Fergus, Jim «Mille femmes blanches» (2013)

Fergus, Jim «Mille femmes blanches» (2013)

Auteur : Jim Fergus est né à Chicago en 1950 d’une mère française et d’un père américain. Il vit dans le Colorado. Journaliste réputé, il écrit des articles sur la gastronomie, la chasse, la pêche et la nature dans les magazines Newsweek, The Paris Review, Esquire Sportmen, Outdoor Life, etc. Il est l’auteur de deux ouvrages consacrés à ses souvenirs, Espaces sauvages (2011) et Mon Amérique (2013), qui a reçu en 2013 le prix François Sommer, prix littéraire de la fondation du même nom récompensant des ouvrages portant les valeurs de l’écologie humaniste.
Son premier roman « Mille femmes blanches » (2000), salué par l’ensemble de la critique américaine et dont les droits ont été achetés par Hollywood, s’est vendu à plus de 400 000 exemplaires en France. Après La Fille sauvage (2004), Jim Fergus a publié Marie-Blanche (2011), Chrysis (2013, repris chez Pocket sous le titre Souvenir de l’amour), Mon Amérique (2013) – La Vengeance des mères (2016) et Les Amazones(2020)  ( la suite de Mille femmes blanches) .
Tous ces ouvrages ont paru au Cherche Midi éditeur et sont repris chez Pocket.

Trilogie : Mille femmes blanches (Les carnets de May Dodd) – La Vengeance des mères (Les journaux de Margaret Kelly et de Molly McGill) – Les amazones – (Les journaux perdus de May Dodd et de Molly McGill, édités et annotés par Molly Standing Bear)

Tome 1 : Mille femmes blanches : Les carnets de May Dodd
Le Cherche-Midi – 01.05.2013 – 392 pages – Pocket – 05.05.2011 – 506 pages Jean-Luc Piningre (Traducteur) – Cet ouvrage a reçu le prix du Premier roman étranger.

Résumé 1875. Little Wolf, un chef cheyenne, est à Washington pour faire une incroyable proposition au président Grant. Il lui demande, en échange de chevaux, de lui faire présent de mille femmes blanches, afin de les marier à ses guerriers, dans le but de favoriser l’intégration. Grant accepte le marché et envoie les premières femmes dans les contrées reculées du Nebraska, la plupart « recrutées » sous la contrainte dans les pénitenciers et les asiles du pays.
Prenant pour point de départ un fait historique réel, Jim Fergus nous relate l’aventure de ces femmes à travers les carnets intimes de l’une d’elles, May Dodd. Internée de force par sa famille qui lui reprochait sa liberté de pensée, May va devoir apprendre sa nouvelle vie de squaw, les rites et la culture indienne. Cette épopée fabuleusement romanesque, qui s’inscrit dans la grande tradition de la saga de l’Ouest, est le premier roman de Jim Fergus.
« Livre splendide, puissant et exaltant », selon Jim Harrison, il est à la fois un magnifique portrait de femme et un chant d’amour an peuple indien. Le lecteur y partage les appréhensions de ces femmes, mais aussi leur exaltation à la découverte d’une civilisation respectueuse des individus et de l’environnement, sur laquelle plane l’ombre de l’extermination.

Mon avis : Le crime de May Dodd qui lui valut d’être internée dans un asile psychiatrique : aimer un homme de condition inférieure. Quand elle décide de se porter volontaire pour faire partie des 1000 femmes qui vont faire partie du troc, (« Les Indiens à Grant : des femmes blanches en échange de nos chevaux ! » ), elle s’installe dans un train direction : l’avenir. Et l’image est belle : dans un premier temps elle se met dans le sens opposé à la marche pour voir la supposée civilisation s’éloigner ; puis elle se met dans le sens de la marche : direction le futur, les grands espaces et la liberté. Nous faisons le chemin en train en sa compagnie : description des paysages, de la faune et des grands espaces ; à bord de ce train, elle rencontre celles qui ont fait le choix de faire partie des mille femmes blanches, pour des raisons diverses et variées et elle nous les présente. Nous participons à leurs angoisses, car le portrait qui est dressé de leur vie future, avec ces sauvages, est fondée sur des idées reçues et plus elles en apprennent, plus elles sont terrifiées… des sauvages qui se comportent comme des animaux, qui ne savent ni lire ni écrire, qui vivent comme des bêtes sauvages… Au terme du voyage, ces femmes sont choisies par leurs futurs époux indiens, échangées contre les chevaux et c’est le début d’une nouvelle existence… Et quelle nouvelle existence. En plus de l’aventure, il y a tout le coté descriptif/historique qui est fascinant. On en apprend beaucoup sur le mode de vie des Cheyennes et c’est passionnant. May est une femme forte et attachante et j’ai adoré la suivre dans sa nouvelle vie ! mais il n’y a pas qu’elle …
Des femmes très différentes les unes des autres, avec leur passé et leurs particularités, des femmes qui vont se révéler au fur et à mesure de cette aventure exceptionnelle. Les causes du contrat : donner naissance à un enfant ; si ce n’est pas le cas, elles sont libres de partir au bout de deux ans… Toutes les femmes du livres – blanches, noires, cuivrées – sont des personnages extraordinaires qui se  dévoilent au fil des pages :   Martha la timide, Phemie la déesse africaine, Helen Flight l’ornithologue britannique et peintre naturaliste hors pair, qui va devenir la peintre sur corps et nous en apprendre sur les oiseaux (la grue par exemple) , Grenchen la suissesse, les deux jumelles rouquines, et les indiennes… Feather on Head, et les autres…
Le côté humain et le coté historique se rencontrent. Et entre les Cheyennes et les Américains, les sauvages ne sont pas ceux qu’on voudrait nous faire croire.
Les Black Hills, territoire des Indiens sont une mine d’or… Les Indiens peuvent ils s’opposer aux promoteurs ? Le pouvoir de l’argent et le mensonge blanc va faire paniquer l’opinion qui va exiger que les indiens soient parqués dans les réserves… en faisant passer cela pour un bienfait …
Les carnets de May relatent son « aventure » mais pas uniquement ; ils nous racontent la soumission des filles à leur père, le comportement des religieux blancs envers les peuples de couleur, ils nous montrent le comportement des politiques, de l’armée, des classes sociales… la fracture entre les mondes, les religions, les peuples…
Je ne veux pas en dire davantage, même si l’asservissement des indiens n’est un secret pour personne. Lisez ce livre magnifique et vous ne pourrez que tomber en admiration devant ces femmes ( et quelques hommes aussi )

J’enchaine sur le tome 2 la semaine prochaine.

Extraits :
Ma chère, ai-je répondu, voyez-vous quelle différence il y a entre, disons, une chipolata et un salami ? Entre un cornichon et un concombre ? Un crayon et un sapin ? »

 combien as-tu d’enfants maintenant, je ne sais plus, quatre, cinq ou six petits monstres ? Tous aussi incolores et informes que de la pâte à pain…

 nous savons bien, nous femmes, que feindre le malaise est l’ultime refuge de qui manque d’imagination.

Si nous sommes capables d’apprécier à sa juste valeur l’œuvre du grand Shakespeare, c’est sans doute parce que vous et moi avons suffisamment vécu pour saisir la sagesse et la vérité de ses propos.

il m’est venu à l’esprit que je pourrais bien mourir ici, dans les vastes espaces de la prairie déserte, au milieu de ce peuple reculé et perdu… un peuple qui a tout des trolls des contes de fées, qui n’a rien en commun avec les hommes et les femmes que j’ai connus. Ce sont les gens d’une terre différente et plus ancienne

C’est une des leçons que j’ai apprises et répétées à l’asile – vivre chaque journée comme elle vient, et refuser tant les regrets que les inquiétudes pour l’avenir. Je n’ai de toute façon aucun pouvoir sur hier ni sur demain. La même leçon vaut certainement pour ma vie ici chez les barbares, mon sentiment étant que j’ai en quelque sorte mis les pieds dans une autre forme d’asile, celui-ci étant le saint des saints de la folie.

