Frégni, René « Dernier arrêt avant l’automne » – 2019

Frégni, René « Dernier arrêt avant l’automne » – 2019

Auteur : René Frégni est né le 8 juillet 1947 à Marseille, est un écrivain français. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans, imprégnés de son expérience. Il a exercé divers métiers, dont celui d’infirmier psychiatrique, et a longtemps animé des ateliers d’écriture à la prison des Baumettes. Il vit à Manosque. Son roman, « Les vivants au prix des morts » a reçu le prix des lecteurs Gallimard 2017. « Dernier arrêt avant l’automne » – 2019

Gallimard (blanche) – 16.05.2019 – 176 pages

Résumé : Le narrateur, écrivain, a trouvé un travail idéal dans un village de Provence : gardien d’un monastère inhabité, niché dans les collines. Il s’y installe avec pour seule compagnie un petit chat nommé Solex. Un soir, en débroussaillant l’ancien cimetière des moines, il déterre une jambe humaine fraîchement inhumée. Mais quand il revient avec les gendarmes, la jambe a disparu… Qui a été tué ? Et par qui ? L’enquête mènera, par des chemins détournés, à des vérités inattendues.
Entre-temps, nous aurons traversé les paysages de l’arrière-pays provençal, peints avec sensualité par René Frégni. Sa langue forte et lumineuse communique son émerveillement face à toutes les formes de vie et de plaisir. L’intrigue policière souligne l’âpreté de ces forêts et vallons sauvages et donne tout son rythme au récit, jusqu’au dénouement.

Mon avis : Un grand merci à mon ami Kochka qui a attiré mon attention sur cet auteur. Suis tombée dans l’enchantement ! Quelle belle plume ou devrais-je dire quel beau peintre des mots. Une belle écriture, un environnement (non loin de la vieille abbaye cistercienne de Sénanque) qui allie nature et mystère, des personnages atypiques, une ode aux mots et aux livres, la découverte d’un cadavre qui pimente le tout d’un sentiment d’angoisse, une mini boule de poils ronronnante qui déboule… Tout pour me plaire. Et au milieu de ce monde de mots et de livres, on se promène dans les endroits qui ont abrité des sociétés secrètes (« Les Chevaliers de la foi, les Illuminés de Bavière, la Main noire, les Rose-Croix »).  Difficile de choisir quelques extraits quand on voudrait recopier tout le livre. On saupoudre le tout d’un zeste d’humour ( le clin d’oeil à l’actualité: la description des gilets jaunes ), de tendresse et d’amitié. Un  gros coup de cœur en ce début d’automne que cette palette toute en nuances de mots, de couleurs, de sentiments…

Extraits :

On n’est jamais seul en automne par ici, il y a toujours quelque chose qui craque, tombe, roule, éclate.

Ils se sont mis à lire la nuit, un livre, puis deux, puis tout ce qui leur tombait sous la main, au hasard, côte à côte dans leur lit. Surtout des romans noirs, pleins de peurs et de crimes. Ils s’endorment assis, calés dans leurs coussins. Cette passion attise la leur, ils ont des nuits de chair de poule aussi blanches que leurs draps.

“Ce sont vos coups de foudre ?” J’ai rectifié : “Mes coups de cœur !” Il en a lu quelques-unes qui l’ont fait sourire. “Très intéressant… Vous lisez tout ça ?… Alors vous êtes aussi insomniaque que moi.”

Je rôde nuit et jour autour de ces vieux murs, j’écoute les courants d’air qui fouillent les galeries du cloître.

J’écoute cette forêt tout autour, elle respire, palpite, frémit, s’égoutte des pluies de la nuit. Mon pas craque, quelque chose détale, s’envole, une branche délestée fouette le feuillage. Je n’ai jamais été entouré d’une telle qualité de silence.

J’ai passé ma vie à chercher un mot, à tâtonner vers le suivant dans une gare, un port ou au milieu de la nuit. Les chemins où je marche ne mènent qu’à des songes.

Son petit moteur s’est mis en marche, sans doute pour la première fois de sa vie. Je crois que je n’avais jamais entendu un chaton ronronner avec un tel enthousiasme. Je lui ai dit : « Toi tu t’appelles Solex ! »

Quelques flammes sont apparues sur les coteaux, les érables d’abord puis les plus hauts rameaux des pistachiers térébinthes.

Je débouche mon encrier, je dévisse mon stylo et, à l’aide d’une petite molette que je tourne, je remplis la pompe d’une belle encre bleue presque noire. Je range prudemment mon encrier et je commence à dessiner ces mots qui ne veulent rien dire et me procurent un tel bonheur.

Rien n’est plus magique que l’écriture, elle va chercher des débris de vie dans des replis secrets de nous-mêmes qui n’existaient pas cinq minutes plus tôt.

Je savais qu’au-delà de ces bois le monde était en flammes, attisé chaque jour par l’avidité des hommes, leur insatiable voracité. Ils n’en avaient jamais assez. Pour voir passer à leurs pieds des fleuves d’argent, ils détruisaient tout, les êtres vivants, les forêts, les océans, les rivières et les nuages, ils saccageaient les entrailles de la terre, souillaient le ciel. Toujours inassouvis, aux aguets, jaloux, affûtant nuit et jour les mille ruses de leur égoïsme.

Un roman, on ne sait jamais d’où ça sort, il suffit d’une émotion, du bruit d’un mot, la lumière d’une vallée entrevue de la fenêtre d’un train.

La nuit, je lis.
— Tu dors quand ?
— Entre deux polars.

L’automne était doux. Aux terrasses on recevait, par petits nuages, le parfum de toutes les femmes qui passaient.

Je leur racontais mes après-midi tièdes dans les branches, eux leur dernière découverte dans les sombres forêts du polar.

Jadis les gens d’armes nous protégeaient des bandits de grands chemins. Maintenant ils se cachent eux-mêmes au bord des routes pour nous racketter !

Je commence à avoir très envie de mon cahier. Tu l’ouvres le matin, tu écris un mot, n’importe lequel, et tu pars en voyage.

« Ils se haïssent parce qu’ils se voient… » Comment aurais-je pu haïr, je ne voyais personne ?

Il y avait, dans les mots et le ton de cet homme, juste ce qu’il fallait d’agressivité, un besoin de se justifier, de disculper tout le peuple gitan, de rumeurs, de peurs, aussi vieilles que les rues. Il aurait pu être leur porte-parole. On sentait qu’il pouvait être, d’une seconde à l’autre, violent et même très dangereux. Je priais pour qu’il trouve ses mots. Rien n’est plus dangereux qu’un homme qui ne trouve pas ses mots.

Cette page si calme, si merveilleusement quadrillée, était comme un jardin protégé de hauts murs. Un minuscule jardin de curé, fleuri de roses blanches. À l’intérieur de mon cahier, la mort ne se risquait pas.

Un Mai 68 de ceux qui n’ont rien dit depuis cent ans et regardent chaque soir les mêmes je-sais-tout qui pérorent à la télé depuis un siècle. La haine des invisibles, face à une élite de naissance. Les ténèbres de la campagne, face aux lumières et à la suffisance du château… Les uns font le tour de la Lune, les autres le tour du rond-point.

Tu avais besoin de tout dire à quelqu’un. Je suis ton ami. Ça sert à ça, un ami, à ne pas mourir, quoi qu’on ait fait…

Enfant, je ne dessinais que des paysages de neige, pour la faire tomber.

Rien ne fait plus peur qu’un cahier, quand on pense n’avoir plus rien à dire.

Les choses appartiennent à ceux qui veillent sur elles, les aiment

Chaque départ est un tango, mélancolique et plein d’espoir.

Info : Le monastère de Ségriès est maintenant Maison d’hôtes. La magie du lieu vous est révélée sur le site qui lui est consacré (et qui donne envie d’y faire un petit tour hors saison)   https://www.monastere-de-segries.com/

Image :  Bernard de Clairvaux (trouvée sur le web)

3 Replies to “Frégni, René « Dernier arrêt avant l’automne » – 2019”

  1. « J’ai passé ma vie à chercher des vallons perdus, semblables à celui-ci, des cabanons écartés pour lire des journées entières dans un silence de feuilles. Je lis quelques pages, je lève les yeux, un nuage glisse dans la lumière… J’écoute cette forêt tout autour, elle respire, palpite, frémit, s’égoutte des pluies de la nuit. Mon pas craque, quelque chose détale, s’envole, une branche délestée fouette le feuillage. Je n’ai jamais été entouré d’une telle qualité de silence. »

  2. Les 4ème de couverture dévoilent trop souvent l’histoire. J’ai pris pour habitude de ne plus les lire, du moins de les survoler, captant quelques mots par ci par là et cela me suffit. J’ai fait de même pour celui-ci, j’avais été attiré par les mots : écrivain, gardien d’un monastère inhabité, un chat nommé Solex. J’étais déjà hameçonnée. Puis Cath qui me dit : fonce. Alors je fonce, du moins j’ai foncé en m’attendant à une magie des mots qui ne venait pas, 20 pages sur106, ça commençait à faire beaucoup. Et puis la magie a opéré, sans faire de bruit, sans crier gare, en douceur, sans que je m’aperçoive du tour de prestidigitateur de l’auteur. J’ai commencé à aimer ses mots comme il aimé ceux des autres et plus précisément ceux de sa mère quand il était enfant, des mots tendres, réconfortants qui fait encore que le stylo sous ses doigts les entend comme une douce musique inspiratrice.
    Alors je m’excuse de n’avoir pris le train en marche qu’à la vingtième page, étais je égarée pour ne pas sentir ce qui « sous-jaçait » derrière ces lignes.
    L’histoire d’amitié plus forte que la loi m’a interpellée, je me suis interrogée jusqu’à me demander si j’aurais pris cette décision !?!?
    Merci Cath et kochka pour cette découverte.

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