Meyer, Philipp « American Rust » (2021 nouvelle traduction)

Meyer, Philipp « American Rust » (2021 nouvelle traduction)

Auteur : Originaire de Baltimore, Philipp Meyer est à 38 ans reconnu comme l’un des écrivains les plus doués de sa génération. Lauréat du Los Angeles Times Book Prize pour son premier roman, Un arrière-goût de rouille (Denoël, 2010), il a connu un formidable succès avec son deuxième livre Le Fils, salué par l’ensemble de la presse américaine comme l’un des cinq meilleurs romans de l’année 2013 et qui va être traduit en plus de vingt langues.

Albin-Michel –Collection Terres d’Amérique –  03.11.2021 – traduit par Sarah Gurcel – 496 pages

Publié pour la première fois en français en 2010 sous le titre « Un arrière-goût de rouille », le premier roman de Philipp Meyer reparaît aujourd’hui dans une traduction entièrement révisée, signée Sarah Gurcel, à l’occasion de son adaptation télévisuelle. La série éponyme, « American Rust« , sera diffusée sur Canal+ dès le 25 novembre 2021.  Un arrière-goût de rouille, annonçait déjà l’immense talent de Philipp Meyer, révélé quatre ans plus tard par son chef-d’œuvre, Le Fils.

Résumé :
Une petite ville de Pennsylvanie, jadis haut lieu de la sidérurgie, désormais à l’agonie. Isaac, vingt ans, est désormais seul pour s’occuper de son père invalide, sans pour autant renoncer à son rêve d’étudier à Berkeley. Avec l’aide de son meilleur ami Billy, ancienne star de l’équipe de football locale, il se décide à prendre la route, direction la Californie. Mais un mauvais hasard, et le drame qui s’ensuit, va faire voler en éclats leur fragile avenir.
Mêlant la tragédie et le portrait d’une Amérique en crise comme seuls les auteurs américains savent le faire, American Rust est une bouleversante histoire de loyauté et de rédemption.

Présentation sur la page FB de Terres d’Amérique : Cette vallée, c’est celle de de la Monongahela River, au cœur de la Pennsylvanie, qui fut durant un siècle la plus grosse région productrice d’acier des Etats-Unis et où ont grandi Isaac et Billy, les deux personnages principaux d’ « American Rust ». Le premier est bien décidé à se construire une vie loin d’ici et prend donc la route avec son meilleur ami, direction la Californie, sauf qu’une mauvaise rencontre va mettre définitivement à mal tous leurs rêves d’avenir…

Mon avis : Bienvenue à Buell, dans la réalité Fayette County (Pennsylvanie) où l’auteur situe son roman, dans une région touchée de plein fouet par la crise de la sidérurgie, qui a détruit l’emploi et tout ce qui fait la vie, les infrastructures sociales et les services publics. Buell c’est un endroit qui tue les espoirs et les envies, c’est la négation de l’avenir, c’est la mort lente, l’environnement qui enterre les vies des personnes qui n’ont pas le courage ou les moyens de partir…
Et dans ce lieu mort – sauf du point de vue de la nature – il y a deux jeunes, Isaac et Billy les héros de ce livre magnifique qui parle principalement de l’amitié entre eux. Billy est le top au niveau physique et Isaac sur le plan intellectuel… Et Isaac, c’est en plus le frère de Lee, dont Billy est amoureux… Isaac est un surdoué qui n’est pas parti pour aller étudier à l’Université car il est resté pour s’occuper de son père ; sa sœur en revanche a fui vers une autre vie. Quant à Billy, il est revenu alors que le sport était sa porte de sortie…
Une rencontre avec des vagabonds tourne mal… Isaac en tue un et c’est Billy qui est soupçonné puis accusé et jeté en prison. C’est là que toute la grandeur de Billy se révèle… il a toujours pensé que son destin était de finir en tôle et que Isaac était promis à un bel avenir… Pendant ce temps, Isaac décide de partir finalement pour aller à l’Université, à l’autre bout du pays, sans savoir que Billy a été jeté en prison… pas simple de voyager en solitaire…
Autour de ces jeunes il y a aussi les parents, et un flic, chef de la police locale,  amoureux de la mère de Billy… Un flic qui se demande jusqu’où il peut aller pour que cette femme et son fils…
Dans ce lieu de désolation et de dégringolade, où l’espoir n’a plus trop sa place, je vous laisse en compagnie de personnages en fuite, tant physiquement que psychologiquement … vont-ils s’en sortir ? vont-ils se laisser couler ? se sacrifier ? fuir ? assumer ?
Coté personnages, le coup de coeur est pour Billy … Isaac n’a pas vraiment réussi à m’émouvoir…

