tout, tu aimes le Bellini de San Cassiano ? — Pourquoi, tu le trouves meilleur que celui du bar de l’hôtel ?

Alors que les vraies valeurs du sport, aujourd’hui, c’est l’amour de l’argent, la compétition mesquine, l’esprit de clocher, les hooligans, les dopés, les drogués, c’est l’école de la triche et du pas-vu-pas-pris, ça apprend la haine de l’autre et le narcissisme, les logos et les sponsors, l’idée que les plus forts piétinent les faibles. Se dépasser, aller plus haut, être plus rapide, plus grand

Carlo était un vrai musicien, et c’est un sport aussi – il avait été pendant trois heures violoniste, accordéoniste, gambiste, triangliste, il avait alterné andante, allegro, allegro molto. Pénélope avait succombé à cet orchestre qu’elle avait fait semblant de diriger du bout des doigts, en vrai Toscanini de l’oreiller. Léopoldine crevait de jalousie.

Nous sommes faits de la même étoffe que nos songes.

Un film se démode, un rêve, non.

Il disait : « Il faut toujours sauver la façade, la façade vous sauvera. » Une philosophie de la vie

Dès qu’elle serait à Venise, elle irait voir sur place. L’avantage avec Guardi, Canaletto et quelques autres c’est qu’on peut, aujourd’hui encore, entrer dans leurs tableaux.

La nuit, à Venise, les places sont des salons vides qu’on traverse sans y penser.

 

les Enquêtes de Pénélope :
Intrigue à l’anglaise (01)
Intrigue à Versailles (02)
Intrigue à Venise (03)
Intrigue à Giverny (04)

Goetz, Adrien « Intrigue à Versailles » (Pénélope 02) 2009

Résumé : Revoici Pénélope, la jeune conservatrice du patrimoine, toujours amoureuse de Wandrille, le journaliste dandy et rieur. Après avoir résolu l’énigme de la tapisserie de Bayeux, elle est nommée au château de Versailles. Dès son arrivée, elle découvre un cadavre, un Chinois et un meuble en trop. C’est effrayant, c’est étrange, c’est beaucoup. Dans ce temple de la perfection et de la majesté vont s’affronter la mafia chinoise et une société secrète qui se perpétue depuis le xviie siècle. Des salons aux arrière-cabinets du château, des bosquets du parc aux hôtels particuliers de la ville, Pénélope, bondissante et perspicace, va percer les mystères de Versailles.

Mon avis : Alors oui ! Retrouvé avec beaucoup de plaisir Péné et Wandrille. Un couple enquêteur et une visite de Versailles et de l’histoire qui se révèle passionnante. Beaucoup d’humour dans la façon de décrire les personnages, des imags qui fout sourir, bienvenue dans les coulisses de Versailles, au royaume des magouilles des conservateurs ; avec Péné poussons les portes closes, découvrons ce qui ne se visite pas… . L’érudition de l’auteur ne tue pas l’action et je dois dire que j’ai suivi le guide avec intérêt et plaisir. Bernard Pivot en dit : «Afin de nourrir son histoire apparemment abracadabrante, il a lu et consulté une ribambelle de livres très sérieux – je vais ouvrir quelques pistes aux lecteurs – sur des femmes convulsionnaires de l’église Saint-Médard, à Paris, sur la survivance et la dissémination du jansénisme, jusqu’en Chine, sur l’influence de cette doctrine sur la genèse de la Révolution française, sur des projets de construction d’un autre palais à Versailles, et sur mille autres sujets qui relèvent de l’histoire, de l’architecture, des jardins, du patrimoine, de la religion catholique, de la littérature et de la criminalité asiatiques. »

Et maintenant… je voyage continue…. Direction Venise !

P.S : Si vous aimez Versailles, il y a aussi un autre polar (qui se situe en 1774) « Les fables de sang » de Arnaud Delalande qui j’ai beaucoup aimé.

Extraits :

Tout le monde l’appelle Chignon-Brioche comme si elle était une vieille dame charmante, alors que c’est une teigne.

Pour le tout-venant, les importuns et les corvées, les projets foireux, les légitimistes, les orléanistes, les bonapartistes et l’art contemporain qu’ils ont tous en horreur, j’oublie le sapin de Noël et le spectacle de la fête du personnel, il leur fallait une petite fée. Une Pénélope.

Apprenez, mademoiselle la conservatrice des textiles, qu’un costume sur mesure, même aux mesures de quelqu’un d’autre, a toujours l’air d’un costume sur mesure. C’est paradoxal, c’est anormal, c’est injuste, mais c’est ainsi.

Le rayon de soleil qui les a accueillis a duré huit minutes, le temps de demander l’addition et de se remettre en marche pour ne pas mourir de froid.

Maman dit toujours qu’une maison sans jardin, c’est triste comme un jardin sans maison.

On lui appliquait la règle générale des nominations dans l’administration française : surtout jamais selon ses voeux, surtout jamais selon ses compétences

Allez, laissons les jardiniers se disputer avec les archéologues. Ils sont entre pousse-brouettes, qu’ils se débrouillent

Le jour où tu me montreras ici quelque chose qui a vraiment l’air de ce que c’est, je trouverai ça louche ! Ici, tout est en vieillissement accéléré ! Tu as vu l’état de mes Tod’s ? Versailles, c’est une ruine, commente Wandrille gravement, pour les pompes.

À Versailles tout le monde portait des armes, les chiens hurlaient dans les cours, les cerfs étaient mis à mort, les clans se haïssaient, il y avait des vols qui touchaient même les appartements du Roi, sans compter l’affaire des Poisons, les messes noires, le diable que le Régent, fuyant Versailles et même Paris, invoquait dans les carrières, les cabales contre les ministres, les calomnies et les lettres interceptées, les mensonges, les accidents de chasse, les fortunes séculaires perdues au jeu, l’arrestation du cardinal de Rohan devant toute la cour. C’était violent. Ça le redevient.

Il fallait « à ce livre magnifique qu’on appelle l’histoire de France cette magnifique reliure qu’on appelle Versailles ». C’était Victor Hugo qui avait écrit cela

 

les Enquêtes de Pénélope :
Intrigue à l’anglaise (01)
Intrigue à Versailles (02)
Intrigue à Venise (03)
Intrigue à Giverny (04)

 

Chevrier, Jean-Marie « Madame » (08/2014)

Et voilà.. Ma première lecture de la Rentrée Littéraire 2014..

Résumé de l’éditeur (Albin Michel) C’est une étrange éducation que Madame, veuve excentrique et solitaire, s’obstine à donner au fils de ses fermiers dans un lointain domaine menacé par la décadence. Que cherche-t-elle à travers lui ? Quel espoir, quel souvenir, quelle mystérieuse correspondance ? Curieusement, le garçon accepte tout de cette originale.

Avec elle, il habite un autre temps que celui de ses parents et du collège. Un temps hanté par l’ombre de Corentin, l’enfant perdu de Madame. C’est dans ces eaux mêlées que nous entraîne l’écriture secrète, raffinée, et cruelle jusqu’à la fascination de Jean-Marie Chevrier.

Mon avis : Château en ruine, huis clos hors de l’espace et du temps, bien que se situant de nos jours (il y a la télévision) en France. Tout est intemporel, de la façon de s’habiller à la façon d’agir ; la relation entre les personnages est un rapport Châtelaine/métayer du temps passé. Au début, « Madame » est présentée comme une vieille aristocrate solitaire et originale qui souhaite donner une bonne éducation à ce jeune qui n’aurait pas eu cette chance dans son milieu et de la difficulté pour le jeune garçon d’être écartelé entre l’amour de deux femmes qui sont à l’opposé l’une de l’autre et de la difficulté d’être mère. La mère biologique n’arrive pas à communiquer son amour à son enfant (mais on sent qu’il y a de l’amour dans la famille du jeune garçon qui s’inquiète de la situation mais ne peut rien faire) et la vieille femme – inquiétante, et machiavélique – qui fait tout pour que le jeune garçon tombe dans ses filets. S’ajoute à cela le fait que la famille du jeune garçon est employée par Madame l’aristocrate et de ce fait économiquement dépendante, ce qui fait qu’il lui est impossible de se révolter. Un roman sur la manipulation aussi… mais qui manipule qui ? la vieille dame ? le jeune garçon ? Passé, mort et mystère sont toujours présents. Une très belle approche de la relation entre la poésie et la vie. Et un dénouement très inattendu. J’ai bien aimé mais ce n’est pas un vrai coup de cœur..

Extraits :

Elle dit : regarde-moi. Elle lui prend le visage entre les mains, plonge ses yeux dans les siens… Elle a le pouvoir d’aller fouiller en lui, au plus profond, où lui-même n’atteint pas. Il lui ouvre le passage de son âme, il lui en facilite l’entrée, les yeux

Il imagine la suite de l’histoire pour voir si, le lendemain, en reprenant sa lecture, l’auteur aura eu les mêmes idées que lui

le monde est plus vaste que l’horizon où s’arrêtent nos yeux

Elle s’appelle Madame. Quelqu’un a-t-il jamais pu l’appeler autrement ?

force de vivre coupé entre deux maisons, face à trois personnes, il s’est habitué à changer de conduite selon son interlocuteur, lui donnant, croit-il, ce qu’on attend de lui. Il ne reste lui-même pour lui-même qu’au prix d’une force rageuse qu’il sent bouillir dans son cœur

l’alliance de deux ruines n’a jamais constitué une fortune

tu n’imagines pas le nombre de livres qu’il m’a fallu pour oublier les soirs d’hiver qui commencent tôt et ceux d’été, qui n’en finissent pas. Tu n’imagines pas

C’est tout ce qui restait de sa noblesse, la noblesse de canne avait remplacé la noblesse d’épée

Les auteurs n’imaginent pas la responsabilité qu’ils endossent en proposant leurs divagations à des esprits perdus ou crédules

On ne peut pas vivre sans religion. Il a l’air ahuri. Ses parents ne semblent pas s’en trouver mal. – Un autre monde se cache derrière les apparences, poursuit-elle. Il faut que tu ailles y faire un tour. Après tu verras ce que tu

La poésie a posé sur elle un voile de douceur comme cette voilette, dont souvent parle Baudelaire, que les femmes abaissaient pour se protéger du regard du monde

Une âme, si belle soit-elle, ne saurait parler d’elle sans la grammaire

la plus belle qualité de Tintin est d’être sans âge. Il est né comme il est. Il dure comme il fut créé et tous les enfants qui le lisent ont son âge

Le plus simple serait qu’elle soit morte. Quand on ne sait plus quoi faire des gens, c’est toujours la réponse qui vient en premier à l’esprit.

Toutes les questions que la vie peut lui poser, elle les résout en cuisinant et plus c’est compliqué, plus elle se lance dans des recettes savantes, qui demandent de l’attention

D’où vient que la nuit du matin, si noire soit-elle, porte déjà des promesses de lumière ?

l’idée même qu’il avait été vivant commençait à s’estomper. Les sentiments aussi tombent en poudre. Et je ne parle pas de la mémoire qui n’est que trucage, mensonge à soi-même, mauvaise reconstruction

Madame a l’art d’exercer sur son esprit, encore si enfantin, une attraction maléfique. Ne serait-ce qu’en l’accueillant d’un poème qu’elle a préparé la veille et dont le texte l’attend à la bonne page du livre, posé sur la table. Tout de suite il doit le lire et son monde habituel est d’un coup chamboulé et s’efface, bascule dans une réalité incertaine

On ne se méfie pas assez des écrivains. Ils font croire à ceux qui ne le peuvent pas qu’ils pourraient être les personnages d’exception qu’ils mettent en scène

Goetz, Adrien « Intrigue à l’anglaise » (Pénélope 01) 2007

Adrien Goetz (né en 1966 à Caen) est un écrivain français, auteur de plusieurs romans axés sur l’histoire de l’art. Il est également chercheur et enseignant dans ce domaine.

Après une formation au lycée Malherbe de Caen en Normandie et au lycée Louis-le-Grand à Paris, il a été élève à l’École normale supérieure, rue d’Ulm, où il a obtenu l’agrégation d’histoire. Après une thèse de doctorat d’histoire de l’art portant sur la période romantique, il enseigne aujourd’hui à l’université de Paris-Sorbonne. Il a également vécu et travaillé aux États-Unis où il a été Teaching Assistant en littérature française à Université Yale et en Italie, à la Scuola Normale Superiore de Pise.

Ses travaux d’historien de l’art l’ont conduit à s’intéresser à Ingres (il a notamment publié en 2006 Ingres Collages, un essai accompagnant une exposition dont il a été le commissaire au Musée Ingres de Montauban et au Musée des Beaux-Arts de Strasbourg) mais aussi à Honoré de Balzac (il a préfacé et commenté son roman sur l’art, Le Chef-d’œuvre inconnu).

Son premier roman, Webcam (2003), avait pour héros un artiste contemporain imaginaire, qui rappelait un peu la figure de Balthus. Son deuxième roman, La Dormeuse de Naples (2004), a reçu le prix des Deux Magots et le prix Roger-Nimier. La Dormeuse de Naples raconte les aventures imaginaires d’un authentique chef-d’œuvre perdu par Ingres en 1815, le pendant de la Grande Odalisque du Louvre, à travers le monde des ateliers des peintres du XIXe siècle à Paris, à Naples et à Rome. Son troisième roman, Une petite légende dorée (2005), se passe à notre époque, entre Yale University, Washington DC, l’Italie, et l’Europe centrale. C’est encore une fois une aventure artistique puisque le personnage principal, Carlo, cherche à reconstituer un tableau de la Renaissance siennoise dont les fragments sont dispersés à travers le monde. Son quatrième roman, À bas la nuit ! (2006), est l’histoire d’une collection privée imaginaire léguée, par une richissime excentrique qui ressemble beaucoup à Peggy Guggenheim, à un jeune garçon très doué et très mystérieux, sorte de Gatsby issu du monde des banlieues. Dans Intrigue à l’anglaise (2007, Prix Arsène Lupin) c’est une jeune conservatrice du patrimoine qui tente de percer les mystères des trois mètres qui manquent à la célèbre tapisserie de Bayeux.

En 2007, l’Académie française lui a décerné le prix François-Victor Noury pour l’ensemble de son œuvre. Cinq de ses ouvrages ont été traduits en quatre langues étrangères, dont l’italien, le portugais, et l’anglais.

Il collabore à divers titres de presse dans le domaine artistique. Longtemps chroniqueur pour la revue L’Œil et dans Zurban, hebdomadaire de la vie culturelle parisienne, il écrit aujourd’hui dans les colonnes de Beaux-Arts Magazine. Il est, depuis 2007, le rédacteur en chef de Grande Galerie le Journal du Louvre. Depuis 2008, sa chronique Les arts et vous, consacrée aux expositions, paraît dans Le Figaro du lundi.

Il a mené, en parallèle, des activités bénévoles au sein de Patrimoine sans Frontières, une organisation non gouvernementale humanitaire dont il a été le secrétaire général et le vice-président jusqu’en 2009. La mission de cette ONG est de défendre le patrimoine en déshérence et de l’inscrire dans un contexte de développement local durable. L’association agit dans de nombreux pays, tels le Liban, le Cameroun, l’Albanie ou le Kosovo.

