Nothomb, Amélie «Frappe-toi le cœur» (RL2017)

Auteur : nom de plume de la baronne Fabienne Claire Nothomb, née le à Etterbeek (Région de Bruxelles-Capitale, est une romancière belge d’expression française. Auteur prolifique, elle publie un ouvrage par an depuis son premier roman, Hygiène de l’assassin (). Ses romans font partie des meilleures ventes littéraires et certains sont traduits en plusieurs langues. Ce succès lui vaut d’avoir été nommée commandeur de l’ordre de la Couronne et d’avoir reçu du roi Philippe le titre personnel de baronne. Son roman Stupeur et Tremblements a remporté en 1999 le Grand prix du roman de l’Académie française. En 2015, elle est élue membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

26ème roman d’Amélie

Résumé :   « Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. » – Alfred de Musset

Mon avis : Avec régularité, elle est présente à chaque RL et moi je la suis ; «Pétronille» (08/2014) , «Le crime du comte Neville» (08/2015) , «Riquet à la houppe» (08/2016), «Frappe-toi le cœur» (08/2017). Et pour les 4 dernières Rentrées je suis aux anges car pas de romans japonisants que je n’affectionne pas particulièrement…

Voici un commentaire étayé par une interview de l’auteur : Le titre est une phrase d’Alfred de Musset. Le cœur, c’est le thème central de ce livre que j’ai beaucoup apprécié ; certainement l’un de mes Amélie préférés ( mais il ne détrône pas « les Catilinaires »). Le cœur, symbole de l’amour fou, mais aussi symbole de la douleur, et cœur de la vie … Si le cœur s’arrête, c’est la fin et donc devenir cardiologue pour réparer les cœurs est une belle profession de foi pour une personne au cœur brisé…

Les prénoms ? Pour une fois ils sont beaux et normaux … Marie, Diane, Nicolas…

La mère : Marie. Une jeune fille qui va se retrouver enceinte à 19 ans. Elle est magnifique et tire son bonheur du fait qu’elle est jalousée de tous : pour sa beauté, pour le mariage qu’elle va faire … Elle EXISTE par la jalousie et l’envie des autres. Et au moment où elle va perdre sa suprématie, ou quelqu’un va lui piquer la vedette, le drame éclate. Le problème est que la beauté qui est sur le devant de la scène, c’est sa petite fille Diane. Dès le début cette petite gamine va catalyser sa haine, qui se traduira par une ignorance totale. Marie va tout simplement faire comme si elle était transparente, qu’elle n’existait pas…

La fillette ne comprend évidemment pas les raisons du comportement surprenant de sa mère et elle va se chercher des explications, essayer de trouver des raisons à ce manque total d’amour, à cette haine, mais ses raisonnements s’effondrent totalement à la naissance de sa petite sœur.  En effet pour Amélie, la question de la jalousie est partie intégrante de l’enfance ; quel enfant n’a pas demandé à sa maman ou à son Papa qui il ou elle préfère ? Difficile donc pour une fillette d’être totalement dépouillée de l’amour de sa mère. Même si elle en veut à sa mère, elle va finir par se persuader que c’est de sa faute. Elle finira par la fuir pour se protéger et se trouvera une mère de remplacement, qu’elle va aduler et diviniser… jusqu’au moment où elle se rendra compte qu’elle est pire que la précédente…

Extraits :

Il importait qu’elle ne se rendormît pas : c’était pour elle le seul moyen de s’assurer qu’elle n’avait pas rêvé.

Bref, la jalousie reposait sur une obsession de la compétition qui ne l’opposait pas uniquement aux femmes.

Tous les enfants prient sans forcément savoir à qui s’adresser.

Comment allait-elle continuer à vivre, étouffée qu’elle était par le sentiment d’une injustice démentielle ?

Ce qui brisait les cœurs, ce n’était pas la fin d’une histoire, mais la rapidité avec laquelle l’ex aimait à nouveau.

Si on formait les ingénieurs nucléaires comme on forme les cardiologues, ce serait tous les jours Tchernobyl. Quand même, il me semble que le cœur mérite autant de sérieux, sinon plus, que la radioactivité, non ?

elle avait déjà pu observer l’effarante capacité d’oubli des gens : ils oubliaient ce qui ne les arrangeait pas, ou plutôt, ils oubliaient quand cela les arrangeait, c’est-à-dire très souvent.