Un grand merci à Albin-Michel et Terres d’Amérique pour leur confiance et cette belle découverte.

Je voulais absolument terminer le roman avant le lancement de la série sur Canal+, le 25 novembre car je préfère toujours lire le livre avant de voir la série et non l’inverse (pour l’avis sur la série je rajouterai ci-dessous en commentaire). Et ce qui est certain c’est que je vais me procurer l’autre roman de l’auteur, qualifié de chef d’œuvre, « Le Fils »

Extraits :

Le fait d’être mort ne dispense pas de toute responsabilité envers les vivants. S’il avait une certitude, c’était bien celle-là.

La moitié des gens se sont tournés vers les services sociaux, les autres sont redevenus chasseurs-cueilleurs. Une exagération, mais pas tant que ça.

Les gens, ils méprisent ceux qu’ils ont crus meilleurs qu’eux. Le plus triste étant que tout ça c’était dans leur tête, lui il s’était jamais cru meilleur que qui que ce soit. Pas pour lui, ces illusions.

À partir de combien de promesses non tenues on ne pardonne plus ?

Il fallait de l’argent pour partir ; il fallait partir pour trouver de l’argent.

À partir d’un certain âge les gens suivent une trajectoire propre. Au mieux on peut espérer les faire dévier un peu, mais en général c’est comme de vouloir rattraper quelqu’un qui tombe d’un gratte-ciel.

Parmi les livres qu’elle avait apportés, elle choisit Ulysse, mais ne parvint pas à se rappeler où elle s’était arrêtée. Pouvait-on vraiment parler de chef-d’œuvre si on oubliait aussitôt ce qu’on venait de lire ?

Elle voulait dormir. Elle se demanda si elle avait du Henry James. Sauf que juste à côté d’elle sur la table basse il y avait son vieil exemplaire de L’Être et le Néant. Sartre – ce serait très bien aussi, aussi bien que du Stilnox.

le printemps était décidément là, cette riche odeur de vert, il se demanda d’où ça venait. Il se glissa dans le petit affût qu’il avait construit et inspira profondément, même l’odeur de terre humide à l’intérieur était riche, c’était tout simplement l’odeur des choses qui sont en train de pousser. L’odeur de la vie, en fait.

C’est ça qui était bien dans la vallée, une sérieuse tendance au rejet de l’autorité. Un mouchard, c’était pire qu’un assassin.

La vérité, c’est qu’il était dans une merde sans nom. Dès qu’il s’agissait de prendre une décision, une décision fondamentale, soit il s’emballait, soit il se figeait. Fou furieux ou pétrifié. Tétanisé. Il réfléchissait trop longtemps, à tout examiner sous toutes les coutures.

Il ne voyait pas comment le pays pouvait survivre à long terme ; la stabilité sociale repose sur la stabilité de l’emploi, c’est aussi simple que ça. La police ne pouvait pas résoudre ce genre de problèmes. Les gens qui avaient des retraites et des mutuelles, on les voyait rarement voler leurs voisins, battre leur femme ou se cuisiner de la meth dans leur cabane de jardin. Et pourtant, c’était toujours la faute des flics – comme s’ils avaient les moyens d’empêcher toute une société de s’effondrer.

Dors le jour, bouge la nuit. La recette n’est pas neuve mais elle a fait ses preuves – c’est bien pour ça que les animaux voient dans le noir. De nuit les yeux reflètent la lumière, mais ils l’absorbent aussi.

La vie d’Isaac ne pouvait pas être facile, car il ne savait pas comment établir des rapports avec les gens. Incapable de faire la conversation, il croit qu’il doit toujours dire exactement ce qu’il pense, s’attend à ce que les autres fassent pareil. Ce qu’il disait ne passait jamais par le filtre du qu’est-ce qu’ils vont penser de moi ? Elle en ressentait pour lui une immense admiration et une grande tristesse. La communication humaine réduite à sa portion congrue, lui semblait-il.

il avait assisté à la Débâcle, la fermeture des usines, et à la Grande Migration qui avait suivi. Migration vers nulle part – des milliers de gens partis pour le Texas, voire des dizaines de milliers, dans l’espoir d’être engagés sur les plates-formes pétrolières, mais il n’y avait pas tant de travail que ça. Et alors ça avait été pire : ces gens s’étaient retrouvés fauchés, sans boulot, dans un coin où ils ne connaissaient personne. Les autres avaient tout simplement disparu. Sans faire de bruit.

Il allait se comporter comme si on l’observait – ça lui éviterait de penser ou de faire des saloperies. C’était la clé : toujours faire comme si on vous voyait. Pas si différent d’un terrain de foot – une bande de gros balaises qui cherchent à te niquer et alors c’est à toi de choisir : loup ou agneau. Et si tu choisis pas, on choisit pour toi. Chasseur ou chassé, prédateur ou proie, le rapport de force qui régit les relations humaines depuis depuis la nuit des temps.

Il avait traversé la vie en somnambule, s’était laissé emporter par les courants. Emporter de plus en plus vite, sans rien remarquer. Il était au bout maintenant, au bord du gouffre.

Encore aujourd’hui, l’amitié entre son frère et Poe la déconcertait. Comme sa propre amitié avec Poe avait dû déconcerter son frère. Peut-être parce que les gens les avaient toujours placés aux antipodes, Poe et Isaac – Poe à cause de son talent pour tout ce qui était physique, Isaac à cause de son intelligence. En fait, ils étaient tous les deux les meilleurs dans leur domaine à l’école. Cette aigreur propre aux petites villes avait dû prospérer en les voyant tous deux échouer.

C’est l’espoir qui se cachait derrière toutes ces conneries sur le fait qu’il suffisait de choisir d’être heureux. L’espoir, c’est-à-dire le doute. La petite embardée du cœur quand on se dit que tout va changer.

il n’y avait pas de différence entre un nouveau-né et un nom sur une tombe. Le premier n’était qu’une tombe en devenir. La naissance d’un destin.

One Reply to “Meyer, Philipp « American Rust » (2021 nouvelle traduction)”

  1. Je viens de voir les trois premiers épisodes de la série. C’est bon. C’est même très bon. Et les paysages sont superbes, correspondent au roman.
    Mais cela n’égale pas le livre !
    Certes il y a Jeff Daniels qui est magnifique , mais déjà David Alvarez pour moi ne correspond pas au physique d’Isaac … je l’imaginais nettement plus fluet…
    Mais même si j’aime les décors, les personnages, je ne me retrouve pas dans le roman, comme toujours quand je regarde un film / une série trée d’un roman…
    C’est super mais après trois épisodes ( sur 9) le thème qui était pour moi au centre du récit, à savoir la relation entre les deux jeunes n’est clairement pas le sujet du récit.
    Pour le moment le livre est nettement supérieur au film.
    Mon mari (qui n’a pas lu le livre) surkiffe .

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