Khadra, Yasmina «La dernière nuit du Raïs» (2015)

Khadra, Yasmina «La dernière nuit du Raïs» (2015)

Auteur : Yasmina Khadra (en arabe : ياسمينة خضراء) est le nom de plume de l’écrivain algérien Mohammed Moulessehoul (en arabe : محمّد مولسهول), né le 10 janvier 1955 à Kenadsa, dans l’actuelle wilaya de Bechar dans le Sahara algérien. Ce pseudonyme est composé des deux prénoms de son épouse. Consacré à deux reprises par l’Académie française, salué par des prix Nobel (Gabriel Garcia Marquez, J. M. Coetze, Orhan Pamuk), Yasmina Khadra est traduit dans une cinquantaine de pays et a su toucher des millions de lecteurs. Adaptés au théâtre (en Amérique latine, Europe et Afrique) et en bandes dessinées, certains de ses livres sont aussi portés à l’écran (Morituri ; Ce que le jour doit à la nuit ; L’Attentat). Les Hirondelles de Kaboul est en cours de réalisation en film d’animation par Zabou Breitman. Yasmina Khadra a aussi co-signé les scenarios de La Voie de l’ennemi, avec Forest Whitaker et Harvey Keitel, et de La Route d’Istanbul, tous deux réalisés par Rachid Bouchareb. Ce que le jour doit à la nuit a été adapté au cinéma par Alexandre Arcady en 2012. L’Attentat a reçu, entre autres, le prix des Libraires 2006 et a été traduit dans 36 pays. Son adaptation cinématographique par Ziad Doueiri est sortie sur les écrans en 2013. À 63 ans, Yasmina Khadra prône l’éveil à un monde meilleur, malgré le naufrage des consciences et le choc des mentalités.

Ses principaux écrits : Le Dingue au bistouri, 1990 – La Foire des enfoirés, 1993 – Morituri, 1997 – L’Automne des chimères, 1998, – Double blanc, 1998 – À quoi rêvent les loups, 1999 – Les Agneaux du Seigneur, 1998 – L’Écrivain, 2001 – L’Imposture des mots, 2002 –  Les Hirondelles de Kaboul, 2002 – Cousine K, 2003 – La Part du mort, 2004  – La Rose de Blida, 2005 – L’Attentat, 2005 – Les Sirènes de Bagdad, 2006 – Ce que le jour doit à la nuit, 2008 – L’Olympe des infortunes, 2010 – L’Équation africaine, 2011 –  Les anges meurent de nos blessures 2013 – Qu’attendent les singes 2014 – La Dernière Nuit du Raïs 2015 – Dieu n’habite pas La Havane 2016 – Ce que le mirage doit à l’oasis 2017 – Khalil  2018

Résumé : « Longtemps j’ai cru incarner une nation et mettre les puissants de ce monde à genoux. J’étais la légende faite homme. Les idoles et les poètes me mangeaient dans la main. Aujourd’hui, je n’ai à léguer à mes héritiers que ce livre qui relate les dernières heures de ma fabuleuse existence.

Lequel, du visionnaire tyrannique ou du Bédouin indomptable, l’Histoire retiendra-t-elle ? Pour moi, la question ne se pose même pas puisque l’on n’est que ce que les autres voudraient que l’on soit. »

Avec cette plongée vertigineuse dans la tête d’un tyran sanguinaire et mégalomane, Yasmina Khadra dresse le portrait universel de tous les dictateurs déchus et dévoile les ressorts les plus secrets de la barbarie humaine.

Mon avis : 216 pages. Mais quelles pages ! En parcourant ce résumé qui dit « dresser le portrait universel de tous les dictateurs déchus » je ne peux m’empêcher de me demander si tel est bien le cas car je n’ai pas ressenti Kadhafi comme un dictateur comme les autres. La langue magnifique de Khadra mise au service d’un « personnage » plus que d’un dictateur. De Mouammar à Kadhafi, il y a un monde. Ce roman retrace la vie d’un jeune bédouin issu de rien qui surmonte toutes les difficultés pour finir laminé par son peuple. Il fait également la comparaison entre les dictateurs, car en aucun cas il ne peut accepter d’être comparé à un lâche, comme Saddam Hussein, qui se terre dans un trou ( – et pourtant – , ou à d’autres acteurs du monde arabe, du style Ben Ali, ceux qui se défilent. Lui est fier, mégalo, et affronte les bombes, debout face aux bombardements. Mais au bout du compte, qu’est ce qui est préférable ? Être pendu par les Américains comme Saddam ou lynché par les siens… L’homme est sans nul doute un personnage de roman, une personnalité à part entière, faite de clinquant et de faste, de folie et de démesure ; je n’ai pu m’empêcher d’être fascinée par la « bête de scène ». Khadra nous dresse le portrait de Kadhafi jeune, de ses colères, de ses doutes, de ce qu’il croit et veut être, de ceux qu’il respecte et de ceux qu’il vomit. Le roman retrace les deux faces de Kadhafi : la part « Guide » et la part « tyran » ; l’homme qui doute et affronte ses démons et ses cauchemars, l’homme qui croit en lui et fait face.Et au final, il nous décrit les dernières heures, la fuite, la fin qui est en opposition avec l’image qu’il se faisait de lui …

Et comme à chaque fois, je suis sous le charme de la prose de Khadra, qui fait passer tous les sujets, tous les thèmes, toutes les atrocités… Et je pense que si ce n’avait pas été cet auteur, je n’aurais pas lu un livre sur la dernière nuit du Raïs…Mais après avoir tellement aimé son « Ce que le jour doit à la nuit ».. je ne peux être infidèle en fonction du thème..

20.11.2011. Jour de la mort du Raïs.  Un roman écrit à la 1ere personne… Musulman, Bédouin, Militaire. Voici le portrait de Kadhafi, mais aussi ses points communs avec Khadra.

Khadra est entré dans la tête de Kadhafi comme en territoire connu et balisé. Celui qui voulait être un héros et faire du bien a fait le contraire de ce qu’il voulait faire : il a fait le mal et a été un bourreau. Il voulait construire une grande nation mais il a tout fait exploser. Un personnage fantastique sur le plan littéraire, qui est loin d’être un dictateur comme les autres, qui a commencé par apporter avec lui beaucoup d’espoir. Un personnage omniprésent dans le monde arabe et dans le débat politique, avec un discours violent, une figure médiatique, controversée, intense, hallucinée, débridée, mégalo…

Des anecdotes vraies et peu connues sont racontées dans le livre. L’auteur a écrit le livre en connaissance de cause, dans un genre de dédoublement de personnalité, avec l’impression de se ressentir et de l’avoir à ses côtés. L’auteur ne déteste pas Kadhafi, loin de là,  et il le comprend ; il ressent ses colères et ses angoisses. Pour lui on ne peut pas écrire sur l’autre si on le déteste ; si on déteste une personne on écrit la frustration et on ne voit pas l’autre. Son départ a plongé le pays dans le chaos, même si ce n’était pas la panacée alors qu’il était vivant, il a laissé la place à la violence. Que restera-t-il de ce personnage dans la Mémoire de l’Histoire ?

Extraits :

De ma pleine lune, il ne subsiste qu’une éraflure grisâtre à peine plus large qu’une rognure d’ongle

S’il y a moins d’étoiles ce soir dans le ciel de Syrte et que ma lune paraît aussi mince qu’une rognure d’ongle, c’est pour que je demeure la seule constellation qui compte

La misère était mon élément. Je ne mangeais qu’une fois sur deux, toujours la même nourriture à base de tubercules lorsque le riz venait à manquer. La nuit, les genoux collés au ventre sous ma couverture, il m’arrivait de rêver d’une cuisse de poulet jusqu’à me noyer dans ma salive

J’ai eu ton âge, il y a une éternité. C’est si loin que je ne m’en souviens presque pas

Il cherche ses mots comme on cherche un abri sous les bombes

Il ne mérite pas de marcher sur mes pas. Mon ombre ne serait pour lui qu’une insondable vallée des ténèbres

Ses joues ravinées lui tailladent la figure, conférant à son regard l’air hébété d’une bête à l’agonie

Occupés à se remplir les poches, ils ne se rendaient compte ni du monde qui mutait à une vitesse vertigineuse ni des lendemains chargés d’orages en train de s’enfieller à l’horizon

Un chef arabe ne rend pas le burnous

Il n’y a aucune différence entre celui qui se livre et celui qui refuse de se battre. Je dirais même que si le premier a le courage de sa lâcheté, le second en est totalement dépourvu

Mon destin se joue à pile ou face, et la pièce de monnaie demeure suspendue en l’air, aussi tranchante qu’un couperet

Les yeux plus grands que l’horizon, les cheveux noirs jusqu’au fessier, la peau translucide, elle semblait sortir d’un songe d’été. Je l’ai aimée à l’instant où je l’ai vue. Mes insomnies étaient emplies de son parfum

Je ne marchais pas, je planais, porté par les battements de mon cœur.

J’étais allé sur la plage voir la mer se pulvériser contre les rochers. J’eus envie de hurler jusqu’à ce que mes cris fassent taire le vacarme des vagues, jusqu’à ce que l’horreur dans mon regard fasse reculer les flots

pour moi, rien ne vaut la splendeur d’une guitoune déployée au beau milieu du désert et pas une symphonie n’égale le bruissement du vent sur la barkhane

Il n’est que l’ombre d’un vieux souvenir ; son regard, qui autrefois portait plus loin que la foudre, a du mal à s’aventurer au-delà du bout de ses cils

Tous les silences de la terre ne feraient pas taire la vérité

S’il vous arrivait malheur, la Libye ne s’en remettrait pas. Ce beau pays que vous avez bâti seul, contre vents et marées, s’émietterait comme une vieille relique vermoulue

Ce que je dis est parole d’Évangile, ce que je pense est présage. Qui ne m’écoute pas est sourd, qui doute de moi est damné

Je marche le nez en l’air, ma pleine lune en guise d’auréole, et je foule aux pieds les maîtres du monde et leurs vassaux

Je n’ai jamais prêté l’oreille à une autre voix que la mienne

mes camarades buvaient mes paroles jusqu’à l’ébriété. Ce n’était pas moi qui les ensorcelais avec mes diatribes, mais la Voix qui chantait à travers mon être

Confiance ? Cet attrape-nigaud ! J’ai aboli ce mot vénéneux de mon vocabulaire avant d’apprendre à marcher. La confiance est une petite mort

Ils se disent musulmans et c’est à peine s’ils laissent quelque chose aux démons

Un pied dans chaque magouille, les yeux plus gros que le ventre, il se faisait graisser la patte pour la moindre des choses et s’empiffrait aux frais de la monarchie sans être obligé de porter la main à la poche

L’important n’est pas d’où l’on vient, mais le chemin que l’on a parcouru. Personne ne m’a fait de cadeau. J’ai étudié sans bourse aucune et je me suis construit moi-même

J’étais malheureux comme il est rarement possible de l’être, aussi misérable que l’ombre squelettique raturant le sable, aussi éperdu que les racines tentaculaires qui s’enchevêtraient autour de moi, ne sachant où terrer leur douleur

Mes repères n’avaient pas plus de consistance que les mirages en train de se falsifier au loin

La nudité du désert se voulait une page blanche prête à recueillir le récit de mon épopée galopante.

Rien ne saurait être plus gratifiant pour un martyr que de rendre l’âme sans rendre les armes, en s’identifiant à chaque boule de feu, à chaque claquement de culasse, à chaque bout de chair happé par la spirale du sacrifice suprême

Sous mon règne, l’Iraq était une grande nation. Haroun Rachid n’a pas été meilleur souverain que moi. Mes universités produisaient des génies, Bagdad festoyait chaque soir, et chaque grain que je semais bourgeonnait avant de toucher terre. Mais toi, Mouammar, qu’as-tu fait de ton peuple ? Une meute affamée qui te dévorera cru

Il sait que j’ai la susceptibilité à fleur de peau et que s’il m’arrive parfois de pardonner l’insolence, je ne l’oublie jamais

Les mauvaises nouvelles compliquent les situations

il ne faut pas avoir peur de mourir car on risque de mourir de peur. Et puis, n’est-ce pas le but final de l’existence, la mort ? On a beau posséder le monde ou tirer le diable par la queue, un jour on est appelé à tout laisser sur place, nos trésors comme notre lot de misères, et à disparaître

Ce qui n’a pas de fin use et ennuie.

J’avais la foi, je n’ai plus d’idéal, monsieur. J’ai renoncé à la première pour ne pas avoir à la partager avec les hypocrites et j’ai renoncé au second parce que je n’ai trouvé personne avec qui le partager

— Vous avez écrit l’Histoire, Raïs.

— Faux. C’est l’Histoire qui m’a écrit

 

J’étais prêt à mourir en héros pour que ma légende soit sauve

Il n’y a pas de honte à être vaincu. La défaite a son mérite ; elle est la preuve que l’on s’est battu

Étranges, les volte-face du temps. Un jour vous êtes idolâtré, un autre vous êtes vomi ; un jour, vous êtes le prédateur, un autre vous êtes la proie

Quelle que soit la confiance que nous avons en l’être aimé, lorsqu’il n’est pas là, le doute devient notre animal de compagnie.

Quelle image gardera-t-on de moi ? Celle du Guide ou celle d’un tyran

Vous avez effectivement fait d’un archipel de tribus hostiles les unes aux autres une même chair et une même âme

Ce peuple m’a-t-il sincèrement aimé ou n’a-t-il été qu’un miroir qui me renvoyait mon narcissisme démesuré ?

Je craignais la traîtrise dans mes palais, elle me prend au dépourvu dans les faubourgs

Il est des forêts qui ne survivent pas à leur sinistre. Elles s’immolent comme les illuminés, et plus jamais herbe ne pousse sur leurs cendres

La vie n’est qu’un rêve dont notre mort sonne le réveil, se consolait mon oncle. Ce qui compte n’est pas ce qu’on emporte, mais ce qu’on laisse derrière soi

Au lieu de revoir sa copie, on s’entête à voir les choses telles qu’on voudrait qu’elles soient

 

 

 

2 Replies to “Khadra, Yasmina «La dernière nuit du Raïs» (2015)”

  1. D’accord avec toi, Soeurette.
    Je ne pense pas que j’aurais lu quoi que ce soit au sujet de Khadafi…
    Yasmina Khadra a ce talent fou de pouvoir écrire sur tous les thèmes, tous les sujets.
    Superbe écriture, comme toujours.

  2. Je reste un peu partagée sur ce roman, je n’ai pas réussi à éprouver autre chose que de l’horreur face au personnage et je m’interroge sur la fascination qu’il a pu exercer sur Khadra . Un certain malaise m’a habitée pendant toute cette lecture à cause de cette fascination qu’il engendre chez l’auteur : rentrer autant dans la tête d’un tel personnage que l’a fait Khadra m’a vraiment troublée. En fait je pense que c’est le récit à la 1ère personne qui a été le plus dérangeant pour moi , ce point de vue interne m’a obligée à prendre la distance que Khadra ne prenait pas, de par ce choix . les passages concernant la façon dont il traitait les femmes m’ont totalement horrifiée, et là j’aurais vraiment aimé un narrateur extérieur .
    Le personnage du lieutenant Colonel Trid m’a beaucoup intéressée , il est particulièrement révélateur de la puissance mentale qu’ont des individus tels que Khadafi .

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