Guez, Olivier «La disparition de Josef Mengele» RL2017

Auteur : Basé à Paris depuis 2009, après avoir vécu Berlin, Londres, Bruxelles et Managua, il travaille régulièrement pour plusieurs grands médias internationnaux dont le New York Times, Le Monde, Frankfurter Allgemeine Zeitung, Le Figaro Magazine, L’Express, Le Point, Politique Internationale, Der Freitag, Der Tages Anzeiger, Das Magazin et Il Foglio.
Il a par ailleurs collaboré à Foreign Policy édition française, L’Arche, Transfuges, L’Histoire, Books, Le Meilleur des Mondes, Cicero, die Jüdische Allgemeine en Allemagne, Le Temps en Suisse, Gazeta Wyborcza en Pologne.
Entre 2000 et 2005, il fut reporter au service service Economie Internationale de la Tribune. Enquêtes et reportages sur l’Europe centrale, l’Amérique latine, le Moyen-Orient, l’Union européenne, la géopolitique du pétrole.
Précédemment, il a travaillé à Bruxelles pour Libération et effectué des reportages en Amérique latine, en Europe et au Moyen-Orient.
Auteur de plusieurs essais (La Grande Alliance. De la Tchétchénie à l’Irak, un nouvel ordre mondial 2003 – L’Impossible Retour. Une histoire des Juifs en Allemagne depuis 1945 2007 – La Chute du mur 2009 – American Spleen. Un voyage d’Olivier Guez au cœur du déclin américain 2012 – Éloge de l’esquive 2014 ) et de deux romans : « Les Révolutions de Jacques Koskas », éditions Belfond, 2014, 331 p. et La Disparition de Josef Mengele, éditions Grasset et Fasquelle, 2017, 240 p.

Prix Renaudot 2017

Résumé : Caché derrière divers pseudonymes, l’ancien médecin tortionnaire à Auschwitz croit pouvoir s’inventer une nouvelle vie à Buenos Aires. L’Argentine de Peron est bienveillante, le monde entier veut oublier les crimes nazis. Mais la traque reprend et le médecin SS doit s’enfuir au Paraguay puis au Brésil. Son errance de planque en planque, déguisé et rongé par l’angoisse, ne connaîtra plus de répit… jusqu’à sa mort mystérieuse sur une plage en 1979.
Comment le médecin SS a-t-il pu passer entre les mailles du filet, trente ans durant ?
La Disparition de Josef Mengele est une plongée inouïe au cœur des ténèbres. Anciens nazis, agents du Mossad, femmes cupides et dictateurs d’opérette évoluent dans un monde corrompu par le fanatisme, la realpolitik, l’argent et l’ambition. Voici l’odyssée dantesque de Josef Mengele en Amérique du Sud. Le roman-vrai de sa cavale après-guerre.

Mon avis : Ce livre complète des livres j’ai déjà chroniqués : le 5ème tome des enquêtes de la Série Bernhard Gunther (Bernie) de Kerr, Philip « Une douce flamme » (2010) et le livre de Vuillard, Eric « L’ordre du jour » (2017). Un livre sur celui qui représente le mal absolu. Cet homme inhumain avait-il une part d’humanité ? Le portrait par l’auteur Mengele révèle un être plein de contradictions (mains de travailleur manuel et ongles impeccables – être délicat mais capable des pires choses). Mengele est un nazi asservi à Hitler, obéissant aux ordres, ambitieux, dénué de compassion et qui ne s’intéresse qu’à lui. A la fin de la guerre, il va tenter de se créer une nouvelle identité , une nouvelle vie mais il ne connaitra jamais de repos, traqué par le Mossad en premier lieu puis par le célebre chasseur de nazis, Simon Wiesenthal qui contribuera a créer le mythe du meurtrier insaisissable. Si il n’a pas été rattrapé par un procès, il est loin d’avoir vécu la vie idyllique à laquelle il aspirait, toujours aux aguets et terrorisé par la perspective d’être reconnu et/ou trahi..
Le point de départ de la disparition sera le labyrinthe portègne (des habitants de Buenos-Aires). Lors de la fuite de Mengele on croisera/évoquera d’autres nazis (Eichmann, Herbert Cukurs,  « le bourreau de Riga »..) .. et on va parcourir d’autres pays d’Amérique du Sud qui ont été des refuges pour les criminels nazis (Argentine avec entre autres un petit tour aussi par une partie de la Patagonie qui est devenue un vrai petit coin allemand ( Bariloche, lacs Nahuel Huapi et Moreno )Paraguay, Brésil …) On y découvre L’Argentine de Perón, qui pense que « L’Allemagne et l’Italie défaites, l’Argentine va prendre leur relève et Perón réussir là où Mussolini et Hitler ont échoué : les Soviétiques et les Américains ne tarderont pas à s’anéantir à coups de bombes atomiques. » jusqu’à l’accession au pouvoir d’Aramburu.
Un roman (une biographie ?) de la fin de Mengele, passionnante, extrêmement documentée. Un style fluide qui nous fait pénétrer le cerveau du médecin chef d’Auschwitz, connu sous le nom de « Lange de la mort ». Vie sinistre, personnage sinistre qui n’aura jamais ni regrets ni remords, n’aura de pitié que pour lui et trouvera toujours son action totalement justifiée par sa loyauté à la nation allemande et au Fuhrer..
Le plus incroyable est le soutien de sa famille, par peur des représailles et du qu’en dira-t-on..
Un livre à lire, extrêmement instructif qui donne froid dans le dos.

Faut-il lire « la Disparition de Josef Mengele », d’Olivier Guez ? –> Ecoutez

Extraits :

Ne jamais s’abandonner à un sentiment humain. La pitié est une faiblesse

Gardien de la pureté de la race et alchimiste de l’homme nouveau : une formidable carrière universitaire et la reconnaissance du Reich victorieux le guettaient après guerre.

À son entrée dans la SS, en 1938, il a refusé de se faire tatouer son numéro de matricule sous l’aisselle ou sur la poitrine comme l’exigeait le règlement

Longtemps, l’ingénieur de la race aryenne s’est demandé quelle était l’origine de son mystérieux nom. Mengele, cela sonne comme une sorte de gâteau de Noël ou d’arachnide velue.

À Buenos Aires voisinent palais et taudis, le théâtre Colón et les bordels de La Boca.

Seul le péronisme surpassera l’individualisme et le collectivisme. C’est un catéchisme simple et populaire qui offre un compromis inédit entre le corps et l’âme, le monastère et le supermarché.

en Argentine, terre de fuyards grande comme l’Inde, le passé n’existe pas

Le volcan Hitler hypnotise les masses : l’Histoire devient théâtre, la volonté triomphe, et comme dans Tempête sur le mont Blanc et L’Ivresse blanche, les films avec Leni Riefenstahl que Perón découvre à l’occasion de son pèlerinage allemand, le courage et la mort fraternisent. La lave hitlérienne détruira tout sur son passage.

Perón ouvre les portes de son pays à des milliers et des milliers de nazis, de fascistes et de collabos ; des soldats, des ingénieurs, des scientifiques, des techniciens et des médecins ; des criminels de guerre invités à doter l’Argentine de barrages, de missiles et de centrales nucléaires, à la transformer en superpuissance.

À la fin des années 1940, Buenos Aires est devenue la capitale des rebuts de l’ordre noir déchu.

« Le châtiment correspond à la faute : être privé de tout plaisir de vivre, être porté au plus haut degré de dégoût de la vie. » KIERKEGAARD

Quel pays en ce bas monde punit ses plus zélés serviteurs et ses meilleurs patriotes ? L’Allemagne d’Adenauer, c’est un ogre qui dévore ses enfants. Nous y passerons tous, les uns après les autres, pauvres de nous…

S’il méprisait les Argentins, il honnit les Brésiliens, métis d’Indiens, d’Africains et d’Européens, peuple antéchrist pour un théoricien fanatique de la race, et regrette l’abolition de l’esclavage.

Le métissage est une malédiction, la cause du déclin de toute culture.

Mengele, maniaque, éprouve un dégoût pathologique pour la saleté

Il avait eu le courage d’éliminer la maladie en éliminant les malades, le système l’y encourageait, ses lois l’autorisaient, le meurtre était une entreprise d’État.

En travaillant main dans la main à Auschwitz, industries, banques et organismes gouvernementaux en ont tiré des profits exorbitants ; lui qui ne s’est pas enrichi d’un pfennig doit payer seul l’addition

« J’ai obéi aux ordres parce que j’aimais l’Allemagne et que telle était la politique de son Führer. De notre Führer : légalement et moralement, je devais remplir ma mission.

la conscience est une instance malade, inventée par des êtres morbides afin d’entraver l’action et de paralyser l’acteur

Toutes les deux ou trois générations, lorsque la mémoire s’étiole et que les derniers témoins des massacres précédents disparaissent, la raison s’éclipse et des hommes reviennent propager le mal.

