Iglesias, Gabino « Les Lamentations du coyote » (2021) 224 pages

Iglesias, Gabino « Les Lamentations du coyote » (2021) 224 pages

Auteur: Gabino Iglesias est un écrivain, professeur, journaliste et critique littéraire né le 22 juin 1982 à Porto Rico ( nationalité américaine) . Après la publication de son premier roman, Gutmouth, en 2012, il s’essaye à son genre de prédilection : le roman noir. Mais il ne souhaite pas se laisser enfermer dans des normes génériques, et Santa Muerte (Zero Saints) naît de cette volonté de s’affranchir des codes de la littérature de genre. Parmi les thèmes chers à l’auteur, on relève l’altérité, la frontière, ainsi que le mal du pays.
En plus de son activité d’écrivain, Gabino Iglesias est rédacteur en chef des critiques littéraires pour le magazine Pank et journaliste pour LitReactor. Il est également professeur au lycée et enseigne la littérature en ligne dans le cadre du Master de création littéraire proposé par l’université Southern New Hampshire.

Gabino Iglesias vit à Austin, au Texas. Santa Muerte est son premier roman publié en France.

Avec Santa Muerte, paru en 2015, il donne forme au « barrio noir » : une littérature hybride, à la croisée du roman noir, de l’horreur et du surnaturel, où les langues, les cultures et les croyances se heurtent à la violence politique et aux frontières migratoires. (Source lisez.com )

Romans (traduits en français) : « Santa Muerte » (2020) Zero Saints 2015 , « Les Lamentations du coyote » (2021) Coyote Songs 2018 et « Le Diable sur mon épaule » – The Devil Takes You Home 2022  (2024), couronné par le prix Bram Stoker – « La Maison des os et de la pluie  » (3.09.2026) House of Bone and Rain – 2024

Sonatine – 04.02.2021 – 224 pages / Livre de poche . 07.04.2022 – 240 pages (Coyote Songs) Traduit par : Pierre Szczeciner

Résumé :  

La frontera, zone de non-droit séparant le Mexique des États-Unis. C’est là que sévit le coyote. Personne ne connaît son nom. Il est le coyote, tout simplement. Celui dont la mission divine est de sauver des enfants mexicains en leur faisant passer clandestinement la frontière vers la terre promise. 

Autour de lui, d’autres habitants de la zone, confrontés eux aussi à la violence, au deuil, au désespoir. Tous résolus à se soulever contre un monde qui fait d’eux des indésirables. Cavales, fusillades, cartels, sacrifices sanglants, fantômes et divinités vengeresses… L’heure de la revanche latina a sonné.

Après Santa Muerte, on retrouve avec bonheur l’écriture viscérale, puissante et singulière de Gabino Iglesias, qui confirme son statut de grand maître du barrio noir. Roman choral de la communauté latino, Les Lamentations du coyote est un conte horrifique parfaitement maîtrisé, un coup de pied indispensable à la société américaine, qui envoie tout valser.

Mon avis: 🖤🖤🖤🖤 ( trop dur et violent pour le coup de coeur mais le coup de poing est bien marqué)

Un roman choral dont je vous présente les personnages. Ces six personnages semblent à priori n’avoir rien en commun et pourtant… ils vivent tous en marge de la société, dans la misère, dans un monde de silence, sans espoir de vie meilleure… et ils vrillent…

– Il y a Pedrito, le premier dont on croise la route. Il est en train de pêcher avec son père qui n’en reviendra pas vivant… On le retrouvera plus tard en compagnie de Santos et ensemble ils déciderons de détruire un groupe de trafiquants d’enfants. C’est Pedrito qui ira chercher Santos, un homme que l’on surnomme le cuisiner et qui est connu pour être celui qui en sait le plus sur « la frontera », sujet qui est le plus important de touts pour Pedrito.
– Il y a la mère, enceinte, qui vit seule avec son gamin et qui a dans son entre un monstre, une créature horrible dont elle accouche la nuit et qui réintègre son ventre après en être sorti…
– Il y a le Coyote. C’est le terme consacré au Mexique pour un passeur clandestin. Un « bon coyote » qui aide les enfants migrants à passer la frontière et à ne pas se faire refouler par la douane. Certes ses moyens peuvent sembler violents et surprenants mais c’est un bon type.
– Il y a Jaime. Il est sorti de prison et suite à une bagarre avec le petit ami de sa mère, il va devoir s’enfuir…
– Il y a Alma, une artiste qui défend son héritage multi-racial. Elle a des visions…
– Il y a Inmaculada,  la « Bruja « , la sorcière, qui hante la région située au sud de Piedras Negras. Son esprit a quitté ce monde et elle erre dans l’au-delà, devenue source de destruction… (c’est ma préférée) 

Inutile de dire que l’auteur ne fait pas dans la dentelle. Les descriptions des scènes de mort sont glauques et saisissantes à souhait… Entre horreur, magie noire, mysticisme, fantastique et surréalisme. Un mélange de roman noir, d’horreur, de violence pure et dure, de réalité brutale et d’histoire contemporaine car il ne faut pas oublier qu’au centre du livre il y a la violence politique et sociale, la condition des Latinos à la frontière mexicaine, l’exil, les migrants, les milices anti-migrants, le racisme institutionnel, la culture blanche de l’ère du président à la touffe orange, le trafic d’enfants…
Et il y a aussi le folklore, une culture avec des personnages des pays de l’Amérique du Sud comme  El Cucuy, El Cadejo, El Chupacabra, la Santa Muerte…

Extraits:

L’assimilation était essentielle ; à l’école, sa maîtresse n’arrêtait pas de le lui répéter. Et elle avait raison. Depuis le temps, le garçon s’était rendu compte que c’était bien souvent en parfait silence que son père lui enseignait ses leçons les plus fondamentales.

Don Pedro avec dit à son fils que la pêche était à l’image de la vie : une affaire de duperie, d’attente et de chance, ponctuée de nombreux échecs.

Le poisson-caïman, c’est un fantôme, Pedrito. Il vit dans les trous d’eau et il est difficile à attraper parce qu’il est pas de notre monde – il se balade entre ici et l’au-delà. Il faut pas le voir comme un gros poisson, mais comme un monstre, entiendes ? C’est ça comme seul moyen de se préparer au combat qui t’attend. Parce que el pez caimán est futé. Très futé. C’est pour ça que nous, qu’on doit cacher l’hameçon. Pêcher, c’est mentir, et pour mentir à un poisson intelligent, c’est presque impossible. 

elle comprenait que son mari avait été avalé par l’obscurité, la terre et le silence. Il était devenu une statistique. Un espace vide, un disparu, un souvenir.

Un gamin qui a l’air en trop bonne santé, les gringos vont faire tout ce qui est en leur pouvoir pour le renvoyer d’où il vient. Un gamin amoché, en revanche, a toutes les chances de se voir offrir un avenir meilleur, un avenir où ses cicatrices lui apparaîtront comme une bénédiction. Parfois, la douleur est la seule voie vers la délivrance.

Il savait que ces tâches simples l’aideraient à déjouer le piège qu’il se tendait à lui-même. Restait à faire le premier pas. Or, à cet instant, bouger sa carcasse sans l’aide d’une équipe de déménageurs lui semblait impossible. 

Elle voulait insulter les hommes qui voyaient sa peau noire comme un attribut sexuel et qui racontaient des blagues graveleuses sur le tempérament fougueux des Latinas. En montrant que toutes les femmes du monde étaient une, elle voulait détruire le mur à la frontière avant même que la première pierre ne soit posée. Elle voulait faire comprendre à ses amis blancs que leurs grands discours progressistes étaient soit l’expression de leur culpabilité de privilégiés, soit leur manière maladroite de s’excuser d’être issus de familles racistes, soit plus simplement des conneries entendues de la bouche de personnalités médiatiques et régurgitées d’un ton convaincu.

Parfois, les tambours dans mon sang font trop de bruit. Ils prennent le contrôle et réduisent au silence toutes les choses qui essaient de me distraire par leur immédiateté, leurs liens apparents avec l’apocalypse, leur fausseté odieuse. Quand cela se produit, je ferme les yeux, j’écoute mon sang, et voilà ce que j’entends. 

J’entends sa voix dans mon sang qui me dit qu’un être humain ne peut appartenir à un autre, et qu’il vaut mieux rire au visage de la mort que devoir vivre en tant qu’objet.

Toutes et tous, je les entends me dire qu’il faut que je me souvienne, parce que je suis une migrante fille de migrante, et que mon ADN porte le souvenir de la fuite, de la peur et de la haine engendrées par les abus et les claquements de fouet.

J’entends un type de magie spéciale qui a à voir avec la terre, avec le quotidien, avec la sagesse et la douleur. 

J’entends son esprit qui flotte au-dessus de moi, qui fait pleuvoir de l’amour sur ma tête et qui me rappelle que les blessures deviennent cicatrices, que ces cicatrices deviennent histoires, que ces histoires deviennent son histoire, notre histoire à toutes.

Le taxi rebondissait sur ses amortisseurs qui n’amortissaient plus rien, de sorte que le chapelet pendu au rétroviseur semblait en pleine crise d’épilepsie.

À l’intérieur de lui, à l’endroit où la peur aurait dû se trouver, il n’y avait que l’obscurité. 

Le temps, qui jusque-là avançait à une vitesse effrénée, s’était arrêté et refusait de repartir. Inmaculada avait l’impression que le réel, sur lequel elle avait toujours gardé une prise ferme même après sa transformation en fantôme, s’était transformé en un poisson glissant qu’elle n’arrivait plus à saisir.
Heureusement, il y avait encore la colère qui brûlait au plus profond d’elle et qui l’aidait à poursuivre.

Inmaculada était une déesse née des veines ouvertes de tous les dieux qui avaient succombé.
Une entité rhizomateuse qui s’affranchissait de la réalité corporelle, et pour qui la distance n’était pas un problème.
Un monstre invisible et affamé constitué de membres fantômes disséminés à la surface de la Terre.

Les convictions vacillent. Les absolus se dissolvent dans le vague lorsque la furie se calme, que la passion se noie dans la routine, que le savoir s’agrandit et que de nouvelles connaissances ébranlent le socle de croyances que l’on croyait fondamentales.

Lorsque la mort fait son entrée, humanité et fraternité disparaissent pour être aussitôt remplacées par un instinct de survie primaire.

Image : Le garpique alligator 

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