Dufourmantelle, Anne «L’Envers du feu» (2015)

Auteur : Anne Dufourmantelle, née le 20 mars 1964 à Paris1 et morte le 21 juillet 2017 à Ramatuelle, est une psychanalyste et philosophe française. a publié de nombreux essais, entre autres, De l’hospitalité, avec Jacques Derrida, mais aussi En cas d’amour, L’Éloge du risque, et le dernier Défense du Secret (2015), tous chez Payot . Elle meurt le 21 juillet 2017 des suites d’un arrêt cardiaque, en tentant de sauver l’enfant d’une amie de la noyade sur la plage de Pampelonne. Les notions de risque et de sacrifice étaient au cœur de sa pensée.

Albin-Michel, aout 2015, 352 pages

Résumé : « Les grands incendies sont une espèce en voie de disparition. Ils se propagent à la vitesse du vent et de la nuit. Leur souveraineté soumet l’espace. Pareils aux météorites et au désir, leur dangerosité, leur degré de combustion, leur trajectoire sont imprévisibles.
Dévastation. Régénération.
Nous sommes de même nature ; des feux. »
Thriller psychanalytique, roman initiatique, histoire d’une passion, quête de soi, labyrinthe de mensonges et de faux-fuyants, de souvenirs écrans, ce suspense qui emprunte les arcanes de l’analyse nous mène de Brooklyn jusqu’aux confins du Caucase à la poursuite d’une mystérieuse disparue.
Le premier roman de l’auteur de « En cas d’amour et de Défense du secret » nous fascine et nous trouble jusqu’au vertige.

Mon avis : Excellent ! Si cette dame n’était pas décédée en portant secours à des enfants, je ne crois pas que j’aurais entendu parler du livre. Et je serais passée à côté d’un roman comme je les aime. Un vrai roman psychologique avec un rôle de psy plus que convainquant (ce qui semble logique au vu de la profession de l’auteur) mais pas que… Une écriture fluide et agréable, une construction efficace, rythmée par les séances chez le psy… une histoire qui fait remonter le passé (refoulé) et la mémoire…

Alors suicide ? meurtre ? disparition ? enquête ? à quête de soi ? inconscient ? quête des autres ? souvenirs d’enfance ? fuite ? reconstitution ? amour ? amitié ? trahison ? confiance ? Toute une vie remise en question ; les fondements et les certitudes s’effondrent… Le personnage principal va voir sa vie s’écrouler et se décomposer autour de lui.. A qui faire confiance? A ces amis? mais sont-ils ses amis? A son père? à des rencontres de passage? Par moments il se croit libre, d’autres fois il se sent observé, surveillé… Vérité ou paranoïa? Est-ce une simple disparition? A-t-il mis les pieds là ou il n’aurait pas dû ? Je vous laisse en compagnie d’Alexeï.. Je ne vous raconte rien… j’ai beaucoup aimé et je le recommande.

Extraits :

Les livres n’appartiennent à personne, les conserver ne m’est jamais venu à l’esprit. Ils sont faits pour passer de main en main, de vie en vie. J’aime les déplacer, en dérober un comme ça, pour l’abandonner ensuite dans un endroit public.

Ce n’est pas tant les espaces qui me fascinent que l’histoire dont ils gardent la trace, ou celle qu’ils annoncent en secret.

Les détails me rassurent, ils s’opposent à l’oubli. Je revois ma déambulation, les pièces entre-vues, les recoins, les objets.

Ce qu’on oublie est un choix, pas un accident, encore moins une faiblesse. Mais tout ne s’efface pas, il y a des îlots qui échappent au refoulement.

un état somnambulique peut être une forme de veille paradoxale. Les vigilances se créent parce qu’un jour elles ont été prises en défaut

Qu’est-ce qu’un serment, sinon la possibilité d’une future trahison ?

Je voudrais échapper à l’inquiétude que je devine en elle. J’ai assez de la mienne.

La nostalgie n’est pas mon élément. Je ne veux rien d’autre que le présent.

– Une fugue ?
– J’ai passé l’âge.
– L’âge n’a pas d’importance, c’est l’intention.

– La mort appartient à celui qui meurt, personne ne peut s’arroger le droit d’en questionner les derniers instants.

Sa musique infuse comme une rivière inconnue que l’on découvrirait dans un lieu familier, une eau tumultueuse qui se serait frayé seule un passage.

Il s’est dit quelque chose d’important, d’essentiel même, qui peut les guider. C’est comme une phrase musicale qui serait là, invisible, soutenant la mélodie.

Les grands rêves sont des trésors qui, s’ils ne sont pas captés, peuvent devenir toxiques.

Il faut accompagner les morts une partie du chemin et puis leur dire adieu quand le temps est venu. Et alors savoir qu’une part de nous est partie avec eux, et l’honorer, pour qu’ils ne reviennent pas nous hanter.

C’est comme ces chevaliers dans les livres que je lisais enfant, dont l’idéal guidait les actes : cela ne leur rendait pas la guerre plus douce ou le voyage plus sûr, mais ils servaient une noble cause.

La psychanalyse est une étrange fabrique de secrets destinés à lever d’autres secrets.

Elle voulait sortir du jeu définitivement. S’éclipser. Ce mot lui plaisait, il signifiait d’abord le mouvement par lequel la lune ou le soleil se rendent invisibles.

Personne remplace personne. Ça fait un trou, basta.

Couper court et faire silence. Mais ne serait-ce pas déserter face à un adversaire qui n’est autre que lui-même, quoi qu’il se raconte ?

L’inconscient n’oublie rien, dit-elle. Chaque événement passé poursuit son devenir en nous. Notre psyché contient toutes les mémoires qui nous ont traversés, et pas uniquement la nôtre.

Écrire à la main déjà lui paraît d’un autre âge. Une archiviste de la vie des autres.

La moitié de notre vie est dédiée à enregistrer la plainte venue de nos rêves d’enfant, de nos désirs sacrifiés.

ces bribes d’enfance qui remontent, c’est comme le retour du sang après une gelure. C’est douloureux mais vivant.

Elle essaie de penser, c’est sa seule dissidence, mais il n’y a pas d’abri possible pour la pensée

Lacan disait de l’ignorance que c’était une passion au même titre que l’amour et la haine. Elle engendrait des monstres.

 

Salem, Carlos « Attends-moi au ciel » (04.2017)

Titre original : « Muerto el perro »

Auteur : Carlos Salem, né en 1959 à Buenos Aires, a multiplié les petits boulots après ses études de journalisme. Installé en Espagne depuis 1988, il vit aujourd’hui à Madrid. Son œuvre est disponible en France chez Actes Sud.

Ses romans : Aller simpleNager sans se mouiller Je reste roi d’EspagneUn jambon calibre 45 Japonais grillés (Recueil de cinq nouvelles ) Le Plus Jeune Fils de Dieu – Attends-moi au ciel

Résumé : Quand Piedad de la Viuda, une femme séduisante et dévote au seuil de la cinquantaine, s’éveille ce lundi-là, elle ignore que sa vie va basculer à jamais. Un mois plus tôt, Benito, son époux, dont le succès dans les affaires doit tout à la fortune de sa belle-famille, est décédé dans un accident de voiture. Fille de paysans enrichis, Piedad a vécu une existence oisive, marquée par la piété héritée de sa mère, les aphorismes de son père et les boléros qui ont bercé son enfance. Brusquement, elle s’aperçoit que son mari n’était pas celui qu’elle croyait : des années durant il a détourné de grosses sommes, et s’apprêtait à s’enfuir avec sa jeune maîtresse. Et sa mort ne serait pas accidentelle. Ébranlée par ces révélations, Piedad se donne pour mission de sauver l’entreprise familiale, lourdement endettée, et de récupérer la centaine de millions d’euros cachée par Benito, aidée en cela par les messages – truffés d’allusions bibliques – que lui a laissés ce dernier avant sa mort.
Encore faut-il pouvoir les déchiffrer… et échapper à ceux qui entendent eux aussi mettre la main sur cet argent.
Pour découvrir la vérité, sauver son patrimoine – et sa peau ! –, Piedad la bigote va devoir s’aventurer dans les bas-fonds madrilènes.
Et devenir, en l’espace d’une folle semaine, une femme fatale et une meurtrière.
Avec Attends-moi au ciel, Carlos Salem signe un nouveau polar déjanté, sensuel et burlesque. Pas très catholique.

 

Mon avis : Jubilatoire, comme toujours ! Explosif, tonique, déjanté… Idéal pour débrancher du quotidien… Un chouette pétage de plombs dans la joie et la bonne humeur. Je pense que ce livre va aussi beaucoup plaire au lectorat féminin, peut-être plus que les précédents livres de cet auteur.

Quand tu as pour nom « Piété de la Veuve… » ce n’est pas le pied. Quand tu te réveilles un lundi matin, à l’aube de tes cinquante ans, veuve, et que tu te rends compte que ton mari allait te planter là pour une jeunette, que tu es sur le point d’être ruinée, que ta meilleure amie se tapait ton mec… Deux solutions : soit tu te laisses couler, soit tu te secoues… Et bien Piedad, elle va se secouer, se réveiller… Et pas qu’un peu… Elle va exploser, et se libérer à tous les niveaux… Violence, sexe, sensualité…

Elle qui avait une vie rythmée par les boléros (air de musique) et les proverbes/citations va se rebeller, chercher à comprendre, utiliser ses compétences et son intelligence pour retrouver sa fortune, sauver son entreprise, s’envoyer en l’air, tomber amoureuse , VIVRE et JOUIR DE LA VIE. Elle et sa petite voix intérieure vont avancer main dans la main ; la Piedad de toujours, qui ne mouftait pas et qui était bien comme il faut et l’autre, le volcan qui se réveille, qui se dévergonde et qui s’éclate, explose les conventions et vit dans l’excès. Les deux faces de la même femme, qui luttent, se parlent, se complètent, se substituent… Et à elles deux , les 2 Piedad, elles vont remettre de l’ordre dans cette vie qui part en lambeaux…Et tous les autres personnages qui gravitent autour de Piedad sont savoureux, jouissifs…

Quand à l’écriture.. que dire .. Le Salem est un cru qui se reconnaît, à la saveur inimitable…

C’est parti pour le jeu de piste, l’enquête..  J’ai adoré!!!

Extraits :

“L’argent est fait pour être dépensé, et la femme pour être touchée.”

“Le travail acharné n’est que le refuge des gens qui n’ont rien d’autre à faire.” Oscar Wilde, je crois.

“Une vie oisive est une mort anticipée”, aurait dit papa en citant Goethe

“Une veuve ruinée ne baise même pas avec le jardinier.”

un pendule qui oscille entre celle de Toujours et celle de Jamais

Les centaines de livres demeurent aussi fermés que des lèvres de pierre, pourtant je jurerais entendre les voix des sages de toutes les époques murmurer leurs aphorismes à mon oreille.

Et il voulut être poète, lui bâtir un palais de mots, lui expliquer en quelques phrases ce que Descartes, Shakespeare et Lope de Vega pensaient de l’amour, fonder un empire infini afin que personne ne posât le pied où elle posait le sien.

C’est la sonnette de l’entrée, insistante, comme pressée de m’apporter d’autres mauvaises nouvelles.

Quand vous avez un mari qui voyage beaucoup et que votre éducation vous interdit de sortir seule, la lecture est une occupation acceptable

Il m’y dépose aussi délicatement que si j’étais faite de givre.

Je ressens un curieux soulagement à remplir les blancs de leur histoire et j’aimerais continuer à évoquer les épisodes que je connais et à exhumer ceux qui sont restés trop longtemps enfouis, mais comme toujours, le film s’accélère, saute des scènes et des décennies […]

“S’il y a de la misère, qu’elle ne se remarque pas.” C’est ce que disait toujours l’un de mes amants…
— Un vrai philosophe, ton ami.

Dans ce restaurant hors de prix, les portions des plats mystérieux dont le nom prend quatre lignes sur la carte occupent quinze pour cent à peine des énormes assiettes design.

J’ai commencé à espacer mes visites car j’avais découvert que j’étais diabétique, et toute cette douceur sucrée que dégageaient ces deux-là me rendait malade.

Comme disait Graham Greene, “le danger est le grand remède contre l’ennui”.

si un jour tu décides de vendre ton cerveau, tu te feras un paquet de fric parce qu’il n’a jamais servi.

Comme dit le sage proverbe arabe : “On ne se repent guère du silence, et l’on se repent maintes fois d’avoir parlé”…

Celui-là est un petit Moleskine à couverture noire et feuilles blanches. Sans lignes. Encore mieux. J’ai toujours suivi des lignes sans jamais pouvoir en écrire une seule de ma propre vie.

Je m’éveille à l’aube en songeant que j’ai enfin compris ce que Dante voulait dire par septième ciel, même si je dois avouer qu’après le quatrième j’ai cessé de compter

Et le seul luxe que je ne peux pas me permettre, c’est le ridicule.

j’ai besoin de vider seule la petite bouteille de ma vie, pour m’expliquer pourquoi elle s’est déroulée comme ça. Ou pourquoi elle ne s’est pas déroulée.

Mais j’ai fini par apprendre que la satiété est une sensation éphémère et que la mémoire de la faim, dès lors que l’on a conscience d’en avoir souffert, est infinie.

La lumière de l’aube s’insinue par la fenêtre de la chambre comme une invitée qui sait qu’elle n’est pas la bienvenue. C’est une lumière timide, vacillante et lente.

Des journées comme celles-là, ça existe dans les livres, mais je n’en avais jamais vécu. Des journées où l’on sait que tout va nous réussir, parce qu’on a décidé qu’il en serait ainsi.

des filles et des garçons qui marchent la tête baissée, comme des pénitents, alors qu’en réalité ils rendent un culte à la communication instantanée sur leur portable

beaucoup de jeunes femmes fragiles qui voyagent seules, comme si elles savaient déjà qu’une femme voyage toujours seule dans la vie même lorsqu’elle a, à ses côtés, un homme qui prétend la protéger.

Drôle d’expression, non ? On nous apprend que réussir sa vie vaut “la peine”, plutôt que la joie…

 

Info : Pour en savoir plus sur les « Cronopes » : Cronope est une notion créée par l’écrivain argentin Julio Cortázar (1914-1984). Les cronopes sont des êtres verts et humides, selon ce qui est imaginé par l’auteur du roman « Marelle », qui n’a jamais donné trop de détails sur l’apparence physique de ces personnages.
La première fois que Cortázar a utilisé le terme, ce fut dans un article publié en 1952, lorsqu’il a passé en revue un concert que Louis Armstrong a donné à Paris. L’auteur a eu l’idée quand, au Théâtre des Champs-Élysées, il a eu une vision de globes verts flottants autour de la salle.
Le concept des cronopes est resté dans l’esprit de Cortázar, qui a écrit une série d’histoires et de poèmes avec ces personnages en tant que protagonistes apparus dans le livre « Cronopes et Fameux », publié en 1962.
Selon ce qui ressort des textes, les cronopes sont des créatures idéalistes, sensibles et naïves. De cette façon, ils se distinguent des autres êtres imaginés par l’écrivain, comme les Fameux (prétentieux et formels) et les Espoirs (ennuyeux et ignorants).
Cortázar a tenu à préciser que le terme cronope n’a rien à voir avec le temps, ce qui pourrait être déduit du préfix crono (« chrono »). En fait, l’argentin a dit que c’était un mot qui lui était venu en tête et qui lui avait semblé opportun pour nommer ces êtres ainsi.
Au fil des ans, aussi bien Cortázar que ses amis et disciples ont commencé à utiliser la notion de cronope en tant qu’adjectif ou titre honorifique appliqué aux personnes qu’ils admiraient. Hors, Cortázar est souvent appelé comme Le Cronope Majeur.

Lire: Définition de cronope – Concept et Sens http://lesdefinitions.fr/cronope#ixzz4gJiFECjD

 

Barton, Fiona «La veuve» (2017)

Auteur : Fiona Barton, née à Cambridge, est journaliste et a travaillé au Daily Mail, au Daily Telegraph et au Mail on Sunday. Elle a remporté le prix de « Reporter de l’année » aux British Press Awards. Elle vit aujourd’hui dans le sud-ouest de la France. La Veuve est son premier roman. ( Fleuve – 416 pages)

Résumé : La vie de Jane Taylor a toujours été ordinaire. Un travail sans histoire, une jolie maison, un mari attentionné, en somme tout ce dont elle pouvait rêver, ou presque. Jusqu’au jour où une petite fille disparaît et où les médias désignent Glen, son époux, comme LE suspect principal de cet acte. Depuis, plus rien n’a été pareil. Jane devient l’épouse d’un criminel aux yeux de tous. Les quatre années suivantes ressemblent à une descente aux enfers : accusée par la justice, assaillie par les médias, abandonnée par les amis, elle ne connaît plus le bonheur ni la tranquillité, même après un acquittement. Mais aujourd’hui, Glen est mort. Fauché par un bus. Ne reste que Jane, celle qui a tout subi, qui pourtant n’est jamais partie. Traquée par un policier en quête de vérité et une journaliste sans scrupule, la veuve va-t-elle enfin livrer sa version de l’histoire ?

Mon avis : Un récit à 3 voix : Jane, la veuve, Kate, la journaliste et le policier, Bob Sparkes. Il y a aussi trois autres personnages secondaires, le mari (Glen… qui entre donc en scène après sa mort), Bella (la fillette disparue) et Dawn, la mère de Bella…

C’est machiavélique… l’auteur est une journaliste spécialisée en procès criminologues. Elle s’est toujours demandé ce que les femmes des criminels pensaient et savaient. Elle a transposé ses doutes en roman.

Ce livre n’est pas ce que je qualifie à proprement parler de thriller… C’est une enquête qui se déroule sur 4 ans et qui commence au moment où le suspect principal décède. Mais après 4 années de traque obsessionnelle du coupable de cet enlèvement de la fillette, cela ne convient pas du tout à la journaliste et à l’officier de police… C’est un récit flash-back/présent et on y décortique un crime non élucidé. Une fillette a disparu… un pédophile est soupçonné… Mais soupçons ne signifient pas preuve… On est face à deux personnages mais on a du mal à savoir qui se cache derrière… Le couple est pas net dès le départ… bien avant le crime… La petite coiffeuse de 17 ans et son mari aux apparences bien comme il faut. Dès le début… le couple semble anormal. Est-il possible que la jeune femme soit aussi nunuche qu’elle le paraît. Tous les couples ont des secrets ; il faut toujours se méfier des autres et de ses proches. Et en même temps, on en viendrait même à soupçonner la jeune femme… est-elle naïve, est-elle complice, est-elle à l’origine du drame ? Sait-elle quelque chose ? se doute-t-elle ?

Les méthodes des médias sont contestables : forcer la porte et proposer de l’argent pour le « scoop » … c’est visiblement la méthode des tabloïds britanniques… On va assister à la traque de la femme du monstre… Les personnages sont remarquablement dépeints, on est au cœur de l’action… A la fois voyeur et enquêteur, le lecteur est partie prenante. On remarque aussi à quel point les affaires de pédophilie font vendre la presse … malgré le malaise qui se dégage du livre (ou à cause ?) j’ai suivi cette quête de la vérité avec beaucoup d’intérêt… Un « page-turner » comme on dit maintenant. Et il faudra aller au bout pour savoir si oui ou non l’épouse (la veuve) était complice ou victime.

Extraits :

Je me suis demandé s’il cherchait des raisons d’être en colère.

une fois seuls, ils découvrirent que cette nouvelle liberté les contraignait à se considérer vraiment l’un l’autre, à se regarder comme ils ne le faisaient plus depuis des années.

Glen ne fait pas vraiment partie de mes projets – il n’approuverait pas et je n’ai aucune envie de voir sa moue réprobatrice gâcher mes rêveries. Glen fait partie de ma réalité.

Il était là sans être là, si vous voyez ce que je veux dire. L’ordinateur était davantage une épouse que moi.

Quoi qu’il en soit, il me répétait : « Ce sont nos affaires, Janie, pas celles des autres. » C’est pour ça que le coup a été si dur quand nos affaires sont devenues celles de tout le monde.

J’essayais de ne pas m’en faire mais j’avais le sentiment que notre vie nous échappait.

Les femmes tueuses d’enfants sont rares, et celles qui passent à l’acte le font presque exclusivement avec leur propre progéniture, à en croire les statistiques. Il arrive cependant qu’elles kidnappent des enfants.

Le Net offrait un monde imaginaire sûr et très excitant, un moyen de créer un espace privé dans lequel on pouvait se laisser aller à toutes les dérives.

Ce n’est pas en montant à bord d’un avion pour une destination lointaine que je supprimerai les pensées. Je ne les contrôle pas – je ne contrôle plus rien. Je suis passagère pas conductrice, ai-je envie de répliquer.

J’ai l’impression que tout le monde me regarde même s’ils ne me voient pas. Je me sens mise à nue.

j’ai appris à ne jamais revenir sur les choses que nous avions oubliées. Ça ne signifie pas que je n’y pensais pas, mais il était entendu que je ne lui en parlerais plus.

Sortir lui donnait l’impression d’avoir dix-sept ans pour toujours.

Il était là sans être là, si vous voyez ce que je veux dire. L’ordinateur était davantage une épouse que moi.

« Envisager le pire ne sert à rien », répétait mon père à ma mère quand elle se mettait dans tous ses états, mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Surtout quand le pire était tout près, juste de l’autre côté de la porte.

Quel sentiment formidable de pouvoir discuter de sa propre vie plutôt que de celle des autres.

 

Foenkinos, David « Le mystère Henri Pick » (2016)

Collection Blanche, Gallimard (Parution : 01-04-2016)

Résumé : En Bretagne, un bibliothécaire décide de recueillir tous les livres refusés par les éditeurs. Ainsi, il reçoit toutes sortes de manuscrits. Parmi ceux-ci, une jeune éditrice découvre ce qu’elle estime être un chef-d’œuvre, écrit par un certain Henri Pick. Elle part à la recherche de l’écrivain et apprend qu’il est mort deux ans auparavant. Selon sa veuve, il n’a jamais lu un livre ni écrit autre chose que des listes de courses… Aurait-il eu une vie secrète ? Auréolé de ce mystère, le livre de Pick va devenir un grand succès et aura des conséquences étonnantes sur le monde littéraire. Il va également changer le destin de nombreuses personnes, notamment celui de Jean-Michel Rouche, un journaliste obstiné qui doute de la version officielle. Et si toute cette publication n’était qu’une machination ? Récit d’une enquête littéraire pleine de suspense, cette comédie pétillante offre aussi la preuve qu’un roman peut bouleverser l’existence de ses lecteurs.

Mon avis : Contrairement à tout le monde, je n’avais pas totalement adhéré à son «Charlotte» (voir article sur le blog). Là j’ai retrouvé le Foenkinos de « La Délicatesse ». Ce livre, construit comme un polar littéraire et un livre plein de charme et de « pétillance » … sur les jardins secrets, sur la part cachée des individus, sur l’amour des livres, des auteurs, des représentants, des éditeurs, des mots…. Le point de départ : une vraie bibliothèque de livres refusés née dans l’imaginaire de l’écrivain américain Richard Brautigan et ouverte après sa mort aux Etats-Unis avant de déménager à Vancouver. Je trouve d’ailleurs l’idée de Foenkinos magnifique. il la situe au bout de la terre… C’est le refuge des livres orphelins, un lieu caritatif en quelques sortes ou on accueille les rejetés et les incompris. La quête du « père » de ce livre orphelin va constituer la trame de ce roman. Une jeune éditrice, chercheuse de talents, va mettre toute son énergie à essayer de rendre le livre à son géniteur et va partir sur ses traces. Elle ne sera d’ailleurs pas la seule. Mais sortir de l’ombre et remuer les non-dits ne se fait pas sans bouleverser les vies de ceux qui sont de près ou de plus loin proches du livre. Ce livre, c’est la révélation des artistes de l’ombre. Et il a également été inspiré par l’histoire d’une photographe de talent dont on a retrouvé les photos après son décès. On pourrait d’ailleurs penser à son roman précédent « Charlotte » … en effet la peintre a été mise en lumière du fait de la popularité qu’elle a acquise grâce au livre de Foenkinos. Avant son succès était plus que discret et elle est passée de l’ombre à la lumière.

C’est aussi un clin d’œil à ceux qui n’arrivent pas à atteindre le succès, à ceux qui sont soudainement mis sous la lumière des projecteurs, à ceux qui quittent la lumière… L’auteur met aussi l’accent sur l’importance du contexte… L’importance du roman du roman, de la personnalité de l’auteur. Fouiller dans la vie des gens ne se fait pas sans dommages collatéraux… La vie de la femme et de la fille du présumé auteur vont être bouleversées ; ce qui était certitude va devenir question… L’argent et la gloire vont venir s’inviter à la danse. J’ai beaucoup aimé ce livre, plein de tendresse, d’humanité et qui dissimule sous une enveloppe facétieuse des questionnements sur le monde intime de la création, la personnalité de ceux qui écrivent, leurs motivations …

Extraits :

Jorge Luis Borges : « Prendre un livre dans une bibliothèque et le remettre, c’est fatiguer les rayonnages. »

Il allait même de temps à autre boire une bière au bistrot du bout de la rue, bavarder de tout et de rien avec d’autres hommes, bavarder surtout de rien, pensait-il,

Il y avait ainsi une grande valeur symbolique à parcourir des centaines de kilomètres pour mettre un terme à la frustration de ne pas être publié. C’était une route vers l’effacement des mots.

Les auteurs suisses sont souvent les meilleurs pour parler de l’ennui et de la solitude. Il y a de ça dans votre livre : vous rendez palpitant le vide.

Bien plus que pour tous les autres arts, qui sont figuratifs, il y a une traque incessante de l’intime dans la littérature.

Mais c’était une preuve tangible que notre époque mutait vers une domination totale de la forme sur le fond.

Le succès de ce livre, retrouvé au cœur des refusés, parlait à toute une population désireuse d’être lue.

Les mots ont toujours une destination, aspirent à un autre regard. Écrire pour soi serait comme faire sa valise pour ne pas partir.

Quant à la partie sensuelle, imaginaire, elle pensa qu’il avait écrit ce qu’il avait désiré vivre. Elle qui était plongée dans l’obscurité depuis de si nombreuses années pouvait comprendre cette démarche mieux que quiconque. Elle créait sans cesse des histoires, pour vivre en quelque sorte tout ce qu’elle ne pouvait pas voir. Elle avait développé une vie parallèle finalement proche de celle des romanciers.