 

INFO : Hanté par la mort et les camps nazis, Tinguely a composé son Mengele – danse macabre voir : https://www.myswitzerland.com/fr-ch/mengele-totentanz.html

https://www.youtube.com/watch?v=DKdTF77RoxU

 

 

 

 

Kerninon, Julia « Une activité respectable» (2017)

Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard, a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss, a reçu le prix de la Closerie des Lilas en 2016. En 2017 elle publie un court récit « Une activité respectable »

Le Rouergue, « la brune », janvier 2017, 60 pages,

Résumé : Dans ce court récit, Julia Kerninon, pas encore trente ans, façonne sa propre légende. Née de parents fous de lecture et de l’Amérique, elle tapait à la machine à écrire à cinq ans et a toujours voulu être écrivain. Dans une langue vive et imagée, un salut revigorant à la littérature comme « activité respectable ». A dévorer ! Prix Françoise Sagan et prix de la Closerie des Lilas pour ses deux premiers romans.

Mon avis : Ecrire lui semble aussi naturel que respirer. Elle a 30 ans, et elle écrit depuis qu’elle est petite. Elle fête cela par ce livre, non pas pour se justifier mais un remerciement, un hommage à ses parents qui l’on baigné dans la lecture depuis l’enfance. Une autobiographie à moins de 30 ans… Un tout petit livre : ce n’est pas un roman c’est une réflexion sur la lecture. On est très déterminés par l’enfance qu’on a eue. Julia au pays des livres… comme Alice au pays des merveilles… Pour elle les livres sont plus que tout : les livres lui apportent tout, la font découvrir, voyager, partir et c’est plus vivant que la vie de tous les jours. Sa mère l’a nourrie de lecture, de mots… et c’est elle qui l’a convaincue de ne pas décrire physiquement ses personnages (Lovecraft qui décrit sans trop en faire pour laisser l’imaginaire parler et ne pas faire d’erreurs). Le lecteur doit avoir de la place et la possibilité d’inventer et de voir avec leurs yeux… Un personnage : la machine à écrire… qui fut un objet important pour elle. Sa description de la librairie, la bibliothèque c’est un peu comme une musique sur une portée..

Le sujet de sa thèse fut l’art et l’artisanat. Pour elle le texte a une texture, une chose qu’il faut « bien fabriquer » comme un artisan.

J’aime infiniment ce qu’elle écrit. C’est le troisième livre que je lis d’elle et c’est un pur bonheur

Extraits :

C’était évident qu’il faudrait pouvoir dormir entre les livres, qu’il n’y aurait pas de frontière entre la vie quotidienne et les pages, à la maison ma housse de couette représentait aussi des livres, de tout petits livres alignés sur des dizaines et des dizaines d’étagères, leur tranche ne dépassant pas un centimètre – alors bien sûr, bien sûr qu’on pouvait dormir là, dans une librairie.

Déposés là comme dépareillés dans les fleurs, nos quatre visages démentent tout lien de parenté les uns avec les autres – mais après tout, la photographie et l’amour sont deux arts distincts

Ma mère aime les arbres fruitiers qui lui rappellent le jardin de son père, avec les rameaux de poiriers sur lesquels il fixait des bouteilles pour que le fruit grandisse à l’intérieur et qu’il puisse ensuite les remplir d’eau-de-vie et les offrir à ses amis.

J’ai lu des livres sans cesse, dans une frénésie panique, en cherchant à rattraper le temps, à rattraper ma mère qui semblait tout savoir.

C’est elle aussi qui m’a convaincue de renoncer à décrire physiquement mes personnages – arguant que dans les livres d’horreur parfaits qu’elle avait lus, les créatures monstrueuses ne sont décrites qu’à travers les bruits qu’ils font ou l’odeur qu’ils dégagent, ou même la texture de leur peau, leur température, et que c’est dans ce silence que le lecteur est le plus en mesure d’assembler le monstre intime qui lui fait vraiment peur à lui, personnellement, parce qu’on ne peut pas exactement deviner ce qui effraie quelqu’un d’autre que soi.

il était important de laisser de l’espace au lecteur d’un livre

nous avions beaucoup, beaucoup de chance, me disait-elle, parce que nous avions les livres et que dans les livres les phrases étaient éternelles, noires sur blanc, solides, crédibles – elles n’étaient pas en l’air, elles ne venaient pas de n’importe qui, elles avaient été polies, ordonnées, réfléchies, par des individus précis, attentifs, et elles nous livraient le monde entier, le monde accéléré, perfectionné, lavé de ses scories, sans temps mort, un cours d’eau pur et bondissant, un monde dans lequel nous pouvions nous échapper chaque fois que le monde réel cessait d’être intéressant, ce qui arrivait beaucoup trop souvent quand quelqu’un venait nous parler.

Gertrude Stein avait déclaré : « Si vous ne travaillez pas très dur quand vous avez vingt ans, personne ne vous aimera quand vous en aurez trente »

Cette année-là, j’ai compris autre chose sur ma famille – j’ai pris conscience de notre atavisme dur, notre vision limitée des choses, notre intolérance, qui était violente mais pouvait seule dégager l’horizon pour de bon.

Je pensais que pour être écrivain, je devais m’exercer comme un athlète, comme une danseuse, jusqu’à ne plus avoir mal, jusqu’à ne plus me poser de questions, et je cherchais à posséder cette compétence.

j’ai été professeur de calme – moi la nerveuse, l’excessive, la turbulente, j’essayais de lui apprendre le seul calme que je connaissais qui était celui des mots imprimés, je lui lisais John Fante à voix haute, Hemingway, Fitzgerald, Steinbeck, Bernhard, Dickinson et de la poésie expérimentale.

à cette époque, pensais-je, j’étais trop occupée à me ramasser moi-même pour ramasser quoi que ce soit d’autre

C’est vraiment toujours la même journée, il n’y a que les endroits qui changent

je ne possède pas de marge de progression, j’ai aimé toujours les mêmes choses, je ne sais pas changer, je suis comme une pierre au fond de l’eau, tout au plus puis-je m’arrondir à la mesure de mon usure, mais la seule et unique chose qui m’intéresse en tout domaine c’est d’aller vite.

Comme des repères, les livres nous mènent à d’autres livres, ils nous font ricocher – nous lisons comme Dante se laissant guider par Virgile dans la forêt sauvage du péché. Dans les bibliothèques, dans les librairies, les voir tous côte-à-côte, si nets, comme des compartiments dans un columbarium, chacun renfermant une voix, une aria, je ne connais rien de mieux. Je reviens toujours là. C’est tout.

l’argent était la porte ouvrant sur le temps libre qui était et resterait ma première nécessité

Dans la famille, personne n’avait jamais gagné assez d’argent pour y croire, alors ils ne croyaient pas à l’argent, ils croyaient à l’expatriation, à la poésie, à la sobriété matérielle, ils croyaient que la littérature était une activité respectable.

C’est un homme de bois, de terre, de feuilles. Pas d’électricité ni de métal. Il ne peut pas s’en servir. Ce n’est pas sa matière. C’est tout.

Je vois les mots un par un, comme des pierres avec lesquelles bâtir un cairn ou un inukshuk, et trouver le seul équilibre possible, tracer la ligne de ricochets la plus souple entre deux rives.

 

 

Info : Joseph Cornell : Bien qu’influencé par Max Ernst, dont il découvre les collages exposés à la galerie Julien Levy, en 1931, et le surréalisme, Joseph Cornell est un farouche indépendant. En janvier 1938, il participe à l’Exposition internationale du surréalisme organisée à l’École des Beaux-Arts de Paris. Pour André Breton, Joseph Cornell a « médité une expérience qui bouleverse les conventions d’usage des objets». Il a aussi été un cinéaste expérimental. Joseph Cornell a vécu la majeure partie de sa vie à New York où il habitait dans le quartier de Flushing avec sa mère et son frère Robert, handicapé par une paralysie cérébrale. Par ses collages surréalistes d’objets et d’images, Joseph Cornell compte parmi les pionniers de l’assemblage, qui prend ici forme de boîtes vitrées rassemblant les objets urbains insatiablement collectés lors de ses flâneries.

Lire : https://1895.revues.org/261

 

Kerninon, Julia «Buvard» (2014)

Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard, a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss, a reçu le prix de la Closerie des Lilas en 2016. En 2017 elle publie un court récit « Une activité respectable »

Paru chez Le Rouergue (la brune ) en janvier 2014 / 208 pages

Résumé : Un jeune homme réussit à forcer la porte d’une romancière célèbre, Caroline N. Spacek, réfugiée en solitaire dans la campagne anglaise depuis plusieurs années. Très jeune, elle a connu une gloire littéraire rapide et scandaleuse, après une enfance marquée par la violence et la marge. Il finit par s’installer chez elle et recueillir le récit de sa vie. Premier roman d’une auteure âgée de 25 ans.

Mon avis : Pour un premier roman, c’est juste époustouflant, intense ! J’ai beaucoup aimé. Un livre sur l’amour de l’écriture et la solitude de l’écrivain, sur les mots, en premier lieu. Mais aussi un livre sur l’enfance, sur l’amour, sur l’intégration des expériences dans l’écriture. Un huis-clos entre deux personnages, une femme et un homme qui vont se rencontrer et se comprendre car tous deux ont eu une enfance très difficile et qu’ils n’arrivent pas à intégrer. Entre l’intervieweur, Lou et l’interviewée, Caroline, on finit par ne pas savoir qui se confie… de fait les deux … le passé et le présent des deux personnages est au cœur du livre. Au fil des jours, Caroline va se livrer et Lou va aller de surprise en surprise. Très beau texte, puissant, solide. C’est interessant de voir que dans ce premier roman (pour adulte) Julia Kerninon prend la parole au masculin pour faire parler une femme-écrivain. Ode aux mots, à la création, à la poésie. Une fuite en avant qui s’achève en solitaire… après une traversée de la vie bien difficile. C’est le deuxième livre que je lis d’elle – j’avais commencé par le deuxième (Le dernier amour d’Attila Kiss) et je vais enchainer sur le petit récit « Une activité respectable »

Extraits :

dans ce livre-là et tous les autres que j’avais lus dans la foulée, happé, il y avait quelque chose qui m’avait frappé, frappé comme avec un poing obstinément fermé.

Je commençais à penser que j’avais été présomptueux, que ce n’était pas si facile que ça d’interviewer un écrivain, puisque la vérité n’était jamais une base pour eux, mais plutôt une destination, puisqu’ils maîtrisaient si bien la fiction que tout ce qu’ils pouvaient imaginer sonnait vrai.

Elle avait beaucoup plus de souvenirs que ce qu’elle avait proclamé au départ. Elle savait très bien où elle allait parce qu’elle allait à reculons. Elle plongeait la tête en arrière comme une nageuse. Dos crawlé. Jour après jour après jour.

J’imaginais une chaîne de montage, lui qui parlait, moi qui tapais, et les phrases partant bien empaquetées sur un tapis roulant, vers une destination qui m’échappait.

j’étais arrivé là guidé par la musique de ses livres, un chant dont la cadence m’avait été tout de suite douloureusement familière, et quand elle me tenait à distance, en tournoyant furieusement dans le jardin ou en se taisant, je me rassemblais moi aussi, dans un souvenir ou un autre qui me rappelait ce que je faisais ici.

j’avais commencé à comprendre ce qu’il pouvait y avoir derrière ces trois mots de bonheur et de paix, et quand il s’était tourné vers moi pour m’embrasser, ça avait été comme de boire le soleil à la bouteille.

Je l’écoutais parler et il me touchait – avec des mots – moi qui n’avais jusqu’ici été touchée que par des mains.

À côté de lui, j’ai senti quelque chose dans sa phrase me heurter, si légèrement que je n’étais pas sûre d’avoir mal.

Mais qu’est-ce que vous vouliez, vous ?
– Tu crois que j’avais appris à vouloir ?

Je l’écoutais, fasciné, rendre leur profondeur de champ aux feuilles des articles que j’avais lus en diagonale avant de venir. Pour raconter ça, elle retrouvait malgré elle la voix précipitée, pierreuse, que j’avais entendue le premier jour et qui avait semblé disparaître ensuite – cette langue presque étrangère qui était sous sa prose, comme une flaque d’essence indétectable dans l’herbe haute.

Eux, ils n’avaient pas besoin de savoir. Ils avaient besoin de boire.

on pouvait partir d’où on voulait, on arrivait toujours au même endroit.

Jamais je n’avais eu à ce point la sensation que ma vie était entre mes mains et d’avoir les doigts écartés.  J’étais beaucoup ivre. Je n’y pensais pas. Je pensais à la solidité de la poésie et à la vie qui doit continuer même si on a oublié pourquoi.

j’avais détourné ma vie passée comme un fleuve, et j’en avais fait quelque chose.

je ne savais pas encore qu’on écrit des choses d’une façon qu’on croit réaliste pour découvrir que le reste du monde n’en a simplement jamais entendu parler.

l’attaque et le scandale sont les formes de consécration les plus solides.

Et je devais me concentrer pour entendre ma propre voix sous le murmure de son souvenir.

je n’avais pas peur de mourir sans avoir fini parce que je savais que je n’avais rien commencé,

Je n’attendais rien, parce que je m’attendais à tout.

sa beauté me sautait au visage comme un chat quand je ne m’y attendais pas.

L’instant intouchable de la rencontre. Le temps qui ne peut pas passer. Le temps qui reste.

j’essayais de comprendre comment les lignes parfaites de mots que j’écrivais avaient pu si bien être des fils barbelés entre nous

Sa voix était grave, élégante, sur la défensive – la voix qu’aurait pu avoir un lion si les lions parlaient dans des téléphones. Alors, je m’étais enroulé autour du combiné, et j’avais écouté ce que cette voix avait à me dire.

on ne me pliait pas avec de l’organza.

C’était seule que je devais faire face à tout ce que l’écriture avait détruit et construit dans ma vie. J’étais enroulée autour de moi-même, autour de la machine à écrire.

La vie était simplement arrivée – la mort aussi. Je pensais à la faillibilité de l’amour et à ce qu’on en avait appris ensemble, aux excuses parfaites que nous pouvons trouver à nos manquements qui ne les rendent pas moins douloureux à ceux qui les ont subis.

Tu sais, en fait, je déteste voyager. J’aime simplement être loin. Si j’ai tellement bougé, c’était d’abord parce que je ne pouvais pas – je ne savais pas – rester. Je n’avais pas d’endroit où rester.

Quand tu sais que quoi que tu fasses, tu seras une cible, tu préfères être une cible mouvante.

Les peintres semblaient savoir ça d’instinct, que ce qu’ils avaient à faire impérativement c’était atteindre une maîtrise irréprochable, et puis tout oublier. La vraie peinture commençait à ce moment-là.

Elle n’avait fait qu’avancer les yeux fermés, dangereuse comme tous ceux qui ne veulent pas savoir, une scie électrique lancée en l’air.

Tu es – toujours – ce qui me manque – quand je me réveille la nuit pour réaliser que tu n’es pas ici – sans comprendre où tu es – pourquoi – comment c’est arrivé – mais apparemment rien n’est arrivé – tout est parti.

Rien ne vaut une main sur l’autre posée. Jamais je n’oublierai aucun de tes mots. Personne ne pourra séparer ceux qui ont été un seul et vont se retrouver.

 J’ai appris beaucoup de choses sur la route, y compris le fait que tant que je ne fais de mal à personne, je ne vais pas transiger sur mon bonheur.

Je suis solide parce que je ne sais pas faire autrement. Ce n’est pas une bonne chose. 

Manoukian, Pascal «Le diable au creux de la main» (2013)

Manoukian, Pascal « Le diable au creux de la main » (2013)

Auteur : Pascal Manoukian, journaliste et écrivain, a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. En 2013, il a publié Le Diable au creux de la main, un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique. Ancien reporter de guerre et directeur de l’agence de presse CAPA, Pascal Manoukian s’est tourné vers le roman en publiant en 2015 « Les Échoués ». En 2017 il publie « Ce que tient ta main droite t’appartient »
« J’ai compris que la littérature avait un pouvoir plus fort que le journalisme. C’est un acte entier : on emporte ce livre et cette histoire chez soi, et ces personnages que je fais vivre entre les pages deviennent plus familiers. Les gens sont souvent plus touchés et ça les fait plus réfléchir qu’un simple article » confie-t-il lors d’une interview.

