McDaniel, Tiffany « L’été où tout a fondu » (RL2022)

McDaniel, Tiffany « L’été où tout a fondu » (RL2022)

Autrice : Tiffany McDaniel vit à Circleville dans l’Ohio, État où elle est née en 1985 et a grandi. Son écriture se nourrit des paysages de collines ondulantes et de forêts luxuriantes de la terre qu’elle connaît. Elle est également poète et plasticienne. En 2002, elle a dix-sept ans et la découverte de secrets de famille déclenche son envie d’écrire. En 2003, elle achève une première version de Betty, qu’elle envoie à des agents littéraires. Mais c’est seulement en 2017 que le prestigieux éditeur américain Knopf, maison littéraire du groupe Penguin, s’intéresse au roman. Les droits de publication à l’étranger sont cédés dans plusieurs pays, dont la France et l’Angleterre. Betty paraît en 2020. Le livre est un immense succès et remporte de nombreux prix littéraires : Prix du Roman Fnac 2020, Prix America du meilleur roman étranger 2020, Roman étranger préféré des libraires du Palmarès Livres Hebdo 2020, Prix des libraires du Québec 2021, Prix Libr’à Nous 2021 du meilleur roman étranger, Prix 2022 du club des irrésistibles des bibliothèques de Montréal.
L’été où tout a fondu, écrit quelques années après Betty, trouvera un éditeur en moins d’un mois : il s’agit donc du premier roman publié de Tiffany McDaniel, même si c’est le 5e ou 6e dans l’ordre d’écriture.
Tiffany McDaniel a obtenu le titre de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en juillet 2021. (Source Gallmeister)

Romans traduits en français :
L’été où tout a fondu (The Summer That Melted Everything 2016)
– Betty (Prix du roman Fnac 2020 – Prix America du meilleur roman – Roman étranger préféré des libraires)

Editions Joëlle Losfeld – Parution 30.05.2019 – 416 pages (traduit par Christophe Mercier) / Gallmeister – 18.08.2022 (RL2022) 480 pages – traduit par François Happe

Résumé : Été 1984 à Breathed, Ohio. Hanté par la lutte entre le bien et le mal, le procureur Autopsy Bliss publie une annonce dans le journal local : il invite le diable à venir lui rendre visite. Le lendemain, son fils Fielding découvre un jeune garçon à la peau noire et aux yeux d’un vert intense planté devant le tribunal, qui se présente comme le diable en personne. Cet enfant à l’âme meurtrie, heureux d’être enfin le bienvenu quelque part, serait-il vraiment l’incarnation du mal ? Dubitatifs, les adultes le croient en fugue d’une des fermes voisines, et le shérif lance son enquête. Se produisent alors d’étranges événements qui affectent tous les habitants de Breathed, tandis qu’une vague de chaleur infernale frappe la petite ville.

Porté par une écriture incandescente, L’été où tout a fondu raconte la quête d’une innocence perdue et vient confirmer le talent exceptionnel d’une romancière à l’imaginaire flamboyant.

Mon avis :

Un livre qu’il faut lire, qui vous prend aux tripes.   Un roman noir, poétique, flamboyant. Des personnages extrêmement typés, surprenants et complexes, mais toujours à fleur de peau.
Que se passe-t-il quand le Procureur de justice d’une petite ville de l’Ohio invite le diable à venir lui rendre visite ? Viendra-t-il ? Correspondra-t-il à l’idée qu’il – que tout le monde – s’en fait ?
Dans ce coin de l’Ohio, des enfants et des adolescents noirs qui disparaissent… Fuguent-ils ? Toujours est-il que la police – et les familles – signalent des disparitions.

Alors oui quelqu’un va effectivement répondre à l’invitation … Fugueur ou diable ? A vous de le découvrir. Toujours est-il que c’est un petit diable qui se matérialise dans la ville et qui va être accueilli dans la famille du Procureur et va devenir le troisième fils, en compagnie de Grand et de Fielding. On ajoutera à la famille, la mère, qui ne sort jamais de sa maison car elle a peur de la pluie et la chienne, Granny (comme la grand-mère)

Le livre oppose le bien et le mal, les noirs et les blancs, les effets pervers de conditions climatiques difficiles, la différence à tous les niveaux ( couleur de peau , étranger, religion, mœurs, taille) et montre que la rumeur peut faire changer les êtres en des personnages qui ne se reconnaissent plus..

Au centre du roman le monde de 1984 ( L’influence d’Orwell dans la manipulation des gens y est bien présente) , la peur de l’autre ( les années sida, l’homosexualité, le racisme…) , l’importance des liens familiaux (la fratrie) ..
La canicule est un enfer… le diable est associé à la chaleur … il n’en faut pas plus pour que la chaleur monte, attisée par les flammes de la haine, de l’intolérance et l’effet « panurge ». L’extrême révèle le pire ou le meilleur … ici ce sera le pire…

Je découvre cette autrice par ce livre (avant de lire prochainement son best-seller « Betty »). Alors je dois dire que j’ai beaucoup apprécié la lecture de ce roman mais il a manqué un petit quelque chose pour que je puisse le qualifier de coup de cœur… mais c’est un roman que je ne vais pas oublier, des personnages qui vont rester gravés dans ma mémoire.

Et comme toujours j’aime bien aller lire la signification des noms et des prénoms et dans ce roman, ils ont tous une signification bien particulière:
La petite ville : Breathed évoque la respiration…
Le procureur : Autopsy Bliss  (Autopsie Bonheur si on traduit en français)
Grand : le fils parfait , champion de base-ball
Fielding : aussi un terme de base-ball,  en défense, qui pourrait le relier symboliquement au monde de son grand frère…( s’emparer de la balle et à la lancer à un autre joueur défensif)  mais aussi mise en route, mise en service ?
Dresden : Mot issu des langues sorabes où Drežďany (qui donne Drážďany en tchèque) désigne des gens issus des bois.
Ryker: Force
Et les prénoms des femmes : Fedelia « la foi » et Stella (étoile)
Elohim : désigne une personne émotive, bien souvent en demande de bienveillance. Elohim est par ailleurs à fleur de peau, ainsi qu’empathique. Parfois un peu susceptible, Elohim n’en est pas moins une personne aimante avec ses proches. Il n’a pas peur de se lancer des défis jusqu’à atteindre tous les objectifs fixés. Enfant, il n’aime pas l’agressivité et a régulièrement besoin d’être dans un environnement bienveillant. Par ailleurs, il apprécie les sorties en famille. Également à noter : il peut être un peu vulnérable. Il faut donc lui donner beaucoup d’affection, et savoir être à l’écoute et rassurant, pour qu’il apprenne à s’endurcir pour trouver son équilibre.

Extraits :

Autopsy vient du mot autopsia, qui signifie, en grec ancien, voir par soi-même. Dans l’amphithéâtre du grand au-delà, nous pratiquons tous nos propres autopsies. Ces dissections que nous nous imposons ne sont pas effectuées sur notre corps, mais sur notre esprit. Nous appelons ces examens fondamentaux l’autopsie de l’âme.

— J’imagine que tu peux m’appeler Sal.
— Ça vient d’où, ce nom ?
— C’est le début de Satan et l’entrée dans Lucifer. Sa-L.
— OK. Sal. Ça me plaît.

“Vivre sur terre, c’est vivre dans une lumière atténuée, mais quand on vole dans l’espace, tout étincelle, tout est cristal, en permanence. Même la terre aride se transforme en pierres précieuses quand on est les ailes qui la survolent.
“Être privé de vol, c’est être privé des trajectoires des comètes, du chant saturé d’étoiles. Comment continuer après cela ? Comment puis-je avoir de la valeur alors que j’ai perdu ce qui avait le plus de valeur en moi ? La terre est mon éternité, désormais, mon paradis totalement détruit. Plus jamais aucun ciel ne m’accueillera, aucun Dieu non plus.

Les tressaillements des femmes présentes ont résonné comme des exclamations.

Ses poings étaient si serrés qu’on aurait pu croire que ses doigts avaient fondu et qu’il ne lui restait plus que  les paumes.

[…] l’enfer est un couloir avec des portes.
— Et derrière chaque porte, il y a la souffrance d’une âme particulière.

Il ne me laissera pas enfermé. Et peu à peu, ça a fini par donner, pas enfermé. Pas enfermé.
“Quelque part en route, j’ai perdu le pas et la dernière syllabe, et c’est devenu enfer. Mais, cachée dans ce seul mot, il y a encore toute la phrase, Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. C’est ça, qui est derrière ma porte, vous comprenez ? Un monde sans pardon, et donc sans espoir.

Nous étions tous à haut risque. Cette canicule provoquait des palpitations, des fièvres, des choses dont on n’arrivait pas à se libérer. Elle agissait comme le parfait révélateur de toute douleur, de toute frustration, de toute colère, de toute perte. Elle faisait tout remonter à la surface, elle faisait tout transpirer.

Nous n’avons pas dit un mot de tout le trajet. C’est ça, les frères. Un silence qui vous isole. Une chape de solitude.

Les gosses n’ont jamais peur qu’on les déteste, parce que ce sont des gosses et on leur pardonne facilement. Mais les hommes, eux, on ne leur pardonne pas aussi facilement, et ils vivent dans la crainte d’être détestés. Je dis que tu es un petit homme parce que tu es encore plus un gosse qu’un homme, mais tu connais cette peur à présent, donc tu es en route pour devenir un homme.

TOUT AMOUR CONDUIT au cannibalisme. Je le sais à présent. Tôt ou tard, notre cœur finit, sinon par dévorer l’objet de notre affection, tout au moins par nous dévorer nous-mêmes.

La peur est la première ombre derrière l’ignorance.

La peur du garçon à la peau colorée. La peur du diable dans la peau d’un garçon. Il n’a cessé de chanter ce refrain, peur, peur, peur, comme une berceuse, endormant leur bon sens sur une couche d’épines déguisées en roses.

Combien de fois avez-vous fait quelque chose que vous n’aviez pas envie de faire, mais que vous avez tout de même fini par faire parce que quelqu’un vous a dit de le faire ? Combien de fois votre choix personnel est-il passé après celui de quelqu’un d’autre ?

“C’est de 1984 qu’il est question. L’année où, selon George Orwell, on parviendrait à nous convaincre que deux et deux font cinq. Dans son roman, il a démontré que l’esprit humain peut être contrôlé. Dans la réalité, ces gens ont démontré exactement la même chose.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *