Manoukian, Pascal «Ce que tient ta main droite t’appartient» (2017)

Manoukian, Pascal «Ce que tient ta main droite t’appartient» (2017)

Auteur : Pascal Manoukian, journaliste et écrivain, a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. En 2013, il a publié « Le Diable au creux de la main», un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique. Ancien reporter de guerre et directeur de l’agence de presse CAPA, Pascal Manoukian s’est tourné vers le roman en publiant en 2015 « Les Échoués ». En 2017 il publie « Ce que tient ta main droite t’appartient ». A la rentrée 2018 il publie « Le paradoxe d’Anderson» aux Editions du Seuil.
« J’ai compris que la littérature avait un pouvoir plus fort que le journalisme. C’est un acte entier : on emporte ce livre et cette histoire chez soi, et ces personnages que je fais vivre entre les pages deviennent plus familiers. Les gens sont souvent plus touchés et ça les fait plus réfléchir qu’un simple article » confie-t-il lors d’une interview.

Editions Don Quichotte – 288 pages – 5.01.2017 –  / Paru chez Points poche janvier 2018

Prix des lecteurs de Brive

 

Résumé : Si ce soir-là Charlotte n’était pas sortie dîner entre filles, elle promènerait Isis dans les allées d’un square. Il lui achèterait des livres qu’elle laisserait traîner sur la table de nuit. Chaque jour, elle serait plus belle. Chaque jour, il serait plus amoureux. Ils boiraient du Sancerre au bonheur de leurs 30 ans, danseraient sur Christine and the Queens. La vie ne tient parfois qu’à un bas filé…

Le miracle n’arrivera pas : cette nuit-là, Karim perd tout. Son désir de vengeance va le mener jusqu’aux ruines d’Alep, au cœur de la machine à embrigader de Daech. Là où se cachent les monstres, mais aussi les centaines d’égarés qui ont fait le mauvais choix pour de mauvaises raisons. Là où il faudra lutter pour ne pas ressembler aux bourreaux.

Un voyage réaliste au pays mal connu de l’embrigadement et de toutes les violences.

La Presse : « La folie Daech a donné lieu à une profusion d’ouvrages et aussi de romans. Mais aucun n’avait jusqu’alors la puissance de tir et l’élégance romanesque de ce récit qui s’ouvre par un désastre absolu. » Le Parisien

 

Mon avis : et de 3 livres de Manoukian ! et de 3 coups de poing

Retour en Syrie en ce début d’année après le livre témoignage de Delphine Minoui «Les Passeurs de livres de Daraya – Une bibliothèque secrète en Syrie» (2017), Pascal Manoukian m’a pris par la main.. (pas la droite)…

« Ce que tient ta main droite t’appartient » le titre du livre… premier détournement du Coran par les terroristes de Daech… A deux niveaux… Pour justifier la prise de guerre, la mise en esclavage des femmes et des prisonniers et fausse promesse faite à ceux qui s’engagent de vivre dans le luxe une fois là-bas…

Plongée dans le mode du terrorisme. On retrouve immédiatement le contexte hyper-documenté, le style Manoukian. D’ailleurs on comprend vite que l’auteur a endossé l’identité de son personnage Karim pour suivre son parcours jusqu’à son arrivée en Syrie. Il s’est documenté sur les recruteurs, sur les candidats au djihâd, sur les moyens de déplacement, sur le profil des recrutés, sur la vie sur place, les motifs … Sur fond d’attentat terroriste et de massacre sur une terrasse de café en France… et il nous peint aussi par petites touches un paysage de la Syrie flamboyante ( pas celles des flammes de la guerre) mais celle de la splendeur d’avant, de la beauté des paysages, des couchers de soleil, de l’ancienne civilisation du temps de la Mésopotamie et de l’avant Bachar…

Les personnages : Au départ deux jeunes Karim et Charlotte (de deux religions différentes) s’aiment et vont avoir un enfant… Le plus beau message d’amour Retrouvé brièvement le Chanchal des échoués… avec sa douceur et ses roses avant que l’horreur se déchaine… et que Karim perde l’amour de sa vie… Dévasté il va prendre la décision de rejoindre la Syrie, pour se venger… Mais est-ce pour se venger ou pour chercher à comprendre ? D’ailleurs comprendre quoi ? Il vous faudra partir affronter l’indicible avec Karim pour le savoir… Pas question de vous dire ce qu’il va se passer car c’est un livre qu’il faut lire jusqu’à la dernière page.

Les personnages principaux donc :

Karim, jeune de 30 ans, musulman classique, qui ne comprend pas comment on a pu détourner à ce point la religion que lui a transmis son père et transformer un message de paix en incitation à la haine.

Aurélien, jeune du même âge, vivant dans la même cité, ancien compagnon de classe, récupéré par Daech qui va le convertir et en faire un kamikaze.

Lia, une paumée de 15 ans, rejetée de tous dans sa cité, en conflit avec sa mère qui va trouver des mots de réconfort sur les sites de Daech et des promesses de luxe et de mariage…

Anthony : un jeune soudeur de chez Peugeot, qui croit offrir un monde meilleur à sa famille en l’éloignant des tentations de l’occident (drogue, alcool…)

Ce livre nous explique les mauvaises rencontres, le parcours de recruteurs qui s’infiltrent dans les mosquées (parfois à la barbe des imams), le profil des jeunes qui se font contacter sur le net, le parcours internet pour l’enrôlement (Facebook, messagerie Telegram, sites de faux papiers, fausse identité. Armes). Il nous clarifie aussi la fonction de la femme étrangère pour Daech : faire des enfants pour remplacer les hommes qui tombent au combat ; ces femmes sont encadrées par des miliciennes femmes qui les surveillent, les punissent, les font marcher droit. On comprend comment les personnes une fois sur place ne peuvent plus faire marche arrière, même si elles se rendent compte très rapidement que le paradis escompté est de fait l’enfer sur terre. Il nous explique aussi comment le mouvement terroriste détourne tous les progrès et concepts occidentaux en leur faveur. Et l’importance de la communication. Raison pour laquelle la formation de monteur de films de télévision de Karim se révèlera très utile.

Une alerte aussi : Le génocide du peuple Yézidi : les hommes, les femmes, les enfants… tous auront bientôt disparu dans l’indifférence totale du reste du monde.

Ce que j’ai tout particulièrement apprécié est l’humanité de Karim et celle de l’auteur. Oui c’est l’horreur. Oui les jeunes qui s’engagent (et les moins jeunes) sont inexcusables. Mais ils nous sont présentés à la fois comme responsables de leurs actes et comme des victimes du système. Karim dès le début montre que sa douleur n’est pas atténuée par le malheur des autres et qu’il comprend à quel point la mère du terroriste est effondrée.

Quand on vit « Un Bataclan par semaine « si on vit en Syrie comme nous le dit l’auteur, on peut bien en venir à penser que le reste du monde ne se soucie pas de nous… On en vient même à écouter la tentative de justification du commanditaire du carnage, même si on ne va pas jusqu’à lui dire qu’on le comprend…  Quand en Occident, on se sent marginalisé, détesté, responsables de tous les maux…  Peut-être qu’un livre comme celui-ci nous permet d’entendre certaines choses, sans pour autant les comprendre et les excuser.

Alors en route pour le Paris-Racca… embarquement Gare du Nord et ce qui commence comme un départ en colonie de vacances va vite se révéler la plongée en enfer… Si je vous dis « Attachez votre ceinture » je ne vous parle pas de celle de sécurité.

 

Extraits :

[…] il lui faut des saisons pour se sentir exister.
Le printemps pour prendre des résolutions. L’été pour le plaisir de les mettre entre parenthèses. L’automne pour se dépêcher de les tenir. Et l’hiver pour remettre finalement le tout à plus tard.

Ça arrive à chaque génération. Les jeunes communistes rejoignaient l’Union soviétique pour vivre dans une société sans classes, les hippies partaient à Katmandou en rêvant d’un monde sans violence… Eh bien, pour tous ces types aujourd’hui, l’aventure, ce n’est plus de faire Paris-Dakar mais Paris-Raqqa. »

Il ne veut se souvenir de rien justement. Ni des endives ni du reste. Il s’est débarrassé de sa vie d’avant, comme d’une première peau. Il y revient juste faire un dernier tour de piste avant d’enfiler l’autre.

Aucun esprit sain ne peut imaginer la terreur qui règne sur ces routes du désespoir, comme aucun esprit sain n’était capable d’imaginer l’horreur qui se dégageait des cheminées des camps. C’est le propre des bourreaux d’inventer des douleurs qui dépassent l’imagination. Ils peuvent ainsi assassiner les mains libres.

Dieu est un pitbull, il ne lâche jamais.

Toute sa vie n’a été que ruades. Un véritable rodéo. À l’école, en amour, au travail, elle désarçonne tout le monde, sauf ses deux vieilles copines, avec des hauts et des bas et de longues fugues dans des paradis glauques.

C’est incroyable combien leurs deux religions peuvent être capables de beauté, quand elles s’entrelacent au lieu de se détruire. Ils rêvaient que leur amour métis puisse donner naissance à autant de grâce.

[…] l’imam ne comprendrait pas, son islam a le goût du thé mal passé, il est insipide, le nôtre est fort, il doit nous empêcher de nous endormir.

[…] votre chagrin n’adoucit pas le mien

[…] le diable est partout sur Internet. »

Le dialogue s’arrête. Le vrai califat est là, il tisse sa toile hors de portée des bombes et des drones, inaccessible, irrécupérable par aucune frappe aérienne, aucune troupe au sol.

Trouver les frustrations, c’est s’ouvrir les portes les mieux verrouillées. Tous les gourous savent ça.
télécharge Telegram et demain contacte-moi dessus.
— C’est quoi ? demande Karim.
— Une messagerie cryptée, inventée par un Russe pour éviter la police de Poutine. On peut tout s’y dire sans risque. Tu vois, on n’a pas besoin d’être malins, tout le monde travaille pour nous sans le savoir. »

La bonne vieille technique du coucou : squatter le nid d’un autre. Détourner au profit du mal toutes les inventions destinées à faire du bien. S’échanger des recettes de bombes sur des forums de jeux vidéo, échapper au flicage des hôtels en louant des planques sur Airbnb, covoiturer pour se fondre au milieu des messieurs et mesdames Tout-le-Monde, lever des fonds grâce à de faux projets sur les plateformes de crowdfunding, faire circuler l’argent par Western Union.

C’est toute l’intelligence de Daech, se servir de celle des autres en la détournant.

La gare du Nord est pleine. Le compartiment aussi. Un équipage à la Prévert condamné à vivre une heure et demie ensemble comme dans un huis clos de Sartre.

La vie est un goutte-à-goutte fragile. Elle s’égrène seconde par seconde. Un rien peut en arrêter le cours.

[…] l’ancien canal maritime de Bruxelles, où coule la Senne, pas celle d’Apollinaire, mais la belge, une rivière qui séparait jadis les quartiers bourgeois des quartiers ouvriers.

À l’aéroport, Karim a du mal à retenir sa colère. Personne ne les arrête. Ils passent comme un revers de Federer.

Karim regarde le ciel, qu’aucune frontière ne sépare jamais. Il est bleu pétrole. C’est la richesse de la région.

[…] l’horreur n’est qu’à un jet de pierre.
Comme toujours, un rien sépare la guerre de la paix. Derrière les champs d’oliviers, déjà les champs de ruines.

Les deux voitures circulent entre les restes d’immeubles, dentelés d’impacts d’obus.
On dirait des œuvres d’art. La résistance des matériaux a quelque chose de gracieux.

Le Coran et la paranoïa sont les deux piliers de Daech.

Les images, c’est son arme à lui.

Al-Qaïda vivait à l’âge des cavernes dans les grottes de Tora Bora, Daech vit à celui du buzz et des réseaux.

Son cheval de Troie, c’est l’inculture, tous ces cerveaux d’adolescents rendus disponibles à force de les remplir de vide, à force de les abrutir d’hanounaneries, d’« Anges » et de « Chti’s ».

Alep si longtemps cosmopolite, où depuis des siècles les chrétiens blanchissaient, teintaient, tiraient les fils d’argent, tissaient, lustraient les étoffes, faisaient commerce de la dentelle et du satin.

Raqqa est une petite cité alanguie sur les rives de l’Euphrate au centre de la Syrie. C’est la vitrine de Daech, son laboratoire, une publicité grandeur nature pour le djihad, le pavillon témoin de l’État islamique.

Pour les hommes, l’uniforme, c’est la barbe. Elle est obligatoire. L’imberbe provoque le désir des autres mâles et l’homosexualité est une ignominie condamnée par l’islam.

Daech fait aussi la chasse aux livres, l’autre poison mortel. L’imagination est une arme dangereuse, la littérature, c’est la liberté d’inventer d’autres mondes, or il n’en existe qu’un seul comme il n’existe qu’un seul livre, celui de Dieu.

L’inculture est le terreau de tous les fanatismes.
À vouloir construire sur rien, tout finit par s’écrouler.

Exporter l’horreur pour faire oublier les revers et les replis. Cent morts à Paris, c’est une défaite d’effacée en Syrie.

Le soleil couchant rase les ruines. Elles sont trouées d’immenses vides comme sa vie.

[…] le nom l’écorche vif chaque fois qu’il s’en souvient, comme s’il se râpait la mémoire contre un mur de pierre.

 

(livre choisi pour le « challenge j’ai lu 2018 » )

 

 

9 Replies to “Manoukian, Pascal «Ce que tient ta main droite t’appartient» (2017)”

  1. Contente que ce livre ai été un coup de cœur coup de poing comme pour moi.
    Mais il me semble, à lire ta chronique, que nous n’en avons pas retenu exactement la même chose.
    J’ai le sentiment que cette lecture a suscité chez toi de l’empathie envers les terroristes.
    Je n’en ai eu aucune !
    J’en ai eu pour Karim, certes, mais lui ne faisant pas du tout partie à mes yeux des terroristes. Il est un infiltré pour la bonne cause.
    En tout cas, c’est un roman document que je ne suis pas prête d’oublier.Tout comme « les échoués » d’ailleurs. Très fort ce Monsieur Pascal Manoukian !

    1. empathie … un grand mot…
      je pense surtout que l’auteur montre à quel point le terreau est bien préparé pour manipuler
      des jeunes paumés, qui ne savent pas à quoi se raccrocher, un savoir faire des terroristes pour les persuader qu’ils sont des victimes et qu’ils sont foutus non à cause de leur non formation mais à cause de l’étiquette « Musulman ». C’est facilité par le discours politique qui pointe le danger « musulman » et non le danger « terroriste d’une petite minorité de fanatiques »… Aucune excuse mais une explication de comment on arrive si facilement à embobiner des jeunes « en dérapage ou en perdition » de 15 ans qui ne voient aucun avenir…

  2. Bonjour,
    Merci beaucoup pour votre lecture et pour votre grande fidélité. Pour m’inviter dans votre débat, j’ai essayé, comme dans les Échoués d’écrire un livre à 360 degrés qui essaye de faire comprendre (aussi) ce qui peu déclencher le fanatisme.
    L’inculture bien sûr, l’embrigadement, mais aussi le désespoir. De combien de ralliements à des groupes extrémistes sont responsables les bombardements actuels de la Goutha? Dans « Ce que tient.. » j’utilise d’ailleurs volontairement la même description mot à mot pour décrire l’attentat du Zébu Blanc et le bombardement de la fin quand karim rentre en voiture. Voilà. Prochain rendez-vous à la rentrée de septembre. Pascal.

  3. Mais comment Pascal Manoukian parvient-il à me bouleverser à ce point en traitant des sujets d’actualité (la situation des migrants avec Les Échoués, le terrorisme dans Ce que tient ta main droite t’appartient) dramatiques, certes, mais banalisés car mille fois évoqués par ailleurs ?

    Karim a tout perdu dans un attentat parisien : la femme qu’il aime et leur bébé à venir. Parce qu’il veut se venger et comprendre ce qui pousse ces jeunes à se radicaliser, il va remonter la filière jusqu’aux commanditaires de l’attentat.
    À ses côtés, des paumés prêts à tout pour changer de vie, une adolescente insouciante, quelques idéalistes aussi, qui entraînent avec eux femme et enfants.

    Nous suivons Karim et vivons avec lui sa descente aux enfers : la première approche par Internet et les réseaux sociaux, le voyage qui débute en Belgique, passe par la Turquie et le conduit jusqu’en Syrie, les bombardements d’Alep, les camps d’entrainements, l’insoutenable massacre d’un village entier à des fins de propagande…

    J’ai ressenti énormément d’empathie pour Karim parce que le drame qu’il vit aurait pu être le mien, pourrait encore être le mien. J’ai pris une nouvelle claque à la lecture de ce roman très dur, dont on ne sort pas tout à fait indemne et qui a suscité en moi une multitude d’émotions, d’interrogations et, surtout, un horrible sentiment d’impuissance.

    Lisez « Les Échoués », lisez « Ce que tient ta main droite t’appartient », ces romans sont fabuleux !

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