 

Les enquêtes de Pénélope 1 – Intrigue à l’anglaise (2007)

Résumé : Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant. Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s’ennuie au musée de Bayeux, jusqu’au jour où la directrice du musée, dont elle est l’adjointe, est victime d’une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l’histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l’Alma… (Prix Arsène Lupin)

Mon avis : En matière d’enquêtes dans le domaine de l’art, j’avais déjà bien aimé les aventures de Jonathan Argyll écrites par Ian Pears (Une série de romans policiers se déroulant dans le monde de l’art entre Italie et Angleterre.) C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai fait la connaissance de Pénélope (jeune conservatrice du patrimoine nommée à Bayeux pour son premier poste alors qu’elle rêve des antiquités égyptiennes du Louvre) et de Wandrille ( un journaliste) . D’ailleurs une jeune femme amoureuse de l’Egypte ne pouvait que m’enchanter. Dès le premier tome, je me suis attachée aux personnages. L’aventure est passionnante, pas de temps mort. Et ce n’était pas gagné d’avance… car Bayeux et une tapisserie … pas folichon, de prime abord. Entre le Moyen Age, le XIXème et l’époque contemporaine, une enquête pleine de fantaisie, d’hypothèses incroyables, et une connaissance du sujet évidente.. De quoi me donner envie d’aller me promener à Bayeux… C’est tout dire … On y parle art, crimes, enquêtes, machination, capitale et province… . Mais… car il y a un mais… ce n’est pas facile à lire car c’est touffu, le style n’est pas fluide, un peu (beaucoup) poussif… Toutefois, je me réjouis de retrouver Pénélope à Versailles…

Extraits :

Son attention est retenue par un paragraphe intitulé « Visages de profil », qu’elle commence à lire en égyptologue : «Une autre innovation […] consiste à recourir massivement à la représentation de profil des visages, ce qui a là aussi pour effet d’accélérer le cours du récit

Elle aime l’imprévu, l’instant qui la transforme en héroïne de roman. Une héroïne qui sombre à nouveau, avec délices, dans les vaguelettes du premier sommeil

Elle ne crie pas. Nul ne se préoccupe d’une jeune femme assise par terre. Elle se recroqueville dans la posture d’une statue-cube de l’Égypte ancienne, un bloc de basalte, les bras autour des genoux.

Pénélope, sur son oreiller de toile de lin, rêve en tapisserie. Champollion le Jeune rêvait en hiéroglyphes. Quelques pensées floues viennent cerner quelques minutes de rêve, puis, elle rouvre les yeux. Elle adore cet entre-deux-eaux, comme l’espèce d’hypnose qui la saisit chaque fois dans le

Elle se sent une héroïne d’Hitchcock qui sait qu’elle doit se rendre à un rendez-vous donné par un fou au téléphone. Et qui y va.

En feuilletant les pages, elle se laisse porter par la musique. Et la proustienne musique des noms, qui fait passer dans ses yeux des milliers de villages, de couronnes et de petites églises.

Baptisé au cidre, fini au calva

Il commence à pleuvoir beaucoup. « Il n’y a pas de mauvais temps, il n’y a que de mauvaises bottes »

Le château n’en est pas un. Il ressemble à un mastaba égyptien, ou mieux à quatre ou cinq mastabas empilés comme des moules à cake : une version en pierres locales, avec du lichen vert aux jointures, de la pyramide à degrés de Saqqarah. Rien moins. Pénélope s’attendait à tout, mais ça… L’Égypte rongée de lierre et de vigne vierge. La Nubie nettoyée au Gulf Stream. Une pyramide qu’on aurait dotée d’une entrée monumentale à colonnes de marbre de style élisabéthain et complétée, à son sommet, par des cheminées Renaissance

 

Les enquêtes de Pénélope:
1. Intrigue à l’anglaise
2. Intrigue à Versailles
3. Intrigue à Venise
4. Intrigue à Giverny