Ng, Celeste «La Saison des feux» (2018)

Ng, Celeste «La Saison des feux» (2018)

 

Auteur : Celeste Ng est une romancière et nouvelliste américaine née à Pittsburgh, Pennsylvanie en1980. Originaires de Hong Kong, ses parents se sont installés aux États-Unis à la fin des années soixante. Son père, physicien, a travaillé au Glenn Research Center et sa mère, chimiste, a enseigné à l’Université d’État de Cleveland. Celeste obtient un BA d’anglais à l’Université Harvard en 2002, puis un MFA en écriture à l’Université du Michigan où elle a été lauréat du prix Hopwood pour sa nouvelle « What Passes Over ».  Celeste Ng vit à Cambridge, dans le Massachusetts, avec son mari et son fils.

Son premier roman, « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » (Everything I Never Told You, 2014) a été récompensé aux USA par le Alex Award et le Massachusetts Book Award en 2015, et en France par le Prix Relay des Voyageurs – Lecteurs 2016. Avec son deuxième roman, « La Saison des feux » paru en France en 2018 (Little Fires Everywhere, 2017), elle confirme son talent exceptionnel. Il va être adapté en mini-série produite et jouée par Reese Witherspoon et Kerry Washington.

Sonatine – 05.08.2018 – 377 pages / Pocket – 18.04.2019 – 470 pages – Traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau

Résumé : A Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire. Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses.
Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights. Après Tout ce qu’on ne s’est jamais dit (Sonatine Editions, 2016), Celeste Ng confirme avec ce deuxième roman son talent exceptionnel. Rarement le feu qui couve sous la surface policée des riches banlieues américaines aura été montré avec tant d’acuité.
Cette comédie de moeurs, qui n’est pas sans rappeler l’univers de Laura Kasischke, se lit comme un thriller. Avec cette galerie de portraits de femmes plus poignants les uns que les autres, c’est aussi l’occasion pour l’auteur d’un constat d’une justesse étonnante sur les rapports sociaux et familiaux aujourd’hui.

Mon avis :
Au début. On a presque l’impression de se retrouver dans un endroit qui pourrait – à l’échelle d’un quartier ou d’une petite ville – ressembler à « Wisteria Lane » dans  la série télévisée « Desperate Housewives ». Et quand des personnes qui ne sont pas coulées dans le moule font leur apparition, l’intégration est loin d’être évidente. Dans le livre de Celeste Ng, le racisme est présent à plusieurs niveaux : racisme anti-noirs et racisme anti-asiatiques. A l’arrivée de Mia et de sa fille Pearl, tout se passe relativement bien, jusqu’au moment où Pearl commence à prendre un peu trop de place dans la sphère familiale des Richardson. Deux conceptions de la vie vont s’affronter. D’un côté Mia Warren et sa fille Pearl : Mia est une artiste qui ne cesse de déménager (comme si elle fuyait quelque chose ou quelqu’un) et sa fille Pearl, aurait bien envie de se sédentariser. De l’autre :  Les Richardson qui habitent là depuis longtemps : un couple avec quatre enfants, deux garçons (Moody, Trip) et deux filles (Lexie et Izzie). Sous l’image lisse de la famille Richardson, le feu couve ; les quatre jeunes sont totalement différents les uns des autres et la petite dernière ne se sent pas aimée par sa mère. Et la mère, qui évolue dans la société bien rangée n’est peut-être pas aussi heureuse de son sort ; elle est journaliste mais au niveau local et a vu ses ambitions bridées par le contexte.
Et il y a aussi des personnages secondaires : un couple de Shaker Heights qui est en passe d’adopter une petite fille et une jeune chinoise qui se bat pour récupérer le bébé en question.
Ce livre est une collection de portraits de femmes, une chronique sociale qui gratte sous la surface et appuie où ça fait mal. Chaque personnage a sa vie propre, ses secrets, et se fabrique un masque derrière lequel il se cache.
Les relations mère-fille sont au cœur du roman, mais pas que. Il y a aussi le sujet brûlant de l’avortement, de l’adoption, de l’abandon d’enfants.  Il y a les amours adolescentes, l’amitié, la jalousie. Une question va être aussi au cœur du roman : peut-on souhaiter changer de mère ? les liens du sang sont ils plus forts que ceux de la compréhension et de la disponibilité ? Est-on plus heureux chez les riches ?
Mia, qui révèle la vraie personnalité des gens par une façon bien à elle de maitriser l’art de la photographie est un personnage merveilleux, à la fois tourmenté, secret, ouvert et solaire.
Un roman magnifique, plein de suspense qui pose un regard étranger et très révélateur sur la société américaine des années 90.

