Manoukian, Pascal «Le cercle des hommes» (RLH2020)

Manoukian, Pascal «Le cercle des hommes» (RLH2020)

Auteur : Pascal Manoukian, journaliste et écrivain, a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. En 2013, il a publié « Le Diable au creux de la main», un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique. Ancien reporter de guerre et directeur de l’agence de presse CAPA, Pascal Manoukian s’est tourné vers le roman en publiant en 2015 « Les Échoués ». En 2017 il publie « Ce que tient ta main droite t’appartient ». A la rentrée 2018 il publie « Le paradoxe d’Anderson» aux Editions du Seuil et début 2020 parait « Le cercle des hommes »
« J’ai compris que la littérature avait un pouvoir plus fort que le journalisme. C’est un acte entier : on emporte ce livre et cette histoire chez soi, et ces personnages que je fais vivre entre les pages deviennent plus familiers. Les gens sont souvent plus touchés et ça les fait plus réfléchir qu’un simple article » confie-t-il lors d’une interview.

Editions du Seuil – 02.01.2020 – 328 pages

Résumé : L’Amazonie. Perdue sous la canopée, une tribu d’Indiens isolés, fragilisés, menacés par les outrages faits à la forêt. Au-dessus de leurs têtes, un homme d’affaires seul et pressé, aux commandes de son avion, survole l’immense cercle formé par la boucle du fleuve délimitant leur territoire. Une rencontre impossible, entre deux mondes que tout sépare. Et pourtant, le destin va l’organiser. A la découverte de la  » Chose « , tombée du ciel, un débat agite la tribu des Yacou : homme ou animal ? C’est en essayant de leur prouver qu’il est humain que l’industriel finira par le devenir.
Le Cercle des Hommes n’est pas seulement un puissant roman d’aventures, d’une richesse foisonnante, c’est aussi un livre grave sur le monde d’aujourd’hui et notre rapport à la nature.

Mon avis :

Une fois encore l’auteur a su trouver un sujet d’actualité extrêmement sensible et important. Il ne s’agit pas seulement de la déforestation mais de l’éradication d’un peuple et d’une culture ancestrale.
Après les Conquistadors, les Nazis sous la direction d’Heinrich Himmler pendant la Présidence de Gétulio Vargas, les exterminateurs redébarquent en Amazonie, une fois encore avec la bénédiction de l’Extrême-droite au pouvoir, en la personne de Jair Bolsonaro pour détruire l’Amazonie et les indiens qui vivent encore sur les lieux.
J’ai été enchantée par le genre littéraire choisi par l’auteur pour nous sensibiliser à cette opposition entre deux mondes : d’un coté la nature, les croyances, l’entraide, la fusion, le respect des autres, l’instinct, la mémoire ancestrales, les valeurs. De l’autre le pouvoir, l’appât du gain, la futilité, la violence, la technologie, le non-respect de la vie et de la nature.
C’est un livre sensible, fédérateur, qui tente de redonner sa place à l’humanité. Il allie conte et légendes (les légendes liées à Madame Lune et à sa façon de créer la terre), met le rapport avec les éléments et la terre au centre de la vie, donne du pouvoir au chamanisme. Dans ce monde aux quatre univers (le monde des racines souterraines – le monde vert – le monde englouti des fleuves – les rivières flottantes) il met en garde contre les personnes qui ne respectent rien ni personne, met en lumière les ravages de la civilisation et du racisme, remet le rire et les relations humaines au centre de l’existence, et recentre la vie sur le moment présent et le respect du passé et des anciens. Pendant tout le récit on se demande quel monde triomphera au final : celui des vraies valeurs et de l’amour ou le monde matérialiste de la course contre le temps et pour l’argent.
Revenez avec les Yacou, des personnages tellement attachants, aux origines de la vie et laissez vous porter par le monde des origines. Un magnifique plaidoyer pour la nature, pour la vie, pour la liberté et contre notre monde qui ne respecte plus rien. Tendez la main et soyez heureux, n’enviez rien ni personne et ne laissez pas le matérialisme prendre le pas sur l’amour et la joie.
Un énorme coup de cœur, comme les précédents livres de cet auteur qui nous fait vivre une aventure universelle et hors du temps.

Extraits :

Chez les Yacou, il existait cinquante-sept mots décrivant très précisément chaque nuance de vert, mais aucun pour dire le profit, la science ou le bonheur.

La veille, le Brésil avait fait un immense bond en arrière en s’offrant un président nostalgique de l’ordre et de la dictature militaire. L’Amazonie et toute l’industrie du pays étaient à vendre. Premiers arrivés, premiers servis, « les meilleures affaires se font à l’ouverture », disait son père, tant pis pour les travailleurs sans terre, l’écosystème, les espèces menacées et les Indiens. Les conquistadors étaient de retour.

Le clan n’obligeait personne à rien, mais chacun se sentait son obligé. Tout devait être mis en commun et tiré au sort. Avec le rire, c’était l’autre façon d’apaiser les tensions.

Ainsi vivaient les Yacou, connectés entre eux mais déconnectés du reste du monde, dans le bonheur de leur dénuement, convaincus intuitivement que moins était mieux, plus supportable pour tous, les hommes, les plantes, les bêtes et la branche fragile sur laquelle ils s’étaient établis, un territoire grand comme le Luxembourg à la frontière du Brésil et de la Guyane. Un monde circulaire, sans angle, sans commencement ni fin, un mouvement perpétuel, une boucle parfaite, calquée sur les troncs, la lune, le soleil, le ventre des mères et les ronds dans l’eau, un monde où le carré austère n’existait pas et où les Yacou s’interdisaient de l’inventer, pour ne pas rompre l’harmonie, l’unité parfaite entre les êtres, et garder le Cercle intact, comme Madame Lune leur en avait arraché la promesse le jour où, pour leur éviter d’enfanter la terre, elle leur avait offert la chose la plus précieuse au monde : la femme.

Il rêvait d’une douche et d’un jambon-beurre. Voilà à quoi il réduisait cent siècles d’évolution après une semaine de privations.

C’était ce qu’il aimait dans le mental : aucune crampe, jamais, aucune contrainte à l’entraînement. Alors, puisque son esprit devait traîner un corps, il l’obligeait depuis toujours à repousser ses limites.

Son monde à lui réduisait le temps, pensant le maîtriser. Les sandwichs avaient remplacé les repas, les tweets l’écriture, les mails la lecture, les week-ends selfies et bagages cabine les voyages au long cours. Le temps ne s’étirait plus jamais, il se rétractait sans cesse, et avec lui la capacité de comprendre et de réfléchir, donc de décider. L’instantanéité prenait le pouvoir, on réagissait plus qu’on n’agissait, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, en direct, en deux cent quatre-vingts caractères, en nourrissant les réseaux de photos toutes plus inintéressantes les unes que les autres, en inventant des anti-langues sans grammaire ni orthographe, en réduisant les émotions à des petits visages jaunes, en préférant l’insulte à l’argument.

Une autre découverte était liée à l’absence totale de technologie. Rien pour écrire, rien pour noter, rien à lire, rien à consulter. Aucun support à l’apprentissage. La mémoire uniquement. L’inverse de son monde, où elle disparaissait, assistée en permanence d’écrans, de claviers, de sites, d’encyclopédies en ligne, consultables n’importe où n’importe quand.

Une vie à la légèreté de mousse battue à la main, sans additif ni colorant, sans rajouts inutiles, un fragile mélange d’Éden et de communisme monté en neige.

Il se souvint d’une phrase d’Einstein, lue un jour dans le magazine d’une compagnie aérienne entre Doha, Manille et trois whiskys : « Tout le monde est un génie. Mais si on juge un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide. » La pensée s’appliquait à lui et aux Indiens. On est toujours le poisson de quelqu’un.

4 Replies to “Manoukian, Pascal «Le cercle des hommes» (RLH2020)”

  1. J’ai lu ce roman comme une fable écologique sans trop me poser de questions sur l’invraisemblance de certaines situations, en essayant de regarder le monde avec les yeux des Yacou, ce peuple d’Indiens d’Amazonie qui, en restant connecté avec la nature, a conservé des facultés que nous avons perdues. Après tout, ce n’est pas parce qu’on ne voit pas les choses comme eux qu’elles n’existent pas.

    L’histoire m’a fait songer au film « Avatar » qui, d’ailleurs, est cité vers la fin du roman. Et la belle écriture de l’auteur m’a fait passer un très agréable moment.

    Comme ça a été le cas pour chaque roman de Pascal Manoukian, « Le cercle des hommes » pousse à la réflexion et nous oblige à nous remettre en question. Comme chaque fois également, ce fut un gros coup de cœur.

  2. Alors pour moi qui suis une fan inconditionnelle de Pascal Manoukian, cette fois, je pense être passée complètement à côté de ce livre. Certainement parce qu’il est très différent des précédents justement et je m’y suis perdue. Faudra que je le relise un jour pour essayer de voir ce qui m’a échappé.
    Quoi qu’il en soit, je suis pas fâchée du tout et serais toujours à l’affût de ses prochaines parutions toute comme je l’ai été pour celle-ci.

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