Editions Don Quichotte – 300 pages – 19 septembre 2013

Résumé : De la jungle du Guatemala aux montagnes de l’Afghanistan, des bordels de Saigon aux ruines de Sarajevo, un reporter de guerre raconte les conflits qu’il a couverts durant vingt ans, au gré de ses rencontres (bourreaux ou martyrs). Mais c’est aussi l’aventure intérieure d’un petit-fils de victimes du génocide arménien, qui a cherché, en capturant l’Histoire, à faire la paix avec la sienne.
« De tous les métiers, j’ai choisi le journalisme. De tous les journalismes, j’ai choisi celui des conflits. On m’a souvent demandé pourquoi. La réponse s’est imposée à moi au fil des mots et des images, dirigeant ma main à leur gré, au rebours de mes intentions. Je voulais raconter vingt années de soubresauts du monde. Au fond, j’ai aussi raconté les miens. Chaque charnier, chaque réfugié, chaque héros, chaque bourreau m’a renvoyé au destin de ma famille, à celui des Arméniens. C’est le manque de contours de ma propre histoire qui m’a incité à dessiner celle des autres. On ne fait jamais rien par hasard. »
Irak, Iran, Vietnam, Cambodge, Guatemala, Turquie, Afghanistan… L’auteur a suivi le flux des conflits qui ont agité la planète des années 1970 à nos jours.
C’est un livre d’aventures et un témoignage émaillé de portraits vivants, de destins tragiques ou dramatiques, héroïques ou pathétiques d’hommes et de femmes nés au mauvais endroit, au mauvais moment – Mickey, la petite pute rencontrée dans la jungle guatémaltèque ; Sead, un adolescent de Sarajevo aux joues rouges, messager pour l’armée bosniaque, tué à 16 ans par deux balles d’un sniper, alors qu’il lui montrait son quotidien –, mais aussi de jalons historiques plongeant le lecteur au cœur des soubresauts du monde. La force de ce récit tient encore dans l’empathie que l’auteur manifeste envers les personnes rencontrées, et dans sa quête des traces d’humanité partout où elle subsiste. Pascal Manoukian a accompagné la violence, la terreur, l’injustice et la misère là où elles avaient élu domicile. On ne ressort pas indemne de ces expériences-là, et il a dû apprendre à décharger le trop-plein d’émotions. Ce livre est fait aussi pour cela.

Mon avis : Décidemment la plume de Manoukian est un uppercut ; que ce soit un roman ou ses souvenirs, il frappe au cœur et dans une langue magnifique, il envoie mots et images… Au final, on en ressort sonnés… Submergés, noyés, meurtris… C’est percutant, instructif et humain..
Une promenade dans l’atrocité, de 1978 à… au rythme des chansons on passe de conflits en conflits, d’atrocité en atrocité… Plastic Bertrand, Balavoine, Claude François… Le Guatemala, l’Afghanistan, les boat people, le Vietnam, La Corée, le Liban, la chute du mur de Berlin, la Yougoslavie… Références littéraires aussi (Kipling, Kessel, Lamartine, Gide). Une définition du journalisme de terrain ; la Pologne et Walesa… Des réflexions personnelles sur la vie en général, le décalage entre la vie sur le terrain et le retour en France.
Et le génocide arménien ; la haine puis la compréhension de certaines choses.. bien après
Il y a aussi les moments ou les camps fraternisent, l’espace d’une trêve improvisée ; les rencontres, quelques portraits, les rêves, les cœurs brisées, les vies éteintes, les étincelles de vie, les couleurs et le gris, la vie et la mort, l’innocence, l’envie de croire, de vivre…
Que ce soit avec son roman «Les échoués» ( pas encore lu « Ce que tient ta main droite t’appartient » ou avec ses récits du terrain, on ouvre les yeux sur les horreurs du monde… et on ne peut pas rester indifférent. J’espère que son idée d’écrire des romans devrait ouvrir les yeux de bien des gens…
Et aussi respect à tous les reporters et journalistes de terrain qui risquent leur vie pour nous ouvrir les yeux et nous montrer le monde tel qu’il est

Extraits : ( et j’ai dû choisir…..)

Au fil de nos rencontres, il était devenu mon écluse. Avec lui, je passais en douceur les hauts et les bas de la vie.

Les yeux ont cette arrogance insupportable de ne pas vieillir. C’est sans doute pour cela que l’on ferme ceux des morts. Parce qu’on ne peut supporter l’indécence de leurs regards. Sans eux, la mort serait peut-être plus tolérable, un peu comme une torture sans cri

En fait, les cimetières représentaient pour lui un luxe de peuple en paix. Un patrimoine, une richesse. Il les visitait comme d’autres visitent les châteaux de la Loire, et rien ne lui semblait plus beau et plus précieux qu’un caveau fleuri où des générations redevenaient poussière à l’abri des bêtes et du vent.

L’encre, disait-il, péremptoire, avait assassiné la mémoire.
Aujourd’hui, personne ne retenait plus rien, puisque tout était imprimé.

Son regard bleu nous trompa d’abord un peu. Mais ses larmes, grosses comme des gouttes d’été, nous rassurèrent.

Certains des nôtres, à force de prier le ciel, avaient fini, dit-on, par s’imprégner de sa couleur, et c’est parce que nous avions longtemps vécu cachés la nuit que nous arborions presque tous ces yeux noirs rivetés de reflets bleus.

Je compris ce jour-là que le monde n’était pour nous qu’un immense meublé.

C’était plus fort que moi, le manque de contours de ma propre histoire me poussait à vouloir dessiner celle des autres.

En bas, la forêt écrase tout, parasite ses propres parasites, renaît de sa pourriture, debout sur ses racines pour mieux sucer les rayons du soleil. Seul le miroir des fleuves qui la labourent rompt la monotonie.

j’aime les trajets. Ils permettent d’être nulle part. Ils figent le temps. Impossible de revenir en arrière, impossible d’aller de l’avant. Trop tard pour ce qui n’est pas fait, trop tôt pour ce qu’il reste à faire.

En face de moi, dans la carlingue, une trentaine de filles sont alignées en rang d’hirondelles. C’est normal, en bas, on les attend comme le printemps

Il misérait dans une baraque en bois aux côtés d’une métisse aux fesses fanées.

C’était la fin de l’été indien, les collines et les arbres étaient jaunes comme chez Gauguin.
Dans les rêves, dit-on, c’est la couleur de la vanité, de la supériorité, d’une volonté de puissance aveugle.
C’est la couleur des traîtres aussi. Jaune comme la tunique de Judas, comme l’étoile de David, comme les non-grévistes.

L’autre particularité des salauds, c’est d’être toujours persuadés que vous partagez leurs idées, puisque vous avez pris le temps de venir jusqu’à eux. C’est la raison pour laquelle ils sont difficiles à écouter mais faciles à faire parler.

Ils ont dans les yeux cette espèce de lueur éteinte de ceux qui en ont trop vu pour croire encore.

« Vous vous compliquez la vie. La guerre, c’est aussi con que ça. On est amis ou ennemis. C’est pour ça que ça marche, ça simplifie la vie. Vous savez ce qu’on dit dans l’armée : un militaire qui réfléchit, c’est un militaire qui désobéit, et moi, je déteste désobéir. »

Lorsqu’on ne compte plus les morts et que leurs noms n’ont plus d’importance, il faut commencer à s’inquiéter, car ce sont les premiers signes de la barbarie.

Pour Kipling, le pays n’est qu’un fouillis de montagnes, de pics et de glaciers. Un avantage de plus. Nous sommes en novembre, l’hiver va bientôt s’installer, et l’on dit que là-bas il est aussi cassant et froid qu’une femme vexée.

Je pense qu’il faut toujours tenter sa chance pour savoir ce qu’elle vaut.

« Ils peuvent tuer toutes les hirondelles, ils n’empêcheront pas la venue du printemps »

J’ai l’impression de vivre mille vies toutes plus excitantes les unes que les autres. Et je dois régulièrement me convaincre que c’est la mienne qui est à l’origine de tout. C’est cette vie que je suis en train de me fabriquer qui m’ouvre les pistes à explorer. Des pistes que je peux prendre ou quitter à ma guise, contrairement à mes compagnons du moment.

Je touche du doigt le risque principal de ce métier. Ce ne sont ni les balles ni les obus, mais celui de se perdre dans le décor. De vouloir ouvrir la marche alors qu’on doit la fermer. De vouloir donner les ordres alors qu’on doit les écouter. De vouloir écrire l’histoire alors qu’on doit la retranscrire. Les tentations sont grandes et la ligne qui sépare le simple témoin de l’homme d’action est étroite.

Je crois d’abord que le jour a oublié de se lever tant il fait sombre. Tout alentour est noir. Tout est carbonisé – les rochers, les buissons, la terre. On dirait une éclipse solaire.

Assis autour de lui, les vieux l’écoutent religieusement en tendant leurs verres à thé aux enfants qui traversent furtivement la pièce pour les remplir. On dirait des ramasseurs de balles. À chacun de leurs passages, ils grattent quelques miettes de l’histoire et, pour se donner l’air important, s’empressent d’aller les rapporter aux femmes restées dans l’autre pièce tout près des feux. Ils sont jeunes mais rêvent déjà de tenir un fusil. D’être à leur tour assis à raconter leur bravoure en sirotant du thé.

Je veux garder le souvenir de chaque courbe, de chaque frisson, de chaque parfum. Ce pays me met en émoi, me fait tourner la tête et battre le cœur.

D’un côté, une croix pour les chrétiens, de l’autre, un croissant de lune pour les musulmans. Seuls les morts, les chats et les journalistes traversent encore la ligne. Même les oiseaux n’osent plus la survoler.

La guerre, c’est comme les rats, ça ne s’apprivoise jamais vraiment, c’est sale et c’est vicieux. Et, comme les rats, il y a la guerre des villes et la guerre des champs.

À chaque guerre ses petites manies, à chaque soldat son rituel. Les Afghans veulent arriver parfumés au paradis et se maquillent avant de partir au combat.

Elle arrivait de Syrie, mais revenait de beaucoup plus loin.

En vérité, on passait d’un monde qui s’achevait à un autre qui commençait. Le Beyrouth colonial assoupi à l’ombre du mandat français s’éveillait, et rien n’allait plus l’arrêter. Il allait fonctionner au mélange : de cultures, de religions, de devises surtout.

Une pluie d’obus lourde et fracassante, aux gouttes acérées qui déchirent tout jusqu’au béton.

Mes larmes ont transformé la poussière de ciment en béton. J’ai des parpaings devant les yeux.

Il ne faut s’habituer à rien sous peine d’être touché en plein cœur ou de voler en éclats.

À chaque objet sa vie, à chaque vie son drame, à chaque drame son prénom, sa veuve, son camp de réfugiés, son pays d’exil, son orphelin.

Il est difficile pour nous, Arméniens, de choisir un camp.
Sans doute parce que nous avons eu droit à la double peine : comme les juifs nous avons vécu le génocide, comme les Palestiniens nous vivons l’exil.
Entre deux causes, notre cœur balance.

Il y a des hommes comme ça, invincibles, jusqu’au jour où ils finissent par y croire.

Des deux côtés, et pour la première fois, partent des éclats qui ne blessent personne. Les rires vont rouler sur les tombes une bonne partie de la nuit.

Plus on progresse à l’Est, plus les sourires s’effacent. À travers les vitres, la Pologne défile comme une guirlande éteinte. On devine les couleurs, on perçoit les reflets, mais plus rien ne brille, plus rien ne dépasse. Tout a été normalisé, étalonné, raboté depuis bientôt trente-cinq années. Les couleurs, le bruit, les rires, tout manque, sauf l’alcool. C’est l’unique passeport autorisé.

« Comme vous, je suis venu observer l’histoire. »

Walesa avait allumé les guirlandes, Jaruzelski les débranche. Les Polonais n’ont plus le droit à la couleur.

Quand nous levons la tête, c’est une Pologne au pas que nous découvrons. Une armée d’ombres sort des immeubles, sans un mot. On entend juste l’air gelé siffler de leurs bouches muettes. Elles me rappellent les silhouettes de Giacometti

J’avais entendu parler de l’occupation, je la découvre. Le silence est terrifiant. Tout le monde marche la tête baissée.

Virtuellement, des milliards de clones se bousculent, s’aiment, s’abusent, s’admirent, se déchirent, se mentent, sans jamais se rencontrer ni se reconnaître, dans le plus vertigineux des anonymats.

« Mieux vaut tuer un innocent que de garder un ennemi en vie. »
Cinq ans et deux millions de morts plus tard, l’armée vietnamienne mettra fin à cette utopie meurtrière en repoussant les Khmers rouges dans les forêts du nord du Cambodge.

J’ai mis des nuits à oublier tout ce que j’avais si bien appris. Aujourd’hui, c’est un réflexe, mon cerveau continue à enterrer les mots. »

Comment trouve-t-on le courage d’avancer après tant d’horreur quand il faut, à chaque pas, dans sa tête, enjamber les morts ?

Au Cambodge, le frangipanier est l’arbre des temples et des cimetières. Par crainte de voir les fantômes s’y abriter, on ne le plante jamais près des maisons. Précaution bien dérisoire puisque les fantômes sont aujourd’hui dans tous les esprits.

Pour de nombreux survivants, quoi qu’en disent les belles plumes, mieux vaut une blessure ouverte qu’une plaie mal refermée.

Alors je me suis fait la promesse un jour, beaucoup plus tard, une fois au bout de mon chemin, de revenir en arrière. Et ça m’a rendu la vie plus simple. C’est comme de décider d’arrêter de fumer à trente ans pour ne pas gâcher sa vie, en se promettant de reprendre à soixante-quinze ans quand cela n’aura plus d’importance. La vengeance devient alors plus douce que le miel, comme dit Homère.

Savez-vous ce que dit le Talmud ?
— Non.
— Que la meilleure des vengeances, c’est de vivre bien.

Elle ne pleure pas, mais je sens couler ses larmes à l’intérieur, comme un immense torrent qui emporterait ses fantômes.

C’est surprenant comme les réfugiés, d’où qu’ils viennent, s’acharnent toujours à recréer leur décor perdu.

La fuite est déjà loin, c’est l’exil qui commence maintenant. On le devine aux regards perdus des vieux qui se demandent où vogue leur nouvelle galère.

On le devine aux regards perdus des vieux qui se demandent où vogue leur nouvelle galère.

Les plus belles aventures commencent souvent dans ces décors minables où nous laissons fuiter nos vies, seconde par seconde, en nous transportant déjà ailleurs.

Il faut savoir reconnaître le bon partenaire. C’est de l’instinct ou de l’intuition. En tout cas, cela ne s’apprend pas.

À chaque nouvelle aventure, nous encourons le risque de nous éloigner un peu plus de celles et ceux avec qui nous partageons l’ordinaire. De bâtir entre eux et nous un mur de souvenirs inaccessibles.

C’est l’histoire Polaroïd, à peine discernable d’abord, puis de plus en plus nette.

C’est comme ça depuis la chute du mur de Berlin. Les typographes s’arrachent les cheveux pour orthographier correctement chaque nouveau foyer d’insurrection.
Ossétie, Karabagh, Transnistrie, Nachikevan… autant de feux que l’on croyait éteints et qui reprennent brusquement, incendiant un monde où il n’y a plus de pompiers pour les éteindre.

Partout, comme de vieilles douleurs, des conflits anesthésiés par quarante-cinq ans de communisme se réveillent, soulevant leurs emplâtres à la manière de ces racines ensevelies qui, après des années de vie souterraine et clandestine, défoncent le bitume des parkings de nos cités avec une force qu’on ne leur soupçonnait plus.

Un monde agressif comme un cancer où les crises se réglaient à coups de chimios diplomatiques, mais dans lequel, entre deux phases de rémission, il faisait bon vivre à l’ombre de ses certitudes.

La porte d’entrée s’ouvre sur des yeux gris-bleu insondables, profonds comme des entailles. Impossible de tromper ce regard-là. Il en a trop vu.

De tous les uniformes, les miliciens sont les pires. Ils abusent d’un pouvoir qu’ils n’ont pas mérité. C’est pour ça qu’on les arme, pour qu’ils soient prêts à tout pour le garder.

« Journalist ?
— Nein… ornithologue. »
Ça a toujours été ma couverture en reportage. Elle justifie les appareils photos, les zooms, les micros. Avant de partir sur le terrain, je prends soin chaque fois d’étudier avec précision un oiseau de la région dans l’hypothèse où j’aurais affaire à un spécialiste.

— On peut tuer en donnant des ordres sans se salir les mains.
— Je n’ai donné aucun ordre de ce genre.
— Alors peut-être des hommes sont-ils morts de vos silences ?

Comme dans les mauvais films, je vois se rembobiner le fil de ma vie. C’est incroyable les images qui refont surface quand il faut aller à l’essentiel. Des visages à vous arracher les larmes, un vent d’orage avant une rencontre, un air de danse et quelques riens dont on pensait s’être débarrassés avec la vie et qui ressurgissent avec la promesse d’une mort possible.

En trente ans, les cités se sont perdues. Elles se sont « favélisées ». Alors, comme les saumons d’Alaska, le monde derrière lequel j’ai couru est remonté jusqu’ici. Il a franchi les tournants, grimpé les côtes, traversé les frontières, submergé les banlieues.
La drogue, les armes, les filières clandestines, les djihadistes se sont déversés aux pieds des immeubles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fulda, Anne «Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait» (2017)

Auteur : Anne Fulda est grand reporter et responsable de la rubrique Portraits au Figaro. Elle a publié Un président très entouré (Grasset) et François Baroin, le faux discret (JC Lattès).

 

Résumé : Anne Fulda brosse un portrait intime et inédit de ce don Juan atypique pour lequel l’esprit de conquête s’apparente à un besoin de plaire et de convaincre, quitte à rêver sa vie.

