Viggers, Karen «La mémoire des embruns» (2015)

Auteur : Née à Melbourne, Karen Viggers est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage. Elle exerce dans divers milieux naturels, y compris l’Antarctique. Elle vit aujourd’hui à Canberra, où elle partage son temps entre son cabinet et l’écriture. «La Mémoire des embruns», son premier roman, a été numéro un des ventes du Livre de Poche durant l’été 2016. En 2016 elle publie «La Maison des hautes falaises» suivi en 2017 par « Le Murmure du vent»

Résumé : Mary est âgée, sa santé se dégrade. Elle décide de passer ses derniers jours à Bruny, île de Tasmanie balayée par les vents où elle a vécu ses plus belles années auprès de son mari, le gardien du phare. Les retrouvailles avec la terre aimée prennent des allures de pèlerinage. Entre souvenirs et regrets, Mary retourne sur les lieux de son ancienne vie pour tenter de réparer ses erreurs. Entourée de Tom, le seul de ses enfants à comprendre sa démarche, un homme solitaire depuis son retour d’Antarctique et le divorce qui l’a détruit, elle veut trouver la paix avant de mourir. Mais le secret qui l’a hantée durant des décennies menace d’être révélé et de mettre en péril son fragile équilibre. Une femme au crépuscule de sa vie. Un homme incapable de savourer pleinement la sienne. La Mémoire des embruns est une émouvante histoire d’amour, de perte et de non-dits sur fond de nature sauvage et mystérieuse.

« Absolument sublime, un des dix livres de l’année » Gérard Collard

Sorti au Livre de poche en mars 2016

Mon avis : Un énorme coup de cœur. De superbes descriptions d’amitié, de rapports familiaux. Un retour en arrière d’une femme qui souhaite dire adieu à l’endroit où elle fut heureuse au moment de quitter la vie, ; elle souhaite partir en communiant avec la nature et non dans un mouroir. Au gré des jours elle va revisiter sa vie à l’envers. Ce livre va mettre en lumière le parcours de cette femme et les relations qui ont jalonné sa vie. Elle nous fera part de ses sentiments et de ses doutes ; elle évoquera les relations avec sa famille. Une fille, Jan avec qui elle a du mal à communiquer, un fils qui lui est proche, Tom et un autre, Gary. Et la complicité qui l’unit à sa petite-fille. Au cours des derniers jours de sa vie, elle va lier une relation d’amitié et de confiance avec le gardien du parc national de l’ile qui la considère au début comme un fardeau et qu’elle va apprivoiser. Magnifique description de l’ile sauvage à laquelle se greffera en plus une approche de la vie des personnes qui sont détachées en Antarctique pour des saisons d’hiver ou d’été et leur rapport avec la vie. Passionnant, émouvant, beau…et une description de la faune de Tasmanie ( les oiseaux et autres animaux) qui est magique et qui montre à quel point l’auteur est spécialiste de la question.

Extraits :

une lettre, ça n’explose pas ! Pourtant, elle pourrait. À cause de ce misérable bout de papier, le peu de vie qui lui restait risquait d’éclater en mille morceaux.

Le compte à rebours avait commencé et elle avait besoin de panser de vieilles blessures négligées – la faute à la routine qui engourdit. Elle souhaitait d’abord trouver la paix et le calme intérieur, se réconcilier avec elle-même, s’accorder le droit de se délier du remords.

Si elle entreprenait ce voyage, c’était pour retrouver ses souvenirs, un exercice qui, hélas, ne vous dispensait jamais du chagrin.

Jeune, on pense que l’existence n’a pas de fin. Et, quand la vie vous rattrape au tournant, on regrette de ne pas avoir mieux utilisé son temps. Pourtant, à ne jamais perdre la perception du temps qui passe – en quête d’intensité existentielle –, on risque de passer à côté du sens de la vie.

quand on a trop d’espace et trop de temps, le danger est de se perdre soi-même.

On ressent une telle solitude lorsqu’on perd un parent alors qu’on est loin

Sa présence rassurante, leur acceptation réciproque, le fait qu’ils n’attendaient rien de plus, tout cela lui manquait. Pour en arriver là, à cette sérénité, il avait fallu une vie entière – un rude voyage sur une route peu carrossable. Mais c’était cela l’amour, sûrement, pas une brève flamme qui ne vous éclaire qu’un instant.

Travailler sur un moteur a quelque chose de rassurant. Peut-être à cause de sa composition ou du fait que l’on peut prévoir de quelle manière ses constituants vont s’imbriquer. Ou bien encore à cause de l’ingéniosité de son mécanisme et de la beauté de l’agencement qui permet à une machine de produire assez d’énergie pour mettre en rotation un arbre de transmission et en mouvement un véhicule.

Ce n’est pas seulement le concept qui me séduit, mais aussi le poids des éléments dans mes mains. L’odeur familière du cambouis. J’aime devoir trouver des solutions à des problèmes pas à pas. J’aime la géométrie des machines. Elles possèdent leur propre logique.

Ceux qui ne s’échappent pas n’en réchappent pas ! Ils sont piégés.

Elle se trémousse et retrousse ses babines pour me faire son sourire canin. Si seulement les hommes pouvaient manifester leur plaisir avec autant de franchise. Nous sommes tous tellement coincés.

J’étais semblable à un ours sortant d’hibernation – lent d’abord, puis revenant à la vie avec de plus en plus d’énergie.

La vie coulait de nouveau dans ses veines, une vraie vie. Elle était peut-être à l’article de la mort, mais elle se jura de continuer jusqu’au bout à vivre plutôt que d’être « naphtalinisée » dans une maison de retraite.

Il pouvait crier tout son soûl en s’adressant aux arbres et au ciel sans déranger personne. Crier lui faisait du bien, cela relâchait les tensions accumulées. Et il valait mieux être seul.

Que c’était donc énervant, la façon dont les noms ne cessaient de lui échapper. Ces trous de mémoire insupportables brisaient le fil de ses pensées.

C’était si facile pour elle de chercher l’évasion dans les activités de la vie quotidienne. Les tâches ménagères étaient son bâton de pèlerin. La routine, sa forteresse. Tout le reste s’était figé sous le quadrillage précis de son emploi du temps. Les années passaient, les saisons se succédaient, les enfants grandissaient.

Le règne de l’indifférence. Pour meubler le vide, elle se livrait à la rêverie et cultivait un jardin secret.

En cette saison, la lumière matinale est d’une beauté inouïe, la mer comme du verre liquide. Par temps clair, la brume déploie un voile autour des montagnes. Le soleil est un globe orange flamboyant.

Quand le corps se désintègre, on n’a plus sa place ici.

J’ai l’étrange sensation que mon esprit est un cerf-volant lâché dans le vent.

Comme chaque fois, je ne sais pas si le fait de se souvenir est une bonne ou mauvaise chose. Cela réveille chez moi un désir galvanisant de liberté.

Je n’ai pas eu le courage de vivre, par crainte de nouvelles blessures. Quand la confiance est brisée, il est difficile de la retrouver.

— L’hiver est un moment étrange. Les humains ne sont pas faits pour vivre privés de lumière.

Je ne lui décris pas la façon dont le noir s’insinue dans toutes choses, ni comment on coule dans cette noirceur, lorsqu’on est lesté de quelque chagrin.

La lenteur, c’est tellement agréable. On savoure les paysages, la vue de l’horizon. C’est pour ça qu’on est tellement accro. Le plaisir de la contemplation. Loin de toute cette agitation

J’ai appris à cueillir ces moments de bonheur au fil d’une existence ordinaire. Il s’agit de favoriser un certain état d’esprit imperméable à l’effervescence ambiante.

Après sa disparition, elle avait ressenti un vide d’autant plus atroce que sa maladie était en quelque sorte devenue une raison de vivre. Se retrouver sans lui, c’était comme marcher dans le désert.

Elle s’était cramponnée à son souvenir au lieu de l’oublier. Il y avait un prix à payer. À la fin, cela la rendit vulnérable.

C’était tout cela, un mariage. La ténacité. La capacité à faire face aux choses de la vie. L’accumulation de souvenirs communs.

— Qu’est-ce que vous faites quand vous voulez désespérément vous échapper alors que certaines personnes ont besoin de vous au point que vous ne pouvez pas partir ?

Le chaos, le grand désordre de ce paysage de roches éclatées, reflète mon état d’âme. Je m’y sens à ma place. Le vent me traverse le cerveau. L’air glacé n’a pas d’odeur.

Les souvenirs ont un pouvoir narcotique aussi puissant que le whisky. Je suis dans ma bulle.

Lorsqu’elle avait retrouvé sa voix, elle leur avait livré une version tronquée de l’histoire. Une version dépouillée des veines, des muscles, de la chair de la vérité – elle comptait l’emporter dans la tombe. Il leur faudrait se satisfaire de petits bouts.

Elle a beau avoir affirmé qu’elle ne lui appartenait pas, il n’a pas l’air d’être au courant.

sa mémoire était aussi glissante qu’une savonnette

Elle est peut-être en train de mourir à cet instant même. J’ai vraiment peur maintenant. Pas pour maman – elle ne craint pas la mort. Non, j’ai peur pour moi.

— Mais où sont mes racines, alors ? Voilà ce que je suis : un arbre sans racines. À la moindre bourrasque, je tombe.
— C’est peut-être une bonne chose, au fond.
— Que veux-tu dire ?
— En perdant ses racines, on se libère.

 

Image : Phare de Bruny, (Tasmanie)

 

4 thoughts on “Viggers, Karen «La mémoire des embruns» (2015)

  1. Encore un livre certainement magnifique à lire ,surtout quand malheureusement on a près de soi des personnes en face terminale de la méchante maladie comme disait une vieille dame .

    Justement je me disais qu’il fallait Catherine que je te parle un peu de mes lectures d’été :
    « l’homme de la montagne » Joyce Maynard . J’ai aimé ,bien que n’étant je l’avoue pas trop fan de toutes les formes de littérature américaine .
     » Le voyage d’Octavio « Miguel Bonnefoy ,un tout petit livre à glisser dans son sac ,quand on risque d’attendre à quelque part .
    « Sur le chemin des glaces  » Werner Herzog ,je ne l’ai pas aimé autant que la personne qui me l’a prêté .
     » Au coeur du Yamato  » Aki Shimazaki :4 petits bijoux .
    « Landfall » Elen Urbani .J’ai beaucoup aimé .
    « Pour l’amour d’une île  » Armelle Guilcher .J’ai bien aimé .
    Et maintenant je lis : »Les maîtres mosaïstes et je me « régale » . Derrière la liste est longue et c’est tant mieux ,plus un espagnol en cours « No nos dejan ser niños  »
    Bonnes lectures Catherine ,merci pour tous les bons titres que tu nous fait connaître.

  2. Une recommandation de Cat comme un cadeau, merci !!!

    Il y a deux histoires qui se racontent en parallèle, chacune aurait pu vivre indépendamment l’une de l’autre en 2 livres différents. Deux histoires passionnantes donc !
    Mais elles sont liées tout de même, puisqu’on revient sur la vie de Mary la mère de Tom qui à la fin de sa vie souhaite revoir le phare de l’île de Bruny où elle y a vécu avec son mari décédé depuis et ses 3 enfants.
    Et l’autre histoire c’est celle de son fils Tom garagiste diéséliste passionné d’ornithologie et ayant une fascination pour l’Antarctique où il a passé de longs mois sur une base de station scientifique.

    Beaucoup de sensibilité dans sa manière de décortiquer la psycho des personnages. C’est profond et délicat en même temps. Je crois que c’est ça qui m’a complètement charmé, une manière d’écrire tout en simplicité et qui offre dans son tout une profondeur rare. Le tout s’accompagne d’une narration sur la nature très bien documentée et souvent poétique. Comme un tableau à la fois beau par ses couleurs, sa nature, ses animaux et émouvant comme un portrait de vielle dame où chaque ride est une histoire de la vie.
    En arrière plan, aussi une lettre bien mystérieuse…
    J’ai aussi aimé le rythme de livre, il faut du temps pour savoir regarder derrière et dedans nous.

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