Lopez, David «Fief» (RL2017)

Auteur : David Lopez a trente ans. Il a fait des études de sociologie.

Fief est son premier roman.

Paru au Seuil – 17.08.2017 – 256 pages

Résumé : Quelque part entre la banlieue et la campagne, là où leurs parents ont eux-mêmes grandi, Jonas et ses amis tuent le temps. Ils fument, ils jouent aux cartes, ils font pousser de l’herbe dans le jardin, et quand ils sortent, c’est pour constater ce qui les éloigne des autres. Dans cet univers à cheval entre deux mondes, où tout semble voué à la répétition du même, leur fief, c’est le langage, son usage et son accès, qu’il soit porté par Lahuiss quand il interprète le Candide de Voltaire et explique aux autres comment parler aux filles pour les séduire, par Poto quand il rappe ou invective ses amis, par Ixe et ses sublimes fautes d’orthographe. Ce qui est en jeu, c’est la montée progressive d’une poésie de l’existence dans un monde sans horizon. Au fil de ce roman écrit au cordeau, une gravité se dégage, une beauté qu’on extirpe du tragique ordinaire, à travers une voix neuve, celle de l’auteur de Fief.

Mon avis : (et une analyse après écoute d’une interview de l’auteur) Un premier roman qui m’a beaucoup plu et se démarque fortement des autres livres. L’auteur avoue lui-même que c’est Céline qui lui a donné l’idée qu’il avait le droit d’écrire ce roman. Il a bien fait d’écouter la voix de cet écrivain immense (je précise : je parle de la voix de son œuvre littéraire). Un livre plein d’humour et de poésie, qui fait vibrer le langage d’aujourd’hui dans la bouche de la jeunesse de la banlieue..

« Fief » c’est le territoire ; dans ce roman l’auteur nous raconte l’immobilité d’un groupe d’amis. Dès la première page, le ton est donné : on est dans la langue parlée mais écrite… L’auteur nous fait pénétrer dans l’endroit où il a grandi, par le péri-urbain. Univers et langue se rejoignent, se correspondent, s’amalgament. Fief c’est entre la ville et la campagne : trop proche de la ville pour être la vraie campagne, mais trop loin pour être la ville… On est dans l’entre deux, on tourne en rond dans le même décor. On s’ennuie mais on s’amuse… L’histoire d’une bande de copains qui glandouillent au sortir de l’adolescence… pour aller où ? pour faire quoi ? Pour passer le temps… Un but ? un désir ? une ambition ? ben non… On commence par la leçon de roulage de joint, suivie de la leçon de boxe… Une bande de potes qui a grandi ensemble… ils ont commencé par jouer à plein de jeux d’extérieur, puis se sont initié à la fumette, puis ont fumé grave en cherchant à quoi s’occuper… Des soirées défonce, dans les bars, dans des soirées, à vouloir se faire des nanas… ou à parler de s’en faire… A quel moment partir c’est trahir son milieu ? Jonas n’a pas d’ambition pour partir, il observe ce qui se passe pour ne pas devoir se pencher sur lui-même. Il ne veut pas exploiter son talent de boxeur pour ne pas quitter son petit décor familier… Bien sûr il y a son père, sa copine, mais ce n’est pas ce qui semble le retenir… Jonas, il a vraiment le cul entre deux chaises… ni d’une classe sociale ni de l’autre. Entre deux…

« Fief » ce n’est pas l’histoire d’un boxeur qui a une revanche à prendre. Non c’est la vie intérieure d’un jeune homme en lutte avec lui-même ; c’est sa vie, ses problèmes, ses interrogations ; Pour ne pas sauter dans le « grand bain, il cherche à se contenter de sa petite vie et il se rattache aux petits plaisirs du quotidien pour se persuader que son existence au quotidien est celle dans laquelle il se sent bien, pour laquelle il est fait. Alors oui. Effectivement, ce n’est pas très folichon et c’est répétitif mais c’est une existence remplie de rien mais dans laquelle cette petite bande de jeune se retrouve et ne s’ennuie pas, tout en faisant pas grand-chose mais en ne se remettant pas en question…

Le ciment de cette bande est le fait d’être nés là, d’avoir joué. Grandi ensemble. Et si d’un côté ils y a la possibilité de s’en sortir (par le sport, par la musique).. Il y a aussi la peur… et le confort de rester entre potes, dans un univers bien familier, à reproduire le modèle des parents… Bien sûr on sait au fond de soi que ce n’est pas un bon modèle, mais on se convainc que si on fait comme Papa, on ne peut pas nous en vouloir…

« Fief » c’est une tranche de vie ; une étude de société aussi car il nous décrit un univers qui existe, un mode de vie actuel. Ce n’est pas un livre « sur la banlieue et le péri-urbain » mais un livre qui se situe « dans la banlieue » ; on est immergés dans cette vie et non pas spectateurs. Ni jugement ni revendication. Un livre ou les milieux sociaux se frôlent, se croisent mais ne se fréquentent pas…

La relation père-fils repose sur des silences et des non-dits, mais on ressent le lien, une compréhension mutuelle car ils suivent la même trajectoire : la gloire locale dans le sport local, dans un micro-monde qui les rassure. Jonas reproduit la vie de son père et se persuade que s’il fait comme son père, il ne rate pas sa vie.

Coté filles… ce n’est pas trop leur place… C’est un livre qui nous montre un groupe de copains, assez frustrés, qui vivent entre eux ; ils trainent et fantasment bien sûr sur les vies mais ils donnent l’impression de ne pas être assez bien pour envisager une vraie relation avec elles.

La langue… celle des jeunes de maintenant…. Et elle fait magnifiquement partie du décor, de fait c’est un des très gros plus de ce livre ; la langue est au centre de tout. Un livre que j’ai trouvé poétique. Les références au Candide de Voltaire, la scène de la dictée faite par Lahuiss (celui-là en verlan) des extraits de « Voyage au bout de la nuit » de Céline est juste magique…L’auteur réussit à mettre la langue au centre de l’histoire et nous renvoie aussi à la maitrise des mots du rap, le sens de la formule. La langue parlée devient écrite, et c’est extrêmement travaillé. La langue des images aussi. Le parler du livre est actuel et vivant, vibrant, percutant. Il joue avec les mots, les codes…

Extraits :

Un joint roulé à l’arrache je trouve ça vulgaire. Comme du bon vin dans un gobelet.

Je porte alors le joint à ma bouche, l’allume, tire la première taffe, puis me redresse sur mon tabouret. J’ai roulé un fumigène. Grosse fumée blanche, Habemus papam.

On a grandi ensemble. Il me tranquillise parce qu’il est simple. Il ne trouve pas ça honteux de se contenter de peu.

Quand il attaque on dirait un bernard-l’ermite qui sort de sa coquille.

Ça ne te sert à rien des oreilles, car tu n’entends pas. Moi tu ne m’entends pas. Tu es lisse au fond, alors je vais faire en sorte que tu sois à ton image.

Il dit entre entre, fais pas gaffe au bordel. Facile à dire. Le seul moyen de ne pas faire gaffe au bordel ici c’est de faire une partie de colin-maillard. Et encore, c’est un coup à se prendre les pieds dans un truc qui traîne.

Quoi tu connais pas Voltaire, demande Lahuiss faussement outré. Wesh les gars y en a parmi vous qui sont allés au lycée ? Cultiver son jardin, c’est dans Candide. Tu vois ou pas, Candide

 « Candide c’est l’histoire d’un p’tit bourge … » (je vous laisse le bonheur de lire la suite…)

En fait, il poursuit, c’est une réflexion sur l’expérience, l’idée c’est que cultiver ton jardin ça revient à cultiver ton esprit, et dans le livre ça passe par le fait de connaître et voir des choses nouvelles. Si tu restes dans ton aquarium à tourner en rond tu vas te persuader que le monde c’est ça, l’aquarium.

En se bagarrant on s’est reconnus. On était le même genre de galériens à n’avoir que ça pour exister.

il dit t’sais quoi Jonas, dans la vie t’es comme dans le ring, tu fais que d’esquiver

On lui demande souvent pourquoi il n’essaie pas de percer dans la musique, et lui il répond qu’il ne veut pas être connu. Ce genre de maquisard. Sa façon à lui d’être un gars de chez nous. Réussir c’est trahir.

C’était parti d’une discussion où elle s’était moquée de moi parce que je croyais que langoureux ça voulait dire avec la langue. Elle m’a expliqué et j’ai trouvé que ça revenait au même. C’est là qu’elle m’a dit que je devais la faire languir.

Cultiver son jardin, il est gentil Voltaire, mais il faut d’abord savoir ce qu’on veut y faire pousser.

il a toujours voulu m’éloigner de ses problèmes. Mais en m’éloignant de ses problèmes il m’éloigne de sa vie, parce que sa vie, c’est les problèmes.

Il y a un petit vent qui souffle, ça fait parler les feuilles.

c’est bien la peine de s’acharner à esquiver tous les coups si c’est pour s’entendre dire qu’on a une gueule cassée, et là elle baisse l’appareil, m’examine quelques secondes, puis se corrige en disant que non, finalement ce n’est pas ma gueule qui est cassée, mais mon expression.

Je me suis dit qu’elle était chanceuse d’avoir trouvé sa voie, alors que moi je refuse de faire ce pour quoi je suis fait.

Je crois bien que c’est lui qui m’a appris que le seul chemin vers le bonheur c’était la résignation, pas honteuse, mais clairvoyante.

 

Récondo (de), Léonor «Point cardinal» RL2017

Auteur : Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. En octobre 2010, paraît son premier roman, La Grâce du cyprès blanc, aux éditions Le temps qu’il fait. Depuis 2012, elle publie chez Sabine Wespieser éditeur : en 2012, Rêves oubliés, roman de l’exil familial au moment de la guerre d’Espagne. En 2013, Pietra viva, plongée dans la vie et l’œuvre de Michel Ange, rencontre une très bonne réception critique et commerciale. Amours, paru en janvier 2015, a remporté le prix des Libraires et le prix RTL/Lire. Son nouveau roman, Point cardinal, paraît en août 2017, toujours chez Sabine Wespieser éditeur.

232pages, paru chez Sabine Wespieser – Aout 2017

Résumé : Sur le parking d’un supermarché, dans une petite ville de province, une femme se démaquille. Enlever sa perruque, sa robe de soie, rouler ses bas sur ses chevilles : ses gestes ressemblent à un arrachement. Bientôt, celle qui, à peine une heure auparavant, dansait à corps perdu sera devenue méconnaissable.

Laurent, en tenue de sport, a remis de l’ordre dans sa voiture. Il s’apprête à rejoindre femme et enfants pour le dîner. Avec Solange, rencontrée au lycée, la complicité a été immédiate. Laurent s’est longtemps abandonné à leur bonheur calme. Sa vie bascule quand, à la faveur de trois jours solitaires, il se travestit pour la première fois dans le foyer qu’ils ont bâti ensemble. À son retour, Solange trouve un cheveu blond…

Léonor de Récondo va alors suivre ses personnages sur le chemin d’une transformation radicale. Car la découverte de Solange conforte Laurent dans sa certitude : il est une femme. Reste à convaincre ceux qu’il aime de l’accepter.

La détermination de Laurent, le désarroi de Solange, les réactions contrastées des enfants – Claire a treize ans, Thomas seize –, l’incrédulité des collègues de travail : l’écrivain accompagne au plus près de leurs émotions ceux dont la vie est bouleversée. Avec des phrases limpides et d’une poignante justesse, elle trace le difficile parcours d’un être dont toute l’énergie est tendue vers la lumière.

Par-delà le sujet singulier du changement de sexe, Léonor de Récondo écrit un grand roman sur le courage d’être soi.

Mon avis :

Encore un magnifique moment passé en lisant Léonor de Récondo. Sujet difficile qui aurait pu devenir glauque, sordide ou voyeur. Mais le talent de Léonor de Récondo qui une fois encore traite un sujet « fleur de peau » avec une grande pudeur et une grande humanité.

Laurent est sûr d’être une femme dans un corps d’homme ; il en est convaincu et assume le fait de vouloir correspondre physiquement à la personne qu’il est à l’intérieur de lui, de vouloir être elle-même. La question à laquelle répond le livre est toute simple « Qui suis-je ?  Enfin toute simple… pas pour Laurent ! Un corps d’homme pour une âme de femme. Que faire quand on ne se sent pas en adéquation avec le corps qui nous a été donné. Le livre traite donc d’un problème d’identité et nous entraine dans la révélation aux autres de ce mal-être. Le livre expose une réalité, et les problèmes que cela engendre ; il ne juge pas, ne prend pas parti. J’ai également trouvé extrêmement intéressante l’évolution du choix du prénom, en fonction du passage du temps et de l’évolution de la situation. Laurent, Mathilda, Lauren… un cheminement tout en finesse et en conscience.

Ce n’est pas un problème d’amour. Laurent aime sa femme, il aime ses enfants et ne remet pas ces faits en question. Ce n’est pas non plus un problème de désir ou de sexe. Juste le problème d’être né dans le mauvais corps. C’est aussi le problème de la relation à l’autre et des réactions des proches ; car si c’est difficile pour lui, ce n’est pas facile non plus pour sa femme et ses enfants qui sont amenés à se poser des questions sur lui mais aussi sur eux et sur le regard des autres. C’est difficile aussi pour ses proches qui ne se sont aperçus de rien, à qui il ne s’est pas confié. Cela touche à la confiance et on se rend compte que l’on ne connaît pas ceux que l’on croyait pourtant si bien connaître. C’est également la remise en question aussi de la qualité de certains psy… Ce livre est aussi une belle leçon de vie : être bien dans sa tête et dans son corps pour s’assumer. Un livre humain, une écriture sobre , le tout à lire en écoutant un disque de Melody Gardot …

Extraits :

Commencer à parler ouvrirait une brèche qu’il n’est pas sûr de pouvoir refermer.

Parce que le bonheur, ça ne dit rien, ça se tait.

Être un homme signifiait, entre autres, aimer le foot.

Depuis qu’il fait du vélo, ils discutent souvent de la notion d’effort et de dépassement de soi.

… au XVIIIesiècle, les hommes eux aussi se poudraient. Des excuses historiques et ethnographiques, il en avait à foison.

Il est seul et pourtant, dans cet environnement si familier, il a l’impression que chaque objet le juge.

être seul, ensemble avec elle.

Ils sont une. Une seule et même personne, un même passé, juste un corps qui n’est pas le bon.

Incongruité de la question, complexité de la réponse : Je suis leur père, mais je suis une femme.

Nous ne sommes dupes que lorsque nous le souhaitons.

la joie de la découverte d’un autre qui serait lui-même.

Comment réunir ma peau d’homme avec la femme que je suis à l’intérieur, ses formes, son esprit, ses désirs ?

Un jour, il faudra que je me ressemble.

Combien de temps faut-il pour être soi-même ? Et je voudrais demander cela à tous ceux qui n’ont pas à changer de sexe. Combien d’années, de décennies, pour être en adéquation ? Adéquation de corps, adéquation de rêves, adéquation de pensées, avec ce que nous sommes profondément, cette matière brute dont il reste quelques traces avant qu’elle ne soit façonnée, lissée, rapiécée par la société, les autres et leurs regards, nos illusions et nos blessures.

C’est un mal-être, un décalage très profond entre celui que je vois dans la glace et moi-même.

Si je ne me suis jamais senti homme, je me suis toujours senti père

Est-il possible de connaître si peu quelqu’un avec qui l’on a toujours vécu ? Que l’on aime ?

On ne peut pas parler tout le temps, remettre chaque instant en question. Il faut savoir reprendre son souffle.

Tout ce qui ne tue pas rend plus fort, n’est-ce pas ? Je vais finir bodybuildée.

on ne sait jamais d’où viennent les coups, et les pires viennent souvent des proches.

La vraie question est là. Doit-on être ce que voient les autres, être tel qu’on nous a aimé ?

Je veux te montrer qu’il faut être soi-même, malgré les épreuves, malgré l’incompréhension.

J’ai longtemps cru qu’être père me suffirait pour rester homme. C’est avec ce genre de certitudes que j’ai écrasé la femme dedans.

Réminiscences d’une vie que l’on regarde s’éloigner sans pouvoir la rattraper.

Piñeiro, Claudia «Une chance minuscule» (2017)

Auteur : Claudia Piñeiro est née en 1960 à Burzaco, dans la province de Buenos Aires. Elle est romancière, dramaturge et auteur de scénarios pour la télévision. Elle est publiée chez actes Sud : Les Veuves du jeudi (2009), Elena et le roi détrôné (2010), Bétibou (2013), À toi (2015) . Une chance minuscule  est sorti en mars 2017
(272 pages – Titre original : Una suerte pequeña (2015)

Résumé : Marilé Lauría, trentenaire blonde aux yeux clairs, vit dans une banlieue huppée de Buenos Aires. Elle a épousé un chirurgien, habite une résidence cossue au perron garni de rosiers, et fréquente les parents qui, comme elle, confient leur progéniture au sélect collège privé de la ville. Jusqu’au drame qui rebat les cartes de cette existence morne et futile et fait basculer sa vie. La voilà condamnée à fuir comme une voleuse afin de délivrer de sa présence l’être qu’elle aime plus que tout au monde.
Quelques vingt ans plus tard, Mary Lohan, une quinquagénaire rousse aux yeux de jais qui réside à Boston, prend l’avion pour l’Argentine, où l’appelle une mission professionnelle. Au terme du voyage: une petite ville qu’elle ne connaît que trop bien, le souvenir cuisant d’une faute jugée impardonnable qui l’a poussée à tout abandonner et un homme qu’elle craint par-dessus tout de rencontrer.
Probablement aussi la chance majuscule de pouvoir enfin “réparer” la femme rompue.
Cette poignante comédie dramatique explore les liens du sang, la culpabilité et les épouvantables ou merveilleuses facéties du hasard.

Revue de Presse :
Rémi Bonnet, La Montagne/ Le Populaire du Centre : « Ce personnage, sorti de l’imagination de la romancière argentine Claudia Piñeiro, c’est un peu le symbole de toutes ces vies brisées qui végètent dans le noir en attendant enfin de retrouver la lumière. » Entre des mains moins scrupuleuses, cette histoire aurait pu tomber dans le mélo, et tirer des larmes peu honnêtes. Mais l’auteur avance avec une grande pudeur, reconstituant petit à petit les fragments d’une existence éparpillée en mille morceaux. Bouleversant. »
Virginie Bloch-Lainé, Libération : « Dans le cinquième roman de Claudia Piñeiro traduit en français, chance et malchance se partagent le travail. (…). Malgré l’accident, ce livre n’est pas sombre, mais plein de nouveaux départs et de bons compromis. C’est l’histoire d’un couple et le portrait d’un fils solide et confiant. »

Mon avis : Affronter les fantômes de son passé. L’auteur nous entraine dans un voyage dans le temps ; elle retourne sur les lieux de son passé, vingt ans après. Veut-elle vraiment s’y confronter ? Attend-elle que le passé la heurte de plein fouet pour y être obligée ? C’est un roman noir, un roman psychologique ; elle affronte sa culpabilité et va essayer d’expliquer le « pourquoi » de sa fuite. A qui l’explique-t-elle ? à elle ? à d’autres ? Pour qui un auteur écrit-il ? pour lui ? pour une personne en particulier ? La vie est comme l’Histoire avec un grand H : les choses s’enchainent et il n’y a ni destin ni hasard. Analyse de l’âme humaine, portrait psychologique et social. Peut-on oublier en se cachant derrière une autre vie, une autre identité ? Un roman sur la fuite, la solitude aussi. Peut-on enterrer le passé et faire comme s’il n’existait pas ? On plonge dans l’émotionnel. Les personnages sont forts et fragiles à la fois. C’est dès le début la lutte entre le conscient et l’inconscient. Mary retourne au pays en souhaitant ne pas être reconnue mais en même temps elle voudrait bien que sous Mary Lohan on reconnaisse l’ancienne Marilé Lauría

Ecriture intéressante et extrêmement fluide. Une belle réflexion sur les mots et la langue aussi. Le drame est présenté en plusieurs fois… par une entame de chapitre qui revient et s’étoffe à chaque fois.. Elle dose l’information et nous la livre au compte-goutte. Et elle m’a bien accrochée…

Une fois encore, comme dans le livre de Hegland, Jean «Dans la forêt», le nom de l’auteur Alice Munro refait surface… Prix Nobel 2013.. je n’ai jamais rien lu de cet écrivain canadien..

Gros coup de cœur pour ce livre.

Extraits :

Je récite cette définition de mémoire, et je la leur fais apprendre de mémoire. By heart, comme on dit en langue anglaise. Une traduction qui n’est pas littérale, bien au contraire. La mémoire versus le cœur.

J’essaie avec l’une puis avec l’autre. La troisième personne éloigne, elle crée une distance protectrice. La première m’approche du bord de l’abîme, elle m’invite à sauter. La troisième me permet de me cacher, de rester deux pas plus en retrait, de ne pas regarder le vide, même lorsque je l’évoque.

Mais pas mon rêve à moi, car je n’avais pas de rêves personnels. Alors je m’étais approprié les rêves des autres. En fin de compte, ce rêve n’était pas si mal, qu’y avait-il à attendre de plus de la vie ?

En général je ne suis pas pressée. Cela fait bien longtemps que j’ai perdu l’habitude d’être pressée. Pressée pour quoi faire ? Pressée d’arriver où ?

“Agréable”, c’est un mot tiède, qui ne dit pas grand-chose. Mais je n’en trouve pas d’autre. Comme pour nice en anglais. Deux mots pratiques mais dépourvus d’enthousiasme.

Quand deux personnes qui se connaissent à peine se rencontrent, les silences sont difficiles à supporter ; je n’ai jamais bien saisi pourquoi, mais c’est comme si l’air qui flotte entre leurs deux corps devenait pesant.

Mais je ne suis pas forte, je ne l’ai jamais été et je ne le suis pas davantage aujourd’hui malgré la carapace que j’ai mise autour de moi, alors que je me suis blindée pour ne plus souffrir autant.

J’ai effacé beaucoup de souvenirs de ces années. Par tous les efforts déployés pour oublier ce qui me faisait souffrir, j’ai oublié des détails inutiles mais inoffensifs du quotidien, des noms de rues, de magasins, de relations, des liens de parenté. Malgré tout, ces efforts se sont avérés inefficaces car, bien que soulagée de certains souvenirs, ma blessure reste, ce qui ne la rend que plus cuisante, comme si elle occupait une scène vide et que tous les projecteurs convergeaient sur elle.

j’ai tout fait pour les oublier, je les ai tués en moi ; mais eux, m’ont-ils tuée ? N’y a-t-il donc personne qui me voie ?

J’aime l’histoire, c’est ma passion, comprendre le pourquoi des choses, leurs causes et aussi leurs conséquences. Enfin, surtout leurs causes.

Il y a des actions qui ne sont pas dignes qu’on leur cherche des raisons. Il y a des actes qu’aucune raison ne peut justifier.

Je parviens ainsi à me vider la tête pendant quelques instants et à me reposer. À penser sans ressentir.

C’est peut-être ce que font beaucoup d’écrivains, ils s’inventent un lecteur anonyme, pour ne pas se sentir intimidés par les gens qui vont les lire et les juger, pour échapper à la tentation de renoncer à écrire pour éviter de trop s’exposer. Ils se convainquent de cet anonymat du lecteur car, même si à l’autre bout de l’écriture il y a bien quelqu’un, il peut s’avérer préférable de ne pas savoir qui est réellement cette personne.

Quand on vide une maison, qu’il s’agisse de la nôtre ou de celle de quelqu’un d’autre, on a de fortes chances de réveiller de vrais fantômes, de découvrir des secrets qui n’étaient pas si bien gardés, d’être bouleversé par une révélation, ébranlé par un objet qui prend soudain une signification différente.

La maternité, si vous ne la prenez pas comme quelque chose de naturel, d’irrémédiable, elle vous inspire trop de questions.

Sa présence pesait toujours, comme un silence

Des actes apparemment insignifiants auxquels on ne prêterait aucune attention si leur enchaînement ne causait pas des malheurs.

Pour quelle raison. Pour quoi faire. Pour quelle finalité. Il n’y a pas de réponse. Pas d’issue. La feuille de route de notre vie indique cette étape, quelque part sur notre chemin et, quoi que nous fassions, nous devrons quand même l’affronter.

Quels ravages peut bien laisser en nous un chagrin bien réel mais que l’on nous interdit de laisser paraître et de ressentir ouvertement ? D’immenses ravages. Car ce chagrin silencieux et clandestin blesse plus que celui que l’on peut laisser éclater au grand jour.

Il existe différentes sortes de mères. Il y en a qui, lorsqu’elles se rendent compte qu’elles peuvent gâcher la vie de leurs enfants, cherchent une façon de l’éviter.

Mais le suicide était une mort très particulière, qui n’est pas sans effets pour ceux qui restent. Une mort qui porte une dédicace, qui les fait se sentir responsables d’avoir été si près, de ne pas s’être rendu compte de ce qui était sur le point d’arriver et de n’avoir pu l’éviter.

Si quelqu’un dépend de la gentillesse d’un inconnu, c’est que ceux qui l’entourent ne sont pas des gens sur lesquels il a pu compter.

Ce qui s’est passé, les faits en eux-mêmes, ne peuvent en effet être réparés. Ils sont bien là, ils sont arrivés, on n’y peut rien changer. Ils existent pour toujours. Mais dans le passé. Aujourd’hui, demain et l’année prochaine dépendront de la façon dont vous allez vivre et de ce que vous comptez faire à partir de maintenant. Le mal est là, la douleur est bien là, mais ce qui vous attend dépendra des chemins que vous choisirez d’emprunter. Vous ne pourrez pas éradiquer ce mal, mais vous pourrez faire de cette douleur qui vous empêche de vivre aujourd’hui une douleur apaisée, de plus en plus facile à supporter, à accepter, une douleur qui deviendra un vague à l’âme que vous traînerez toujours mais qui vous laissera continuer de vivre. Une douleur qui se rappellera de temps en temps à votre bon souvenir, comme dit Munro, mais qui, un beau matin, vous laissera sortir faire un tour sans se sentir obligée de vous accompagner.

Nous parvînmes à une communion qui un jour nécessita que nous nous embrassions et que nos corps s’unissent ; si l’inverse s’était produit, cela n’aurait peut-être pas fonctionné.

Bien qu’il ne soit plus là, je crois que je le connais un peu plus chaque jour. Et je souris en réalisant, alors qu’il est pourtant mort, à quel point il continue de m’accompagner, de faire des choses pour moi, pas depuis l’au-delà auquel je ne crois pas, mais à travers ces choses qu’il a faites et laissées ici, en ce bas monde, avant de s’en aller, ces choses que je ne parviens à distinguer que maintenant.

Tous les gens réagissent de façon différente devant l’abîme qui s’ouvre un jour devant eux, ils savent qu’ils ne peuvent plus faire un pas en avant, sinon ils tomberaient, mais les options, les différents chemins qui s’offrent à ceux qui se trouvent au bord du précipice sont généralement beaucoup plus nombreux qu’ils ne se l’imaginent.

C’est peut-être cela, le bonheur, un instant où l’on est là, tout simplement, un moment quelconque où les mots sont de trop car il en faudrait trop pour le raconter.

 

 

 

 

 

 

 

Higashino, Keigo « – La Lumière de la nuit » (2015)

Auteur : Keigo Higashino né le 4 février 1958 à Osaka sur l’île d’Honshū, est un écrivain japonais, auteur de romans policiers.

Il est l’auteur d’une série qui met en scène le Physicien Yukawa : Le Dévouement du suspect X (2011) , Un café maison (2012), L’Équation de plein été (2014).

Et de plusieurs autres romans : La Maison où je suis mort autrefois (2010)La Prophétie de l’abeille (2013) – La Lumière de la nuit (2015)La Fleur de l’illusion

(Actes Sud Actes Noir (2015) 672 pages / Babel noir (01.2017) 752 pages)

Résumé : Un prêteur sur gages est retrouvé assassiné dans un immeuble en construction d’Osaka. Le policier Sasagaki établit que la dernière personne à l’avoir vu est une femme vivant seule avec sa fille Yukiho. Celle-ci a une dizaine d’années, tout comme Ryoji, le fils de la victime, et fréquente la même école. Pour le reste, l’enquête est dans l’impasse. L’année suivante, un ami de cette femme meurt dans d’étranges circonstances, puis c’est elle-même qui disparaît. La police conclut à l’accident dans un cas, au suicide dans l’autre.
Le temps passe. Rien ne semble arrêter l’ascension sociale de Yukiho. Ryoji, lui, vit en marge de la société et s’enrichit avec des combines. Quand Sasagaki – hanté par l’échec de l’enquête sur le décès du prêteur sur gages – rouvre le dossier, la mort frappe à nouveau.
Higashino livre avec La Lumière de la nuit un roman d’une ampleur et d’une ambition inégalées, dans lequel la précision millimétrique de l’écriture s’enrichit d’une imposante fresque sociologique du Japon

 

Mon avis : Une fois de plus j’ai beaucoup aimé ce roman de cet auteur japonais. Une vraie fresque sur la vie au Japon et des personnages bien complexes. Comme toujours il tisse sa trame, il décrit des personnages, fait des allers-retours, et j’ai presque fini par me perdre complètement.
L’enquête commencée par l’inspecteur Sasagaki va durer des années, car il n’aime pas laisser les meurtres impunis. On va côtoyer bon nombre de personnages, sur une période de vingt ans… alors laissez-vous emporter mais attention : Le seul bémol : tous ces noms japonais… je finis par tous les mélanger … et cela ne simplifie pas le choses et donc parfois un peu difficile de s’y retrouver. Mais cet auteur est le maitre de la construction des énigmes… De fait le plus important ce n’est pas l’auteur du crime (j’ai vite eu une idée de qui cela pouvait être) mais les interactions entre les personnages et la description du Japon du point de vue historique et sociétal. Et maintenant que j’ai lu tous les livres traduits de cet auteur. Plus qu’à attendre le nouvel opus…

 

Extraits :

Une des règles de base dans une enquête est de trouver une explication à chaque incohérence, c’est tout.

L’idéal en matière de témoin, c’est qu’il s’agisse de personnes extérieures.

Elle lui avait fait penser à une fleur sauvage qui oscille dans le vent au bord du chemin, une petite fleur discrète dont il avait oublié le nom.

Dans la vie, les gens qui montrent leurs faiblesses sont perdants.

Le père contemplait les ordinateurs et les périphériques avec le regard qu’il aurait eu pour un paysage étranger.

j’ai l’impression que la seule lumière que je connaisse est celle de la nuit.
— La lumière de la nuit ?

Peut-être est-ce parce que j’ai envie de changer.
— C’est nécessaire ?
— Je le pense parfois. J’ai l’impression de flotter au gré du vent et je ne trouve pas cela bien.

Pour moi, les vêtements et les parures ne servent pas à cacher une personne mais à la mettre en valeur, et j’ai besoin de comprendre mes clients pour les conseiller.

Quelqu’un qui a une bonne éducation rendra élégant tout ce qu’il porte. L’inverse est aussi vrai

Quand j’étais enfant, j’en ai eu quatre, non pas des chats de race mais des chats que j’avais trouvés dans la rue. Je me suis aperçu que selon le moment où je les avais recueillis, leur comportement avec les humains n’était pas du tout le même. Un chat adopté quand il n’est encore qu’un chaton, qui a bénéficié tout petit de la protection de son maître, se méfiera très peu des êtres humains. Il sera doux et affectueux car il leur fait confiance. Mais un chat qu’on a ramené chez soi quand il était déjà adulte ne se libérera jamais complètement de sa méfiance. Il vivra chez celui qui le nourrit en restant toujours sur ses gardes, comme s’il se disait qu’il ne peut pas vous faire entièrement confiance.

Vous êtes bien informé.
— Dans ce quartier, pas une chatte n’est grosse sans que je le sache.

Il avait comparé la relation qu’elle avait avec cet inconnu à celle qui existe entre une crevette et un gobie. Ce qui voulait dire qu’ils existaient en symbiose.

il y a le jour, quand le soleil brille, puis la nuit, quand il n’est plus là. La vie, c’est pareil, il y a le jour et la nuit. Sauf que l’alternance n’est pas du tout aussi régulière. Dans la vie, certaines personnes vivent en permanence sous le soleil. D’autres n’ont d’autre choix que de vivre en permanence dans la nuit la plus noire. Ce dont les gens ont peur, c’est que le soleil disparaisse. Oui, que ce soleil bénéfique disparaisse.

Benameur, Jeanne «Les Insurrections singulières» (2011)

Auteur : Jeanne Benameur est née en Algérie en 1952 d’un père algérien et d’une mère italienne. Elle vit à La Rochelle et consacre l’essentiel de son temps à l’écriture. Elle a étudié la philosophie et l’histoire de l’art.

Elle a écrit entre autres : Laver les ombres (2008) – Les Insurrections singulières (2011) – Profanes, (2012) – Je vis sous l’œil du chien – suivi de L’Homme de longue peine, ( 2013), 48 p – Pas assez pour faire une femme – Actes Sud, coll. Babel, 2015 – Otages intimes (2015) 176 p. Prix du roman Version Fémina – L’Enfant qui ( 2017)

Actes Sud – Janvier, 2011 – 208 pages – Prix littéraire de Valognes 2011 – prix Paroles d’encre2011 – prix littéraire des Rotary clubs de langue française 2012 – le prix du Roman d’entreprise –

Résumé : Au seuil de la quarantaine, ouvrier au trajet atypique, décalé à l’usine comme parmi les siens, Antoine flotte dans sa peau et son identité, à la recherche d’une place dans le monde. Entre vertiges d’une rupture amoureuse et limites du militantisme syndical face à la mondialisation, il lui faudra se risquer au plus profond de lui-même pour découvrir une force nouvelle, reprendre les commandes de sa vie. Parcours de lutte et de rébellion, plongée au coeur de l’héritage familial, aventure politique intime et chronique d’une rédemption amoureuse, Les Insurrections singulières est un roman des corps en mouvement, un voyage initiatique qui nous entraîne jusqu’au Brésil. Dans une prose sobre et attentive, au plus près de ses personnages, Jeanne Benameur signe une ode à l’élan de vivre, une invitation à chercher sa liberté dans la communauté des hommes, à prendre son destin à bras-le-corps. Parce que les révolutions sont d’abord intérieures. Et parce que “on n’a pas l’éternité devant nous. Juste la vie”.

Mon avis : Dans le contexte de la mondialisation, des délocalisations, la parole est donnée à un ouvrier de la sidérurgie en révolte. Au début il veut crier sa rage, tout brûler… et puis le récit va changer. En prime un document très intéressant sur l’histoire de la sidérurgie française et brésilienne. Jeanne Benameur, c’est une fois encore un moment de sensibilité et d’ouverture… C’est l’exploration de la vie intime, de la solitude, du sens de la vie, de l’ouverture vers l’autre, du rapport aux autres ; c’est l’exploration des nuances… Dans le plus profond on retrouve les valeurs universelles, les mêmes que l’on soit en France ou à l’autre bout du monde… Un livre sur l’ouverture au monde…

Le monde d’Antoine s’effondre… il se retrouve seul, après que sa petite amie l’ait quitté. Son usine va être délocalisée au Brésil… Retour à la case départ, dans sa petite chambre (trop grande pour lui), chez ses parents… Lui qui ne s’est jamais senti à sa place dans la société (fils d’ouvrier chez les intellos, intello chez les ouvriers) n’a qu’une seule échappatoire : la moto…, Il se pose des questions, il doute, il fuit… mais où va le mener sa fuite, sa rage, sa recherche de soi… Il faut regarder au loin pour dépasser son présent, le rendre vivant… On peut vivre dans le passé non accepté, dans les fantasmes du futur… mais il faut vivre dans un présent qui bouge…

La rencontre avec un vieux bouquiniste lui permettra de découvrir un autre moyen d’échapper à la réalité, lui donnera des ailes et lui fera larguer les amarres. De révolution syndicale on va passer à révolution personnelle… Il faut vivre, il faut que ce qui bout à l‘intérieur se structure, naisse, prenne forme. Il faut avancer, passer le point mort et prendre son envol…

Comme dans Profanes, les mots, le silence, le toucher, le langage du corps, la perception, la quête du vivant, pour aller de l’avant, c’est casser le temps mort pour le faire revivre, relancer (ou lancer) la machine…La vie est d’abord les sens : la parole arrive après, raison pour laquelle on peut se rejoindre sans comprendre les mots de l’autre. Le vivant, c’est aussi la part de rêve, son Père s’évadait avec ses maquettes de bateaux…

Extraits :  ( oui je sais il y en a beaucoup… mais impossible de faire le tri … c’est un peu pour moi.. lisez le livre et revenez ensuite lire les extraits…)

Peur, si je restais dans cette cuisine, dans cette maison, de devenir comme la trace des doigts de mon père. Juste une empreinte. Qui disparaîtrait aussi.

Les nuages étaient lourds, épais. J’avais la sensation que la chaleur les collait contre ma peau. J’étais empaqueté de nuages.

Je me sentais comme un lieu vide. Désaffecté.

“Depuis le temps que j’en rêvais”, voilà ce qu’elle a dit. C’est drôle comme on connaît peu les rêves de ses parents.

On dit qu’“on n’est pas de bois”. Moi, quand je suis en colère, je suis d’un bois dur, terrible, inflammable, si inflammable.

Il y a des questions qu’on ne pose jamais à ses parents. On a peur de toucher là où on les sent fragiles.

Les mots et les pierres ensemble c’est ma réserve secrète. Je marche dans les mots inconnus comme dans des rues étrangères et j’aime ça.

Pour moi, le savoir, c’est juste pour vivre.

Les mots, c’est pour habiter quelque part dans ma tête.

Autant elle peut être glaciale, autant elle peut être ardente, et c’est à ce feu-là que je me suis brûlé.

Elle se faisait du cinéma. Et moi je suis entré dans son film.

Sa beauté à elle, c’est comme ma réserve secrète avec les mots. Quelque chose qui ne se voit pas, qui ne sert à rien dans la vie de tous les jours, mais qui fait vivre.

Il n’y a pas que les monnaies qui se déprécient, les hommes aussi. Sans valeur parce qu’on ne leur demande plus rien.

C’est fou une histoire qui s’accroche aux jours et aux nuits comme ça.

On peut plus leur dire de faire comme nous, à nos gosses. On n’est plus des exemples pour eux, ah non ! Alors on est quoi ?

Sa cuisine, c’était comme un tableau qu’elle aurait peint, en l’inventant, touche par touche.

Je ne sais pas ce que c’est, une route à suivre. Mais je suis sûr que la route, il n’y a que les pieds de celui qui marche qui la connaissent.

Au fond de moi, il y a un amas confus, énorme, étouffant. Et ma vie tout en dessous. Il faut que je la sorte de là-dessous si je veux sauver quelque chose.

De ces livres à moi quelque chose se communiquait. Un pouvoir. Etrange.

Du vent, oui. Du vent. Du mauvais vent. Celui qui te retient au port toute ta putain de vie et qui se lève le jour où t’es trop vieux pour monter la voile.

Les rêves c’est complexe. Ça vous envoie là où vous ne devriez jamais mettre les pieds.

C’est ça, le début d’un voyage, ta porte que tu fermes derrière toi et tu laisses tout.

Je ne sais pas pourquoi mais je sentais que ça devait marcher ensemble, ma lecture et la marée montante.

Un homme qui part de sa volonté propre.

Moi qui m’étais retrouvé dans une usine, à laminer l’acier.
A être laminé. Comme les autres.

le peintre, Alexandre Hollan, ne l’appelle pas “Nature morte” il l’appelle “Vie silencieuse” et il a bien raison n’est-ce-pas ?

J’apprenais à le connaître. A travers sa maison.

L’impression que rien n’était fini, que quelque chose pouvait s’allumer et brûler haut et fort. En moi. C’était dans les livres, dans les pages. Ça m’attendait.

La peur du lendemain elle existe pour tout le monde. Qu’ils sentent ce que c’est, l’incertitude qui empêche de respirer à fond, le nez contre le temps, si près qu’on ne sait plus si demain ce n’est pas déjà aujourd’hui !

Il n’y a que lui qui me donne le sentiment qu’on peut être accompagné et libre

Un vieux chat qui sent tout du bout de ses moustaches.

les rides se marquent toujours aux mêmes endroits partout, que les bouches s’étirent pour sourire de la même façon partout. Les tristesses, les joies, l’indifférence ou la colère, c’est pareil partout. Partout.

Entre le portugais et le brésilien c’était la même différence qu’entre marcher et danser. Les mêmes jambes. Un pas différent. Je me laissais prendre par les sonorités qui s’alanguissaient des gorges jusqu’aux lèvres.

Je sens en moi la force que donnent les rêves retenus de tous les autres, ceux qui ne partent jamais.

Faire pousser. Faire. Oui, l’affairement. Parce que si on sait quelle fleur sortira de la graine, ce n’est plus pareil, le rêve. Reste le Faire qui occupe les jours de rien, le plaisir d’offrir le bouquet à sa femme et parfois la merveille d’une rose à la couleur inattendue. C’est tout.

Le tiers-monde, le quart-monde, et bientôt quoi… plus de monde du tout… on ne peut pas continuer à diviser comme ça…

C’est bien ça, la force d’un être humain. Etre capable de savoir le rien, le connaître jusque dans sa chair et traverser, continuer à avoir des rêves.

La mort ne fait jamais de bruit. C’est la vie qui en fait. La vie, ça bouge, ça met en risque. Le désir, c’est la vie. Mais tu vois tous ces jeunes laminés à vingt-cinq ans, ils ne font pas de bruit, ils cherchent à croûter, c’est tout. Ils sont déjà morts.

Dans les livres, il y a le décalage. La place pour le désir.

J’aime que ce qui est à moi reste à moi. Toute seule.

Mais de toute façon jamais JAMAIS on ne fait partie de la vie de quelqu’un. Et encore heureux ! Ce serait la perte de notre solitude, c’est sûr, mais encore plus sûrement la perte de ce qui nous appartient vraiment, notre liberté.

On a juste la vie mais on peut la nouer à celle d’avant, à celle d’après, alors elle n’a plus de limites.

 

Infos : Alexandre Hollan, le peintre des arbres et des « vies silencieuses », Né à Budapest en 1933, Alexandre Hollan quitte son pays natal lors du soulèvement de 1956 et s’installe définitivement à Paris.

Infos : Jean Antoine Félix DISSANDES de MONLEVADE (1791-1872) : http://www.annales.org/archives/x/monlevade.html

 

Bilal, Parker «Les ombres du désert» (2017)

Auteur : Parker Bilal est le pseudonyme de Jamal Mahjoub, Anglo-Soudanais également auteur de six romans non policiers. Né à Londres et diplômé en géologie de l’université de Sheffield, il a vécu au Caire, au Soudan et au Danemark et à Barcelone avant de s’établir à Amsterdam.

Dans un article du journal suisse « Le Temps » on nous le présente ainsi : Les polars de Parker Bilal ont le Caire pour décor et l’Egypte pour théâtre. Une rareté. Portés par un souffle lyrique et une écriture baroque, ses livres nous emmènent dans un tourbillon de sensations, de rebondissements rocambolesques et d’émotions. Ils nous font sentir la ville, son sol, sa poussière, son brouhaha, son histoire et ses tragédies. A travers le sympathique et assez mystérieux détective Makana – un ex-officier de la police soudanaise en exil dans la capitale égyptienne et qui vit sur une awama, une sorte de péniche déglinguée amarrée au bord du Nil – ils nous font sauter de toit en toit à la poursuite d’un coupable ou nous invitent dans une incroyable gargote pour déguster rognons frits, saucisses grillées, kebab et côtes d’agneaux.   (voir l’article complet : https://www.letemps.ch/culture/2016/04/08/parker-bilal-homme-caire-un-polar)

Les enquêtes de Makana – Les ombres du désert (la troisième enquête de Makana, détective privé pas comme les autres)

Les enquêtes de Makana : ( il prévoit une dizaine de tomes, entre 2001 (le 11 septembre) et 2011, année des printemps arabes et de la chute de Moubarak )

Les écailles d’orMeurtres rituels à ImbabaLes ombres du désert

 

Résumé : Début 2002, peu après le 11 Septembre. Alors que les Israéliens assiègent Ramallah, une forte tension agite les rues du Caire, où Makana file tant bien que mal la Bentley de Me Ragab, que sa femme pressent d’adultère. En réalité, l’avocat va voir sa protégée, Karima, une jeune fille gravement brûlée dans l’incendie de son domicile. La police croit à un accident, il soupçonne un crime d’honneur commis par le père de la victime, un djihadiste en cavale. Makana se rend à Siwa, oasis à la lisière du désert libyen, pour se renseigner sur la famille de Karima, mais il s’y heurte à l’hostilité des autorités, qui appliquent la loi à leur manière et se méfient des étrangers. Pire, il est accusé de deux meurtres barbares qui l’éclairent sur une donnée majeure de l’équilibre local : la présence de gisements de gaz…

À travers le personnage d’une femme membre de l’Association pour la protection des droits des Égyptiennes, la série « Makana » s’enrichit d’une nouvelle perspective : la condition des femmes et l’islam.

 

Mon avis : Entre le Caire et l’Oasis de Siwa, proche de la frontière avec la Lybie. Ce que j’aime tout particulièrement dans les aventures de Makana, c’est l’atmosphère du Caire (en proie à des manifestations pro-palestiniennes et anti-Israël) et du désert. Une fois de plus on est en train de baigner dans l’histoire actuelle de l’Egypte. On est au début de la lutte anti-terroriste, au cœur des problèmes de société, la condition de la femme en Egypte par exemple. Historie, traditions, aventure, politique, romanesque sont une fois de plus au programme. Makana, le policier soudanais devenu détective suite à sa fuite et son exil au Caire est de plus en plus attachant. Quand Makana apparait, il relie les fantômes du passé au cadavres du présent, remue la boue, exhume les secrets de famille… Au fil des années et des enquêtes, on retrouve ses ennemis de toujours ; toujours poursuivi par la haine féroce de ses anciens collègues du Soudan, étranger partout où il est (au Caire ou à Siwa) il cristallise les angoisses et la défiance. Un nouvel opus qui allie la connaissance de l’Egypte et la maitrise de l’intrigue. Ses personnages sont bien décrits et les temps morts inexistants. On est loin de la civilisation, dans une ville où l’on vit dans le passé, une oasis perdue loin de la civilisation. C’est le conflit entre la modernité et la tradition ; ici il traite les « crimes d’honneur » (qui ne sont pas punis par l’Islam) et la condition féminine au cœur du monde musulman. Zahra est à la fois moderne (active dans les droits de la femme) et traditionnelle (port du voile). Orient et Occident se confrontent dans cette série de romans. On approche le monde arabe par le biais du roman et il nous l’explique par l’exemple, dans toute sa complexité. Cette série a pour objectif de nous familiariser avec la vie en Egypte.

L’Oasis de Siwa ne nous est pas décrite comme un paradis touristique, loin de là. C’est l’enfer au cœur du désert ; un seul docteur, qui est rongé par la vie et l’alcool, des policiers corrompus, des bandits, des dangers à chaque coin de rue… Entre chape de soleil de plomb et chape de lourds secrets, l’ambiance est lourde et pesante.

Mais prenez la route de l’Egypte actuelle avec Makana et vous n’allez pas le regretter.

 

Extraits :

On aurait dit que le 11 Septembre avait libéré une haine qui, depuis toujours, couvait sous la surface.

Ils n’avaient aucune notion de ce qu’était le monde réel, au-delà de leur territoire de conte de fées.

Parfois, la solitude lui pesait tellement qu’il se demandait si la mort ne serait pas une meilleure solution.

une banque de données aussi obscures qu’hétéroclites s’était constituée dans sa mémoire, tel un banc de sable formé dans le Nil au fil des siècles

tenter de convaincre Makana de voir le monde de la même manière que la plupart des gens revenait à essayer d’inverser le cours du Nil.

Il avait un visage qu’on pouvait seulement décrire comme marqué par l’expérience : toutes les nuits blanches, tous les soucis y étaient gravés.

Contrairement à la croyance populaire, l’argent n’achète pas le sens du devoir. Il achète l’obéissance, l’engagement envers le payeur… mais pas envers la tâche à accomplir. Le sens du devoir est une denrée que l’amour ou l’argent ne peuvent procurer.

1989 était l’année où tout avait basculé pour lui. Un nouveau régime était arrivé au pouvoir et, soudain, sa position d’inspecteur de police à Khartoum s’était trouvée remise en cause. Et il n’y avait pas eu que le Soudan. En Allemagne, le mur de Berlin s’effondrait. En Chine, les étudiants en colère occupaient la place Tian’anmen. En Afghanistan, les dernières troupes soviétiques se retiraient du pays.

Vous avez besoin de travailler, comme nous tous. C’est la seule chose qui ait un sens dans ce monde de fous

Il nota qu’elle l’observait, examinant ses vêtements et son allure générale. Il se fit l’effet d’un lapin sur une table de dissection.

Vous avez grandi par ici ?
– Moi ? s’esclaffa-t-elle. Non. J’ai grandi loin, très loin, dans un monde d’illusion. »

Certains prisonniers sont retenus dans des prisons secrètes qu’on appelle “Black Sites”. Personne n’en connaît l’emplacement exact. Ces gens-là sont efficacement retirés de la circulation. »

Alexandre le Grand, disait-on, avait emprunté ce même itinéraire, suivant un vol d’oiseaux qui l’avait conduit à l’oasis. Le désert avait jadis englouti Cambyse II et la totalité de son armée. La route correspondait à l’ancienne piste des caravanes.

le football, langue universelle pour communiquer.

Les maisons délabrées et abandonnées offraient un aspect fantomatique, comme si les esprits de cette lointaine époque veillaient encore sur le présent.

Vous êtes un citadin. Les gens abandonnent leur identité quand ils partent pour la ville. Ils s’égarent dans une transe de bruits et de lumières criardes. Ici, nous n’oublions pas d’où nous venons. »

C’est un sujet sensible et ils ne veulent pas marcher sur les pieds de qui que ce soit.
– Quels sont les pieds qui les préoccupent ?

Tel un djinn impétueux, elle courait partout, soutenant une conversation ininterrompue avec son mari, lequel semblait condamné à une existence silencieuse dans un univers parallèle où tout bougeait beaucoup plus lentement.

Il se trouva aussitôt plongé dans le silence, que seul troublait le léger sifflement du vent. Regardant vers le sud, il vit la poussière se soulever et former un cône qui s’éleva dans les airs en tourbillonnant. Un djinn du désert.

Toute société, à plus forte raison quand c’est une petite communauté, est remplie de crainte ou d’espoir quand un étranger débarque en son sein. Crainte qu’il n’apporte du changement… et espoir qu’il en apporte.

– On ne peut pas retrouver son chemin dans le passé.
– Parce qu’il est révolu ?
– Parce qu’il est toujours là, avec nous. »

L’espace d’un bref instant, ils flottèrent sur un nuage de leur propre fabrication.

J’avais l’impression que le passé avait bondi sur moi pour m’engloutir.

Kalonsha émergea des ténèbres, tableau issu d’un rêve fantasmagorique, cauchemar habité par des esprits oubliés dans ce désert au fil des siècles. Les hommes qui y déambulaient auraient pu être les homologues modernes des guerriers de l’armée de Cambyse II, engloutis jadis par une tempête de sable.

Dans le crépuscule, il vit passer un héron solitaire qui flottait sur un radeau en papyrus et ressemblait à s’y méprendre à un hiéroglyphe animé.

 

Info : Sioua (en berbère : ⵉⵙⵉⵡⴰⵏ Isiwan (Issiouane) ; en arabe : واحة سيوة Ouahat Siouah) est une oasis de l’ouest de l’Égypte, proche de la frontière libyenne et à 560 km du Caire. « Sioua », « Syouah » ou « Siouah » sont des translittérations synonymes pour désigner cette même oasis également connue sous le nom plus ancien d’«oasis d’Ammon» (ou Amon). Aucun lien n’est avéré entre Sioua et le reste de l’Égypte antique avant la XXVIe dynastie. À cette époque une nécropole y est construite.
C’est à proximité qu’aurait disparu vers 500 av. J.-C. l’armée perdue de Cambyse II.
C’est au temple d’Amon dans l’oasis de Sioua qu’Alexandre le Grand rencontre l’oracle qui le confirme comme descendant direct du dieu Amon, le confortant dans son statut de pharaon.
En 708, les arabo-musulmans se heurtent à la résistance de cette oasis berbère dont la population ne s’est d’ailleurs pas convertie à l’islam avant le XIIe siècle. La commercialisation de produits du palmier dattier avec les caravanes (des routes transsahariennes) est très ancienne : Sioua a connu un isolement relatif, on y venait sans vraiment y séjourner. Depuis la route goudronnée en 1984 liant l’oasis à Marsa Matrouh (sur le littoral à 300 km), on note un début d’ouverture au tourisme égyptien et international, bien qu’encore très modéré.
La société siwie, très pénétrée par un islam rigoriste — en particulier sur la liberté de mouvement des femmes —, pourrait connaître bientôt un réveil identitaire berbère à travers un intérêt croissant pour ses particularismes culturels.

 

Photo : Siwa

 

 

 

 

Viel, Tanguy «Article 353 du code pénal» (2017)

Auteur : Après une enfance en Bretagne, Tanguy Viel vit successivement à Bourges, Tours puis Nantes avant de venir s’installer près d’Orléans.

Il a été pensionnaire de la Villa Médicis en 2003-20042. Publié dès son premier ouvrage par les éditions de Minuit, il a reçu le prix Fénéon et le prix littéraire de la vocation pour son roman L’Absolue Perfection du crime et le Grand prix RTL-Lire pour Article 353 du Code pénal3. Il est l’un des 3 finalistes du Prix du Public Salon du Livre Genève 2017 :

176 pages – Editions de Minuit –

Petit conseil: C’est le premier livre que je lis de cet auteur : bouleversant, prenant, à lire absolument ! Gros coup de cœur. C’est en voyant qu’il était parmi les trois finalistes du Prix du Salon du livre de Genève que j’ai décidé de le lire. J’ai juste voulu savoir qui serait « en face » de la Baleine Thébaïde de Raufast (et je pense aussi lire La Sonate à Bridgetower d’Emmanuel Dongala) .  si je puis vous donner un conseil… ne lisez pas le résumé du livre ( raison pour laquelle exceptionnellement le résumé est après mon ce petit conseil)  .. Lisez ce petit livre qui est un gros coup de cœur et seulement après lisez le résumé et mon commentaire.. .. c’est un roman qui devrait plaire à Laurence, CatW , Corinne, Marie-Josèphe, Béabab et aussi à ceux qui aiment les romans de société. Plongez d’abord et lisez les critiques après… Donc STOP et rendez vous après la lecture…

Résumé : Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l’ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec. Il faut dire que la tentation est grande d’investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu’il soit construit.

Mon avis : En lisant le titre j’avais pensé petit coté polar… et bien non. Roman psychologique, social, sur la lutte des classes, sur le rapport père/fils, riche/ouvrier. Tout en finesse. De fait un sujet sur les réactions des braves gens face à des promoteurs véreux. Sur le sens de l’honneur, la honte, la crédulité, sur l’hermétisme des marins bretons. C’est le cheminement sinueux intérieur d’un homme. Deux personnages : un juge à l’écoute et la confession d’un homme qui se fait piéger par un rêve au-dessus de sa condition, mais c’est moins un échange qu’un monologue. C’est un livre sur la confiance… le style est en adéquation avec le mental du meurtrier. je n’en dis pas plus car je ne veux rien déflorer…

Extraits :

tout, à cet instant, s’écrivait à l’encre noire dans l’œil d’un autre.

Je crois que c’est à ce moment-là qu’il a commencé à pleuvoir un peu, une bruine sans vent qui ne fait pas de bruit quand elle touche le sol et même enveloppe l’air d’une sorte de douceur étrange à force de pénétrer la matière et comme la faisant taire.

un couteau dans une plaie qu’il rouvrait en moi sans que je distingue s’il le faisait par amusement ou si seulement il suivait la ligne droite des faits, si la ligne droite des faits, c’était aussi la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies, si la ligne droite des faits, c’était comme l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire.

elle a commencé à trouver que je passais trop de temps à la maison, comme quoi nous, les hommes, il vaut mieux qu’on soit très occupés, sinon visiblement on devient insupportables, en tout cas les femmes elles nous trouvent vite insupportables

si on pouvait seulement entrevoir le démon dans le cœur des gens, si on pouvait voir ça au lieu d’une peau bien lisse et souriante, cela se saurait, n’est-ce pas ?

alors il s’est débrouillé avec ce qu’il pouvait, avec des « c’est-à-dire », des « enfin » et des « vous voyez », pourvu qu’à la fin, je comprenne que « servitude », ça ne voulait peut-être pas dire esclave, mais enfin ça voulait quand même dire « épine dans le pied ».

ce n’est jamais bon signe de croiser deux fois dans la même journée un gars qu’on ne connaissait pas la veille.

le premier qui s’approche et rompt la solitude, on s’en fiche de savoir qui c’est, pourvu que tout s’engouffre et s’encastre en vous comme une pièce de puzzle que vous auriez découpée exprès pour qu’elle épouse les contours de votre âme.

Parce que c’est un problème insoluble, de savoir quand quelqu’un comme lui s’approche de vous, de savoir à quel instant la piqûre a eu lieu.

Il y a eu une faille en moi et il y est entré comme le vent, parce qu’il soufflait autant que le vent, toujours prêt à se jeter dans toute brèche ou fissure du faux mur que j’avais pourtant essayé de faire passer pour de la brique, mais enfin je ne suis pas en granit.

c’est comme si le capitaine qui était censé habiter avec moi dans mon cerveau, c’est comme s’il avait déserté le navire avant même le début du naufrage.

Ce n’est pas qu’il y ait long en distance du cerveau vers les lèvres mais quelquefois quand même ça peut vous paraître des kilomètres, que le trajet pour une phrase, ce serait comme traverser un territoire en guerre avec un sac de cailloux sur l’épaule, au point qu’à un moment la pensée pourtant ferme et solide et ruminée cent fois, elle préfère se retrancher comme derrière des sacs de sable.

Maintenant je demande : est-ce que le silence, c’est comme l’obscurité ? Un trop bon climat pour les champignons et les mauvaises pensées ? Maintenant c’est sûr que je dirais volontiers ça, que les vraies plantes et les fleurs, elles s’épanouissent en plein jour, et qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner.

Peut-être que la mémoire ce n’est rien d’autre que ça, les bords coupants des images intérieures, je veux dire, pas les images elles-mêmes mais le ballottement déchirant des images à l’intérieur de nous, comme serrées par des chaînes qui les empêchent de se détacher, mais les frottements qui les tendent et les retiennent, ça fait comme un vautour qui vous déchire les chairs, et qu’alors s’il n’y a pas un démon ou un dieu pour vous libérer, le supplice peut durer des années.

Les gens comme moi, ils ont besoin de logique, et la logique voudrait qu’un gars méchant soit méchant tout le temps, pas seulement un tiers du temps.

l’alcool et le vent qui faisaient comme deux serre-livres qui nous maintenaient droits, parfaitement droits dans la nuit claire.

Il y a toujours cela, un jour et une heure où les choses basculent et alors on ne peut plus faire comme si – je veux dire, comme si ça n’avait pas eu lieu. Ce n’est peut-être qu’un grain de plus qui tombe dans le sablier, mais enfin c’est le grain de trop, après quoi plus rien n’est pareil, tout s’écroule ou se succède, les événements tombent les uns sur les autres comme les vers d’un poème.

je n’ai pas tourné la tête d’un centième vers lui quand dans le silence on partageait bien assez nos pensées, quand le langage lui-même est un luxe inutile, puisqu’il n’y avait rien de plus à dire, rien de plus à comprendre, du moins si comprendre c’est faire une phrase qui justement s’articule et s’éclaire avec des « donc » et des « alors »

j’ai essayé de faire le point comme on peut faire quelquefois dans sa vie, à vouloir en reprendre toutes les coordonnées, comme au compas sur une carte marine mesurer les distances des amers et conclure d’une petite croix faite au crayon de papier « voilà, j’en suis là »

 

Photo : mouette (Lago Nahuel Huapí / Patagonie)

Besson, Philippe «Arrête avec tes mensonges» (2017)

Auteur : Philippe Besson a publié : En l’absence des hommes, Son frère (adapté par le réalisateur Patrice Chéreau), L’Arrière-saison, Un garçon d’Italie, les jours fragiles, Un instant d’abandon, L’enfant d’octobre, Se résoudre aux adieux, Un homme accidentel, La Trahison de Thomas Spencer, Retour parmi les hommes , Une bonne raison de se tuer, De là, on voit la mer , La Maison atlantique, Un tango en bord de mer , Vivre vite, Les Passants de Lisbonne et « Arrête avec tes mensonges » et est devenu un des auteurs incontournables de sa génération.
S’affirmant aussi comme un scénariste original et très personnel, il a signé le scénario de Mourir d’aimer (2009), interprété par Muriel Robin, de La Mauvaise Rencontre (2010) avec Jeanne Moreau, du Raspoutine de Josée Dayan interprété par Gérard Depardieu, et de Nos retrouvailles (2012) avec Fanny Ardant et Charles Berling. Un homme accidentel sera prochainement adapté au cinéma. Un tango en bord de mer, sa première pièce en tant que dramaturge, a été jouée à Paris à l’automne 2014 et publiée parallèlement chez Julliard puis reprise à l’automne 2015 au Théâtre du Petit Montparnasse.

Paru chez Julliard – janvier 2017 – 198 pages / Prix Psychologies Magazine –  le prix du roman inspirant 2017

Résumé : Quand j’étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter : « Arrête avec tes mensonges. » J’inventais si bien les histoires, paraît-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J’ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier.
Aujourd’hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre.
Autant prévenir d’emblée : pas de règlement de comptes, pas de violence, pas de névrose familiale.
Mais un amour, quand même.
Un amour immense et tenu secret.
Qui a fini par me rattraper.

Mon avis : Roman… si vous le dites. De fait c’est une autofiction qui se lit comme un roman. Magnifique, puissant, sensible, émouvant, édifiant… et malheureusement toujours d’actualité à notre époque. Et une fois encore cet écrit de Philippe Besson me bouleverse. Quelle justesse dans ses mots, quelle sensibilité, quelle pudeur aussi.
C’est l’histoire d’un refoulement dû à l’époque, à l’urgence, à l’endroit (un petit village de la France profonde) qui engendre tristesse, colère, émotion… Un livre plein de tendresse dans lequel l’auteur rend hommage à son premier amour. Rattrapé par le réel, toutes les images de son adolescence remontent à la surface et Philippe Besson va les extérioriser. Dans ce livre c’est davantage (et même exclusivement) la mémoire qui parle et non l’imaginaire ancré dans ses souvenirs comme c’est le cas dans ces précédents récits. Il avoue par ailleurs qu’il aime à noyer la vérité pour se protéger des autres et sa cacher derrière un masque.
Dans la vie, le choix n’est pas toujours possible… La direction que va prendre notre existence est fonction du regard des autres, de l’histoire familiale, du contexte familial, social, économique, religieux. La singularité non assumée, quelle qu’elle soit, est source de désespoir, de mal-être, de solitude, de repli sur soi, voire de suicide… Comme le dit l’auteur en citant les paroles de la chanson « Veiller tard » de Goldman de l’époque « Ces paroles enfermées que l’on n’a pas su dire »
Ce livre explique l’auteur et son œuvre. C’est une expérience qui se révèle être l’expérience fondatrice de sa personnalité. Il explique l’homme qu’il est devenu, depuis sa jeunesse. Il nous présente le personnage qui l’a fait tel qu’il est, qui a sa place dans ses romans précédents ; c’est son premier amour, c’est l’interdit, le caché. C’est l’interdit dont on ne peut pas parler, le secret ; c’est aussi le vivre dans l’urgence en sachant (mais en ne voulant pas le voir) que le temps est compté. En effet Thomas sait parfaitement (il le dit) que lui, paysan dans un petit village au début des années 80 restera dans sa ferme et que l’auteur, Philippe, quittera ce bled paumé et rétrograde. Un amour à jours comptés, vécu dans l’urgence, qui lui donne d’autant plus d’importance.
Ce livre explique les thèmes récurrents de la prose de l’auteur : la brulure amoureuse, l’incandescence, le deuil, la solitude, le manque, l’importance de l’enfance et de la jeunesse, la difficulté d’être soi-même, le rapport au père (dans ce livre il explique en une phrase que la dureté et l’intransigeance du père va vraisemblablement expliquer sa sensibilité). Le titre du livre est quant à lui expliqué dans les premières phrases, c’est une réflexion de sa Maman quand il était petit… Comme il le dit dans le livre, « Et pour ne pas oublier les disparus » ce livre il l’a écrit pour lutter contre l’oubli, faire revivre les absents.
En fin de livre, quelques questions restent ouvertes : Le non-dit existe-t-il ? Est-ce-que chacun à sa place, ou qu’elle soit ? Une seconde chance ? est-ce possible ? la peur de la désillusion est-elle trop forte pour la tenter ?

Extraits :

j’invente des vies à ces gens qui s’en vont, qui s’en viennent, je tâche d’imaginer d’où ils arrivent, où ils repartent, j’ai toujours aimé faire ça, inventer des vies à des inconnus à peine croisés, m’intéresser à des silhouettes, c’est presque une manie, il me semble que ça a commencé dès l’enfance, oui c’était là dans le plus jeune âge, maintenant je me souviens, cela inquiétait ma mère, elle disait : arrête avec tes mensonges, elle disait mensonges à la place d’histoires, ça m’est resté,

Je ne sais pas que je n’aurai plus jamais dix-sept ans, je ne sais pas que la jeunesse, ça ne dure pas, que ça n’est qu’un instant, que ça disparaît et quand on s’en rend compte il est trop tard, c’est fini, elle s’est volatilisée, on l’a perdue, certains autour de moi le pressentent et le disent pourtant, les adultes le répètent, mais je ne les écoute pas, leurs paroles roulent sur moi, ne s’accrochent pas, de l’eau sur les plumes d’un canard, je suis un idiot, un idiot insouciant

Donc je suis d’une époque révolue, d’une ville qui meurt, d’un passé sans gloire.

Il allumait la radio, il écoutait « Radioscopie » de Jacques Chancel. Je n’ai pas oublié. Je viens de cette enfance.

Il n’imaginait pas que je puisse venir de cela, ce monde si rural, si minéral, ce monde lent, presque immobile, fossilisé. Il m’a dit : il a dû t’en falloir, de la volonté, pour t’élever.

Laisser dire, c’est confirmer.

D’instinct, je déteste les meutes. Cela ne m’a pas quitté.

Bref, je peux tout imaginer. Et je ne m’en prive pas

La difficulté, on peut s’en accommoder ; on déploie des efforts, des ruses, on tente de séduire, on se fait beau, dans l’espoir de la vaincre. Mais l’impossibilité, par essence, porte en soi notre défaite.

Je tâche de mesurer la part de hasard, la part de chance, d’évaluer la nature de l’aléa qui conduit à la rencontre et je n’y réussis pas. On est dans l’impondérable.

J’écrirai souvent, des années après, sur l’impondérable, sur l’imprévisible qui détermine les événements.

J’écrirai également sur les rencontres qui changent la donne, sur les conjonctions inattendues qui modifient le cours d’une existence, les croisements involontaires qui font dévier les trajectoires.

en réalité rien ne me touche davantage que le craquèlement des armures et la personne qui s’y révèle.

Il ajoute cette phrase, pour moi inoubliable : parce que tu partiras et que nous resterons.

je n’aurai plus rien à voir avec ce monde de mon enfance, que ce sera comme un bloc de glace détaché d’un continent.

Plus tard, j’écrirai sur le manque. Sur la privation insupportable de l’autre. Sur le dénuement provoqué par cette privation ; une pauvreté qui s’abat. J’écrirai sur la tristesse qui ronge, la folie qui menace. Cela deviendra la matrice de mes livres, presque malgré moi. Je me demande quelquefois si j’ai même jamais écrit sur autre chose.

Mais l’absence, c’est d’abord, évidemment, le silence, ce silence enveloppant, qui appuie sur les épaules, dans lequel on sursaute dès que se fait entendre un bruit imprévu, non identifiable, ou la rumeur du dehors.

Je sais, d’un savoir intuitif, que je ne devrai jamais lui poser la moindre question, jamais lui demander de s’expliquer. Je suis écrasé par ce savoir.

En fin de compte, l’amour n’a été possible que parce qu’il m’a vu non pas tel que j’étais, mais tel que j’allais devenir.

Ce qui lui plaît chez moi est ce qui m’éloigne de lui.

Et ce sentiment, qui sait, de ne pas être tout à fait à sa place, ici, d’être une sorte de déraciné, comme si on pouvait avoir le déracinement en héritage.

Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils.

Il y a cette brûlure de ne rien être autorisé à dire, de devoir tout taire, et cette question terrible, cet abîme sous les pieds : si on n’en parle pas, comment prouver que ça existe ?

On ne se défait jamais de son enfance. Surtout quand elle a été heureuse.

Je perçois l’appétit et la désinvolture de ceux qui ont grandi sur une planète rétrécie, pour qui le voyage n’est pas une expédition mais une aventure ordinaire, pour qui la sédentarité est une mort déguisée.

cette abnégation est probablement une façon de s’oublier, de se diluer, une façon aussi de se mettre à l’épreuve, de se faire du mal ?

Je sais aussi tout ce qu’on doit quitter de soi pour ressembler à tout le monde.

Et puis le désir ne s’éteint pas comme une allumette sur laquelle on souffle, il se consume.

Il me rend à la solitude. La plus profonde, celle qu’on ressent au cœur d’une foule.

Nous ne sommes plus ceux que nous avons été. Le temps a passé, la vie nous a roulé dessus, elle nous a modifiés, transformés.

Il dit : je pourrais regretter si j’avais eu le choix. Mais je n’ai pas eu le choix.

Ceux qui n’ont pas franchi le pas, qui ne se sont pas mis en accord avec leur nature profonde, ne sont pas forcément des effrayés, ils sont peut-être des désemparés, des désorientés ; perdus comme on l’est au milieu d’une forêt trop vaste ou trop dense ou trop sombre.

 

 

 

Piacentini, Elena «Un Corse à Lille» (2008)

Série : Pierre-Arsène Leoni – 1ère enquête

Les enquêtes de Léoni : Un Corse à Lille – Art brut – Vendetta chez les Chtis Carrières noires Le Cimetière des chimères Des forêts et des âmes – Aux vents mauvais (2017)

 

Résumé : Pierre-Arsène Léoni vient d’intégrer la P.J. de Lille, après s’être forgé une réputation de dur à cuire à Marseille. A peine est-il installé qu’une drôle d’affaire se présente : Stanislas Bailleul, chef d’entreprise, a été retrouvé mort dans son bureau après avoir disparu pendant une dizaine de jours. Le tueur a tracé une croix sur le torse de sa victime et dessiné un sourire au marqueur rouge. Cette mise en scène laisse le commandant et ses adjoints perplexes. Stanislas Bailleul ne semblait pas très apprécié de ses employés. Mais quand d’autres chefs d’entreprises sont enlevés, torturés et assassinés, Léoni s’interroge : rackets, crimes mystiques ou règlements de compte ? Pour ses premiers pas à la P.J. de Lille, Pierre-Arsène Léoni est entraîné sur les traces d’un justicier rédempteur qui kidnappe des chefs d’entreprise, leur fait subir un lavage de cerveau, puis les tue et leur trace une croix sur le torse. Vengeance ou crimes mystiques ?

Mon avis : Petit retour en arrière pour apprendre (enfin) comment Leoni a atterri à Lille avec sa grand-mère. Sympa de reprendre depuis le début et de voir la prise de contact avec la Ville et son équipe..Et c’est effectivement un plus ! Je vous conseille de commencer par le début et vous allez voir la montée en puissance de la romancière au fur et à mesure des enquêtes. En parlant d’enquête… la victime est sacrément détestée et il est plus facile de trouver des personnes qui la détestent que des gens qui l’apprécient. Mais bien vite les victimes se multiplient… et l’équipe de Léoni va se diviser pour enquêter sur deux cas en parallèle … D’une part le meurtre d’une jeune prostituée et de l’autre le meurtre et la disparition de chefs d’entreprise de la région. Au programme un réseau de prostitution international qui relie Lille et la Belgique… des entrepreneurs, des sociétés de coaching en développement personnel… et le petit monde qui entourera Léoni dans les enquêtes à suivre Léoni … avec en tête de distribution la grand-mère, mémé Angèle . Et je dis tout de go que l’ambiance me plait… et que l’humanité est présente depuis le début;  et comme j’ai lu les suivants… je sais que je ne vais pas être déçue par la suite.. bien au contraire…

Extraits :

« Dors, mon ange, je te souhaite les rêves qui sauront dessiner des sourires à tes nuits. »

Quelles étaient ses occupations en dehors du travail ?

– La chasse. Les animaux, les femmes, pour lui c’était du pareil au même.

L’enquête venait à peine de démarrer et les suspects se multipliaient tels des foulards qu’un magicien facétieux ferait surgir d’une poche sans fond.

je classe les religions, leurs institutions et leurs émissaires dans la catégorie des choses nuisibles. Cela me semble irréaliste que l’on puisse aujourd’hui encore croire à de telles légendes, tuer et se faire tuer pour elles.

Sa vie lui apparaissait à présent comme un palace construit sur une immense décharge dont les détritus remontaient inexorablement à la surface.

Il avait comme cela quelques tableaux tatoués dans son cœur avec la perfection de ce qui a été et ne sera jamais plus.

Certaines personnes sont fanas d’Égypte ancienne, elles ne tuent pas pour autant des gens pour les momifier ensuite.

Les vieux potes, c’est comme les mauvaises habitudes, on n’arrive jamais à s’en débarrasser complètement !

Dans la réalité c’est manger ou être mangé et moi, je préfère être mariée à un carnivore plutôt qu’à une gentille petite souris.

Ici, tout est gris et terne, comme si les couleurs avaient été lavées par des millions de pluies. Tout mon corps en appelle au tien, et je me sens engourdi, seule la chaleur de ton sourire pourrait me ramener à la vie

 Pour la première fois, il avait dit la vérité nue, et elle lui sautait à la figure, un vrai fauve enragé par des années de captivité.

Cuissardes noires, minijupe et bustier au décolleté suggestif, cheveux à la diable et rouge à lèvres carmin, elle avait subi une opération de relookage qui aurait rendu fou le loup de Tex Avery.

Cela lui semblait irréaliste de constater à quel point quelques centimètres en moins sur une jupe, quelques centimètres en plus sur des bottes et l’échancrure d’un pull, le tout agrémenté d’un peu de maquillage, pouvait changer son rapport au monde.

Tout dans cet homme était alternance de noir et de blanc, superposition d’ombres et de lumières. Elle était bien consciente d’un fait cependant : si elle restait trop longtemps en sa compagnie, elle ne serait plus capable de distinguer les contrastes.

 

Piacentini, Elena «Des forêts et des âmes» (2014)

Série : Pierre-Arsène Leoni – 6ème enquête

Les enquêtes de Léoni : Un Corse à Lille – Art brut – Vendetta chez les Chtis Carrières noires Le Cimetière des chimères Des forêts et des âmes – Aux vents mauvais (2017)

Résumé : Dans le coma, l’agent Aglaé Cimonard, dite Fée en raison de ses superpouvoirs numériques, n’est plus reliée à la vie que par la main et la voix de mémé Angèle, la grand-mère du commandant Leoni. Retraçant les derniers jours avant l’accident du plus jeune flic de son équipe, Leoni part dans les Vosges interroger une de ses amies standardiste dans une centre de soins psy pour adolescents. Le Corse doit trouver le lien entre le destin de son agent et celui de trois jeunes pensionnaires de cette clinique financée par un laboratoire pharmaceutique leader sur le marché des antidépresseurs. L’épaisse forêt vosgienne étouffe-t-elle seulement le bruit de la folie des hommes ? Ou aussi celui du scandale ? Leoni pourrait-il porter secours aux âmes qui s’y sont perdues ? Sa langue coincée entre ses lèvres gourmandes, Beaudouin nota les deux 06 que le standardiste lui transmit en chevrotant, ému et effrayé de transgresser, sous la menace, une consigne pourtant explicite de sa hiérarchie.

Mon avis : « Fée », la spécialiste informatique de la brigade criminelle de Lille est renversée lors de son jogging. Bien vite l’équipe du Commissaire Léoni comprend qu’il ne s’agit pas d’un simple accident. Et tout se bouscule… Avec l’aide de ses proches (la famille, la brigade) il va faire une recherche sur le passé de « Fée » et mener l’enquête. Il va prendre quelques jours de vacances et direction les Vosges avec sa chère et tendre Eliane. Et c’est là que tout se corse… Il va mettre les pieds dans de drôles de magouilles et il va falloir faire face à bien des dangers… En plus les Vosges, c’est comme la Corse… les étrangers c’est pas trop bien vu… En abordant des sujets de société d’actualité avec finesse et intelligence, l’auteur devient de plus en plus passionnant. Et comme elle rend les personnages attachants, que ce soit l’équipe de flics ou les autres… je ne peux que me ruer sur le prochain très prochainement… Plus les enquêtes passent et plus elle prend de l’ampleur. Mais un conseil… commencez par le début de cette série car les personnages s’étoffent et prennent e plus en plus de place…

Extraits :

Des émotions-lames de rasoir qui la tailladaient et lui emportaient des bouts de cœur. Elle les sentait s’enfoncer.

Le vacarme de l’absence. La preuve qu’il n’y a rien de juste, de logique ou d’acquis.

Le malheur, il le savait pour en avoir fait l’expérience, est semblable à l’eau : on a beau dresser des digues, empiler les sacs de sable, ériger des barrages, il se fraie toujours un passage.

Je sais que vous ne vous sentez pas à l’aise avec les gens, que vous les évitez. Mais les gens, c’est la vie et la vie, on a beau faire, on peut pas l’éviter.

Les livres, c’est fidèle. Et il y a des mots et des pensées qui ont besoin de la solitude pour éclore.

Il était ivre. D’air, de vin, de vie. Dans la trouée des ramures, le scintillement de quelques étoiles. Il ralentit le pas pour prendre la mesure de la chanson des branches qui se frottent. Des milliers d’archets sur autant de violons.

Moi je pense que la valeur des choses, elle se mesure au temps qu’on passe pour les faire. Au soin et à l’amour qu’on y met.

Une seule certitude : le passé mal digéré qui finit par vous bouffer. Les morts d’hier creusent les ornières du présent où trébuchent les vivants.

C’est magique, non ? la manière dont l’esprit peut lâcher prise quand les mains sont occupées.

Et c’est pour cette raison que je suis parti, pour laisser mon passé derrière moi.
– Et vous être convaincu que c’est possible, ça ?
– Je viens de me rendre compte que je l’ai traîné jusqu’ici, aussi sûrement que ma putain d’ombre et que je suis en train de me prendre les pieds dedans.

Au bal des faux-culs, elle était la première sur la piste.

Elle n’avait pas besoin de s’agiter pour se sentir exister. Elle aimait lire, et écrire aussi

Ce n’est pas la santé qui est devenue un business, c’est la maladie.

« Quelqu’un meurt, et c’est comme des pas qui s’arrêtent ; mais si c’était un départ pour un nouveau voyage ?»

Des images affleurèrent par bribes à sa conscience, exhumées des caves de sa mémoire.

« Quelqu’un meurt, et c’est comme un silence qui hurle ; mais s’il nous aidait à entendre la fragile musique de la vie ?»

Parmi les plus troublantes, une confusion du corps et de l’esprit, ces deux moitiés de lui qui avaient jusqu’alors fait chambre à part.

Les quatre blockbusters que sont le Prozac, le Deroxat, l’Effexor et le Serzone, antidépresseurs les plus consommés au monde, ne seraient pas plus performants qu’un placebo.

Vann, David «Dernier jour sur terre» (2014)

Auteur : David Vann est né en 1966 sur l’île Adak, en Alaska, et y a passé une partie de son enfance avant de s’installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a travaillé à l’écriture d’un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d’un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n’accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagnera sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.

Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu’il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times. Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à sa plume et il commence à enseigner. David Vann propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu’il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 aux Presses de l’Université du Massachusetts. L’ouvrage est tiré à 800 exemplaires puis réimprimé à la suite de la parution d’une excellente critique dans le New York Times. Au total, ce sont pourtant moins de 3 000 exemplaires de cette édition qui seront distribués sur le marché américain.

Publié en France en janvier 2010, Sukkwan Island remporte immédiatement un immense succès. Il remporte le prix Médicis étranger et s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd’hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.

David Vann est également l’auteur de Désolations, Impurs. Il partage aujourd’hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l’Angleterre où il enseigne tous les automnes la littérature. Il publie « Aquarium » en 2016

Éditions Gallmeister, 2014, 256 p.

Résumé : 14 février 2008. Steve Kazmierczak, 27 ans, se rend armé à son université. Entre 15 h 04 et 15 h 07, il tue cinq personnes et en blesse dix-huit avant de se donner la mort. À 13 ans, David Vann reçoit en héritage les armes de son père, qui vient de mettre fin à ses jours. Quel itinéraire a suivi le premier avant de se faire l’auteur de ce massacre ? Quel parcours le second devra-t-il emprunter pour se libérer de cet héritage ? L’écrivain retrace ici l’histoire de Kazmierczak, paria solitaire, comme tant d’autres. Comme lui, par exemple, qui, enfant, se consolait en imaginant supprimer ses voisins au Magnum.

Dans une mise en regard fascinante, l’auteur plonge dans la vie d’un tueur pour éclairer son propre passé, illuminant les coins obscurs de cette Amérique où l’on pallie ses faiblesses une arme à la main.

Dans le presse : Entre fiction et non-fiction, ce diptyque sonde une violence intime comme collective. Refuse la barrière confortable du tueur considéré comme un monstre, un autre que soi. David Vann nous oblige à plonger en nous, à interroger cette pulsion de violence en chacun, il montre comment une culture, des héritages et traditions produisent des tueurs. Christine Marcandier, MÉDIAPART

On n’avait pas lu une enquête littéraire aussi glaçante et fascinante depuis le pionnier De sang-froid (1965), de Truman Capote. […] David Vann plonge dans le cerveau dérangé d’un paria, tout en analysant les névroses collectives d’une Amérique qui refuse d’admettre sa dépendance aux armes. Thomas Malher, LE POINT

Mon avis :

Cet auteur et un auteur que j’estime de plus en plus. C’est le troisième livre que je lis de lui après « Sukkwan Island » et « Aquarium » et il me fascine dans son approche des personnages. J’ai également fait plus ample connaissance avec l’auteur dans son interview publiée dans le livre de Thiltges et Bertini : « Amérique des écrivains en liberté » (paru chez Albin Michel)

Encore une fois l’auteur qui a eu une enfance et une adolescence très perturbée et difficile écrit un roman avec de larges parties qui intègrent sa propre expérience de vie. Dans ce livre il cherche à comprendre s’il aurait pu lui-même suivre le même chemin que le tueur du roman / du campus (Le tireur était un ancien étudiant en sociologie de La Northern Illinois University, où s’est produit le drame, située à DeKalb, à une centaine de kilomètres à l’ouest de Chicago. Bilan : six étudiants tués et une vingtaine de blessés, avant de retourner son arme contre lui.)

En se penchant sur la trajectoire de Steven, David Vann décrit en fait sa propre adolescence, et ce qui aurait bien pu se produire plus tard… Il est né dans un monde de violence et son père lui a laissé des armes en héritage après s’être suicidé, lui laissant porter une partie du fardeau de la culpabilité de ce geste ( la ressemblance s’arrête là semble-t-il) Il dénonce la facilité de se procurer des armes, la violence latente qui existe dans certains adolescents qui se renferment sur eux-mêmes et parle de l’interaction entre les jeux vidéo violents, la prise de médicaments, les tendances suicidaires, la fascination des meurtres et des massacres, le choix de visionner des films violents, de lire certains auteurs en particulier (Orwell et Nietzsche) le racisme et le passage à l’acte en tant que tueur de masse qui débouche sur un suicide réussi. Il insiste aussi sur les particularités de comportement : effacé, extrêmement timide, peu sur de soi, à se dévaloriser, manque de confiance en soi, problèmes liés à la sexualité et difficultés de communication, troubles obsessionnels et compulsifs (Toujours vérifier – troubles bipolaires des l’enfance). Et enfin l’importance de n’avoir rien à perdre et de ne pas se sentir à la hauteur, d’avoir l’impression de ne pas « mériter » un bel avenir. Ce livre est une dénonciation de l’état de fait qui permet à tous les américains, normaux ou dérangés psychologiquement, d’acquérir des armes pour ensuite en faire ce que bon leur semble, sans justification et surveillance). Il décrit brillamment le parcours de personnes qui sont particulièrement intelligentes et très mal dans leur peau, leurs caractéristiques et tout ce qui devrait attirer l’attention et faire résonner le signal « Attention danger potentiel ». Enfin c’est un livre qui ne descend pas en flèche mais cherche à comprendre et ne cloue pas au pilori ceux qui n’ont jamais vu en ce tueur un être dangereux et qui, le considérant comme un ami, ont souhaité faire leur deuil de cette personne qui est à la fois victime et bourreau.

Extraits :

Le monde s’était vidé, mais l’arme conservait une présence, une puissance indéniables.

parfois, le pire de nous-mêmes finit par l’emporter.

un garçon cherchant à atteindre le Rêve américain, qui ne se résume pas à l’argent, mais qui consiste à se reconstruire.

Je crois que j’étais juste un solitaire, un paria menant une existence si vide que j’avais simplement besoin de regarder ce qui peuplait la vie des autres, de voir et de ressentir de quoi ils étaient faits.

J’adore l’école parce que j’adore étudier. Mais je déteste l’école à cause de tous ceux qui sont avec moi en cours. Je déteste tout le monde.

Je voulais des amis et je voulais éprouver un sentiment d’appartenance.

la classe sociale n’est pas qu’une affaire d’argent. C’est aussi une question d’instruction.

Plus d’inquiétude quant à ce que les autres pourront penser de lui. Personne ne pense rien de lui. Pas besoin de lire dans les pensées, car les pensées sont réduites à néant.

Mais il a juste dit que l’armée désensibilisait. Genre, il disait : ‘On m’a appris à tuer quelqu’un sans éprouver de contrecoup psychologique. On ne les perçoit pas comme des êtres humains.’

La sociologie est un havre de sécurité.

Acheter un Glock 19, quelques chargeurs supplémentaires, entrer dans une salle de classe et tirer sur les gens. Nous n’avons encore rien mis en place pour empêcher quelqu’un de commettre un tel acte. C’est un droit américain.

Il est comme un poing serré, en boule.

l’intelligence acquise dans les livres ne se transforme pas automatiquement en bon sens quotidien.

il y a eu des études menées sur la violence dans les jeux vidéo, et peut-être que les gens atteints de maladies mentales finissent par se détacher sur le plan émotionnel ?

le timing et un contrôle précis de ses gestes permettront à Steve d’instiller de l’ordre dans cet acte de folie.

Parler avec toi, c’est comme traverser un champ de mines, je marche toujours sur des œufs quand je suis avec toi, de peur de déclencher une réaction négative de ta part.

Les tueurs de masse s’observent mutuellement, ils s’enseignent des astuces et des trucs, ils contribuent chacun à repousser les limites des autres.

Il a contrôlé la durée de son action, il a contrôlé la salle entière, pour la plupart, hein, il a contrôlé tout le monde dans la salle, et puis il a contrôlé son ultime destinée, sa destinée à lui. Si on regarde ça d’un point de vue philosophique, il s’agit d’exercer un contrôle sur soi, sur son destin, parce que vous n’êtes pas heureux.

Au début, le suicide semble être l’acte le plus égoïste qui soit, j’éprouvais de la rage et de la honte. À présent, je n’en suis plus aussi certain.

Je lui ai répété un million de fois que son passé était derrière lui, que je ne lui en voudrais jamais pour rien, mais il pensait que ça le hanterait à jamais. Il avait le sentiment d’être un fardeau pour moi, il pensait que je pouvais faire mieux, il ne comprenait pas pourquoi je l’aimais après tout ce qu’on avait traversé.

puis il doit revenir une fois encore et vérifier, juste pour être sûr. Toujours vérifier.

Les médias partent du principe que “C’est la vérité pour l’instant, et demain la vérité sera peut-être différente”.

Je disais toujours en plaisantant qu’il était un tueur de masse en devenir, il était si coincé.

Garrido, Antonio «Le dernier paradis» (05/2016)

Auteur : Il fait des études d’ingénieur industriel à l’université polytechnique de Las Palmas. Il est ensuite professeur à l’Université CEU Cardinal Herrera de Valence, puis à l’Université polytechnique de Valence. Il vit à Valence.

Il amorce sa carrière littéraire en 2008 avec le roman policier historique La Scribe (La escriba), dont l’action se déroule dans la Franconie, en l’an 799, à la veille du sacre de Charlemagne. Theresa, la fille d’un scribe byzantin, se réfugie dans l’abbaye de Fulda et devient la scribe du moine Alcuin d’York, grâce auquel elle participe à des enquêtes sur des morts suspectes. L’ouvrage devient un best-seller traduit dans une douzaine de langues. Le Lecteur de cadavres (El Lector de Cadáveres), paru en 2011, est un second roman policier historique, dont le héros, inspiré d’un personnage réel de la Chine impériale du XIIIe siècle, a le don d’expliquer les causes d’un décès grâce à un examen minutieux des corps. Le dernier paradis est son troisième roman.

Résumé : Jack, comme tant d’autres travailleurs, est une victime de la crise des années 30. Renvoyé parce qu’il est juif de l’usine Ford où il travaillait à Détroit, il retourne habiter chez son père, à New York. L’homme, vieux, colérique, sombre, à l’instar du pays, dans la dépression. Jack, sans travail, sans argent, a bien du mal à s’occuper de ce père devenu alcoolique, et à payer le loyer que le propriétaire, Kowalski, leur réclame chaque semaine de façon toujours plus insistante.

Un soir que Kowalski débarque avec deux hommes de main, un coup de feu part. Persuadé qu’il va être accusé de meurtre, Jack n’a d’autre choix que de fuir le pays. Il s’embarque alors avec son ami Andrew, un idéaliste et militant communiste de la première heure, pour l’Union soviétique car cette nation nouvelle, paradis des travailleurs, cherche des ouvriers qualifiés pour développer son industrie automobile.

Pourtant, une fois en URSS, les promesses s’évanouissent et les illusions laissent la place au désenchantement. Jack découvre un monde où tout est respect de l’ordre, répression et corruption. Devenu agent double bien malgré lui, il se laisse entraîner par les événements, mais il va bientôt devoir chercher à comprendre qui tire réellement les ficelles de son destin et choisir son camp, en politique comme en amour.

« Prix 2015 du Roman Fernando Lara  »

Note de l’auteur : Au fil du temps, cette histoire avait pris place sur l’étagère de mes souvenirs et elle était restée là, oubliée, […]

Mon avis : Troisième roman de cet auteur que je lis avec beaucoup de plaisir. Mon préféré reste toutefois le « Le lecteur de cadavres » … Cette fois ci ce roman policier historique nous parachute dans les années 1930, juste après la retentissante crise de 29, durant la crise économique majeure qui a frappé les Etats-Unis et qui précipita des millions de personnes dans la misère. Certains américains crurent que la Russie serait un nouvel eldorado qui les comblerait… Hélas… Même si les annonces publiées dans les journaux américains de l’époque promettaient monts et merveilles… la réalité était quelque peu différente…

Nous allons donc plonger avec quelques américains et quelques russes dans le Gorki des années 30… Illusions et désillusions, paillettes et pauvreté… instinct de survie et envie de faire fortune, affrontement entre foi en le communisme et envie de réussir, haines, amour et amitié, trahison et loyauté… Les conditions sont difficiles mais les êtres humains ne changent pas.. il y a ceux qui font tout pour réussir et ceux qui font tout pour aider… C’est un roman social, c’est aussi le roman des illusions perdues. Une description rigoureuse du monde du travail, des conditions de vie, du pouvoir politique, de la justice. Une analyse aussi de la place de la femme dans la société et dans le monde du travail… Mais embarquez et rendez-vous en URSS… Place à l’espérance, à la poursuite des idéaux…

Tout est là pour nous faire passer un excellent moment de lecture. Je ne peux m’empêcher de regretter de ne pas avoir eu un coup de cœur pour les personnages et d’avoir donc moins vibré que si j’avais eu de la sympathie pour eux. Je n’ai éprouvé d’attachement que pour le personnage de Natacha..

Et je ne peux m’empêcher de vous conseiller de lire la fresque d’un autre écrivain espagnol qui traite aussi de l’ URSS à cette époque, qui suinte également la peur et la haine : le somptueux livre de Víctor del Árbol «Un millón de gotas» «Toutes les vagues de l’océan»

Extraits :

Cela faisait des jours que le soleil restait caché, comme s’il avait honte d’éclairer ce tableau de tristesse et de désolation.

Partout, les cris des contremaîtres haranguant les ouvriers se mêlaient aux clameurs des surenchères de la criée aux poissons, aux sirènes des bateaux à vapeur en partance, aux criaillements aigus des mouettes aussi avides de nourriture que les chômeurs qui pullulaient dans les entrepôts en quête d’une journée de travail.

Tu devrais être prévoyant et garder avec toi les affaires qui ont le plus de valeur, à moins que tu veuilles qu’on te les vole. » Et c’est ce qu’il avait fait : il était monté sur le pont pour garder dans ses pupilles l’image de New York et la conserver en lui afin que personne, jamais, ne la lui vole.

En Union soviétique il n’y a pas de problèmes si ce n’est, de temps à autre, ceux qu’occasionnent les étrangers.

Il leva les yeux et regarda les somptueux édifices qui se dressaient devant lui ; sur leurs façades et leurs balcons fissurés se devinaient les blessures non cicatrisées que l’un de ses compagnons attribua aux outrages de la révolution et qu’il compara à une troupe de vieilles actrices à la beauté flétrie par les ans. Il tourna les yeux vers l’horizon. Tout était étrange. Pour quelqu’un habitué aux gratte-ciel arrogants et aux tumultueuses avenues de New York, Moscou était un mélange inexplicable d’antiquité et de décadence, démesuré et provincial, semblable à une immense ville médiévale dans laquelle les palaces de rêve et les églises rutilantes avaient dû se serrer pour faire de la place aux nouvelles constructions socialistes, grandiloquentes, énormes et grotesques.

D’après Lénine, à une époque, les rois, les empereurs, les tyrans, les évêques, les nobles et les dictateurs ont uni leurs forces pour accroître leurs richesses et leurs privilèges aux dépens de ceux qu’ils soumettaient, mais il affirme que ces temps-là ont pris fin avec la Révolution française. […] — C’est exact. Jusqu’alors, le peuple était prisonnier de sa propre ignorance, mais Voltaire, Diderot et D’Alembert ont rédigé l’Encyclopédie, un abrégé du savoir qui remettait en question l’autorité politique et religieuse ; avec les traités de Descartes, elle a été le stimulant qui a réveillé un peuple exaspéré par la pauvreté et l’oppression.

— Oui, c’est ce qu’il relate. Pour la première fois, la plèbe unie renversait les esclavagistes qui l’avaient tyrannisée pour prendre en main son propre destin. Mais alors, comment se fait-il qu’après une conquête aussi importante, les tyrans dominent à nouveau le monde ?

Comme des germes, les exploiteurs ont à nouveau fait bloc et se sont développés. Ils ont manipulé et prospéré, trouvant leur parfait bouillon de culture dans la révolution industrielle. Et tels des germes, en costume de bourgeois, ils ont infecté la société en créant des fabriques, des monopoles et des banques dont le seul but consistait à s’emparer une nouvelle fois du pouvoir et de la richesse, pendant que le reste de l’humanité, pris dans ses tentacules, retournait à l’esclavage. Finalement, les États, y compris ceux qui se disaient démocratiques, sont devenus les complices idéals de cette répartition obscène du pouvoir : tout pour quelques-uns et rien pour le reste. C’est triste, n’est-ce pas ?

— Ce n’est pas triste. C’est une chanson d’amour. Peut-être mélancolique, mais pleine d’espoir.
— C’est ce que disent les paroles ?
— Il n’y a pas de paroles. L’espoir s’entend avec le cœur.

Finalement, nous avons plus de choses en commun que tu ne l’imagines. N’as-tu pas entendu parler des frères Marx ? Vous, vous avez Karl et nous, Groucho.

Image : tirée du Site de Philippe Boursin « L’automobile d’avant »