À quoi cela rimerait-il d’adresser des reproches à une personne incapable de s’analyser, à plus forte raison avec tant d’années de retard ?

Quel était cet écrivain qui disait que chaque existence se réduisait à un misérable petit tas de secrets ?

Mes parents ne se parlaient pas non plus. Comme je le faisais remarquer à ma mère, elle me dit : « Ma chérie, nous sommes mariés depuis trente ans. Que veux-tu que nous nous disions ? »

Elle travaillait tellement que le temps ne contenait plus de pulpe. Chaque jour était le trognon d’un jour et ce n’était pas elle qui en croquait la chair.

L’avantage de mépriser consiste à se sentir supérieur à qui l’on méprise.

Piñeiro, Claudia «Une chance minuscule» (2017)

Auteur : Claudia Piñeiro est née en 1960 à Burzaco, dans la province de Buenos Aires. Elle est romancière, dramaturge et auteur de scénarios pour la télévision. Elle est publiée chez actes Sud : Les Veuves du jeudi (2009), Elena et le roi détrôné (2010), Bétibou (2013), À toi (2015) . Une chance minuscule  est sorti en mars 2017
(272 pages – Titre original : Una suerte pequeña (2015)

Résumé : Marilé Lauría, trentenaire blonde aux yeux clairs, vit dans une banlieue huppée de Buenos Aires. Elle a épousé un chirurgien, habite une résidence cossue au perron garni de rosiers, et fréquente les parents qui, comme elle, confient leur progéniture au sélect collège privé de la ville. Jusqu’au drame qui rebat les cartes de cette existence morne et futile et fait basculer sa vie. La voilà condamnée à fuir comme une voleuse afin de délivrer de sa présence l’être qu’elle aime plus que tout au monde.
Quelques vingt ans plus tard, Mary Lohan, une quinquagénaire rousse aux yeux de jais qui réside à Boston, prend l’avion pour l’Argentine, où l’appelle une mission professionnelle. Au terme du voyage: une petite ville qu’elle ne connaît que trop bien, le souvenir cuisant d’une faute jugée impardonnable qui l’a poussée à tout abandonner et un homme qu’elle craint par-dessus tout de rencontrer.
Probablement aussi la chance majuscule de pouvoir enfin “réparer” la femme rompue.
Cette poignante comédie dramatique explore les liens du sang, la culpabilité et les épouvantables ou merveilleuses facéties du hasard.

Revue de Presse :
Rémi Bonnet, La Montagne/ Le Populaire du Centre : « Ce personnage, sorti de l’imagination de la romancière argentine Claudia Piñeiro, c’est un peu le symbole de toutes ces vies brisées qui végètent dans le noir en attendant enfin de retrouver la lumière. » Entre des mains moins scrupuleuses, cette histoire aurait pu tomber dans le mélo, et tirer des larmes peu honnêtes. Mais l’auteur avance avec une grande pudeur, reconstituant petit à petit les fragments d’une existence éparpillée en mille morceaux. Bouleversant. »
Virginie Bloch-Lainé, Libération : « Dans le cinquième roman de Claudia Piñeiro traduit en français, chance et malchance se partagent le travail. (…). Malgré l’accident, ce livre n’est pas sombre, mais plein de nouveaux départs et de bons compromis. C’est l’histoire d’un couple et le portrait d’un fils solide et confiant. »

Mon avis : Affronter les fantômes de son passé. L’auteur nous entraine dans un voyage dans le temps ; elle retourne sur les lieux de son passé, vingt ans après. Veut-elle vraiment s’y confronter ? Attend-elle que le passé la heurte de plein fouet pour y être obligée ? C’est un roman noir, un roman psychologique ; elle affronte sa culpabilité et va essayer d’expliquer le « pourquoi » de sa fuite. A qui l’explique-t-elle ? à elle ? à d’autres ? Pour qui un auteur écrit-il ? pour lui ? pour une personne en particulier ? La vie est comme l’Histoire avec un grand H : les choses s’enchainent et il n’y a ni destin ni hasard. Analyse de l’âme humaine, portrait psychologique et social. Peut-on oublier en se cachant derrière une autre vie, une autre identité ? Un roman sur la fuite, la solitude aussi. Peut-on enterrer le passé et faire comme s’il n’existait pas ? On plonge dans l’émotionnel. Les personnages sont forts et fragiles à la fois. C’est dès le début la lutte entre le conscient et l’inconscient. Mary retourne au pays en souhaitant ne pas être reconnue mais en même temps elle voudrait bien que sous Mary Lohan on reconnaisse l’ancienne Marilé Lauría

Ecriture intéressante et extrêmement fluide. Une belle réflexion sur les mots et la langue aussi. Le drame est présenté en plusieurs fois… par une entame de chapitre qui revient et s’étoffe à chaque fois.. Elle dose l’information et nous la livre au compte-goutte. Et elle m’a bien accrochée…

Une fois encore, comme dans le livre de Hegland, Jean «Dans la forêt», le nom de l’auteur Alice Munro refait surface… Prix Nobel 2013.. je n’ai jamais rien lu de cet écrivain canadien..

Gros coup de cœur pour ce livre.

Extraits :

Je récite cette définition de mémoire, et je la leur fais apprendre de mémoire. By heart, comme on dit en langue anglaise. Une traduction qui n’est pas littérale, bien au contraire. La mémoire versus le cœur.

J’essaie avec l’une puis avec l’autre. La troisième personne éloigne, elle crée une distance protectrice. La première m’approche du bord de l’abîme, elle m’invite à sauter. La troisième me permet de me cacher, de rester deux pas plus en retrait, de ne pas regarder le vide, même lorsque je l’évoque.

Mais pas mon rêve à moi, car je n’avais pas de rêves personnels. Alors je m’étais approprié les rêves des autres. En fin de compte, ce rêve n’était pas si mal, qu’y avait-il à attendre de plus de la vie ?

En général je ne suis pas pressée. Cela fait bien longtemps que j’ai perdu l’habitude d’être pressée. Pressée pour quoi faire ? Pressée d’arriver où ?

“Agréable”, c’est un mot tiède, qui ne dit pas grand-chose. Mais je n’en trouve pas d’autre. Comme pour nice en anglais. Deux mots pratiques mais dépourvus d’enthousiasme.

Quand deux personnes qui se connaissent à peine se rencontrent, les silences sont difficiles à supporter ; je n’ai jamais bien saisi pourquoi, mais c’est comme si l’air qui flotte entre leurs deux corps devenait pesant.

Mais je ne suis pas forte, je ne l’ai jamais été et je ne le suis pas davantage aujourd’hui malgré la carapace que j’ai mise autour de moi, alors que je me suis blindée pour ne plus souffrir autant.

J’ai effacé beaucoup de souvenirs de ces années. Par tous les efforts déployés pour oublier ce qui me faisait souffrir, j’ai oublié des détails inutiles mais inoffensifs du quotidien, des noms de rues, de magasins, de relations, des liens de parenté. Malgré tout, ces efforts se sont avérés inefficaces car, bien que soulagée de certains souvenirs, ma blessure reste, ce qui ne la rend que plus cuisante, comme si elle occupait une scène vide et que tous les projecteurs convergeaient sur elle.

j’ai tout fait pour les oublier, je les ai tués en moi ; mais eux, m’ont-ils tuée ? N’y a-t-il donc personne qui me voie ?

J’aime l’histoire, c’est ma passion, comprendre le pourquoi des choses, leurs causes et aussi leurs conséquences. Enfin, surtout leurs causes.

Il y a des actions qui ne sont pas dignes qu’on leur cherche des raisons. Il y a des actes qu’aucune raison ne peut justifier.

Je parviens ainsi à me vider la tête pendant quelques instants et à me reposer. À penser sans ressentir.

C’est peut-être ce que font beaucoup d’écrivains, ils s’inventent un lecteur anonyme, pour ne pas se sentir intimidés par les gens qui vont les lire et les juger, pour échapper à la tentation de renoncer à écrire pour éviter de trop s’exposer. Ils se convainquent de cet anonymat du lecteur car, même si à l’autre bout de l’écriture il y a bien quelqu’un, il peut s’avérer préférable de ne pas savoir qui est réellement cette personne.

