Iglesias, Gabino « Le Diable sur mon épaule » (2024) 384 pages

Iglesias, Gabino « Le Diable sur mon épaule » (2024) 384 pages

Auteur: Gabino Iglesias est un écrivain, professeur, journaliste et critique littéraire né le 22 juin 1982 à Porto Rico ( nationalité américaine) . Après la publication de son premier roman, Gutmouth, en 2012, il s’essaye à son genre de prédilection : le roman noir. Mais il ne souhaite pas se laisser enfermer dans des normes génériques, et Santa Muerte (Zero Saints) naît de cette volonté de s’affranchir des codes de la littérature de genre. Parmi les thèmes chers à l’auteur, on relève l’altérité, la frontière, ainsi que le mal du pays.
En plus de son activité d’écrivain, Gabino Iglesias est rédacteur en chef des critiques littéraires pour le magazine Pank et journaliste pour LitReactor. Il est également professeur au lycée et enseigne la littérature en ligne dans le cadre du Master de création littéraire proposé par l’université Southern New Hampshire.

Gabino Iglesias vit à Austin, au Texas. Santa Muerte est son premier roman publié en France.

Avec Santa Muerte, paru en 2015, il donne forme au « barrio noir » : une littérature hybride, à la croisée du roman noir, de l’horreur et du surnaturel, où les langues, les cultures et les croyances se heurtent à la violence politique et aux frontières migratoires. (Source lisez.com )

Romans (traduits en français) : « Santa Muerte » (2020) Zero Saints 2015 , « Les Lamentations du coyote » (2021) Coyote Songs 2018 et « Le Diable sur mon épaule » – The Devil Takes You Home 2022  (2024), couronné par le prix Bram Stoker – « La Maison des os et de la pluie  » (3.09.2026) House of Bone and Rain – 2024

Sonatine – 01.02.2024 – 336 pages / 10/18  . 20.02.2025  – 384 pages (The Devil Takes You Home) Traduit par : Pierre Szczeciner

Résumé:

Un roman salué par le prestigieux prix Bram Stoker 2022.

Austin, Texas. Lorsqu’on diagnostique une maladie grave à sa fille, le monde de Mario s’écroule. Il se met à négliger son travail, se fait virer sans ménagement, les factures d’hospitalisation s’accumulent et sa femme cède lentement au désespoir. Décidé à relever la tête, Mario contacte Brian, un ancien collègue devenu dealer de meth. Celui-ci lui propose un marché d’une effroyable simplicité : la vie d’un homme, contre six mille dollars. Sans une once d’hésitation, Mario accepte. Et découvre que la violence est un excellent remède à la colère qui l’habite. Mais La Huesuda, la déesse de la mort, plane sur son existence. Et la tragédie le frappe à nouveau. Lorsqu’il accepte une ultime mission pour un cartel de Juárez, la spirale de violence qui se déchaîne alors achève de le convaincre qu’il n’aurait jamais dû ouvrir la porte au diable.
Mélangez guerre de cartels mexicains, junkies azimutés, divinités vengeresses et un père prêt à tout pour sauver sa famille, et vous obtiendrez le cocktail explosif que vous tenez entre les mains. Avec Le Diable sur mon épaule, lauréat du Bram Stoker Award et du Shirley Jackson Award, Gabino Iglesias prouve qu’il maîtrise à la perfection la recette du barrio noir, ce genre à nul autre pareil qui conjugue thriller baroque, hyperréalisme percutant, syncrétisme latino et douleur du déracinement.

 » Le Edgar Allan Poe latino.  » François Busnel

Mon avis :  🖤🖤🖤🖤

Electrisant mais tellement angoissant et violent !  Et toujours cette écriture bien à lui.  On rappelle que le roman a eu le prix Bram Stoker 2022. Faut s’accrocher par moments mais cela en vaut la peine ! Ames sensibles s’abstenir…
Faut dire qu’en s’infiltrant dans le mode des cartels de la drogue, je me doutais bien que si on y rajoutait la touche thriller barrio noir d’Iglesias, il y avait de quoi être tétanisée !!! Mission accomplie donc ! Et en même temps tellement d’humanité, la souffrance des parents qui ont perdu des enfants, ce sentiment d’avoir été injustement frappés par un Dieu qui n’a pas été capable de les prendre sous sa protection, le vide absolu qui occupe les coeurs et qui justifie pour certains de se tourner vers le Diable plutôt que vers Dieu. L’importance de la figure maternelle, le besoin de ressentir la présence d’une mère… La vengeance comme seul espoir d’un monde meilleur… 

Un road-trip – et quel parcours… entre routes et tunnels –  qui va se dérouler entre le Texas et le Mexique … trois personnages qui vont voyager ensemble et on se demande quand tout va exploser… Des rencontres improbables, la fréquentation des personnes plus ou moins –  ou pas – recommandables… et au final ???? La mort ou de l’argent ? Car c’est bien le thème … argent et mort sont au centre du roman, comm ils sont au centre de la vie de certaines personnes.
Troisième plongée dans l’univers archi-noir de Iglesias, où violence se conjugue avec réalisme et surnaturel. Ça va des meurtres aux combats de coqs et de chiens, en passant par le délicat travail des mâchoires de crocodiles, les interventions des esprits, la rencontre avec des créatures de cauchemars,  les mutilations des enfants…

Extraits:

Personne n’a envie de représenter le seul espoir de quelqu’un d’autre. Et pourtant, j’aurais tellement voulu qu’elle soit cet espoir.

Le silence n’est jamais aussi froid et stérile que dans un hôpital.

Dès que vous parlez avec un accent, les gens ont tendance à penser que vous avez le QI d’un réverbère.

Vous n’avez pas connu l’horreur tant que vous n’avez pas passé de longues heures dans un hôpital à regarder le sommeil agité d’un proche qu’on vous enlève. Vous n’avez pas connu le désespoir tant que vous n’avez pas vécu le moment où vous vous rendez compte que prier est futile. 

Quand on y pense, c’est d’ailleurs assez perturbant : on reçoit la vie, pour ensuite en occuper une bonne partie à essayer d’inventer des manières sophistiquées d’ôter celle des autres.

Si les armes à feu sont un symptôme de ce qui ne va pas avec l’humanité, Internet est une fenêtre qui nous montre le pire dont elle est capable.

Les femmes sont des piliers. La seule chose qui varie, c’est ce qu’elles soutiennent. Ou qui. Si le pilier s’effondre, il ne reste plus que des débris.

Je songeai que religion et violence allaient souvent de pair dans leur façon de flirter avec la mort, mais qu’à la fin, c’était systématiquement la mort qui remportait la partie.

Les dieux silencieux sont des dieux morts. Néanmoins, je me rendais compte que, face à la peur, mon premier réflexe avait été de prier.

Être fauché n’est pas une situation financière, mais un état d’esprit. Ça vous brise, parce que chaque revers renforce en vous l’idée que vous ne valez rien. Que vous méritez ce qui vous arrive.

Le pire, quand on affirme ne plus croire en Dieu, c’est de savoir que Dieu est bien là et qu’il nous écoute. C’est pour ça qu’on ne peut pas s’empêcher de se remettre à prier lorsque tout part en vrille.

Il était évident que son cerveau était au bord de l’implosion, mais je n’étais pas la bonne personne pour jouer les démineurs.

Quand deux personnes traversent l’enfer ensemble, elles développent un lien éternel. Lorsque ce lien se brise, comme ça m’était arrivé, on commence à mourir à petit feu. 

Ses yeux, d’un noir brillant, semblaient appartenir à quelqu’un de beaucoup plus jeune. En tout cas, ils n’avaient pas leur place au milieu de ce visage crevassé, dont chaque ride évoquait le lit asséché d’un ruisseau d’expérience.

Le problème de l’humanité, c’est que quelles que soient les horreurs qu’on imagine, elle sera toujours capable de faire pire.

La pauvreté est un marteau qui tape sur votre détermination et sur votre bonheur jusqu’à les réduire en poussière.

Les longs trajets en voiture ont leur propre langue, leur propre rythme, leur propre réalité. Dans mon cas, ils faisaient toujours resurgir de vieux souvenirs.

Les sicarios sont prêts à tout pour repousser la mort : les prières, les sacrifices…

Il fallait vite que je trouve un endroit rassurant à l’intérieur de moi-même, mais il n’y avait plus rien à part des souvenirs, de la colère et du chagrin. J’étais vide. 

Ce constat se vérifie en particulier sur l’Interstate 10, où la divinité en charge du paysage a visiblement bâclé le travail et décidé de faire un copier-coller du même kilomètre tout le long du tracé.

La vie, c’est l’espace entre les choses qu’on croit savoir et les choses qu’on ne découvre que trop tard.

Quand un de vos proches est en souffrance, le mensonge devient la chose la plus facile au monde. La violence, aussi.

C’est pas compliqué, pourtant : si t’es témoin d’un truc raciste, tu interviens, point. Tes mots ont un poids. Ton silence aussi.

Il existe un endroit par-delà le chagrin où les sentiments sont si puissants qu’aucun mot ne peut les décrire

Ses yeux s’étaient parés d’un voile terne, comme certaines personnes lorsque leur corps reste dans le présent pendant que leur esprit voyage dans le passé. 

Il existe différentes façons de s’embrasser et, à leur étreinte, je devinai une longue amitié constituée en majorité de bons moments, mais aussi de son lot de tragédies. Car il faut avoir traversé les mêmes drames pour se serrer si fort et si longtemps.

Quand on force des gens à se côtoyer, leurs personnalités finissent tôt ou tard par entrer en collision. La violence du choc dépend alors de plusieurs facteurs, les plus aggravants étant sans conteste le stress et la peur. Autant dire qu’à nous trois, nous étions une véritable bombe à retardement. 

Pour les choses vraiment importantes, on retourne à sa langue maternelle.

Le passé est le présent emprisonné dans un écho perpétuel.
Le présent est une agrégation d’événements passés que la mémoire a mis en forme.
Le futur est l’inconnu qui flotte entre le néant et le possible, entre la mort et les nouveaux départs, entre l’incertitude et l’espoir.

Quand les coïncidences commencent à s’accumuler, c’est en général qu’il ne s’agit pas de coïncidences.

Ici, au Mexique, la Mort a de très nombreux surnoms : La Huesuda, La Dama de la Guadaña, La Veleidosa, Doña Huesos, La Flaca, La Pálida, La Niña Blanca, La Catrina, La Jodida, La Patrona, La Tiesa, María Guadaña, La Seria, La Rasera… et j’en oublie sûrement. Elle est partout, c’est ça le plus important. On sait qu’elle peut venir nous prendre à tout moment, mais on sait aussi qu’elle peut nous faciliter les choses en éliminant ceux qui se dressent en travers de notre chemin. La Mort n’est pas malveillante. Enfin, pas toujours… Tantôt elle nous aide, tantôt elle aide nos ennemis. Toujours est-il que je ne compte plus le nombre de fois que j’ai croisé sa route. D’ailleurs, je la considère désormais comme une associée à part entière. Une associée dont je suis capable de ressentir la présence.

Chacun est libre de gérer sa tristesse et son chagrin comme il l’entend ; mais, si on fait le choix de les refouler, il faut savoir que, tôt ou tard, l’amnésie prend fin.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *