Valentiny, Caroline «Il fait bleu sous les tombes» (RLH2020)

Valentiny, Caroline «Il fait bleu sous les tombes» (RLH2020)

Autrice : Caroline Valentiny est une autrice belge. Professeure de langue, elle est titulaire d’un master en psychologie. Elle est psychologue au sein de l’Université catholique de Louvain.
Elle a publié un récit dans lequel elle raconte sa dépression sévère à la fin de l’adolescence, « Le jour où ma tête est tombé dans un trou » (2009) réédite sous le titre « Voyage au bord du vide » (2015), et un essai philosophique, « Schizophrénie, conscience de soi, intersubjectivité » (De Boeck, 2017). « Il fait bleu sous les tombes » est son premier roman.

Albin Michel – 02.01.2020 – 184 pages

Résumé :  « Enfant, lorsqu’il était en vie, il se couchait dans l’herbe, le soir, pour observer le ciel. Aujourd’hui, depuis son carré d’herbe étanche à la lumière, il a beau plisser les yeux, il ne peut plus rien voir ». Jusqu’il y a peu, Alexis était vivant. A présent, il ne sait plus. Il perçoit encore la vie alentour, le bruissement des feuilles, le pas des visiteurs, et celui, sautillant, de sa petite sœur qui vient le visiter en cachette.
Il se sent plutôt bien, mais que fait-il là ? Il ne sait plus. Ses proches n’y comprennent rien non plus. Quel est le mystère d’Alexis ? Qu’a-t-il voulu cacher à en mourir ? Caroline Valentiny explore le clair-obscur de l’existence dans un premier roman d’une subtilité et d’une douceur impressionnantes.
Elle explore le clair-obscur de l’existence dans un premier roman d’une subtilité et d’une douceur impressionnantes.

Mon avis :  Rien ne préparait la famille au suicide du jeune garçon de 20 ans. D’ailleurs on peut également se poser la question de savoir ce qui a amené le jeune garçon à passer à l’acte et si c’est bien ce qu’il souhaitait.
Ce roman tout en délicatesse et magnifiquement écrit décrit ce qui se passe dans la famille et l’entourage du jeune disparu et aussi dans la tête de celui-ci. Un livre sur l’adolescence, le mal-être des jeunes trop sensibles qui se réfugient dans leur monde, la solitude, la nature, qui sont le soupir du violoncelle qui laisse échapper ses plaintes… Il donne principalement la parole au jeune homme, à sa petite sœur, à son père, à sa mère, à son amie d’enfance qui continuent à tisser des liens et refusent de se séparer même après la mort.
Il y a ceux qui communiquent en se rendant sur sa tombe, comme son amie d’enfance et surtout sa petite sœur, qui continue à lui parler, lui rendre visite et à vouloir qu’il revienne.
Il y a le père qui se noie dans le quotidien et doit se montrer actif pour que la vie continue.
Il y a la mère vit dans le vide de son absence et veut marcher dans les pas de son fils, aller là où il a disparu, se fondre dans ses pensées et ses dernières traces ; elle veut comprendre, elle se sent coupable et ne vit que pour lui maintenant qu’il n’est plus là. Elle revit toute la courte existence de son fils, depuis sa conception à son envol… et envol est le terme approprié. Elle se demande pourquoi, si c’est par amour ou par manque d’amour, tente de communier avec lui…
Et il y a lui, qui continue d’observer de sous la terre, comme il le faisait sur terre quand il était encore en vie. Il était mal sur terre mais se sent mal sous terre aussi ; il continue de relier la nature et le vivant, à associer vie et mort, lui qui est en partance mais encore présent… Vivant, il était rêveur, musicien, solitaire, aimait la nature, l’eau, l’obscurité et les étoiles…  Il ne pourra trouver le vrai repos que quand tout le monde aura trouvé une certaine paix …
Une très belle lecture sur le deuil, l’amour maternel et l’amour fraternel, le mal-être de l’adolescence et ces adolescents fragiles qui ne se sentent pas comme les autres, le mal à s’accepter et à accepter les autres aussi. Bien que les thèmes abordés soient des thèmes difficiles et poignants, le roman est bleu et non noir, baigné par les nuits étoilées et les ambiances crépusculaires, douces et enveloppantes, les larmes de pluie. Bien sûr il y a des moments de doute et d’incompréhension mais au final c’est sur une impression de calme, de sérénité et de douceur qui se dégage du récit.

Extraits :

Mais le vide dans sa chambre, la semaine, était alors plein de promesses. À présent il vous happe comme un trou d’air.

 Un silence embarrassé s’installa entre elles, l’ombre, l’envers, l’obscur revers de la relation affectueuse et aisée qu’elles entretenaient depuis toujours.

Il y aurait toujours cela, désormais : avant, après, et la force de cette frontière déchira l’atmosphère.

« La mort, c’est un peu comme la connerie. Le mort, lui, ne sait pas qu’il est mort… ce sont les autres qui sont tristes. Le con, c’est pareil… »

Elle serait incapable de se tenir dans la grande maison vide un jour de plus. L’absence allait l’avaler toute crue.

Elle cherchait confusément un coupable, on n’allait pas lui dire que la réponse était à chercher à l’intérieur de son fils.

La voix chaude et dorée du violoncelle. Un son qui faisait remonter les souvenirs, la vibration des cordes de cet instrument dont le timbre était, disait-on, le plus proche de la voix humaine.

Comme il aurait voulu vivre encore. Comme il aurait dû profiter, lorsqu’il avait un corps. Lorsqu’il était un corps.

Il se prit à sourire aux questions soi-disant vitales des vivants. Combien plus vitales elles étaient ici, et combien plus frustrant le sentiment d’impuissance. Là-haut, au moins, quand on était assailli par le doute, on pouvait marcher, courir, hurler, rire. Ici la boucle était sans fin, les idées passaient puis resurgissaient et aucun espace n’emmenait nulle part.

Un monde s’ouvre par l’abîme sans fond des idées, par le silence de la solitude étoilée.

elle eut envie soudain que le temps se défasse, se trébuche, oublie de se jeter en avant, et que plus personne, jamais, ne lui demande rien.

Était-ce possible qu’il ait si bien fait semblant que ses parents n’aient jamais su, ou à peine, qu’il était rempli de tous ces bris de verre ? Que personne n’ait vraiment compris que l’eau de ses yeux, la lumière de sa musique, c’était ça, c’était le reflet des tessons de bouteille sous sa peau qui faisait chatoyer jusqu’à l’aveuglement un genre de sur-conscience des choses ?

À quelles ombres secrètes, qui avaient aggravé l’incertitude de ses gestes, fait fuir son regard, éviter les échanges ? Que n’avait-elle pas vu – s’était-elle interdit de voir ?

Peut-être était-ce l’amour, peut-être le manque d’amour. L’appel intérieur d’une musique qu’il ne parvenait pas à jouer. L’ennui. Ou la peur. Ou le bruit. Le silence. Il fallait qu’elle lui laisse la réponse. Il avait été aspiré par l’horizon, c’était la seule vérité accessible, il faudrait que cela lui suffise. Il avait emprunté les marches et s’était jeté dans le vide, elle devrait désormais vivre avec cet impossible-là, cela n’ôtait rien à la grâce de ce qu’il avait été, à la grâce infinie de ce qu’il avait été.

Il était né… Il y avait eu le ciel, les rires, les soirs d’hiver. Il y avait eu la musique et les caresses. Il y avait eu les livres et leurs trésors. Il y avait eu les peurs et les doutes. Il y avait eu tant et tant. Il avait tout reçu, une conscience, un corps, les battements de son cœur. Les odeurs, les détresses, l’amour. Tous ces instants désormais rassemblés au creux de la terre qui poursuivraient leur mémoire, reliés au soleil, à sa sœur, à ses proches, au bois des violoncelles, aux pages des histoires et comme tout le reste à l’univers immense.

2 Replies to “Valentiny, Caroline «Il fait bleu sous les tombes» (RLH2020)”

  1. Un vrai coup de coeur pour ce livre.. Alexis a 20 ans pourl’éternité ..Un roman sur le deuil, le mal être induit par l’adolescence. Comment se relever après la mort de son enfant, comment continuer à vivre..Chaque proche vit différemment le drame. Un livre sur la mort mais pas seulement. C’est aussi un roman qui célèbre la vie, un livre bouleversant mais lumineux..j’ai versé ma larme mais l’écriture de Caroline Valentiny est apaisante, on n’est pas dans le pathos à tout crin..Une belle découverte..

  2. Un livre sensible sur le deuil vu par trois ressentis d’une même famille : la mère , le père et la petite sœur.

    C’est un livre sur le manque, sur l’incompréhension du geste, le questionnement. Chacun à sa manière essaie de combler le vide immense créé par le suicide de ce jeune homme de vingt ans. La mère dans son errance à retrouver les pas de son fils étudiant pour tenter de remonter le temps et vivre, partager, ses derniers instants. Mais son errance est plus une façon d’être encore un peu avec lui que d’en comprendre le geste tant il est inexplicable, tant le vide est sans fond, jusqu’à dans sa chair de mère, cette chair qui a porté cet enfant et qui en ressent d’autant plus le vide incommensurable.

    La petite sœur fait l’école buissonnière pour aller sautiller sur la tombe de son frère, lui parler, lui demander de revenir.

    Le père essaie à sa manière à continuer d’être le pilier sur lequel on s’appuie, en reprenant le cours de la vie.

    On voit aussi la mort à travers le regard du jeune homme, sous la terre, son corps mort mais son esprit encore un peu là, et dont sa mort ne l’a pas apaisé pour autant.

    Une poésie non larmoyante, un livre sur l’amour des siens, un amour fauché pour tous en plein galop à cause du suicide d’un membre de leur famille.

    Pas de pathos, juste la mort qui fait partie de la vie, déchirante pour ceux qui restent. Et pourtant il n’est pas un livre triste sur la mort.

    J’ai beaucoup, beaucoup aimé la sensibilité de l’auteure.

    Merci pour vos deux avis Boquetier et Cath qui m’ont donné envie de lire ce très beau livre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *