Manoukian, Pascal «Le paradoxe d’Anderson» (RL2018)

Manoukian, Pascal «Le paradoxe d’Anderson» (RL2018)

 Auteur : Pascal Manoukian, journaliste et écrivain, a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. En 2013, il a publié « Le Diable au creux de la main», un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique. Ancien reporter de guerre et directeur de l’agence de presse CAPA, Pascal Manoukian s’est tourné vers le roman en publiant en 2015 « Les Échoués ». En 2017 il publie « Ce que tient ta main droite t’appartient ». A la rentrée 2018 il publie « Le paradoxe d’Anderson» aux Editions du Seuil.
« J’ai compris que la littérature avait un pouvoir plus fort que le journalisme. C’est un acte entier : on emporte ce livre et cette histoire chez soi, et ces personnages que je fais vivre entre les pages deviennent plus familiers. Les gens sont souvent plus touchés et ça les fait plus réfléchir qu’un simple article » confie-t-il lors d’une interview.

Editions du Seuil – 16.08.2018 – 295 pages

Dans la sélection des 32 Romans en lice pour le prix du Roman Fnac 2018 – Dans les 20 romans préférés de Cultura de la RL2018 – dans les 10 finalistes du Prix Landerneau 2018 – 

Résumé : Plus rien n’est acquis. Plus rien ne protège. Pas même les diplômes. À 17 ans, Léa ne s’en doute pas encore. À 42 ans, ses parents vont le découvrir. La famille habite dans le nord de l’Oise, où la crise malmène le monde ouvrier. Aline, la mère, travaille dans une fabrique de textile, Christophe, le père, dans une manufacture de bouteilles. Cette année-là, en septembre, coup de tonnerre, les deux usines qui les emploient délocalisent. Ironie du sort, leur fille se prépare à passer le bac, section  » économique et social « . Pour protéger Léa et son petit frère, Aline et Christophe vont redoubler d’imagination et faire semblant de vivre comme avant, tout en révisant avec Léa ce qui a fait la grandeur du monde ouvrier et ce qui aujourd’hui le détruit. Comme le paradoxe d’Anderson, par exemple.  » C’est quoi, le paradoxe d’Anderson ?  » demande Aline. Léa hésite.  » Quelque chose qui ne va pas te plaire « , prévient-elle. Léon, dit Staline, le grand-père communiste, les avait pourtant alertés :  » Les usines ne poussent qu’une fois et n’engraissent que ceux qui les possèdent.

 

Mon avis : Tout d’abord je tiens à remercier l’auteur et la maison d’édition « Le Seuil » de m’avoir permis de lire ce livre en avant-première. C’est un auteur que j’affectionne tout particulièrement j’étais impatiente de découvrir son nouveau roman.

Une fois encore cet auteur prend aux tripes. Nul besoin d’aller bien loin pour voir que la société abandonne en chemin des êtres humains … au nom du profit. Après les personnages de ses précédents romans, la famille d’Aline et Christophe est d’autant plus émouvante qu’elle est proche de nous et que la situation qu’ils vont vivre est totalement d’actualité. Un livre tout en pudeur, humain, sur un tsunami social qui fait des dégâts sur son passage .

Ce roman est à l’image des classes sociales, de la casse sociale. Le XXème siècle s’efface et fait place au XXIème siècle, avec les ravages que cela engendre.

Il y a un avant : l’époque de la lutte des classes, du prolétariat, du communisme, du bar-tabac, des Gauloises et des Gitanes, de l’avenir tout tracé en se faisant embaucher à l’usine.

Il y a un après : la mondialisation, les villages qui se meurent, la peur de l’autre, la crainte du lendemain, la précarité …

La disparition d’un monde… de la classe ouvrière mais pas que… de la nature, des animaux… on passe de la nature fleurie à la nature utile, de l’insouciance à l’efficacité, de l’humain au rentable…  La vie des cités ouvrières est à l’image de la nature : secouée par des cataclysmes, des tempêtes, des glissements de terrain, des explosions…

Un roman social mais aussi un magnifique roman d’amour de deux êtres qui vont tout faire pour préserver leurs enfants et leur donner la chance de réussir. La vie de la petite famille de Christophe et Aline est une succession de tableaux qui dépeignent cette évolution. On commence par le déjeuner sur l’herbe de Monet, vision d’un monde impressionniste avec des joies simples, on enchaine avec la vision postimpressionniste de Pierre Bonnard qui traduit des émotions populaires et nous montre la vie en couleurs, on passe ensuite par la période de légèreté de Sisley , par les peintures de la vie ouvrière de Gueldry; Caillebotte met en lumière le prolétariat urbain ; Van Gogh, Gauguin nous accompagnent un bout de chemin avant de nous entrainer vers les scènes immobiles que sont les natures mortes de Cézanne, les images qui se craquèlent telles les peintures de Vermeer, avant de sombrer avec Géricault  et son radeau de la méduse, de nous plonger dans la souffrance monochrome de Renoir et  de finir en apothéose avec l’expression effrayante du cri de  Munch..  Un roman hommage à l’Oise, à ses valeurs, à sa nature, à ses peintres.

Que seront au final les vies de Christophe, d’Aline, de Léa et de Mathis ? Seront-ils des rescapés modernes ?   Je me suis attachée à ce couple qui traverse la vie en luttant pour leur avenir et celui de ses enfants, pour la survie des ouvriers isariens, ce couple qui m’a fait vibrer au gré de ses actions et réactions.

Un roman témoignage qui bouleverse. Un grand merci à Pascal Manoukian de mettre un coup de projecteur sur l’injustice sociale et la dérive du monde qui fait passer l’argent avant l’humain. Un coup au cœur et un coup de cœur.

Il est de ces livres qui restent présents à la mémoire, qui ne s’estompent pas quelques jours après la lecture (comme « les Echoués »)

Extraits :

Essaimcourt a la beauté de ces arbres presque morts, chaque feuille est un miracle et vient apporter sa tache de vie là où celle-ci a presque disparu.

Elle rêve d’aider le monde à changer, d’en arrondir les angles afin qu’il ne blesse plus personne.

Aline rêvait de « bonnardiser » la fragilité de Mathis, d’y rajouter du souffle et de la force, d’en adoucir les lignes.

Que le progrès est une roue à double engrenage : elle fait avancer les choses en écrasant les gens.

Ce n’est même plus la France d’en bas, c’est la France du fond.

Elle aime le voir heureux. Les chansons sont faites pour ça, elles dialysent les états d’âme.

C’est comme une coulée de boue, un glissement de terrain, un éboulis d’espoirs déracinant tout sur son passage, les rêves et les projets, rasant des vies au hasard, sans raison, épargnant les unes et broyant les autres, laissant les miraculés comme les engloutis sans souffle, incapables de réaliser leur chance ou leur malheur tellement la sidération les pétrifie, la douleur des victimes irradiant les survivants tant les morts sont près des vivants.

La mémoire est comme un buvard entre deux pages de cahier, elle ne garde que des traces. Des mots sans importance, des moments de rien.

 

 

 

3 Replies to “Manoukian, Pascal «Le paradoxe d’Anderson» (RL2018)”

  1. Le sujet ne peut que me parler, dans la mesure où je travaille dans un monde dont je désapprouve de plus en plus le fonctionnement, qui, afin d’enrichir les plus riches, appauvrit les plus pauvres du monde occidental, afin de jeter des miettes aux plus pauvres de la Terre.
    Un monde où les fonds d’investissement des caisses de retraites des salariés mettent ces salariés au chômage afin de gagner plus d’argent. Le phénomène a débuté, en fait, à la toute fin du XXème siècle, pour devenir plus perceptible et plus général depuis près de vingt ans.
    Pour mémoire, l’affaire Moulinex.
    Ecrire un roman qui parle de ce monde d’incertitude, où la menace du chômage plombe les projets d’un couple, font trembler tous les salariés du monde, tout en peignant un quotidien où des parents parviennent à masquer cette réalité à leurs enfants, voilà une belle gageure.
    J’adore : « C’est comme une coulée de boue, un glissement de terrain, un éboulis d’espoirs déracinant tout sur son passage, les rêves et les projets, rasant des vies au hasard », etc.

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