Depuis qu’il est enfant, Emmanuel Macron – ce candidat aux allures de Petit Prince virtuel – a toujours été désigné et reconnu comme le meilleur.

Il a trouvé dans le regard des autres, et plus spécifiquement de ses aînés, l’admiration, l’encouragement, la bienveillance. Il y a eu, longtemps, le regard de sa grand-mère, fondateur et essentiel, avec laquelle il a entretenu des liens exclusifs, presque passionnels, qui ont même influé sur sa relation avec François Hollande. Il y a eu le regard de ses professeurs, puis de tous ses « parrains », qui, tout au long de sa carrière, l’ont toujours épaulé et qu’il a souvent subjugués par son intelligence et son empathie. Il y a bien sûr le regard de Brigitte, son épouse, avec qui il forme un couple dont la singularité ne tient pas à leur différence d’âge mais au fait qu’elle est l’unique femme qu’il aime depuis qu’il a seize ans. Et il y a maintenant le regard des Français, qu’il entend séduire avec la même détermination, en bousculant les convenances et en leur déclarant qu’il les aime…

Mon avis :

Chevalier des temps moderne, la fleur au fusil, il part à la conquête de l’impossible : Brigitte, puis la France… La presse en a fait un héros des temps modernes, en lui créant une vie qui n’est pas tout à fait la sienne… Personnage hors-norme, héros de roman, solaire, positif, déterminé, atypique…

Deux femmes : Sa grand-mère, Manette, et son épouse Brigitte. Des amours exclusives, inébranlables, totales. Un seul Ami. Les autres personnes de sa vie semblent être plus ou moins de la déco, interchangeables. Bien sûr il a eu des parents aimants mais la fusionalité (oups ?) de ses rapports avec les deux femmes de sa vie laisse peu de place aux autres. Quant à se demander si le jeune Emmanuel n’a pas été étouffé par l’amour d’une mère qui avait eu un premier enfant mort-né et a de ce fait privilégié un rapport différent avec une personne le protégeant différemment (c’est mon idée ??) ? Origine pyrénéenne, une arrière-grand-mère illettrée, une grand-mère enseignante, des parents médecins… Manette et Brigitte lui ont donné les armes pour poursuivre son chemin… quel que soit le chemin… Elles ont créé une sorte de cape d’invincibilité, un bouclier d’amour autour de lui. Les deux femmes sont semble-t-il des professeurs qui captent l’intérêt des jeunes et les poussent vers le haut… Leurs forces conjuguées ont donné à Macron l’invincibilité. S’il est convaincu de son bon droit, il fonce ; les critiques et les regards en coin : il s’en moque. Il avance. J’ai ressenti un homme qui roule pour lui-même, qui séduit et se sert (il ne trahit pas car il ne promet rien) ; de fait, les gens sentent qu’ils risquent bien de se faire doubler, mais ils donnent quand même, en connaissance de cause. Un homme que beaucoup font l’erreur de sous-estimer ; et ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Un homme qui ne dément pas, ne confirme ni n’affirme ; si les autres tirent des conclusions erronées, ce n’est pas lui qui va les détromper si cela peut lui servir. Un homme qui est passé de l’enfance à l’âge adulte, qui a besoin de fréquenter des personnes qui peuvent lui apprendre et lui apporter quelque chose et qui ne voit pas l’intérêt de bavardouiller et d’affronter pour le plaisir avec des gens de son âge… D’ailleurs les confrontations ne l’intéressent pas. Il a un but, il trace sa route pour y arriver, et ce qui lui importe c’est d’arriver au bout. S’il croit en une chose, il y va et il est au-dessus de la mélée. Mesquinerie et étroitesse d’esprit sont des choses qu’il semble ne pas supporter. Il veut, il construit, il conquiert. Comme un alpiniste qui veut gravir un sommet : un objectif , une route tracée et il ne musarde pas en chemin. Ce qu’il veut : plaire, séduire, convaincre mais séduire intellectuellement ( pour le reste il a Brigitte et n’a pas envie d’une autre femme) … et faire comprendre ses points de vue. Un homme qui admet dificilement l’echec. Il semble aimer être entouré, mais à distance… On a l’impression qu’il n’a pas de temps pour des futilités, des intermèdes. Un homme qui aime les valeurs sures, tant en littérature qu’en chansons… Il faut qu’il puisse s’appuyer sur des rocs, du solide, du beau. Ce qui ne veut pas dire qu’il boude ses plaisirs : il aime la bonne chère, est joyeux et ouvert.

Il donne l’impression d’avoir du temps pour tout le monde, il est disponible, charismatique ; il est empathique, et a la faculté de faire ressentir à son interlocuteur qu’il est une personne importante ; de plus il semble avoir la manière de faire avec les personnes plus âgées : est-ce du fait de sa relation si particulière avec sa grand-mère ?

Il m’a donné envie de lire : « Journal de deuil » de Roland Barthes

 

Extraits :

Il est comme une construction en trompe l’œil, un édifice bâti sur des bases mouvantes, une histoire personnelle mise au service d’une ambition évidente. Quitte à être un peu retouchée.

Macron a aussi un rapport au temps étonnant. Il ne semble jamais pris de court. Jamais pressé. Toujours prêt à donner son temps, comme une preuve d’amour, d’attention. Un élément de séduction parmi d’autres.

« Les gens sont durs dans la finance, mais on y respecte quelques règles, alors qu’en politique aucun coup n’est interdit. »

Emmanuel n’a besoin de personne. C’est une éponge. Il reçoit, il absorbe, mais s’il en est arrivé là, il ne le doit qu’à lui et à sa grand-mère », juge Brigitte Macron

Attirée par ce qui brille, Brigitte Macron ? Ce serait trop simple. Peut-être plutôt par ce qui vit. Crépite

Il y a cette enfance qu’il dit avoir passée dans les livres, « un peu hors du monde », vivant « largement par les textes et par les mots ».

« impossible d’établir un lien entre le réel et la transcendance sans passer par l’écriture ».

Il voit dans chaque être humain une promesse.

Il pense vraiment que le grand sens du progrès est lié à la culture. La culture c’est être plus grand que soi. C’est l’inverse de la dépression.

la littérature lui offrant des modèles de héros qui ont rêvé leur vie comme lui aimerait rêver la sienne !

Emmanuel est quelqu’un qui faisait les choses sérieusement sans se prendre au sérieux

En Marche : C’est une allusion à une phrase de Saint-Exupéry dans Vol de nuit : “Dans la vie, il n’y a pas de solution. Il y a des forces en marche : il faut les créer et les solutions suivent.” »

C’est aussi une référence à la sculpture de Giacometti, « L’homme qui marche »

 

 

Goby, Valentine «Baumes» (10.2014)

Auteur : Ecrivaine française née à Grasse en 1974. Elle vit en région parisienne. Ses thèmes de prédilection sont: La place des femmes, leur corps, les yeux des femmes à cause de leur corps, de leur sexe, comment une femme regarde et change le monde, par amour, par envie, par orgueil, par ennui, par vengeance, en tant que sœur, mère, fille, amante. Comment l’Histoire les affecte, comme elles l’affectent, du Paris contemporain à la Provence atemporelle, à l’Afrique de l’après-guerre, à la Bretagne des années 1940. Les lieux, comment les lieux nous traversent, comment nous les traversons, comme l’espace nous façonne et comment nous le transformons. L’enfance, comment elle nous survit et s’acharne à nous habiter, dans chaque moment de la vie, dans chaque âge et en toutes circonstances, comment chaque geste est porteur d’une histoire toujours ancrée dans l’enfance. Ce qui est valable pour un homme est valable pour une nation, alors l’Histoire, la grande, me passionne aussi, c’est en elle que je cherche et trouve les racines de toutes les blessures présentes, je l’explore, la dissèque, comme les origines individuelles. ( source) .

Ses romans :  La note sensible, 2002 – Sept Jours, 2003 – L’Antilope blanche, 2005 – Petit éloge des grandes villes, recueil de textes, 2007 – L’échappée, 2007  – Qui touche à mon corps je le tue , 2008 – Des corps en silence, 2010 – Banquises, 2011 – Kinderzimmer, 2013 – Méduses, 2013 – Baumes (Collection Essences- Actes Sud), 2014 – Un paquebot dans les arbres, 2016

 

Résumé : Je me demande si le père de mon père, que je n’ai pas connu, portait l’odeur d’usine dans toute sa peau et tout son vêtement. S’il rentrait lui aussi imprégné d’essences pures, si sa présence provoquait de semblables, silencieuses apocalypses, pouvait défaire le monde dans lequel il surgissait, en imposer un autre, avec ses propres protocoles, que sa disparition renversait aussitôt et les souris dansaient. S’ils se sont transmis ça, en même temps que le patronyme, le patriarcat, la maison magnifique parmi les oliviers : cette capacité à occuper l’espace, le saturer. Le confisquer.

Valentine Goby aborde ici ouvertement le récit autobiographique. Pour la collection Essences, elle revisite son enfance à Grasse, pays des parfumeurs et territoire du père, à travers les odeurs qui ont façonné les premières années de sa vie, de séduction en crises d’asthmes…

Paru dans La Collection « Essences » d’Actes SudOctobre 2014 – 72 pages

 

Mon avis : Un petit livre magnifique ! Sur les odeurs et les essences, sur le parfum mais pas seulement. Sur la vie, sur les rapports entre les êtres, sur l’art et la création… Sur le parfum et sa correspondance avec la vie, la musique… au travers des mots … sur les senteurs qui font remonter les gouts et les images… Que révèle le choix de notre parfum sur nous-même ? est-il notre seconde peau ? Quand on lit ce livre, il est impossible de ne pas rechercher dans notre mémoire les parfums qui ont jalonné notre existence. Ceux des êtres chers et notre parcours… Dans ce livre le parfum est aussi une affirmation de son existence et une confrontation avec la figure du père. Magnifiquement écrit, je tombe une fois de plus sous le charme de l’écriture de cette romancière ( après avoir lu « Banquises » et « Kinderzimmer » ) . Bien sûr ce livre me donne envie de relire Le Parfum de Patrick Süskind et j’en profite pour vous suggérer de lire le petit livre d’Ellena (commenté sur mon blog) sur l’univers d’un parfumeur.

 

Mes parfums :

Nahéma (Pour l’hiver) : Oriental Floral Fruité. Troublant, velouté, unique. C’est d’abord une bouffée de roses choisies dans les meilleures familles de cette espèce innombrable. En cœur, la senteur fraîche et verte de la jacinthe. Puis des fruits, pêches et fruits de la passion, symboles depuis Eve de la tentation. Le fond de la composition est soutenu par le bois de santal et le patchouli. Inspiré par une rose orientale au charme enivrant, Nahema est un véritable elixir énigmatique.

Insolence : (pour l’été) Floral Fruité Poudré. Surprenant, audacieux, féminin. Philtre sensuel, Insolence nous emmène tout de suite dans le cœur du parfum. Cette fragrance florale fruitée allie les notes de fruits rouges, aux notes féminines de violette et de fleur d’oranger, ainsi qu’au luxe velouté de l’iris pour former un accord sulfureux et voluptueux. Insolence met en scène une violette sur-dosée, survoltée ; une violette triomphante, aux antipodes du murmure timide que d’ordinaire on traite en demi-teinte et contre-jour. A côté de cette violette éclatante, est jouée un iris féminin, au chic intemporel. Avec Insolence, c’est aussi la première fois chez Guerlain que sont utilisés les fruits rouges

 

Extraits :

Le parfum est aussi élémentaire que le peigne et la brosse à dents.

Je n’ai même pas la vision de champs de lavande, d’orangers aux fleurs de cire, de lilas en grappes ; je vois l’usine

Dans mes souvenirs d’enfance mon père n’a pas de visage et quasi pas de corps. Son corps et son visage sont en voyage d’affaires ou dissous dans l’odeur d’usine.

Parfois, il déballe des gourmandises plus familières, loukoums à la rose, nougat, carrés de Zan à la violette, toutes choses comestibles à la lisière du goût et de l’odorat, des flaveurs et des fragrances dans lesquelles entrent des essences pures mais qui contrairement à l’odeur sont matières domptables, par les muqueuses, la salive et la mastication. Nous les dominons. Nous les ingérons. Nous les digérons. Nous les détruisons.

Ce livre m’invite et me tient à distance.

Lire c’est pour décamper. C’est pour filer avec Durrell dans les îles grecques, fuguer avec Meaulnes jusqu’au château d’Yvonne de Galais, descendre au fond de la mine avec Zola.

[…] l’écriture de Süskind fabrique des odeurs ; des odeurs puissantes comme des essences pures. La langue est sa matière première. Mon père traque les plantes à parfum à travers le monde, Süskind débusque les mots dans la jungle de la langue et à la fin, tous les deux fabriquent des odeurs. Je découvre que le mot à lui seul provoque la sensation. Par l’écriture, Süskind crée le réel, et d’emblée il s’en affranchit. Une liberté pareille me colle le vertige.

l’odeur te signe et te distingue.

Je trace dans les rues un écheveau de pistes olfactives, et je me planque dans les impasses et sur des placettes désertes pour m’imprégner à nouveau de parfum, pour laisser partout une empreinte, je me sature et je sature l’espace.

je colonise le champ lexical des odeurs, frontalier de celui de la musique, ses mots essentiels, notesgamme, harmonie, accord, clavier et touches ;

C’est un empire économique que son domaine de création rend aimable, il ouvre sur le rêve, la beauté, il est presque pardonné.

l’animal code l’émotion en flux olfactifs perceptibles, interprétables par ses semblables, mais ce langage d’hormones et phéromones, nous ne le déchiffrons plus depuis longtemps, camouflé sous les cosmétiques et le gaz carbonique

Je veux écrire chaque émotion avec la précision d’une formule olfactive.

Toute mon enfance dit le caractère nécessaire, indiscutable du choix d’un parfum, qui t’annonce avec la même évidence que ton prénom, la forme de ta bouche, la couleur de tes yeux.

Tout ça n’existe plus que dans la mémoire olfactive, il se souvient.

 

La Collection « Essences » d’Actes Sud (voir page sur le blog)

Springsteen, Bruce «Born to run» (RL2016)

Résumé : En 2009, Bruce Springsteen et le E Street Band jouent à la mi-temps du Super Bowl. L’expérience est tellement grisante que Bruce décide d’écrire à ce sujet. C’est ainsi qu’a commencé cette extraordinaire autobiographie.

Au cours des sept années écoulées, Bruce Springsteen s’est, en secret, consacré à l’écriture de l’histoire de sa vie, apportant à ces pages l’honnêteté, l’humour et l’originalité qu’on retrouve dans ses chansons.

Il décrit son enfance, dans l’atmosphère catholique de Freehold, New Jersey, la poésie, le danger et les forces sombres qui alimentaient son imagination, jusqu’au moment qu’il appelle le Big Bang : la première fois qu’Elvis Presley passe à la télévision, au Ed Sullivan Show. Il raconte d’une manière saisissante l’énergie implacable qu’il a déployée pour devenir musicien, ses débuts dans des groupes de bars à Asbury Park et la naissance du E Street Band. Avec une sincérité désarmante, il raconte aussi pour la première fois les luttes personnelles qui ont inspiré le meilleur de son œuvre et nous montre que la chanson Born to Run dévoile bien plus que ce qu’on croyait.

Comme le dit l’éditeur sur sa page : Born to Run sera une révélation pour qui apprécie Bruce Springsteen, mais ce n’est pas seulement le témoignage d’une rock star légendaire. C’est un livre pour les travailleurs et les rêveurs, les parents et les enfants, les amoureux et les solitaires, les artistes, les dingues et tous ceux qui ont un jour voulu être baptisés dans les eaux bénies du rock’n’roll.

http://www.albin-michel.fr/auteurs/bruce-springsteen-51731 ( il y a des vidéos aussi de l’auteur en train de lire son texte)

et la bande son qui va avec … « Chapter and Verse » (avec 5 titres inédits)

Mon avis : Avant toutes choses je vous dis que j’adore Bruce Springsteen et que le top des tops de ses chansons est pour moi la chanson « The River ». A part ça—que la taille du livre ne vous fasse pas peur. C’est passionnant. C’est comme ces textes de chansons… en direct du cœur et de l’âme. C’est l’histoire du chanteur mais c’est surtout (comme ses disques) l’histoire de l’Amérique. C’est aussi la volonté de réussir, l’histoire des amitiés, de sa famille, des tournées, de ses peurs et de ses angoisses… C’est juste comme s’il nous donnait les clés de ses pensées… Ceux qui l’aiment l’aimeront encore davantage et ceux qui ne le connaissent que peu ou pas peuvent sans aucun souci se plonger dans l’histoire de l’Amérique vue par un homme qui est le reflet de son époque.

Extraits :

Un monde où les hommes se métamorphosent en dieux et les dieux en diables – pour de vrai. J’avais vu des dieux se transformer en diables à la maison, j’avais vu le visage possessif de Satan. Quand mon pauvre paternel, dans une furie alimentée par l’alcool, cassait tout à la maison au milieu de la nuit, nous collant à tous une trouille bleue, j’avais senti cette force ultime des ténèbres nous rendre visite sous la forme d’un père aux abois… menace physique, chaos affectif et pouvoir de ne pas aimer.

 J’en suis arrivé à comprendre avec regret et perplexité qu’à partir du moment où l’on a été catholique, on le restera toujours. Alors j’ai cessé de me faire des illusions. Je pratique rarement, mais je sais que quelque part – au fond de moi – je fais encore partie de l’équipe.

Dans le catholicisme existaient la poésie, le danger et les ténèbres qui reflétaient mon imagination et mon moi intérieur.

Ma grand-mère, dans sa confusion mentale, ne se rendait pas compte que son amour brut exclusif détruisait les hommes qu’elle élevait. 

Ma mère et ses deux sœurs ont gardé une foi totale dans l’humanité ; ce sont des créatures sociables qui seraient capables de tenir une joyeuse conversation avec un manche à balai. 

 « Mesdames-messieurs… Elvis Presley. » Soixante-dix millions d’Américains ce soir-là ont été exposés à ce tremblement de terre humain qui se déhanchait.

 Le monde adolescent c’était celui des 45 tours. Une galette de cire avec au milieu un trou d’un demi-dollar de diamètre qui nécessitait un adaptateur en plastique spécial que l’on enfilait sur l’axe central des 33 tours.

 J’ai rencontré des mômes racistes, des mômes qui avaient appris ça chez eux, près de chez moi, mais il a fallu que je fraye avec la classe moyenne et la classe moyenne supérieure pour rencontrer des gamins qui refusaient de jouer avec des Noirs. 

Entre Steve et moi, dès le début, ça a été cœur à cœur et âme à âme.

Steve et moi, on a vu Neil Young faire la promotion de son premier album solo, sa fameuse Gibson noire branchée sur un minuscule ampli Fender à faire trembler les murs du Bitter End.

Un soir, un gamin qui en connaissait un rayon question guitares m’a fait comprendre le « miracle » de ma Gibson. Il s’est approché, et m’a félicité d’avoir eu l’idée géniale de mettre des cordes de guitare sur une basse six cordes pour m’en servir comme d’un instrument solo. J’ai hoché la tête avec un air entendu tout en me disant : « Eh merde… c’est une basse six cordes ! » Je faisais des solos de dingue depuis des mois sur une basse ! Pas étonnant que le son soit si épais et les frettes si dures à atteindre. N’empêche, ça marchait !

Si vous êtes meilleur que moi, vous avez droit à mon respect et mon admiration et vous me donnez envie de me dépasser.

En pionnier, Dylan a planté un drapeau, il a écrit des chansons et chanté les paroles qui ont été essentielles, à l’époque, à la survie affective et spirituelle de tant de jeunes Américains.

 Je voulais être une voix qui soit le reflet de mon expérience et du monde dans lequel je vivais.

J’étais un enfant de l’Amérique à l’ère de la guerre du Vietnam, des assassinats de Kennedy, Martin Luther King et Malcolm X

Keith Moon, Janis Joplin, Kurt Cobain et tous ceux qui sont morts trop tôt, tous ceux-là ont volé quelque chose à la musique que j’adore ; j’aurais voulu qu’ils vivent, qu’ils profitent du talent qui était le leur et du respect de leur public.

Les gens ne vont pas voir des concerts de rock pour apprendre quelque chose, ils y vont pour qu’on leur rappelle ce qu’ils savent déjà, ce qu’ils sentent au fond d’eux. 

La plupart de mes textes sont des autobiographies émotionnelles.

On a du mal à atteindre une cible mouvante, on n’attrape pas l’éclair. L’éclair frappe, laisse une cicatrice, puis disparaît, gone, baby, gone. Pour ça la route était idéale ; l’éphémère, le détachement, c’était la règle du jeu. 

Mes disques font toujours entendre un personnage qui s’efforce de comprendre où placer son esprit et son cœur. J’imagine une vie, je la teste, puis je vois comment ça se passe. Je me mets à la place de quelqu’un, j’emprunte les chemins de lumière et d’ombre que je suis forcé de prendre avec lui mais que je n’aurais peut-être pas envie de suivre jusqu’au bout. Un pied dans la lumière, un pied dans les ténèbres, en route vers demain.

son visage était une carte attendrie de toutes nos peines et de nos épreuves.

j’ai levé la tête et chanté « Promised Land » pour ceux à qui la chanson était destinée : les jeunes, les vieux, les Blacks, les Blancs, les basanés, de toutes religions et de toutes classes sociales. Je chante pour eux aujourd’hui.

« We Are Alive ». Écoutons les âmes et les esprits qui nous ont précédés et entendons ce qu’ils ont à nous apprendre.

Comme dit Clint Eastwood : « Un homme doit connaître ses limites. » Ensuite, il faut les oublier et avancer.

 

Photo : prise par moi le 3 juillet 2013 – Stade de Genève.

Smith, Patti «Glaneurs de rêves» (2014)

112 pages, 20 illustrations [Woolgathering]

Résumé : Dans ce récit autobiographique bref et lumineux, Patti Smith, qui a été distinguée par le National Book Award, revient sur les moments les plus précieux de son enfance, les convoquant avec un réalisme saisissant qui confine au fantastique. L’auteur mêle l’évocation de la petite fille qu’elle était à des souvenirs à la fois authentiques et imaginaires de sa jeunesse new-yorkaise, passée parmi les cafés de la rue MacDougal. Glaneurs de rêves, dont l’écriture a été achevée le jour du quarante-cinquième anniversaire de Patti Smith, dans le Michigan, a été initialement publié aux États-Unis sous la forme d’un mince volume. Vingt ans plus tard, le texte est réédité et paraît enfin en France dans une version augmentée, complétée de fragments inédits et accompagnée de nouvelles photographies et illustrations.

Mon avis : J’avais envie de lire ce livre depuis que j’avais entendu l’interview de Patti Smith par François Busnel lors d’un déplacement à New York de La grande Librairie (émission du 27.11.2014). Un petit opus qui mêle poésie et souvenirs. Elle parle de son enfance dans une famille de la classe moyenne ou il fallait se battre pour exister, comme c’est toujours le cas dans le monde artistique dans lequel elle vit. La poésie… l’essence même de Patti Smith. Dans ce petit livre, elle nous invite dans son enfance, dans le temps de l’innocence, dans le temps où elle croyait à l’existence d’un autre monde, peuplé de djinns et d’autres personnages de contes de fée. De son amour et du fil qui la reliait à sa chienne, par delà les sentiments, jusqu’à la mort…

Extraits :

Je n’avais jamais l’impression que la capacité de vaincre venait de moi. Il me semblait toujours qu’elle se trouvait dans l’objet lui-même. Un éclat de magie animé par mon toucher. De cette façon, je trouvais de la magie en toutes choses, comme si toutes choses, tous les fragments de la nature, portaient l’empreinte d’un djinn.

on escaladait le mur de pierre qui protégeait, tels les bras d’une mère, le cimetière des Amis

arracher une pensée fugace, telle une touffe de laine, au peigne du vent.

Détendu, sous le ciel, il médite sur tout et rien. La nature du travail. La nature de l’oisiveté et le ciel lui-même avec ses masses qui se gonflent si près qu’on pourrait attraper un nuage au lasso pour y poser sa tête ou s’en remplir le ventre.

Attention à la façon dont tu dénudes ton âme
Attention à ne pas la dénuder tout entière

Des pages de calligraphie éparpillées tels les câbles du monde.

Tous les hommes sont frères. Si seulement c’était vrai. Et le marin pourrait dormir en paix dans le cratère du désert et le musulman dans les bras d’un vaisseau chrétien

Elle sait, me suis-je dit. Elle sait. J’ai cessé d’essayer de cacher ce qui allait se passer et je lui ai tout dit, sans mots. Je lui ai dit par mes yeux, de tout mon cœur.

Je n’ai pas pleuré. La complexité de mes émotions était si profonde qu’elle me portait au-delà du royaume des larmes.

Et dans mes voyages, lorsque je vois une colline constellée de moutons ou une équipe d’ouvriers agricoles qui se reposent à l’ombre des noisetiers, je suis prise d’un désir nostalgique de redevenir celle que je n’ai pas été.

Mais mon bureau m’attend pour écrire, mon journal ouvert, mes plumes d’oie, mes encres, et des mots précieux restent à moudre.

…quelque chose dans l’atmosphère – la lumière filtrée, le parfum des choses – m’a ramenée dans le passé…

Comme nous sommes heureux lorsque nous sommes enfants. Comme la voix de la raison étouffe la lumière.

photo : bol thibétain 1996( Photo scannée du livre de Patti Smith )