Mukherjee, Abir «L'Attaque du Calcutta Darjeeling» (2019)

Mukherjee, Abir «L'Attaque du Calcutta Darjeeling» (2019)

Auteur : Abir Mukherjee est né en 1974 à Londres, est un romancier britannique d’origine indienne qui a grandi dans l’ouest de l’Écosse dans une famille d’immigrés indiens. Fan de romans policiers depuis l’adolescence, il a décidé́ de situer son premier roman à une période cruciale de l’histoire anglo-indienne, celle de l’entre-deux-guerres. Premier d’une série qui compte déjà̀ quatre titres, L’attaque du Calcutta-Darjeeling a été́ traduit dans neuf pays.

Série mettant en scène le capitaine Sam Wyndham, ancien inspecteur de Scotland Yard qui faisait partie de la police impériale, et le sergent Surrender-Not (Surendranath) Banerjee. Cette série débute en 1919 à Calcutta. Avec ce roman, il est lauréat du Historical Dagger Award 2017. Les titres de la série sont : L’Attaque du Calcutta-Darjeeling (A Rising Man) – A Necessary Evil (2017) – Smoke and Ashes (2018) – Death in the East (2019) . Il a écrit également Sin is the New Love (2018)

Liana Levi – 17.10.2019 – 400 pages (traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle)

Résumé : 1919. La Grande Guerre vient de se terminer en Europe. Après cette parenthèse éprouvante, certains Britanniques espèrent retrouver fortune et grandeur dans les lointains pays de l’Empire, et tout particulièrement en Inde. Ancien de Scotland Yard, le capitaine Wyndham débarque à Calcutta et découvre que la ville possède toutes les qualités requises pour tuer un Britannique : chaleur moite, eau frelatée, insectes pernicieux et surtout, bien plus redoutable, la haine croissante des indigènes envers les colons. Est-ce cette haine qui a conduit à l’assassinat d’un haut fonctionnaire dans une ruelle mal famée, à proximité ? d’un bordel ? C’est ce que va tenter de découvrir Wyndham, épaulé par un officier indien, le sergent Banerjee. De fumeries d’opium en villas coloniales, du bureau du vice-gouverneur aux wagons d’un train postal, il lui faudra déployer tout son talent de déduction, et avaler quelques couleuvres, avant de réussir à démêler cet imbroglio infernal.

Mon avis : Un excellent roman policier historique qui lève le voile sur la police de Calcutta au début du XXème siècle. Le Capitaine Sam Wyndham, au sortir de la Première Guerre Mondiale, décide de quitter l’Angleterre pour tenter de redonner un sens à sa vie. Cet ancien de Scotland Yard accepte un poste dans la police de Calcutta. Il aura sous ses ordres un officier indien. Par sa plume, nous découvrons la Calcutta des années 20, ville ou nous retrouverons de nombreux britanniques et une communauté écossaise. Calcutta est une ville prospère et colorée, et les différences entre le monde des Bengali et celui des Blancs se ressent très bien dans le roman qui met l’accent le racisme dont les Britanniques blancs font preuve face aux non blancs, qu’ils soient indiens ou métissés blanc/indien. Il montre aussi la façon dont la justice est interprétée et les coupables jugés… 
Le contexte politique est important : il y a en effet en fond de roman le mouvement d’indépendance des Indiens qui commencent à ne plus accepter de se faire traiter comme des chiens (A la porte d’un Club on peut lire le panneau : « interdit aux chiens et aux indiens ») .
Coté psychologique, on voit aussi comment le Capitaine Sam Wyndham, horrifié à son arrivée par la manière dont sont traités les indiens, doit se battre contre lui-même pour ne pas se laisser happer par la facilité de se ranger du coté des plus forts et se battre contre un système corrompu. Certes l’intrigue est le centre du roman (et elle est truffée de fausses pistes et garde le suspense jusqu’au bout) mais c’est également un roman historique sur la condition de vie des indiens dans l’Empire Britannique. Quel est le motif du crime ? l’argent ? le sexe ? l’amour ? le pouvoir ? la politique ? l’idéalisme ? la revanche ? Enquêtez avec le Capitaine et Banerjee … et tachez de découvrir qui a assassiné MacAuley, si le crime est lié à L’attaque du Calcutta-Darjeeling, quel est l’implication de Sen dans cette histoire ?
Un excellent roman, des personnages attachants et une furieuse envie de retrouver le Capitaine et son acolyte pour de nouvelles aventures. Et ce qui ne gâche rien de l’humour « so british ».

Extraits :

Sat est un prénom inhabituel.
 Ce n’est pas vraiment le mien, mais l’inspecteur adjoint Digby trouvait Satyendra imprononçable. C’est un des prénoms du roi des dieux Indra.

En tant qu’Anglais, nous présumons que les indigènes sont soit avec nous soit contre nous, et que ceux qui sont employés dans la police impériale sont parmi les plus loyaux.

On croit communément que la Met est la police la plus ancienne du monde. C’est inexact. Certes, nous avions les coureurs de Bow Street, mais c’est Paris qui a été la première ville dotée d’une véritable police. La Met n’est même pas la plus ancienne de Grande-Bretagne. Cet honneur revient à Glasgow, plus de trente ans avant que Robert Peel ne suggère d’en créer une à Londres. Reconnaissons que si une ville avait davantage besoin de police que Londres c’était probablement Glasgow.

je suis entré à la Branche spéciale, dont le rôle principal était à l’époque de surveiller les Fenians, ces nationalistes irlandais, et leurs sympathisants dans la capitale. Peu de gens se rappellent que la Branche spéciale a commencé sa vie en tant que Branche irlandaise spéciale. Le nom a pu changer, mais pas la mission.

Le Bengale : terre verdoyante, d’abondance et d’ignorance.

Le rêve est mort, mais les jardins continuent de m’apporter de la joie. Je suis anglais, après tout.

C’est une caractéristique de Calcutta. Tout ce que nous avons construit ici est dans le style classique. Et tout est plus grand qu’il n’est nécessaire. Nos bureaux, nos résidences et nos monuments crient tous Regardez notre œuvre ! Nous sommes vraiment les héritiers de Rome.
C’est l’architecture de la domination et tout cela paraît un tantinet absurde. Les bâtiments palladiens avec leurs colonnes et leurs frontons, les statues, vêtues de toges, d’Anglais depuis longtemps décédés et les inscriptions latines partout, des palais aux toilettes publiques. En regardant tout cela, un étranger serait en droit de penser que Calcutta a plutôt été colonisé par les Italiens.

Les mœurs de Bournemouth exportées dans la chaleur du Bengale.

Mieux vaut parfois ne pas se réveiller.
Mais à Calcutta c’est impossible. Le soleil se lève à cinq heures en déclenchant une cacophonie de chiens, de corbeaux et de coqs, et au moment où les animaux se fatiguent, les muezzins démarrent, de chaque minaret de la ville. Avec tout ce bruit, les seuls Européens à ne pas être déjà éveillés sont ceux qui sont ensevelis au cimetière de Park Street.

Je n’ai jamais aimé avoir affaire à des petits fonctionnaires. Ils ont tendance à avoir une trop haute opinion d’eux-mêmes, et ceux qui portent une casquette à visière sont souvent les pires.

Des yeux gris acier, la mâchoire énergique et une présence physique absolue doublée d’une vague menace sous-jacente. Il ressemble à une paroi à pic.

En tout cas, le voilà qui va à l’église tous les dimanches et parle de cesser de boire. Comme vous pouvez l’imaginer, capitaine, c’est une décision très grave pour un Écossais.

Après tout, que reste-t-il de nous tous après la mort ? Quelques-uns, des exceptions, peuvent être immortalisés dans le bronze, la pierre ou les pages de l’Histoire, mais pour le reste d’entre nous quelle trace subsiste-t-il ailleurs que dans la mémoire des êtres chers, quelques photos défraîchies et les objets dérisoires que nous avons pu accumuler ?

Quand vous connaîtrez Calcutta, Sam, vous vous rendrez compte que plus un restaurant est sombre, plus il est distingué.

Les Britanniques font semblant d’être ici pour apporter les bienfaits de la civilisation occidentale à un tas de sauvages ingouvernables alors qu’en réalité c’est encore et toujours une affaire de bénéfices commerciaux mesquins. Et les Indiens ? L’élite éduquée déclare vouloir débarrasser l’Inde de la tyrannie britannique au profit de tous les Indiens, mais que savent-ils des besoins des millions d’Indiens dans les villages et s’en soucient-ils ? Ils veulent seulement prendre la place des Britanniques en tant que classe dirigeante.

On dirait que les morgues sont toujours au sous-sol, comme si le fait d’être physiquement sous terre était un pas sur le chemin du tombeau.

Il fume une bidi, du tabac roulé dans une feuille attachée à un bout par une ficelle. La cigarette du pauvre.

Que l’on soit à Londres ou à Calcutta ne change rien à l’affaire : un informateur est un informateur et les lois de l’économie sont universelles.

L’information se vend comme le sexe. Il faut attirer le chaland. En révéler juste assez pour aiguiser son appétit, mais en laisser suffisamment à l’imagination pour que le pigeon achète.

Quand la logique échoue, j’ai découvert qu’un appel direct au patriotisme a souvent l’effet désiré.

Leur culture doit être présentée comme barbare, leur religion fondée sur de faux dieux, même leur architecture doit être inférieure à la nôtre.

Je suis irlandais, capitaine. Si je n’accepte pas qu’à Londres tant d’Anglais soient prêts à me traiter de stupide paddy, qu’est-ce qui me donne le droit de me dire supérieur à une autre race ? Les temps changent, capitaine. Le vieil ordre s’effondre. Il suffit de regarder la carte de l’Europe. La Pologne, la Tchécoslovaquie, toutes les autres nations nouvellement indépendantes. Si nous croyons à leur droit à l’autodétermination, pourquoi le cas de l’Inde devrait-il être différent ? »

Qu’est-ce que je fais là, dans ce pays où les indigènes vous méprisent, où le climat vous rend fou et où l’eau peut vous tuer ? Et pas seulement l’eau, à peu près tout ici paraît fait pour tuer un Anglais : la nourriture, les insectes, le temps. C’est comme si l’Inde elle-même réagissait à notre présence comme les défenses immunitaires réagissent à l’invasion par un corps étranger.

Je vous recommanderais une visite du temple de Dakshineswar. C’est un sanctuaire hindou dédié à la déesse Kali. Les Indiens l’appellent “La Destructrice”, et son aspect est très intéressant. Noire comme la nuit, les yeux injectés de sang, une guirlande de crânes autour du cou et la langue pendante dans une extase de violence. Les Bengalis la vénèrent. Cela devrait vous apprendre tout ce que vous avez besoin de savoir sur le genre de gens à qui nous avons affaire. De nos jours ils lui sacrifient des chèvres et des moutons, mais ils n’ont pas toujours été aussi civilisés. Certains disent que cette ville lui doit son nom. Calcutta, la ville de Kali.

– Mais la police n’a pas de comptes à rendre aux militaires.
– Ici ce n’est pas l’Angleterre, mon vieux. Ici tous les chemins mènent à une seule destination : le vice-roi. Et au Bengale, tous les accès au vice-roi passent par le vice-gouverneur.

je sais qu’un Anglais ne doit jamais montrer qu’il doute devant un indigène, de crainte que ce ne soit interprété comme de la faiblesse. Personne ne me l’a dit explicitement, j’en ai seulement pris conscience comme par osmose.

Notre justification pour régner sur l’Inde repose sur deux principes : l’impartialité de la justice britannique et l’autorité de la loi.

J’ai grandi. Je me suis mêlé de politique. C’est une habitude chez les Bengalis. Notre passe-temps national. Vous avez le jardinage, nous avons la politique.

Info : Calcutta  , ville de la déesse Kali 

Image : la déesse Kali

4 Replies to “Mukherjee, Abir «L'Attaque du Calcutta Darjeeling» (2019)”

  1. Coucou Cath, contrairement à toi, je suis un peu moins enthousiaste sur cette lecture mais au demeurant reste agréable mais comme je l’écris à la fin de mon petit avis, elle sera vite oubliée malgré des qualités indéniables historiques.

    Calcutta en Inde, 1919 un « Sahib » (titre honorifique en Inde destiné principalement aux Européens) est retrouvé assassiné en pleine rue.
    Le capitaine de police Whyndham un écossais qui a fait la guerre est muté afin de résoudre cette affaire au plus vite car elle met mal à l’aise les colons britanniques qui pressentent la révolte du peuple. Dans une ambiance moite, d’une chaleur accablante, Calcutta la grouillante est décrite de façon vivante et colorée. Se côtoient la domination britannique, l’assujettissement, le racisme dans lesquels s’ourdissent les prémisses de revendications indépendantistes des indiens.
    Dans ce climat il serait donc tout à fait convenable et souhaitable que l’enquête soit bouclée au plus vite et si par tout hasard elle pouvait condamner un célèbre indépendantiste révolutionnaire à titre d’exemple quitte à condamner un innocent, ce serait encoure mieux pour tuer la rébellion dans l’œuf.
    Mais le capitaine Whyndham n’est pas venu ici pour faire du tourisme policier.
    L’affaire est délicate, complexe et des langues difficiles à dénouer sous ce régime colonial où les britanniques arrogants règnent en maître sur la population indigène.

    A plus de la moitié du livre, je me suis dit : « mon dieu, que ce livre est bavard dans cette surenchère de dialogues » !
    Je me suis immergée pourtant dans ce rythme qui ne m’est pas coutumier et l’enquête malgré les nombreuses pistes et ses nombreux personnages a pris un rythme de croisière plaisant avec des touches d’humour caustiques particulièrement délicieuses.
    C’est d’ailleurs ce que j’ai le plus apprécié.

    Ensuite je sais que malgré cela, c’est un livre qui sera vite oublié

  2. Contrairement à CatWoman, je trouve que c’est un livre à ne pas rater !
    D’abord pour en apprendre un plus sur l’Inde au début du siècle, sous la domination coloniale anglaise.
    Et sur le niveau de racisme et de discrimination.
    Mais aussi une intrigue habile et subtile, dont je ne peux rien raconter.
    Une description de Calcutta particulièrement vivante, des personnages complexes.
    Et une touche d’humour comme je les aime.

    Par exemple :
    « Je suis réveillé par ce que l’on appelle par euphémisme le chant des oiseaux. En réalité c’est plutôt un affreux raffut, neuf dixièmes de cris stridents pour un dixième de chant. En Angleterre le chœur de l’aube est aimable et mélodieux et il rend les poètes lyriques pour parler des moineaux et des alouettes qui montent dans le ciel. Il est aussi divinement court. Les pauvres créatures, démoralisées par l’humidité et le froid, chantent quelques mesures pour prouver qu’elles sont encore vivantes puis elles plient boutique et vaquent à leurs occupations. À Calcutta c’est différent. Il n’y a pas d’alouettes ici, rien que de gros corbeaux graisseux qui commencent à brailler aux premières lueurs de l’aube et continuent pendant des heures sans une pause. Personne n’écrira jamais de poèmes sur eux. »

  3. Roman tout à fait bien écrit avec beaucoup de suspense et un fond de colonialisme méprisant .
    J’ai beaucoup aimé la relation entre l’inspecteur et son adjoint indien et instruit .C’est un bon livre qui nous apprend un certain nombre de choses sur cette période en Inde .Il y a aussi une petite pointe d’humour anglais agréable.

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