Quand on vide une maison, qu’il s’agisse de la nôtre ou de celle de quelqu’un d’autre, on a de fortes chances de réveiller de vrais fantômes, de découvrir des secrets qui n’étaient pas si bien gardés, d’être bouleversé par une révélation, ébranlé par un objet qui prend soudain une signification différente.

La maternité, si vous ne la prenez pas comme quelque chose de naturel, d’irrémédiable, elle vous inspire trop de questions.

Sa présence pesait toujours, comme un silence

Des actes apparemment insignifiants auxquels on ne prêterait aucune attention si leur enchaînement ne causait pas des malheurs.

Pour quelle raison. Pour quoi faire. Pour quelle finalité. Il n’y a pas de réponse. Pas d’issue. La feuille de route de notre vie indique cette étape, quelque part sur notre chemin et, quoi que nous fassions, nous devrons quand même l’affronter.

Quels ravages peut bien laisser en nous un chagrin bien réel mais que l’on nous interdit de laisser paraître et de ressentir ouvertement ? D’immenses ravages. Car ce chagrin silencieux et clandestin blesse plus que celui que l’on peut laisser éclater au grand jour.

Il existe différentes sortes de mères. Il y en a qui, lorsqu’elles se rendent compte qu’elles peuvent gâcher la vie de leurs enfants, cherchent une façon de l’éviter.

Mais le suicide était une mort très particulière, qui n’est pas sans effets pour ceux qui restent. Une mort qui porte une dédicace, qui les fait se sentir responsables d’avoir été si près, de ne pas s’être rendu compte de ce qui était sur le point d’arriver et de n’avoir pu l’éviter.

Si quelqu’un dépend de la gentillesse d’un inconnu, c’est que ceux qui l’entourent ne sont pas des gens sur lesquels il a pu compter.

Ce qui s’est passé, les faits en eux-mêmes, ne peuvent en effet être réparés. Ils sont bien là, ils sont arrivés, on n’y peut rien changer. Ils existent pour toujours. Mais dans le passé. Aujourd’hui, demain et l’année prochaine dépendront de la façon dont vous allez vivre et de ce que vous comptez faire à partir de maintenant. Le mal est là, la douleur est bien là, mais ce qui vous attend dépendra des chemins que vous choisirez d’emprunter. Vous ne pourrez pas éradiquer ce mal, mais vous pourrez faire de cette douleur qui vous empêche de vivre aujourd’hui une douleur apaisée, de plus en plus facile à supporter, à accepter, une douleur qui deviendra un vague à l’âme que vous traînerez toujours mais qui vous laissera continuer de vivre. Une douleur qui se rappellera de temps en temps à votre bon souvenir, comme dit Munro, mais qui, un beau matin, vous laissera sortir faire un tour sans se sentir obligée de vous accompagner.

Nous parvînmes à une communion qui un jour nécessita que nous nous embrassions et que nos corps s’unissent ; si l’inverse s’était produit, cela n’aurait peut-être pas fonctionné.

Bien qu’il ne soit plus là, je crois que je le connais un peu plus chaque jour. Et je souris en réalisant, alors qu’il est pourtant mort, à quel point il continue de m’accompagner, de faire des choses pour moi, pas depuis l’au-delà auquel je ne crois pas, mais à travers ces choses qu’il a faites et laissées ici, en ce bas monde, avant de s’en aller, ces choses que je ne parviens à distinguer que maintenant.

Tous les gens réagissent de façon différente devant l’abîme qui s’ouvre un jour devant eux, ils savent qu’ils ne peuvent plus faire un pas en avant, sinon ils tomberaient, mais les options, les différents chemins qui s’offrent à ceux qui se trouvent au bord du précipice sont généralement beaucoup plus nombreux qu’ils ne se l’imaginent.

C’est peut-être cela, le bonheur, un instant où l’on est là, tout simplement, un moment quelconque où les mots sont de trop car il en faudrait trop pour le raconter.

 

 

 

 

 

 

 

Collette, Sandrine «Les Larmes noires sur la terre» (2017 )

Auteur : Sandrine Collette passe un bac littéraire puis un master en philosophie et un doctorat en science politique. Elle devient chargée de cours à l’université de Nanterre, travaille à mi-temps comme consultante dans un bureau de conseil en ressources humaines et restaure des maisons en Champagne puis dans le Morvan.

Elle décide de composer une fiction et sur les conseils d’une amie, elle adresse son manuscrit aux éditions Denoël, décidées à relancer, après de longues années de silence, la collection « Sueurs froides », qui publia Boileau-Narcejac et Sébastien Japrisot. Il s’agit « Des nœuds d’acier », publié en 2013 et qui obtiendra le grand prix de littérature policière ainsi que le Prix littéraire des lycéens et apprentis de Bourgogne. Le roman raconte l’histoire d’un prisonnier libéré qui se retrouve piégé et enfermé par deux frères pour devenir leur esclave. En 2014, Sandrine Collette publie son second roman : « Un vent de cendres » (chez Denoël). Le roman commence par un tragique accident de voiture et se poursuit, des années plus tard, pendant les vendanges en Champagne. Le roman revisite le conte La Belle et la Bête. Pour la revue Lire, « les réussites successives Des nœuds d’acier et d’Un vent de cendres n’étaient donc pas un coup du hasard : Sandrine Collette est bel et bien devenue l’un des grands noms du thriller français. Une fois encore, elle montre son savoir-faire imparable dans « Six fourmis blanches »2015) « Il reste la poussière » obtient le Prix Landerneau du polar 2016. En 2017, elle publie « Les Larmes noires sur la terre ».

Editions Denoël, coll. « Sueurs froides », 336 pages, janvier 2017.

Résumé : Il a suffi d’une fois. Une seule mauvaise décision, partir, suivre un homme à Paris. Moe n’avait que vingt ans. Six ans après, hagarde, épuisée, avec pour unique trésor un nourrisson qui l’accroche à la vie, elle est amenée de force dans un centre d’accueil pour déshérités, surnommé «la Casse».
La Casse, c’est une ville de miséreux logés dans des carcasses de voitures brisées et posées sur cales, des rues entières bordées d’automobiles embouties. Chaque épave est attribuée à une personne. Pour Moe, ce sera une 306 grise. Plus de sièges arrière, deux couvertures, et voilà leur logement, à elle et au petit. Un désespoir.
Et puis, au milieu de l’effondrement de sa vie, un coup de chance, enfin : dans sa ruelle, cinq femmes s’épaulent pour affronter ensemble la noirceur du quartier. Elles vont adopter Moe et son fils. Il y a là Ada, la vieille, puissante parce qu’elle sait les secrets des herbes, Jaja la guerrière, Poule la survivante, Marie-Thé la douce, et Nini, celle qui veut quand même être jolie et danser.
Leur force, c’est leur cohésion, leur entraide, leur lucidité. Si une seule y croit encore, alors il leur reste à toutes une chance de s’en sortir. Mais à quel prix?
Après le magistral Il reste la poussière, prix Landerneau Polar 2016, Sandrine Collette nous livre un roman bouleversant, planté dans le décor dantesque de la Casse.

Mon avis : Bluffée ! J’y allais a reculons car je n’avais pas été emballée par les deux premiers qui me mettaient mal à l’aise avec leur violence gratuite et une cruauté malsaine. J’avais dit que je n’allais pas lire d’autres livres de cette auteure.. J’ai eu tort et je vais lire ceux que j’ai ignorés 😉

Gros coup de poing et de cœur ! Ce n’est pas un polar mais un roman avec des personnages splendides. L’histoire de six femmes qui vont former une sorte de fratrie pour s’épauler dans une sorte de bidonville/camp de réfugiés prison dans un futur plus ou moins proche. Ce n’est pas de l’anticipation mais c’est ce qui pourrait bien se passer. Des personnages forts et faibles, qui se dévoilent peu à peu … Il faut se battre, il faut survivre, il faut y croire…à la fois dans le monde libre et en monde clos… Il ne faut pas se fier aux apparences, et quand petit à petit les filles se dévoilent. On ouvre les yeux sur la misère et la méchanceté… Sur la bonté et la solidarité aussi … Tout comme le magnifique Patrick Manoukian « Le échoués » un regard sur la société qui fait froid dans le dos et invite à tendre la main avant qu’il ne soit trop tard… et surtout il faut toujours aller de l’avant…

Extraits :

Pas de regrets, pas de remords, puisque de toute façon c’est trop tard.

Autant aller de l’avant. Regarder en arrière, écoute-moi bien : ça sert à rien.
Elle disait aussi : Faut réfléchir avant. Y a que ça.

L’enfant est un tableau endormi, se jouant des lumières de la nuit qui ne s’éteint pas, du jour qui ne se lève pas.

Elle sait à quel point les réveils sont douloureux, refuse de céder à la douceur des rêves. Dans son sommeil le chant des merles la poursuit, et le soleil sur l’herbe quand la rosée fait des milliers de perles. Elle tressaille, agite la main pour repousser les visions délicieuses ; cela ne sert à rien d’être heureux la nuit. Il sera temps, plus tard – quand elle sera sûre.

Bien, la chanson ou le passé, aucune d’elles ne le précise, quelle importance – la chanson ou le passé, cela s’est enfui. Et elles ont à nouveau le nez levé vers le ciel et les escarbilles, comme un quart d’heure auparavant, les mêmes filles exactement, sauf que tous les yeux sont brillants de larmes à présent. Une vieille nostalgie qu’il aurait mieux valu ne pas réveiller tant cela fait mal; mais se sentir humain, enfin.

Et elle l’a si mal enterré, son passé, qu’elle le traîne comme un boulet, à ruminer sur ce qui l’a amenée ici, et les erreurs, et les folies, et les directions manquées.

N’a pas sombré – ou pas au point que cela se voie, ou pas trop, ou peut-être certains soirs d’ivresse, quand le vide se fait trop crochu au fond du ventre, à vous empoigner et à vous tirer dans un coin de vous-même. Alors quand on se rend, une heure ou une nuit, on pourrait remplir l’univers de sa détresse, parfois cela est arrivé elle s’en souvient, et chaque fois elle a colmaté, avec de l’alcool et des sanglots, chaque fois repartie, au petit matin, au travail.

le souvenir de ces années de vagabondage se compte moins en argent qu’en rencontres, et c’est cela qu’elle se rappelle

Poser ses affaires, c’est renoncer. S’installer, c’est s’attacher

Quand tout va bien, ce à quoi tu penses, c’est que ça ne va pas durer.

il ne reste que la survie ; qu’on parle de gourmandise, d’envie et de paresse, du corps d’un homme, de la peau d’un bébé, elles ne le supportent pas, voudraient avoir tout

oublié pour ne pas sentir le manque jusqu’au fond de leurs entrailles, si seulement elles ne savaient pas.

rien n’est oublié, rien ne redeviendra comme avant, quand cela n’était pas advenu, il restera les traces, dans sa mémoire et dans son corps, et les cauchemars, et les peurs.

elle est devenue, un fantôme, une absente, quelqu’un qu’on n’entend pas quand il discute, qu’on ne remarque pas quand il se déplace – une transparence. Plusieurs fois depuis cette nuit-là, elle a fait l’expérience de ce terrible estompement, soit qu’on lui coupe la parole, exactement comme si elle n’était pas en train de parler, soit qu’on la bouscule parce qu’on ne l’a pas vue

Mais la méthode. Simuler.
Forcer le destin. À se remettre debout chaque fois en le regardant bien droit dans les yeux, même pas mal, il finira par se lasser, comme les massacres et les épidémies, à un moment tout s’arrête sans que personne ne sache pourquoi, tout reflue, la vie reprend.

— Mais ce sont des enfants…
— Non. La vie les a déjà corrompus. Ils sont plus proches des bêtes que des hommes, ne respectent que la loi du plus fort. Ne les regarde pas comme des enfants, ce serait une erreur.

Demain, ça ira mieux. Il faut se méfier de ces journées où on s’écroule, on fait des choses qu’on regrette toute sa vie.

C’est comme lire un livre ou aller au cinéma : après, il faut reprendre pied. On peut bien se couper du monde le temps d’une image ou d’une histoire, raconter mille fois le passé, le ressasser, le triturer dans tous les sens ; au bout du compte, il n’y a rien de pire que le présent.

Pauvre petite chose qui vit comme on remonte une vieille mécanique usée, obligée de bouger, saccadée, dévastée.

Interview : https://www.tdg.ch/culture/livres/Je-raconte-l-enfer-dune-societe-qui-existe-deja/story/21574298

 

 

Récondo (de), Léonor « Amours » (2015)

Auteur : Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. En octobre 2010, paraît son premier roman, La Grâce du cyprès blanc, aux éditions Le temps qu’il fait. Depuis 2012, elle publie chez Sabine Wespieser éditeur : en 2012, Rêves oubliés, roman de l’exil familial au moment de la guerre d’Espagne. En 2013, Pietra viva, plongée dans la vie et l’œuvre de Michel Ange, rencontre une très bonne réception critique et commerciale. Amours, paru en janvier 2015, a remporté le prix des Libraires et le prix RTL/Lire. Son nouveau roman, Point cardinal, paraît en août 2017, toujours chez Sabine Wespieser éditeur.

Résumé :

Nous sommes en 1908. Léonor de Récondo choisit le huis clos d’une maison bourgeoise, dans un bourg cossu du Cher, pour laisser s’épanouir le sentiment amoureux le plus pur – et le plus inattendu. Victoire est mariée depuis cinq ans avec Anselme de Boisvaillant. Rien ne destinait cette jeune fille de son temps, précipitée dans un mariage arrangé avec un notaire, à prendre en mains sa destinée. Sa détermination se montre pourtant sans faille lorsque la petite bonne de dix-sept ans, Céleste, tombe enceinte : cet enfant sera celui du couple, l’héritier Boisvaillant tant espéré.

Comme elle l’a déjà fait dans le passé, la maison aux murs épais s’apprête à enfouir le secret de famille. Mais Victoire n’a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit dans le couffin glissé sous le piano dont elle martèle inlassablement les touches.

Céleste, mue par son instinct, décide de porter secours à l’enfant à qui elle a donné le jour. Quand une nuit Victoire s’éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles…

Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d’un sentiment qui balayera tout.

Prix RTL-Lire 2015 – Prix des Libraires 2015

Mon avis : C’est le troisième livre que je lis de cette romancière et je suis toujours sous le charme. Amour, sensualité, musique des corps et des notes. Début du XXème siècle : les femmes commencent à prendre leur liberté. Tout en délicatesse, nous assistons à la libération par l’amour de deux femmes totalement emmurées dans leur condition sociale et faisant exploser le corset (au propre et au figuré) qui les empêchait de respirer. C’est l’histoire des secrets de famille cachés. Un moment magique que je ne veux pas déflorer…mais je vous encourage vivement à lire ce petit bijou.

Extraits :

Elle réalise soudain que la solitude, dans laquelle elle est née, l’oblige à toujours acquiescer. Si elle avait eu le choix – mais ce mot n’existe ni dans sa condition, ni dans son vocabulaire –, elle aurait dit : « Non ». Elle l’aurait même hurlé

Elle savait que, malgré la nuit qui s’était faite en lui, ces mots trouveraient leur chemin, et ils se rendormaient.

Comme elle se sentait bien évanouie, la pensée ailleurs, si loin d’ici. Où s’était-elle donc évadée ? Cette vacuité lui convient parfaitement

Il éprouve de la tendresse pour elle, il la considère comme un objet délicat qu’il faut choyer

Une peinture traverse le temps. Ces photographies, on ne sait pas encore comment elles vieilliront

Elle n’a jamais vu de femme nue auparavant. Sa mère, jusqu’à son mariage, lui avait interdit d’avoir une glace. Elle n’avait, pour sa toilette, que l’usage d’un petit miroir accroché au mur, certes doré et de jolie facture, mais qui ne reflétait d’elle que son visage

Elle n’avait jamais eu la sensation de véritablement exister et, soudain, elle est deux fois trop

La vacuité dans laquelle elle déambule depuis toujours semble soudain si vaste qu’elle en perd l’équilibre

Et, comme une grande houle intérieure, des souvenirs surgissent à la surface de sa mémoire.

Tout le monde présentait bien, les mentalités s’accordaient, les portefeuilles aussi

Toujours changeant. Il se perd à tenter de la suivre. Mais, quand elle est gaie, il ne manque jamais de la soutenir : « Oui, ma chérie, ton idée est excellente. Fais ce qu’il te plaît ! » Sous-entendu : trouve ta joie comme tu le souhaites, tant que tu restes dans la bienséance exigée par notre milieu

Elle est contre ce corps si beau qu’elle a vu dans sa chambre, et puis il y a son odeur, un parfum capiteux et âcre, quelque chose de piquant qui émeut ses narines. La découverte de l’autre

Elle ne s’est jamais sentie plus grande qu’une fougère – elle pourrait se cacher derrière une souche de la clairière et personne ne s’apercevrait de son absence, elle pourrait y mourir, ce serait de même. Hier, dans le simple geste d’une main posée sur son épaule, son corps a enfin grandi, il existe, il s’est lié à un autre. Et ce monde, dans lequel elle a jusqu’ici avancé aveuglément, résignée, opinant à tout sans la moindre résistance, prend une teinte nouvelle, brûlante. Ce simple geste l’a rendue vivante

Il aime aussi, au petit matin, voir la nature s’éveiller pour profiter du splendide spectacle de ses couleurs changeantes. Se sentir à la fois animal, parce que sa peau frissonne à l’aube de ce jour nouveau, et homme, à pouvoir s’extasier de la beauté environnante

La guerre rapproche terriblement. C’est là qu’on se dit des choses qu’on ne se dirait jamais en temps de paix, de ces secrets qui ne se dévoilent pas

« Mon cœur a glissé dans ton corps. Je te touche et c’est moi que je caresse

Ce lien qui unit maintenant leurs corps brise en un instant l’interdit de leur amour et des conventions sociales. Toutes ces épaisseurs inutiles qui, lorsqu’elles sont nues, restent cousues à leurs habits

L’amour lui a soudain donné une identité propre. Jusque-là, elle n’avait fait que se mouvoir à tâtons, aveugle aux autres et à elle-même

Ils sont tous dépendants les uns des autres, chacun à sa manière, liés aux us et coutumes, liés à leur rang social

Alors, oui, le Graal est là, à portée de mains. Cette sonate, ce mouvement, elle va le jouer aujourd’hui, maintenant. Caresser les touches, et se lancer dans le flot incessant, soutenu, inépuisable de triolets. Beethoven la guide par ces mots posés au-dessus de la première portée : Si deve suonare tutto questo pezzo delicatissimamente e senza sordino. Oui, ce morceau a été écrit pour elles, une délicatesse infinie, sans sourdine

… absorbée par la délicatesse avec laquelle les notes sortent de ses mains. Poser doucement la pulpe de ses doigts sur la touche, appuyer juste ce qu’il faut pour en avoir l’âme blessée

« Tu sais, je ne me suis jamais posé la question de qui j’étais. Ma mère m’a toujours regardée comme quelque chose qui poussait. J’aurais aussi bien pu être un brin d’herbe… »

« La différence entre toi et moi, c’est qu’on ne m’a jamais menti, j’ai toujours su que ce serait difficile… »

Et puis, il l’a trompée avec une bonne, pas avec une autre femme !

Chacun dans sa pièce, chacun dans sa solitude profonde, hanté par des rêves, des désirs, des espoirs qui ne se rencontrent pas, qui se cognent aux murs tapissés, aux taffetas noués d’embrasses – métrages de tissu qui absorbent les soupirs pour n’en restituer qu’un écho ouaté.

Elle trouve des réponses à des questions qu’elle ne s’était jamais posées

il est des secrets si lourds à porter que l’on préfère aussitôt les divulguer afin d’en partager la charge.

Elle se balance au rythme des mots qui peu à peu la plongent dans une torpeur douce. Oublier, oublier

De la vie, on ne garde que quelques étreintes fugaces et la lumière d’un paysage