Ah ! Mais voici que je me laisse encore aller à penser à cette vie révolue, ce qui ne manque pas de rendre la nouvelle plus difficile, plus précaire et plus… insupportable.

Oui, malgré son étrangeté sauvage et ses difficultés, notre nouveau monde me semblait ce matin-là d’une douceur indicible ; je m’émerveillais de la perfection et de l’ingéniosité avec lesquelles les natifs avaient embrassé la terre, avaient trouvé leur place dans cette nature ; tout comme l’herbe du printemps, ils me semblaient appartenir à la prairie, à ce paysage. On ne peut s’empêcher de penser qu’ils font partie intégrante du tableau…

… de nombreuses cultures à travers l’Histoire – tant en Orient qu’en Occident, chez les primitifs et les peuples civilisés – ont attribué de grandes qualités à cette noble grue. Ici, c’est son courage que l’on admire le plus. Car, même si elle est blessée, que ses ailes ne la portent plus, la grue tient bon et continue de lutter héroïquement. Et donc les guerriers pensent qu’en portant son image sur le torse, ils seront doués des mêmes qualités.

Dieu merci, j’avais apporté un calendrier et je peux marquer les journées écoulées, faute de quoi j’aurais certainement perdu toute notion du temps puisque les sauvages, évidemment, ne connaissent ni mois ni semaines. Le temps lui-même semble prendre un cours différent parmi eux – c’est impossible à expliquer… comme s’il n’existait pas, finalement…

« Pourquoi écris-tu encore ton journal, May ? m’a demandé Martha un instant plus tôt, d’une petite voix désespérée. À quoi cela peut-il bien servir maintenant ?
— Je ne sais pas, Martha, ai-je répondu. J’écris peut-être pour rester en vie, pour nous aider à survivre toutes ensemble. »

Helen Flight poussa un rire sinistre. « Oui. Je comprends ça très bien, May. Ton crayon, c’est ta médecine à toi, et tant que tu t’en serviras tu seras en prise avec la vie, quelque part ailleurs, pour rester vivante. Car, malgré tout, nous avons survécu…

Et nous avons souhaité que son âme parte vers cet endroit que les Cheyennes appellent Seano – le lieu, des morts – que l’on trouve tout au bout de la Hanging Road in the Sky, la Voie lactée. Les Cheyennes pensent que tous les membres du Peuple un jour disparus y vivent auprès de leur créateur He’amaveho’e. Les villages de Seano sont la réplique de ceux qu’ils ont connus sur terre : les défunts y chassent, travaillent, mangent, jouent, aiment et font la guerre comme ici. Tous, en outre, se rendent au lieu des morts, qu’ils aient ou non été bons sur terre, vertueux ou mauvais, courageux ou lâches – tout le monde donc. C’est aussi à Seano que chacun retrouve les âmes de ceux qu’il a aimés.

Les Cheyennes ont une conception du temps fort différente de la nôtre ; les calendriers, les délais, les ultimatums ne veulent pas dire grand-chose pour eux ; leur monde, de ce fait moins statique que le nôtre, ne se préoccupe guère d’une temporalité plus précise que le cycle des saisons.

l’histoire des Cheyennes est celle d’un peuple exilé de ses terres, et massacré s’il refuse de se plier. Tu parles d’intégration ? D’assimilation ? Non, notre histoire commune a un autre visage : celui du meurtre, de l’expropriation, de l’esclavage.

Et finalement on en revient toujours au même problème, depuis le début, ce pays n’est tout simplement pas assez grand pour que les Blancs et les Indiens y vivent ensemble.

One Reply to “Fergus, Jim «Mille femmes blanches» (2013)”

  1. Ce livre , 1000 femmes blanches , découvert il y a plus de 10 ans est un livre que je porte très fort dans mon coeur , que j’ai offert à mon entourage à tour de bras tant je le trouve intéressant , inattendu et bouleversant…Mais je n’ai pas encore lu les suivants , cela ne saurait tarder!
    Je viens de découvrir un autre auteur américain du Colorado qui m’a bien interpellé( notamment par son style) que je vous recommande , il s’agit de Kent Haruf , le chant des plaines est magnifique également .

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *