Jérusalmy, Raphaël «Les obus jouaient à pigeon vole» (2016)

Jérusalmy, Raphaël «Les obus jouaient à pigeon vole» (2016)

Auteur : Raphaël Jérusalmy est issu de l’École normale supérieure. Après ses études, il s’engage dans l’armée israélienne, au sein de laquelle il évolue rapidement vers le service de renseignement. Après une quinzaine d’années, il prend sa retraite de l’armée et mène des actions éducatives et humanitaires, puis devient négociant en livres anciens à Tel Aviv. Il est également expert sur la chaîne de télévision I24news.

J’aime beaucoup cet auteur ; j’ai lu de lui Sauver Mozart (voir article), La Confrérie des chasseurs de livres (voir article), «Les obus jouaient à pigeon vole» (2016) (voir article). En 2017, il publie « Évacuation » et en 2018 « La Rose de Saragosse »

Editions Bruno Doucet –  Collection  Sur le Fil dirigée par Murielle Szac  – Des romans où le destin d’un poète croise la grande Histoire (Blois 2016 – Prix du roman historique, coup de cœur des lecteurs de CIC ouest)

Résumé: 1916 : tranchée de première ligne, au lieu-dit le Bois des Buttes. Le 17 mars à 16 h, le sous-lieutenant Cointreau-whisky, alias Guillaume Apollinaire, engagé volontaire, est atteint à la tempe par un éclat d’obus alors qu’il lit une revue littéraire. La revue qu’il tenait au moment de l’impact, annotée de sa main, vient d’être retrouvée en Bavière. C’est du moins ce que prétend l’auteur de ce récit. Les 24 h qui précèdent l’impact y sont relatées heure par heure, en un cruel compte à rebours qui condense le drame humain en train de se jouer au fond de cette tranchée et le bouleversement qu’il entraîne dans l’âme d’Apollinaire. Car cette journée va être capitale pour la poésie.

Mon avis : J’aime beaucoup cet auteur ; je n’ai pas pu résister …

L’auteur nous raconte ici à sa manière les 24 heures qui précèdent le 17 mars 1916, jour où Guillaume Apollinaire est atteint par un éclat d’obus dans une tranchée. Apollinaire s’est engagé ; il est dans les tranchées en attendant la bataille. Il veut vivre intensément et voilà pourquoi il se retrouve au feu… Il parle du passé, du présent, de l’avenir… Il évoque ses amis (Braque, Picasso… ) qui sont restés à l’abri et les soldats avec qui il cohabite. En quelques pages il nous parle des deux aspects de la guerre : le sordide et le beau. Il parle d’espoir, il parle de poésie (Villon) , de mots… Si vous aimez la poésie je pense que vous allez apprécier et faire comme moi : ressortir le recueil « Calligramme » qu’Apollinaire a écrit sur le front pendant la 1ère Guerre Mondiale (sous-titré  » Poèmes de la paix et de la guerre « )

 

Extraits :

16 mars 1916

Père Ubu est persuadé que ça s’appelle un zeppelin parce que dedans, dit-il en prenant l’accent allemand, z’est plein de boches

Dans la tranchée, chacun a un sobriquet. Tel le caporal Dontacte. Qui est notaire

La guerre n’est pas finie pour autant. D’après les journaux. Et d’après les tripes. Tu la sens, là, dans ton ventre. Ce n’est pas pour rien que les tranchées s’appellent des boyaux

— Apollinaire ? Mais il est à la guerre… — Justement. Et ils pensent à lui. Aux lettres qu’il leur envoie du front. Souvent en vers. Des rimes dansantes. Gaies. Qui rendent la mort anodine

Ce silence. Ce calme trompeur qui ne trompe personne. Pas une mauvaise idée. Un poème sur l’absence de bruit. Et de mots. Quand tout se tait et vous parle

Il y a des écrivains qui meurent riches, dit Kostro. Et d’autres qui ne meurent jamais. — Être immortel, hein ?

Quoique, à la guerre, faire semblant d’être brave, c’est déjà un acte de courage

La fréquentation assidue de l’absurde, la mise à l’épreuve absolue de la vie et de la mort. Péguy est passé par là. Et même Aragon. C’est au tour du grand Apollinaire d’entrer dans l’arène

Il griffonne quelques mots, en rature plusieurs, en laisse d’autres intacts, qu’il souligne, qu’il relie par des flèches. Il inscrit une note dans la marge. Pour plus tard. Passent les jours et passent les semaines… Mais ici, ils passent autrement

Les hommes n’ont pas attendu Verdun pour avoir des gueules cassées. Aux traits éparpillés. Aux regards obliques. Profonds et tristes. Ils ont posé pour Soutine. Pour Modigliani. Et ils ont laissé Picasso leur coller le nez au milieu du front, un nez brisé, aux narines carrées

Elle est rurale mais pas champêtre. Agricole sans être pastorale

Il traque les mots comme d’autres vont à la chasse aux papillons ou à la pêche. Et il t’en apprend de nouveaux

Le masque, c’est comme une prison. Il t’oblige à rêver de liberté.

La phrase flotte. Elle ondule, elle frétille. Elle se dandine. Se regarde dans la glace en faisant la coquette. Ou la fofolle. Elle voudrait tant être parfaite. Parfaitement belle. Elle se trémousse. C’est quand elle bouge qu’elle est la plus vraie, la plus vivante. Il faut absolument la saisir à ce moment-là. En plein ébat. Pour qu’elle n’ait pas l’air d’une danseuse fatiguée. Quand on la couchera par écrit. Si l’on tarde, les mots se bousculent, s’énervent. Deviennent indociles. Comme des bêtes qui sentent qu’on va leur passer le licol autour de l’échine. À trop vouloir fignoler, on risque soi-même de se disperser. De ne pas se souvenir des bonnes formules, mises de côté. Dont la première, instinctive, est souvent la meilleure. Si l’on tergiverse trop, les lapsus, les barbarismes, les solécismes y mettent du leur. Et s’en donnent à cœur joie. Doit-on vraiment les éliminer ? Faire le ménage ? Il y a des impropriétés de langage qui touchent au sublime. Des perversions exquises. Un vrai régal. Eh quoi, toute poésie n’est-elle pas, en fin de compte, un majestueux acte manqué ? Ah, c’est toute une affaire que d’écrire un poème ! Un immense agacement, un terrible plaisir[…]

Une envie folle te prend d’aller faire des pirouettes en plein milieu du champ de bataille. De virevolter vers les marges. Les arbres calcinés. D’aller danser sur la page. De tomber l’uniforme. Et tout ce qui est uniformité. Alors tu envoies les mots faire des pirouettes à ta place. Et tes rimes danser par-dessus le parapet. Et tu jettes ton cahier. Ses interlignes sont les seules tranchées dont tu puisses sortir.

Dans sa tête, un début de strophe danse la ronde. Les mots se tiennent la main puis la lâchent, sortant du cercle, y revenant, invitant d’autres à y entrer. Qui se tiennent timides, indécis, sur le côté. Les quadrilles se font, se défont, se reforment. Exécutant à chaque fois de nouvelles figures. Pas toujours en accord avec la musique. Ou est-ce la musique qui a du mal à les suivre ?

Et joue avec les mots comme on joue avec le feu

Où se trouve donc l’état-major des poètes ? Où diable siègent les haut gradés qui fixent les règles de la versification ? Ordonnent aux mots de se tenir en rangs, à intervalles réglementaires. Dictent la formation des strophes à la façon de centurions disposant leurs troupes en quinconce

Je sais bien que vous n’allez pas vous effondrer là. D’un seul bloc. Comme ça arrive à beaucoup. Les gars comme vous, c’est petit à petit qu’ils tombent en miettes. À force de gamberger. De peser le pour et le contre. De se triturer l’esprit

Une mélodie lui sourd du fond de l’âme. Encore souterraine. Phréatique. Qu’il laisse doucement poindre. Sans la brusquer. Ce n’est que lorsqu’elle débouchera au dehors, telle une source, qu’il s’y abreuvera. Et fera de son chant un ruissellement de paroles

INFO à la fin du livre : À noter que le contenu du Mercure de France du premier mars 1916 est consultable sur Internet à l’adresse suivante : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k201765s/f2.image.langFR

 

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