Greggio, Simonetta «Black Messie» (2016)

Greggio, Simonetta «Black Messie» (2016)

Autrice :  née le 21 avril 1961 à Rubano (province de Padoue) en Italie) est une romancière et traductrice italienne. Arrivée à Paris en 1981, elle est journaliste pendant plusieurs années, collaborant à des revues et magazines divers dont City, Télérama, La Repubblica. Elle partage sa vie entre Paris, Venise et la Provence.

Stock – 04.05.2016 – 353 pages –  Livre de poche – 08.03.2017 – 312 pages (prix Casanova 2017)

Romans : La douceur des hommes, 2005 – Étoiles, 2006 – Col de l’Ange, éditions Stock, 2007 – Les mains nues, 2008 – Dolce Vita 1959-1979, 2010 (finaliste du prix Renaudot et du prix Interallié) – L’odeur du figuier, nouvelles, 2011 – L’homme qui aimait ma femme, 2012 – Nina, coécrit avec Fréderic Lenoir, 2013 – Les Nouveaux Monstres 1978-2014 – Femmes de rêve, bananes et framboises, 2015 – Black Messie, 2016 – Elsa mon amour, 2018 – L’ourse qui danse, Musée des Confluences/Cambourakis, 2020 – Bellissima, 2021 –

Résumé :
Dans les douces collines de Toscane, le Monstre de Florence a sauvagement assassiné sept jeunes couples entre 1968 et 1985. Cet horrible fait divers a inspiré films et romans, dont Le Silence des agneaux. Mais le principal suspect est mort en attendant un énième procès et le silence a recouvert toute l’histoire… Jusqu’au jour où filles et garçons recommencent à tomber, fauchés par un serial killer étrangement semblable à celui d’autrefois.
Le Monstre est-il revenu ? A-t-on commis une erreur à l’époque ? Le capitaine des carabiniers Jacopo D’Orto mène l’enquête. Proche de la retraite, il n’a plus rien à perdre. Dans une course contre la montre, il fouille la fosse où la boue des mystères italiens s’est amassée. Depuis la Renaissance, le mal refait régulièrement surface dans ce pays qui semble béni des Dieux. L’Italie actuelle paraît pourtant purifiée de ses secrets.
Mais si, derrière les apparences, il n’y avait que chaos, violence et guerres de pouvoir ?

Black Messie, paru en 2016 chez Stock, est une exploration dans le domaine du noir. Basé sur un fait divers des années 1970-1980, l’affaire dite du « Monstre de Florence », structuré comme un thriller, le roman est une métaphore des dérives dans un État de droit.

Mon avis :

Depuis le temps que je souhaitais découvrir la plume de Simonetta Greggio, c’est chose faite. Peut-être pas dans le contexte que j’imaginais… mais la présentation « le roman est une métaphore des dérives dans un État de droit » est tout à fait justifiée. Il faut toutefois préciser que l’autrice a accusé un journaliste italien d’être le véritable monstre de Florence mais intouchable car protégé par la police et des organisations et sectes hors d’atteinte (elle a été poursuivie pour calomnie car elle n’a rien pu prouver). J’ai donc découvert Simonetta Greggio via le thriller et non la littérature dite « blanche »

Je ne savais qu’une seule chose : le livre était inspiré d’un fait réel qui avait bouleversé Florence du temps de ma jeunesse et qui avait fait peur à toute une génération d’amoureux en Toscane qui avaient l’habitude de se retrouver sur les collines des alentours…  Le premier tueur en série italien…
Mais si le tueur en série est bien partie prenante de l’histoire – on se souvient qu’il n’a pas été arrêté – ce thriller nous plonge dans un thriller qui fait intervenir soit le tueur des années plus tard, soit un imitateur…
L’autrice donne la parole au tueur en série mais elle fait également parler le policier en charge de l’enquête, Jacopo D’Orto, un professeur américain Miles, au passé trouble qui enquête sur la disparition de sa fille, des membres d’une secte adorateurs de la Vierge Noire.. Il y a aussi une prostituée et amante ivoirienne dont la personnalité m’a beaucoup interessée. Les deux hommes, Miles et d’Orto ne sont pas si éloignés que cela … tous deux sont veufs, et ils ont des filles pour lesquelles ils s’inquiètent. Le rapport père-fille est très important et surtout un message : il faut que les femmes et les jeunes filles se réveillent et que les hommes du XXème siècle soient évincés des postes clés ou la corruption règne en maître. Un livre féministe au bout du compte.

Un livre qui nous fait redécouvrir Florence, qui nous parle de cette ville magique, qui rend hommage à ses artistes (Botticelli et son « Printemps », Dante…), mais qui nous relie aussi au XXème siècle à travers l’Album blanc des Beatles… Un livre qui nous parle de la mythologie, de la mythique Vierge Noire…

Mais aussi un livre qui est parfois très difficile à lire car il y a un grand écart entre les descriptions poétiques de la Toscane et les descriptions des meurtres et des scènes de violence ! Faut pas avoir mal aux yeux quand on visualise ce que les mots nous décrivent !

Deux fois dans le même mois le carré S A T O R – A R E P O – T E N E T – O P E R A – R O T A S est revenu dans mes lectures ( voir le livre de Pieter Aspe « Le Carré de la vengeance » )

Extraits :

elle avait plus que jamais la tête d’une pomme restée trop longtemps dans le four.

Une glycine couvrait sa façade, culminant en tonnelle sur notre terrasse. La coupole du Duomo était si proche qu’on aurait cru la toucher certains jours d’hiver, quand le vent semble abolir les distances et que l’air est transparent comme de la glace. Mais Florence est une citadelle hantée. Trop de guerres de pouvoir, trop de sang versé sur les marbres usés. Les cauchemars se succédaient – Indiana avait étudié à l’école les complots de la Renaissance, et depuis elle revivait la terreur de cette matinée de Pâques 1478 où pendant la messe les Pazzi avait agressé les Médicis, poignardant à mort Giuliano, le frère de Laurent le Magnifique.

Ego sum Niger Regin, Je suis la Vierge noire, je suis la Nature, la Puissance adorée par l’univers entier, ma volonté gouverne les claveaux lumineux du ciel, les souffles puissants de l’océan, les silences lugubres des enfers. Les Phrygiens, premiers-nés sur Terre, m’appellent la déesse mère de Pessinonte ; les Athéniens me nomment Minerve Cécropienne ; chez les habitants de l’île de Chypre, je suis Vénus de Paphos ; chez les Crétois armés de l’arc, Diane Dictynna ; chez les Siciliens, Proserpine la Strygienne ; chez les habitants d’Éleusis, l’antique Cérès. Les uns m’appellent Junon, d’autres Bellone ; ceux-ci Hécate, ceux-là la déesse Rhamnonte. Les peuples d’Éthiopie, de l’Asie et les Égyptiens, puissants par leur savoir séculaire et qui, les premiers, sont éclairés par les rayons du soleil naissant, me rendent mon véritable culte et m’appellent de mon vrai nom : la reine Isis. Mais pour vous je suis et resterai la Vierge noire, mère de toutes choses, maîtresse des éléments, origine et principe des siècles, divinité suprême, reine des mânes.

Florence est une ville merveilleuse. Ici plus qu’ailleurs, le sang a coulé avec magnificence. Savez-vous que c’est là que les premières sociétés secrètes italiennes ont vu le jour ? Aucune civilisation ne peut perdurer sans rituel occulte. Le monde est un théâtre. Les rideaux s’ouvrent, mais la mise en scène qui apparaît n’est qu’un premier champ du spectacle. Derrière, il y a d’autres rideaux, et d’autres mises en scène pour d’autres spectacles. Le pouvoir ne s’obtient qu’en traversant toutes ces strates. Un vrai mille-feuille.

Le pourcentage de saints sur cette terre est exactement le même que celui des grands criminels. Une intelligence hors norme, de la constance, de la détermination et une vision ample du monde sont les qualités requises pour intégrer ces partis extrêmes.

– Je ne pense pas. Je ne suis pas payé pour ça.
Sauf que, bien sûr, il sait. Penser, c’est gratis. Mais ça peut coûter cher.

Revenir de chez les morts n’est pas la même chose qu’être vivant.

