Owens, Delia – «Là où chantent les écrevisses» (RLH2020)

Owens, Delia – «Là où chantent les écrevisses» (RLH2020)

Autrice : Delia Owens est née en 1949 en Géorgie, aux Etats-Unis. Diplômée en zoologie et biologie, elle part s’installer avec son mari, chercheur et biologiste comme elle, au Botswana en 1974. Ensemble, ils étudient les différentes espèces de mammifères de la région. Grâce à cette incroyable expérience au Kalahari puis en Zambie, ils publient trois livres de non fiction, tous bestsellers aux USA : Cry of Kalahary (John Burroughs Award for Nature Writing), The Eye of the Elephant et Secrets of the Savanna. Delia Owens publie également de nombreux articles scientifiques dans Nature, Natural History, Animal Behavior, Journal of Mammalogy, en menant ses recherches sur les espèces animales en danger et elle monte des projets de sauvegarde de grande ampleur.
Après 23 années passées en Afrique, ils vivent désormais en Caroline du Nord, toujours au plus proche de la nature.
« Là où chantent les écrevisses » est son premier roman. Son prochain est en cours d’écriture.

 Seuil – 02.01.2020 – 480 pages (Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville)

Résumé :  Pendant des années, les rumeurs les plus folles ont couru sur « la Fille des marais » de Barkley Cove, une petite ville de Caroline du Nord. Pourtant, Kya n’est pas cette fille sauvage et analphabète que tous imaginent et craignent.
A l’âge de dix ans, abandonnée par sa famille, elle doit apprendre à survivre seule dans le marais, devenu pour elle un refuge naturel et une protection. Sa rencontre avec Tate, un jeune homme doux et cultivé qui lui apprend à lire et à écrire, lui fait découvrir la science et la poésie, transforme la jeune fille à jamais. Mais Tate, appelé par ses études, l’abandonne à son tour.
La solitude devient si pesante que Kya ne se méfie pas assez de celui qui va bientôt croiser son chemin et lui promettre une autre vie.
Lorsque l’irréparable se produit, elle ne peut plus compter que sur elle-même…

Mon Avis : Décidemment, fille des marais rime à nouveau avec coup de cœur. J’avais adoré le livre de Karen Dionne « La fille du roi des marais » (2018)  et cette nouvelle fille des marais est à nouveau un moment de lecture envoûtant. Bienvenue en Caroline du Nord, dans la zone des marais proches de la ville de Barkley Cove ; un lieu sauvage, convoité par les promoteurs mais qui est pour le moment un havre de liberté pour la faune et la flore et une prison de solitude pour une petite fille, Kya, qui se retrouve très jeune abandonnée par sa mère, ses sœurs et frères, puis par son père. Kya est un personnage qui restera dans ma mémoire, à la fois pour sa soif de vivre, pour sa soif d’apprendre, pour sa force de caractère, pour sa tendresse et sa carapace. C’est un personnage entier comme je les aime qui va au bout de ses sentiments et de ses émotions. Elle m’a fait vibrer pendant tout le livre, elle m’a fait voyager, courir dans les marais, admirer la nature, détester ou adorer les gens qu’elle côtoie. Quelle héroïne magnifique qui vit à fleur de peau, et qui réagit à l’instinct.
Donc pour en dire un peu plus : d’un côté il y a l’histoire de Kya et de sa famille ; de l’autre il y a un cadavre retrouvé dans les marais et l’enquête qui va être menée par la police. Et fatalement, la petite Kya, sauvageonne qui vit seule dans les marais, est une cible idéale pour les bien-pensants qui vivent à proximité. Que penser d’une fillette qui ne va pas à l’école, et n’est pas intégrée socialement ? Elle est bien évidemment ostracisée, victime de racisme… elle est blanche, certes, mais différente… donc fatalement elle dérange. Quand en plus elle devient de plus en plus belle et réussit professionnellement alors que personne – sauf son ami d’enfance et le vieux noir qui gère le poste d’essence et la petite épicerie – ne croyait en elle, elle devient la personne à abattre…
J’ai peur d’en dire trop… ou pas assez. C’est un coup de cœur absolu.
Tant pour les lieux décrits, les personnages, la manière de vivre et de survivre, que pour la solidarité entre les plus démunis et les marginalisés.  Pour la poésie que ce roman dégage, pour l’amour des mots, des sons, de la nature, pour les couleurs de la nature et des images… Pour la peinture des sentiments aussi : un livre sur la richesse de l’âme, la solitude, la trahison…
Alors une seule chose à vous dire : aventurez-vous dans les marais en sa compagnie…

Extraits :

Tout comme ils produisaient leur propre whisky de contrebande, les habitants des marais manufacturaient leurs propres lois – rien à voir avec celles que l’on grave dans la pierre ou consigne dans des documents officiels : des lois plus profondes, incrustées dans leurs gènes. Anciennes et naturelles, comme celles qui régissent le monde des faucons et des colombes.

Dominant le vacarme des vagues qui rugissaient, Kya appela les oiseaux. L’océan était la basse, mouettes et goélands, les sopranos.

Son père lui avait dit de nombreuses fois que la définition d’un homme, un vrai, c’était qu’il savait pleurer sans honte, qu’il pouvait lire de la poésie avec son cœur, que l’opéra touchait son âme, et qu’il savait faire ce qu’il fallait pour défendre une femme.

Son père avait raison – les poèmes vous font toujours ressentir quelque chose.

« Va aussi loin que tu peux. Tout là-bas, où on entend le chant des écrevisses. »

« Ça veut dire aussi loin que tu peux dans la nature, là où les animaux sont encore sauvages, où ils se comportent comme de vrais animaux.

Dans un poème, les mots font plus que dire des choses. Ils éveillent des émotions. Des fois même, ils te font rire.

Même les oiseaux courtisent leurs femelles pendant un temps, ils exhibent leur plumage brillant, ils construisent de jolis abris, ils mettent en scène des ballets magnifiques et chantent des sérénades.

Ses études lui avaient appris que les mâles vont d’une femelle à la suivante, alors pourquoi s’était-elle laissé séduire par cet homme ?

Si quelqu’un devait jamais comprendre sa solitude, c’était bien la lune.

Les visages changent avec les épreuves de la vie, mais les yeux demeurent une fenêtre ouverte sur le passé

Vivre seule, c’était une chose, connaître une peur constante, une autre.

Quand on s’appuie sur quelqu’un, on se retrouve à terre.

Des racines noueuses s’étaient emparées des pierres tombales et les avaient transformées en autant de silhouettes voûtées et torturées. Des traces de la mort métamorphosées en fragments par des signes de la vie.

l’amour humain est plus fort que les étranges compétitions auxquelles se livrent les créatures du marais pour s’accoupler, mais l’existence lui apprit aussi que les gènes anciens de la survie persistent sous des formes indésirables dans les spirales du code génétique des hommes.

Image : avocette

3 Replies to “Owens, Delia – «Là où chantent les écrevisses» (RLH2020)”

  1. Énorme coup de cœur pour ce roman émouvant, captivant et superbement écrit qui traite de l’abandon, du rejet, de la solitude mais aussi de l’amour de la nature.

    J’ai autant aimé la merveilleuse héroïne qu’est Kya que le décor dans lequel elle vit, ce marais sauvage et mystérieux au cœur de l’Amérique profonde.

    Passionnant jusqu’à la dernière ligne !

    1. Corinne, tu es la première je crois à avoir attiré mon attention sur ce petit bijou. Et comme souvent quand tu as un coup de cœur, je le partage, je l’ai lu et je te remercie mille fois et ne peux que le conseiller à toutes et tous.

  2. Oh oui j’ai adoré ce livre Cath et Corinne.
    Voici mon petit avis qui va dans ce sens :
    Roman captivant sur Kya petite fille des marais de la Caroline du nord que l’on suit de ses 7 ans (1950) jusqu’à sa mort.
    C’est le style de livre où l’on voudrait préserver les mots, les préserver comme l’aurait dû être Kya, cette petite fille abandonnée de tous, sa mère en premier lieu et s’ensuivra toute sa famille à la suite.
    Kya va grandir, sa survie elle ne le doit qu’à elle seule et à cette nature qui l’entoure. Une nature sauvage qu’elle apprivoise qui habite un éco-système rare et protégé d’oiseaux de toutes sortes, poissons, coquillages.
    Dans sa cabane, Kya s’émerveille de la moindre plume d’oiseaux qu’elle collectionne comme des milliers de trésors et les répertorie. Les coquillages et les poissons lui assurent sa subsistance grâce au troc avec (me souviens plus de son nom ???) le pompiste épicier noir du quai qui lui donne en échange du carburant nécessaire à son bateau et quelques victuailles.
    C’est un livre qui parle d’abandon, de survie et d’amour. Il parle aussi des préjugés, de ces autres ceux qui habitent dans le village non loin qui jugent celle qui n’est pas comme les autres. Kya la petite fille loqueteuse aux pieds nus deviendra une jeune femme à la beauté sauvage, insaisissable. Mais la liberté de cette femme oiseau attire les oiseaux de mauvais augure, qui se parent de leurs plus beaux atouts tels ces animaux gonflants leur jabot pour séduire, pour lui voler son bien le plus précieux.
    Une ode à la nature, aux oiseaux, à la liberté, aux amours naissants et ses trahisons. Superbe, résolument superbe.

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