Mayumi, Inaba , « La valse sans fin » (RL2019)

Mayumi, Inaba , « La valse sans fin » (RL2019)

Autrice : née le 8 mars 1950 à Saya (ville fusionnée en 2005 pour former la ville de Aisai) et décédée le 30 août 2014 (à 64 ans), est une poétesse et femme de lettres japonaise. Elle remporte le prix Tanizaki en 2011 pour La Péninsule aux 24 saisons.

Ses œuvres traduites en français : 1999 : 20 ans avec mon chat (essai )  2014 – 2011 : La Péninsule aux 24 saisons (2018)  1992 : La Valse sans fin (2019) – traductrice : Élisabeth Suetsugu (éditions Philippe Picquier)

Editions Philippe Picquier – 22.08.2019 – 140 pages

Résumé : C’est l’histoire d’un amour fou entre deux âmes perdues. Imaginez Kurt Cobain et Courtney Love dans le Japon des années pop. Ils ont vingt-quatre ans, s’aiment d’un amour d’écorchés vifs, ils se droguent pour endormir le malaise de vivre et rêvent d’une musique absolue, libre, qui pourrait d’un seul son détruire l’ordre du monde. Abe Kaoru est saxophoniste de free jazz, Suzuki Izumi est écrivain. De 1973 à 1978, jusqu’à ce que dans un dernier excès Kaoru meure d’une overdose, ils vivent un amour éperdu qui défie les codes et se mesure à la violence.
L’écriture vibrante d’Inaba Mayumi restitue les vies portées à l’incandescence de ce couple de légende.

Les personnages (source Wikipedia)
Kaoru Abe (3 mai 1949 – 9 septembre 1978) est un saxophoniste alto japonais de free jazz, qui joue généralement seul. Mort d’une overdose de sédatifs, il est l’objet d’un culte au sein du milieu jazz japonais underground. Il fut marié à l’auteur Izumi Suzuki, et Koji Wakamatsu lui consacra, avec le film Endless Waltz, une biographie. Parmi ses collaborateurs, il y avait Masayuki Takayanagi (avec qui il forma les New Directions en 1970), Derek Bailey, Sabu Toyozumi, Aquirax Aida, et Motoharu Yoshizawa. Yoshihide Ōtomo et Masayoshi Urabe revendiquent l’influence de Abe. Il était le cousin du célèbre chanteur Kyu Sakamoto et était diplômé de l’université de Kawasaki.

Mon avis : Histoire véridique d’un amour fusionnel, ravageur, destructeur, dans le monde de la musique, de la drogue, des overdoses de médicaments, de violence, d’alcool… Un roman d’amour pur et dur, loin de la romance gentillette et mièvre. Sur fond d’angoisse, de jalousie, de coups et blessures, de peur et en même temps de tendresse et d’impossibilité de vivre l’un sans l’autre… L’histoire d’une ivresse, d’un puits sans fond où l’on se noie. Des personnages qui en même temps rêveraient de vieillir ensemble et ne peuvent pas imaginer arriver vivants à un âge avancé, au vu de leur passé. Entre rêves, cauchemars et hallucinations, entre moments de lucidité et de totale illusion, une vie d’artiste à la dérive, avec une enfance en creux et en manque total d’amour, un génie du jazz qui avance suspendu à des notes de musique, un éternel insatisfait qui vit dans un état de délire permanent, un amoureux fou ou un fou amoureux, plus proche de la démence que de la réalité, accroché à un amour comme une moule à son rocher. Une relation amour-haine totale et animale. Mais aussi l’errance après la fin de cette relation, qui laisse le survivant dans un état de solitude et d’inutilité, même si au départ c’est une sorte de soulagement qui est ressenti.  C’est un livre sur l’errance, le mal de vivre, les affres de la création, l’artiste mal dans sa peau, sur la muse qui cristallise tout sur sa personne.

Difficile de sortir indemne de cette lecture, qui présente un artiste à fleur de peau, deux jeunes vies d’artistes gâchées par un amour dévastateur à une époque où l’être primait sur le paraître dans le monde de la création artistique.

Extraits :

Il répétait toujours que ce qui comptait, c’était la vitesse, n’empêche qu’il ne m’a jamais appris le moyen de ne jamais ralentir. 

Il est resté quelque temps appuyé contre le mur dans la même position, sans me quitter des yeux, comme s’il voulait scruter ce qui se passait dans mon cœur, puis il s’est effacé doucement. Il m’a semblé que nous étions l’un en face de l’autre depuis des années. Oui, j’avais l’impression que nous nous regardions depuis des dizaines d’années, peut-être même avant notre naissance.

Quel jour est-on ? Depuis quand ai-je cessé de compter les mois et les jours ? Fait-il doux, fait-il froid, pleut-il ou y a-t-il du soleil, chaque journée s’écoule doucement, sans heurt, les jours se suivent, des jours plats et sans consistance.

Quelqu’un a dit que la vie était un métronome, mais personne ne sait comment arrêter son mouvement.

Ses cheveux avaient gardé l’empreinte de la nuit, ils étaient hirsutes, dressés vers le ciel.

On le sentait affamé, un homme qui fait semblant de ne rien voir mais qui fouille jusqu’au cœur et saisit l’essentiel.

Que je prenne l’initiative ou que j’accepte ce qui arrive, je suis sans défense, je me donne tout entière. 

Je voulais me convaincre qu’un amour passager était un amour absolu, jusqu’au jour où je me rendais compte que ce que j’avais pris pour de l’amour s’était évanoui sans laisser de traces. 

« Elle est un peu fêlée, celle-là, non ? » 
C’est, semble-t-il, ce que tout le monde disait. Quand je l’ai su, ça m’a fait rire. Si je ne parlais à personne, c’est parce que ça m’ennuyait.

Ma voix est incolore. Je ne sais pas depuis quand, ma voix, ma façon de parler ont perdu tout relief. Que je sois en colère ou intéressée par quelque chose, ma voix reste de marbre. Si j’ai renoncé à devenir actrice, c’est à cause de cette voix neutre, de mon visage sans expression.

Les souvenirs d’un garçon avec qui on a eu envie de coucher sans jamais pouvoir le faire vraiment sont auréolés de charme.

Quand nous marchions dans la rue, il me disait d’un ton impérieux : « Accorde ton pas au mien. » Et si j’essayais de marcher à mon propre rythme, il devenait blême et me saisissait violemment le bras. 

Lui et moi nous ressemblions. Son monde aussi était cassé quelque part. Je n’aurais su dire depuis quand, mais à l’intérieur de son corps chétif, il y avait un trou béant. Il cherchait à combler ce vide par la musique et la drogue. Tout comme moi j’essayais de combler mon propre vide avec les médicaments et les mots… Et ni lui ni moi ne comprenions pourquoi une telle déchirure s’était produite en nous. 

Il ne s’exerçait pour ainsi dire pas à la maison, mais c’était comme si les sonorités s’accumulaient en lui en particules douées de violence.

Il ne peut pas vivre sans toi. Je crois qu’à ta place je ne pourrais pas m’en sortir. Mais toi, tu peux te rendre maître de lui. Et il est le premier à le savoir. 
— Mais il est persuadé qu’il est seul au monde ! » 
Lily a ri. 
« Tous les hommes sont comme ça. Ils se trompent eux-mêmes en croyant qu’ils sont seuls à affronter la vie. 

Que nous soyons seuls ou tous les deux ensemble, comme nous nous ressemblions ! Je l’enlaçais aussi naturellement que je ramassais les miroirs fêlés et les débris de verre. Il se battait avec les notes jusqu’à en être brisé.

J’ai ri en m’imaginant vieille car ce mot ne m’évoquait absolument rien. Ce n’était qu’un doux rêve éphémère. Pourtant, justement à cause de l’injustice de la réalité, du fardeau de la vie quotidienne que j’affrontais sans répit, je ne pouvais m’empêcher de me voir dans une maison imaginaire, vieille dame prenant paisiblement de l’âge, un livre à la main ou en train de coudre une robe. En même temps, un pied posé sur l’échelle d’un rêve éphémère, j’étais stupéfaite de ma jeunesse et de ma misère. 

Il ne supportait pas de développer lentement les sons en une mélodie. « Plus loin, encore plus loin ! » Pour disséquer chaque note une à une, il prenait de la drogue. Pour ne pas laisser échapper la sonorité de l’instant, pour enfiler chaque note après l’autre, il lui fallait tendre tout son être.

La sincérité à visage découvert n’était pas de mode. Les hurlements, la colère, l’indignation appartenaient à un monde révolu. Moi qui avais grandi avec les aspérités de mon caractère, sans songer à les adoucir, que pouvais-je faire d’autre sinon tenter de rester debout au milieu d’une société prospère et banale, avec toutes mes incertitudes. 

Qu’on me prenne en aversion ou qu’on m’insulte, tout ce que je pouvais faire était de rester reliée au monde en continuant à faire semblant de vivre. 

J’ai en permanence une sensation de vide, une partie de mon corps est restée en chemin. Tant qu’il était là, l’intensité de chaque instant était si vive que j’avais du mal à en supporter la brûlure, mais cette vie qui palpitait comme un brasier n’existe plus nulle part.

Moi qui pouvais à peine faire semblant de vivre, comment aurais-je pu avoir espoir en l’avenir, espoir en une nouvelle vie, comment aurais-je pu avoir l’énergie de travailler pour gagner de l’argent ? 

« La quantité de vie dont nous disposons est décidée depuis le début, ai-je dit d’une voix neutre. Qu’on vive longtemps à petit feu ou qu’on ait une vie brève mais intense, quand on a tout épuisé, il ne reste qu’à mourir. Ce qui compte, c’est la vitesse. Vivre plus vite que tout le reste. » 

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