Jour après jour cette beauté perdue meurtrie violée blesse mon cœur, les sanpietrini couverts d’asphalte sont autant de pavés dans l’étendue de ma colère, Florence se meurt, Florence est morte, il n’en reste que les os sanctifiés par le tourisme, merci Matteo Renzi, maire pendant cinq ans, merci les administrations sans âme qui lui succèdent, sans âme, sans couilles, sans vision, amen.

Il y a un mot que j’aime par-dessus tout en italien : c’est « tempestato ». On dit « un cielo tempestato di stelle » : un ciel frappé, décoré, pilonné d’étoiles. La tempesta, c’est la tempête, l’ouragan. Un ciel où les étoiles sont un ouragan. Au-dessus de ma tête, la voûte noire est trouée d’un ouragan d’étoiles.

D’une manière ou d’une autre, ce sont toujours les femmes qui trinquent à cause de la lâcheté et de l’inconséquence des hommes. Partout où il y a un pauvre hère, il y a dans son sillage quelqu’un qui a encore moins de droits : sa femme, sa fille.

Une femme n’est pas une pute parce que son corps fait rêver les hommes. C’est son cœur qui compte. Mais il est rare que les hommes comprennent ça. Ils ne voient rien. Ils sont éblouis par la beauté, et négligent la vérité.

Quel type d’homme faut-il être pour donner la mort sans devenir fou ? Naissons-nous mauvais ? Ou le devenons-nous ? Par habitude ? Par lassitude ? Est-ce une fatalité ?

L’être humain est un animal curieux. Dans une situation extrême, il passe en mode urgence, échappant à toute logique.

Un flic qui fait son boulot sans miséricorde devient un monstre, au même titre que celui qu’il est censé arrêter. Et sans aller jusque-là, la déshumanisation de l’autre vient d’un manque d’imagination, L’autre, c’est moi. Qu’est-ce qu’il disait Nietzsche, déjà ? « Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. »

De l’irruption du mal dans le quotidien, aucun d’entre nous n’est à l’abri. Il y a une ligne de démarcation, un avant et un après. Des abysses surgissent ces créatures que nous reconnaissons à l’instant même où elles apparaissent. Nous-mêmes, nus.

– On perd le futur parce qu’on est incapables de faire face au présent, capitaine.
– Qu’est-ce que tu veux dire par là, Kadi ?
– Que nous avons tous tendance à espérer des jours meilleurs sans profiter de ceux que nous sommes en train de vivre. Du coup, on bousille l’un et l’autre.
– Présent et futur, c’est ça ?

Quand on tue quelqu’un, surtout une jeune femme ou un enfant, on ouvre une porte dans l’invisible qui permet au mal de s’introduire dans notre monde et…

Le monde a besoin de croire. Cela crée un espoir immense, et cela sert le secret.

Presque toutes les images de la Vierge noire ont été détruites. Seuls les gitans en ont préservé quelques-unes. Or les gitans sont un peuple sans terre et sans droits. Sans pouvoir et sans représentants. Qui les écoute ? Leur parole ne compte pas. La Vierge noire fut notre alliée dans la nuit des temps. Au final, les êtres n’ont pas plus d’importance qu’un grain de sable soufflé dans l’univers. La roue tourne. Nous tenons le sceptre et la boussole. Mais nous avons besoin du pouvoir de la Vierge noire pour gagner.

– On oublie ce qui fait le plus mal. Mais on vit avec tous les jours.

Il avait voulu posséder la connaissance, et il s’apercevait que c’était la connaissance qui le possédait. Un pacte, un engagement sans retour. Rien ne pouvait défaire ce qui avait été fait. Rien ne pouvait refaire ce qui avait été défait. La lumière était l’ombre, et l’ombre la lumière. Le carré le lui avait appris :
S A T O R
A R E P O
T E N E T
O P E R A
R O T A S

L’histoire de la ville était ponctuée par ses crues. Celle de 1333 avait été la plus catastrophique : tous les ponts, excepté un, avaient été emportés. Même le Ponte Vecchio – que Jacopo voyait mal à travers l’ondée – n’avait été reconstruit que quelques années après.

Une ville à rhizomes, comme les racines de son emblème floral, l’Iris pallida. Une ville à rhizomes, comme le mal qui renaissait régulièrement dans ses entrailles. Mais une ville qui avait imposé la langue toscane à l’Italie entière.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.