Ragougneau, Alexis – «Opus 77» (2019)

Ragougneau, Alexis – «Opus 77» (2019)

Auteur : Auteur de théâtre et romancier français né le 3 août 1973., Alexis Ragougneau a fait une entrée remarquée dans le monde littéraire grâce à la publication de deux romans policiers : La Madone de Notre-Dame (2014) et Evangile pour un gueux (2016). Il a ensuite décidé de s’affranchir des règles pour explorer plus librement la création romanesque. Après Niels, qui avait retenu l’attention des jurés du Prix Goncourt en 2017, il revient cette année avec un roman aussi ambitieux que fascinant.
Son style, qui s’affirme de livre en livre, vous invite à découvrir les coulisses obscures du monde de la musique classique à travers l’histoire des Claessens, une famille de musiciens, pétrie de silences et de non-dits. Ses livres sont acclamés par les libraires et les journalistes, aussi bien en France qu’à l’étranger.

Editeur Viviane Hamy – 05.09.2019 – 242 pages

Résumé :
 » Un jour, dans mille ans, un archéologue explorera ton refuge. Il comprendra que l’ouvrage militaire a été´ recyclé en ermitage. Et s’il lui vient l’idée de gratter sous la peinture ou la chaux, il exhumera des fresques colorées intitulées La Vie de David Claessens en sept tableaux. Je les connais par coeur, ils sont gravés à tout jamais dans ma médiocre mémoire, je peux vous les décrire, si vous voulez faire travailler votre imaginaire : L’enfant prodige choisit sa voie.
Il suscite espoirs et ambitions. Le fils trébuche, s’éloigne, ressasse. Dans son exil, l’enfant devient un homme. Le fils prodigue, tentant de regagner son foyer, s’égare. Blessé, il dépérit dans sa prison de béton. Mais à la différence des tapisseries de New York, ton histoire est en cours ; il nous reste quelques tableaux à écrire, toi et moi, et je ne désespère pas de te faire sortir un jour du bunker.
La clé de ton enclos, de ta cellule 77, c’est moi qui l’ai, David. Moi, Ariane, ta soeur ».

Mon avis :

Comme l’a dit l’auteur en interview, « le livre raconte l’histoire de l’artiste et de l’individu qui tente de résister face à la pression totalitaire ».

Drame familial sur fond de concerto. Pour comprendre le lien entre le concerto et cette famille Claessens, il faut prendre en considération deux facteurs : d’un coté le père, homme de pouvoir et que de l’autre le concerto de Chostakovitch, interdit de musique par Staline. Dans le roman, le père se substitue à Staline, en mettant la pression sur tous les membres de sa famille, en les empêchant de vivre, de se réaliser, tout comme le dirigeant russe avait muselé Chostakovitch. Deux « dictateurs », à des époques et pour des motifs différents, vont être responsables de l’étouffement de l’ «Opus77».
Une famille de musiciens : la mère, chanteuse lyrique, le père musicien qui deviendra par la suite chef d’orchestre, le fils qui joue du violon et la fille (celle qui raconte) qui est pianiste. Et des relations extrêmement difficiles entre les quatre protagonistes.
Ce qui est magnifique dans ce roman c’est que l’auteur nous fait vivre le monde des artistes tant de l’intérieur que de l’extérieur. L’émotion est toujours présente, que ce soit dans le coté musical ou dans les rapports entre les personnages. Il y a le père, dominateur, qui fait tout pour rester au sommet ; la fille, pianiste soliste émérite, le fils violoniste fabuleux mais trop introverti pour la lumière des projecteurs, la mère qui sombre dans la folie… La fille tente d’être le lien entre tous, tente de rapprocher le père et le fils, de ramener son frère vers son violon… Elle porte bien son nom, Ariane, comme le fil qu’elle tente de dérouler pour ramener son frère à son violon.
Le roman montre également l’importance de l’apparence, du charisme, de l’image dans ce monde qui en théorie devrait être un monde de sons. Un monde ou il faut se mettre en avant mais aussi s’apprendre à s’oublier. Il montre aussi la difficulté de percer. Coté artistique, il y a deux composants : le technique et le sentiment ; et si le sentiment ne transparait pas, cela ne le fait pas…
Pour en revenir à la musique proprement dite, je vous laisserais découvrir un personnage qui m’a beaucoup émue : le professeur qui prendra soin du frère à Lausanne.
Coup de cœur absolu pour ce roman et petit plus : il se déroule en grande partie dans la belle ville de Genève… et met à l’honneur l’Orchestre de la Suisse Romande

Extraits :

Mais les minutes de silence, vous savez bien, ne durent jamais soixante secondes pleines, y compris dans le recueillement d’une basilique genevoise, un jour de funérailles. 

Victoria Hall : une bonbonnière rococo emballée dans une boîte à chaussures aux allures de bunker.

Je vais vous dire, pianistes et violonistes ne sont pas égaux face aux problèmes de mémorisation. Mon instrument à moi est une usine à trous, un véritable gruyère. Il suffit de voir l’épaisseur des livrets, la quantité de notes à retenir. Quatre-vingt-huit touches et huit octaves d’un côté, quatre cordes et quatre octaves de l’autre.

L’interprète doit jouer l’histoire d’un autre comme s’il racontait sa propre vie, pour la toute première fois, ou pour la toute dernière avant de mourir, alors qu’en réalité tout est déjà consigné, tout s’est déjà passé.

Tu n’as jamais pensé à vivre parmi les requins, par hasard ?… Les requins ?… Oui, les requins ou les cachalots. J’y pense parce que ce sont des animaux à sang froid, un peu comme toi.

À un moment donné – je suis prête à le jurer sur tout ce que vous voudrez, sauf sur la tête de ma mère ou de mon père –, j’ai eu la sensation que mon piano ne touchait plus terre ; sa demi-tonne de bois et de ferraille flottait au-dessus de la scène, tout paraissait simple, léger, évident.

Quand je me regarde dans la glace, c’est elle que je vois à vingt ans, la grâce en moins, l’armure en plus.

Au Moyen Âge, on associait la rousse tantôt à la prostituée, tantôt à la sorcière. 

Je reste collée aux touches, magnétisée, comme la limaille de fer couchée sur l’aimant. Le clavier m’attire. J’ai envie de m’y allonger tout entière, de m’y enfouir. 

À cette époque, il travaille sa gestuelle une heure par jour avec un comédien de théâtre. L’orchestre produit du son mais le chef, lui, n’est qu’une image muette. Il faut absolument la maîtriser pour conquérir les foules et poursuivre sa progression dans le gotha musical.

 La pire des punitions n’est jamais la critique, même acerbe, mais l’oubli.

Il y a un terme clinique, l’alexithymie, pour désigner l’impossibilité d’exprimer ses émotions.

Pour jouer l’Opus 77, il faut avoir été tout au fond, et y être resté un moment. 

 le violon est le meilleur ami du violoniste, sa boussole, sa part d’enfance aussi, il ne s’en sépare pour ainsi dire jamais ; l’étui qui le protège est une véritable maison en miniature, il recèle tout un tas de souvenirs, de photos, de porte-bonheur qu’il fait bon regarder ou toucher à quelques minutes du concert, quand le stress est si fort qu’il donne envie de vomir.

Est-ce cela, la sensualité ? Une simple prise de conscience ? Une chose si simple, un geste, une attitude, une manière de capter la lumière, d’en sentir la chaleur ? Est-ce cela, le plaisir ? Une fenêtre qui s’ouvre ? Une sensation fugace que l’on s’autorise à saisir là où d’autres reculent, s’enferment, se cadenassent ? Est-ce que le lâcher-prise s’apprend ?

 J’enseigne l’art du violon. L’art de la vie, peut-être un peu aussi. Mais n’est-ce pas la même chose ?

 Il n’a fait que peser sur un arbre déjà rongé de l’intérieur.

Le silence, en ce sens, était absolument fondamental pour parcourir le chemin nécessaire entre le passé et l’avenir, entre l’échec et le succès, entre une phrase musicale absconse et la lumière illuminant un pan entier de la partition.

La main est un drôle d’animal. Elle prend, touche, pince, caresse ou frappe. Elle appuie sur la partie du corps qui fait mal – ventre, poitrine, tête. Elle ausculte, elle apaise. C’est elle aussi qui serre la main de l’autre, perçoit sa chaleur ou sa nervosité. Une porte vers le monde extérieur, voilà ce qu’est la main. C’est elle encore qui vient se poser sur l’être aimé, l’homme, la femme, l’enfant. La solitude absolue est celle du toucher. Vous aurez beau jouir d’une vie sociale et professionnelle frénétique, si vous ne touchez jamais personne alors vous serez plus seul qu’une pierre. Et les pianistes, alors ? Pour eux c’est encore pire. C’est une question de vie ou de mort. La main est leur unique moyen d’expression. La courroie de transmission qui permet d’exprimer sa sensibilité, ses sentiments, son trop-plein ou son vide abyssal, tout ce qui se passe à l’intérieur. Quand la main du pianiste est en souffrance, alors c’est le monde entier qu’il faut repeindre en noir.

il n’aurait pas assez d’une vie pour ce voyage au long cours, cet éternel aller-retour ; quatre octaves et quatorze positions de haut en bas du manche, un continent que des générations entières de musiciens n’étaient pas parvenues à cartographier de façon définitive.

Si je ne joue pas, je me désaccorde, je deviens cacophonie.

À la fin c’est toujours le silence qui triomphe, mais il nous reste à tous un ou deux airs en mémoire, qui perdurent, de génération en génération. Presser ces fichues touches blanches et noires, c’est le meilleur moyen que j’aie trouvé pour ne pas m’effondrer. Il n’y a que la musique pour faire face à la mort.

2 Replies to “Ragougneau, Alexis – «Opus 77» (2019)”

  1. Que je suis heureuse de savoir que cet opus est un coup de cœur pour toi aussi.
    Voici mon ressenti qui reste encore très présent quelques semaines après.
    Un moment de grâce tout en tension musicale. Le premier acte s’ouvre sur les funérailles du grand chef d’orchestre Claessens. Sa fille pianiste Ariane de renommée internationale va jouer une partition pour lui faire son adieu, elle choisira l’Opus 77 de Tchaïkovski, un choix insolite, un concerto pour violon qu’elle jouera au piano.
    On va remonter le temps et comprendre pourquoi ce choix, décrypter les liens de cette famille de musiciens.
    Le grand Claessens, le patriarche, grand chef d’orchestre, ancien pianiste, tarira le talent de sa femme Yaël, jeune Soprano israélienne à force de représentation dans le beau monde de la musique, où elle ne jouera plus que le rôle de la femme à la beauté exotique. Son fils surdoué au grand devenir de violoniste va s’enfermer dans un mutisme et vivra tel un reclus dans un bunker. Il était pourtant le grand complice de sa sœur qui l’a vu se déliter en pleine audition. Elle l’accompagnait au piano au service de son talent, l’épaulant, le faisant grandir, « Ils étaient à eux deux, la voix de Dieu sur terre. Il y a ce mot allemand, plus que la perfection, plus que la satiété, plus que la plénitude : Vollkommenheit, quand tout est achevé. »
    C’est elle Ariane, qui nous raconte leur histoire, elle la flamboyante pianiste émérite, la superbe rousse au sang froid inébranlable : sa façade, son mystère. Ragougneau nous offre une partition de mots où l’on comprend la musique sans l’écouter. Nous côtoyons les sommets de la musique classique et nul besoin d’être un mélomane pour en comprendre les codes mais surtout pour en ressentir l’excellence, le génie qui s’allie à la folie, l’exigence qu’impose l’instrument, les heures acharnées pour essayer d’atteindre la perfection, le corps qui souffre de ces entraînements intensifs de toute une vie. Chacun dans sa passion ne joue pas pour les mêmes raisons, c’est ce qui les rapproche et qui les désunit.
    Un roman où j’ai lévité, quelques heures suspendues dans une grâce musicale insoupçonnée, une invitation au voyage dans le monde de la musique classique qui m’a donné envie d’oser ouvrir la porte. Grand, grand coup de cœur pour ce bouquin.

  2. Basilique de Genève. Aux obsèques du célèbre chef de l’Orchestre de la Suisse romande, sa fille, pianiste virtuose est chargée de lui rendre hommage au piano. Mais en réaction à l’absence de son frère, au lieu d’un attendu Funérailles, elle se lance dans une transcription au piano de l’Opus 77 de Chostakovitch.
    Et nous remémore l’histoire dune famille de musiciens.
    La mère, jeune soprano d’avenir dont la voix s’éteint dans l’ombre de son époux.
    Le frère choisissant le violon à 5 ans comme un défi contre son père, puis après des années de luttes et d’études, ayant atteint les sommets, abandonne sa sœur et plonge dans le silence et l’exil.
    Ariane, la narratrice, qui tente de biaiser avec les règles du milieu musical, comme celles de la vie sociale, donnant l’impression de marcher sur un fil au-dessus de la folie.
    Ce n’est pas un roman sur la musique, mais sur les musiciens, leur passion dévorante, et leur impression parfois d’approcher très près du soleil.
    Comme le dit Quatre sans quatre :
    « Opus 77 est un merveilleux roman, une œuvre émouvante, envoûtante, enivrante, un voyage au cœur de la musique, au cœur des émotions les plus intimes, une course tendue sur les berges de la folie, une initiation rare aux sensations des solistes virtuoses.  »

    Quelques citations :
    « Un soir, il y a longtemps, j’ai cru ma dernière heure de pianiste arrivée. J’étais en train de basculer dans le trou de mémoire. Cette fois je ne me rattraperais pas. Autour de moi, une cohorte d’ambitieux musiciens faisait la queue, une poignée de terre dans la main, attendant que mon cercueil soit descendu au fond du caveau pour signer à ma place tous les juteux contrats ; juste derrière, une équipe de critiques, la pelle sur l’épaule à la manière des fossoyeurs, jacassait au spectacle de cet enterrement de première classe. Ce soir-là, oui, j’ai bien cru y passer pour de bon. C’est là que j’ai fermé les yeux pour la première fois et que j’ai cessé d’être Ariane Claessens, laissant mes doigts prendre le commandement.
    C’est usant. C’est épuisant. Parce qu’il n’y a aucune garantie que le miracle se reproduise de concert en concert. Cent ans, vous dis-je, et non vingt-sept. Je ne suis qu’une vieillarde en costume de princesse. J’ignore combien de temps j’arriverai à tenir. La corde se défait brin à brin et je ne sais plus si je peux m’y suspendre de tout mon poids. »

    « Durant trois minutes et une poignée de secondes, j’assiste médusée à ce concert improvisé, à cette démonstration de force d’un jeune homme d’au moins quatre-vingts ans qui ne fait plus aucun cas du poids du temps, de ses muscles rabougris, de ses articulations grippées. Et le plus surprenant, voyez-vous, c’est son sourire qui s’élargit à mesure que la musique inonde son visage, changeant ses rides en véritables tranchées où coule la jouissance de jouer.»

    « chez un musicien, regardez toujours les mains ; évitez le visage comme la peste. Les mains ne portent pas de masque, celui de l’émotion feinte, de l’extase de pacotille. Les mains sont incapables du moindre mensonge, tandis que le visage, lui… »

    « À la fin c’est toujours le silence qui triomphe, mais il nous reste à tous un ou deux airs en mémoire, qui perdurent, de génération en génération. Presser ces fichues touches blanches et noires, c’est le meilleur moyen que j’aie trouvé pour ne pas m’effondrer. Il n’y a que la musique pour faire face à la mort. »

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