Extraits :

« Littéralement » était un de ses mots préférés, et elle l’utilisait même quand la situation était tout sauf littérale.

« La plupart des communautés se développent au hasard, les meilleures sont planifiées », la philosophie sous-jacente étant que tout pouvait – et devait – être calculé afin d’éviter ce qui pourrait être inconvenant, déplaisant ou désastreux.

[…] elle avait eu beau attendre nerveusement, personne ne s’était plaint de sa disparition, et qu’est-ce qui pouvait être moins satisfaisant que voler quelque chose à quelqu’un qui possédait tellement qu’il ne remarquait même pas que vous l’aviez pris ?

Les Shakers croyaient qu’en planifiant chaque détail, ils pourraient créer un bout de paradis sur terre, un petit refuge loin du monde, et les fondateurs de Shaker Heights avaient cru la même chose.

Il aurait voulu s’enrouler autour des arabesques de son écriture.

Il avait au fond de lui le sentiment que ça changerait tout, de la même manière que, dans les contes de fées, la magie était perdue si on partageait un secret.

Avoir un ancrage si profond dans un unique endroit, être si totalement immergé dedans qu’il avait imprégné chaque fibre de votre être : c’était une chose qu’elle ne pouvait s’imaginer.

La couleur de la peau ne dit rien de ce qu’on est.

Elle avait appris que, quand les gens étaient décidés à faire une chose qu’ils considéraient comme une bonne action, il était généralement impossible de les en dissuader.

le visage de sa mère était soudain devenu crispé et renfermé. C’était troublant, comme voir une porte qui aurait toujours été ouverte soudain fermée.

Au fil du temps, l’inquiétude s’était détachée de la peur et avait eu une vie propre.

Même si elle ne l’aurait jamais exprimé tout à fait de cette manière, son inquiétude avait commencé à se teinter de ressentiment. « La colère est le garde du corps de la peur »

Une vie de considérations réalistes et confortables avait étouffé l’étincelle en elle comme une couverture épaisse et lourde.

Dans l’éclat de la lumière rouge, on aurait dit qu’elle avait été taillée dans un gigantesque rubis.

Il n’y avait pas d’entre-deux. Ici, découvrait-elle, tout avait une nuance ; tout avait un aspect caché ou une profondeur inexplorée. Tout valait la peine d’être observé de plus près.

L’étreinte occasionnelle, la tête penchée juste un instant sur votre épaule, quand ce que vous vouliez vraiment plus que tout, c’était tenir l’enfant contre vous et le serrer si fort que vous ne faisiez plus qu’un et ne pouviez plus être séparés. C’était comme s’entraîner à se satisfaire de la simple odeur d’une pomme, quand ce que vous vouliez vraiment, c’était la dévorer, plonger les dents dedans et l’engloutir, pépins et trognon inclus.

Les Asiatiques pouvaient être socialement incompétents et ridicules, comme le personnage de Long Duk Dong, ou au mieux inoffensifs et grotesques, comme Jackie Chan. Ils n’avaient pas le droit d’être en colère, ni éloquents ni puissants. Et ils n’avaient pas le droit d’avoir peut-être raison,

Souviens-toi, avait dit Mia, parfois il faut tout brûler et recommencer. Après avoir brûlé, le sol est plus riche, et la végétation peut repousser. Les gens sont pareils. Ils repartent de zéro. Ils trouvent un moyen.

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