Jaenada, Philippe, « La Serpe » (RL2017)

Auteur : Philippe Jaenada est né en 1964. Il a publié chez Julliard Le Chameau sauvage (prix de Flore 1997 et prix Alexandre-Vialatte), adapté au cinéma par Luc Pagès sous le titre À + Pollux ; Néfertiti dans un champ de canne à sucre (1999) ; La Grande à bouche molle (2001) ; La Serpe (2017) ; chez Grasset, Le Cosmonaute (2002), Vie et mort de la jeune fille blonde (2004), Plage de Manaccora, 16 h 30 (2009), et La Femme et l’Ours (2011) ; Sulak (Julliard, 2013), a reçu, entre autres, le Prix d’une vie 2013 (décerné par Le Parisien Magazine) et le Grand Prix des lycéennes de ELLE en 2014. Il publie ensuite La Petite femelle, (Julliard, 2015) . La serpe (2017) obtient le prix Femina.

éd. Julliard, 648 pages – Prix Femina 2017

Résumé : Un matin d’octobre 1941, dans un château sinistre au fin fond du Périgord, Henri Girard appelle au secours : dans la nuit, son père, sa tante et la bonne ont été massacrés à coups de serpe. Il est le seul survivant. Toutes les portes étaient fermées, aucune effraction n’est constatée. Dépensier, arrogant, violent, le jeune homme est l’unique héritier des victimes. Deux jours plus tôt, il a emprunté l’arme du crime aux voisins. Pourtant, au terme d’un procès retentissant (et trouble par certains aspects), il est acquitté et l’enquête abandonnée. Alors que l’opinion publique reste convaincue de sa culpabilité, Henri s’exile au Venezuela. Il rentre en France en 1950 avec le manuscrit du Salaire de la peur, écrit sous le pseudonyme de Georges Arnaud.

Jamais le mystère du triple assassinat du château d’Escoire ne sera élucidé, laissant planer autour d’Henri Girard, jusqu’à la fin de sa vie (qui fut complexe, bouillonnante, exemplaire à bien des égards), un halo noir et sulfureux. Jamais, jusqu’à ce qu’un écrivain têtu et minutieux s’en mêle…

Un fait divers aussi diabolique, un personnage aussi ambigu qu’Henri Girard ne pouvaient laisser Philippe Jaenada indifférent. Enfilant le costume de l’inspecteur amateur (complètement loufoque, mais plus sagace qu’il n’y paraît), il s’est plongé dans les archives, a reconstitué l’enquête et déniché les indices les plus ténus pour nous livrer ce récit haletant dont l’issue pourrait bien résoudre une énigme vieille de soixante-quinze ans.

 

Mon avis : J’avais failli lire « la petite femelle » mais comme je venais de lire le livre de Jean-Luc Seigle, « Je vous écris dans le noir » (janvier 2015) j’ai préféré lire sur un autre sujet. Je fais donc connaissance avec l’auteur avec ce roman.

Un beau pavé de littérature non fictionnelle qui a pour point de départ un fait divers du début des années 40. Mais qui a tué le père, la tante et la bonne ? Est-ce un crime familial, crapuleux, intéressé, politique ? Et qui est vraiment cet Henri Girard/Georges Arnaud ? Un homme à plusieurs facettes, plusieurs vies, qui sera acquitté alors que tout semble l’accuser après une délibération express… C’est aussi un roman sur les relations familiales, les rapports père/fils… Est-ce vraiment un rapport intéressé entre les deux ? pas si sûr. Et au fil des pages, l’impression sur le bonhomme change… d’une personne exécrable, il devient un aventurier, un être qui a passé sa vie à combattre les injustices. Il est passé par tous les stades ce bonhomme : enfant gâté, gosse de riche, milliardaire, va-nu-pieds, écrivain à succès, homme à femmes, prisonnier, passager clandestin… Un vrai héros de roman…et au final pas le cauchemar ambulant que je pressentais…Les apparences seraient-elles trompeuses dans cette histoire?

On pourrait bien croire que c’est un roman dans un contexte où l’on croise des vrais personnages. Les personnages de ses anciens romans (Pauline Dubuisson et Sulak) mais aussi beaucoup de personnalités de l’époque traversent le roman. C’est une véritable enquête: le style est fluide, et on a l’impression de partir sur les routes avec Jaenada qui nous raconte des histoires en conduisant. Il engage la conversation avec le lecteur : Il nous parle de la vie d’Henri Girard, de son enfance, de son adolescence, de ses fréquentations…avant d’arriver à destination et de passer à la phase « triple meurtre »; il nous invite aussi à partager sa vie à lui, ses impressions de voyage, avec beaucoup d’humour. Il repart de zéro, effectue des vérifications et cherche des explications. Et quand il arrive quelque part, il décrit.( parfois un peu trop dans les détails.. limite style nouveau roman) Quant à la plaidoirie de l’avocat, qui suit les règles d’un scénario à suspense qui met en scène le doute et suggère des pistes.. juste du grand art… Comme quoi, avec de l’argent et un bon avocat…

On ressort aussi de cette lecture en ayant envie de lire « le salaire de la peur » qui semblerait être nettement supérieur au film. (au passage le livre vient d’être réédité dans la foulée) Le film et Clouzot en prennent pour leur grade…

Extraits :

Mais contrairement à ce qu’il attendait, le spécialiste se penche moins sur son fils que sur lui. Il le réprimande amicalement, lui fait la morale, on n’élève pas un enfant comme une plante ou un canari : il lui demande d’être plus présent, plus attentif, et surtout moins sec, moins extrême, plus doux, on n’est plus dans les tranchées.

Dans l’immeuble, les plus tolérants le surnomment « le fou chantant », les autres « le cinglé ».

Il buvait beaucoup surtout de l’alcool. » Cette dernière phrase berce mon cœur. Déjà que les gens qui boivent beaucoup d’eau ou de lait, on les repère vite, si on surveille bien, et mieux vaut ne pas trop s’en approcher, alors lui, c’était encore pire.)

Ce qui rend sa promesse difficile à tenir, c’est qu’on ne peut pas tout faire et dormir en plus.

Il vous plantait son regard de ciel noyé en plein dans les yeux, et ne lâchait prise qu’après avoir obtenu satisfaction.

L’argent, cependant, c’est comme la marée, ça va et ça vient.

Sale gosse, sale type, des claques, insupportable, il ne mue, instantanément, qu’en anéantissant la fortune familiale, et se transforme en nomade combatif qui ne possède rien et vient en aide à ceux qui en ont besoin. Un bon gars, finalement.

je crois que je n’excelle pas dans la description architecturale ; ni dans celle des paysages, soyons lucide, je ne suis pas tout à fait Balzac – mais la nature, ça va, pas besoin d’en faire des bassines : un bois, une rivière, on voit, c’est bon.

Cette histoire du triple crime du château d’Escoire pourrait se dérouler sous Louis XIV ou François Hollande, la guerre n’y joue pas un rôle primordial, mais si on élargit le cadre, le décor est tout de même très sombre, l’atmosphère oppressante, les âmes des figurants noires et tristes.

Ça ne peut être dû qu’au hasard, mais cet après-midi du 24 octobre, le château d’Escoire va recevoir plus de visites que n’importe quel autre jour des années précédentes.

Les experts enfonçaient d’abord l’accusé, à juste titre ou non mais à deux mains et en appuyant bien fort, puis terminaient en déconseillant qu’on lui coupe la tête. Beaucoup devaient penser d’abord à eux. Et je les comprends. On veut bien aider la Justice, mais on a une femme, des enfants, un avenir : une mort sur la conscience, c’est encombrant.

L’accusé a pu, miraculeusement, s’adjoindre les services du plus grand – et de loin – avocat de ces années-là et des suivantes, sans doute même du XXe siècle et du nôtre jusqu’à maintenant (seul Éric Dupond-Moretti, je pense, peut regarder son fantôme dans les yeux) : Maurice Garçon.

Il ne démontre rien, il déstabilise. Il envoie des ondes floues dans l’esprit du public, des ondes de doute, on verra ce que ça donnera, c’est à la fin du bal qu’on paie les musiciens.

L’art d’un avocat (et de n’importe qui) est de savoir se mettre au niveau de l’opposition, même si les pâquerettes lui chatouillent les oreilles.

( sous réserve de mise à jour du sujet)

 

 

 

 

 

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