Kerr, Philip « Vert-de-gris » (2013)

L’Auteur : Philip Ballantyne Kerr est un auteur écossais, né le 22 février 1956 à Edimbourg (Ecosse). Il a fait ses études de droit à l’université de Birmingham. Il a ensuite travaillé dans la publicité et comme journaliste free-lance, avant de remporter un succès mondial avec sa trilogie située dans le Berlin de la fin des années trente et de l’immédiat après-guerre (Un été de cristal, La Pâle Figure, Un requiem allemand), avec le détective privé Bernie Gunther, également présent dans The One From the Other (2006). Alors qu’il avait annoncé la fin de Gunther après la publication de la trilogie, il lui consacre de nouvelles aventures depuis 2006.

7 ème enquête de Bernie

Série Bernhard Gunther (Bernie) Tome 7 : Field Grey (2010) Vert-de-gris (en français 2013) – se déroule en 1954

Résumé : 1954. Alors que Bernie Gunther tente de fuir Cuba en bateau accompagné d’une sulfureuse chica, il est arrêté par la CIA et enfermé à New York puis au Landsberg à Berlin. C’est que nous sommes en pleine Guerre froide. L’Oncle Sam place et bouge ses pions en Europe, cherche des informations sur l’Allemagne de l’Est et sur les Russes. Quel rapport avec Gunther ? Sa liberté dépendra des informations qu’il veut bien donner sur ses anciens « camarades » de la SS, notamment Erich Mielke, personnage trouble auquel Bernie Gunther a eu maintes fois affaire pendant et après la guerre, devenu chef de la toute nouvelle Stasi. Par ailleurs, les Français cherchent eux à mettre la main sur Edgar de Boudel, un collaborateur qui se cache sous l’uniforme d’un prisonnier de guerre allemand de retour de camp en URSS. Au fil des interrogatoires, Gunther raconte : son entrée dans la SS, la traque des communistes allemands dans les camps français, ses mois passés dans les terribles camps de prisonniers russes et ses faits et gestes, guidés seulement par une farouche volonté de sauver sa peau.

Vert-de-gris, le septième volet des aventures de Bernie Gunther, possède toute l’adrénaline et la vivacité d’esprit auxquelles Philip Kerr nous a habitués.

Mon avis : Je continue mon apprentissage de l’histoire de l’Allemagne en compagnie de Bernie. Ce livre est la suite du tome 6. Ce n’est pas toujours le cas, parfois les livres semblent moins reliés les uns aux autres. Nous avions quitté Bernie à Cuba et c’est là que commence ce tome 7. J’ai eu plus de peine avec cet opus qui est plus complexe et plus documentaire, si je puis dire. On plonge dans l’Histoire. On soulève le voile sur des périodes, des personnages qui vont devenir des incontournables dans la suite de l’Histoire de l’Allemagne. On baigne dans les interrogatoires, les témoignages, les magouilles mais pour cette fois, ce n’est pas une enquête de Bernie à proprement parler. Mais pour qui suit Bernie, il est important de le lire pour en connaitre davantage sur le personnage qui devient au fil des livres un témoin de son temps, que nous découvrons de l’intérieur. Parfois on finit par se demander si c’est un être fictif ou un acteur de l’Histoire qui se livre et raconte ce par quoi il est passé.

Mais surtout ne commencez pas par ce livre car il est indispensable dans la continuité mais ne donne pas une juste idée de la série. Commencez par « La trilogie » et enchainez. Encore merci à N@n de me faire entrer dans la grande Histoire par la petite porte car sans elle je ne me serait pas aventurée car ce n’est pas la période de l’Histoire qui me plait le plus… loin de là…

Extraits :

Vous regardez les gens d’une drôle de façon. Comme si vous vouliez voir en eux. Comme un spirite. Ou un policier.

Je ne suis pas de l’étoffe dont on fait les héros. Je ne l’ai jamais été. En outre, le monde ne rêve plus de héros. Ils sont passés de mode, comme les ourlets de l’année dernière. Aujourd’hui, ce qu’on veut, ce sont des combattants de la liberté et des indicateurs. Eh bien, je suis trop vieux pour les uns et trop scrupuleux pour les autres.

on naît seul, on meurt seul, et le reste du temps on ne peut compter que sur soi-même.

L’avenir peut parfois sembler un peu sombre et effrayant, mais le passé est encore pire. Surtout le mien.

L’expérience vous enseigne que payer est plus utile que prier. Le Seigneur et moi, nous ne formons plus un ménage aussi uni qu’auparavant.

Être flic, dis-je, c’est un peu comme chercher un truc intéressant à lire dans le journal. Le temps que vous le trouviez, vous en avez déjà plein les doigts.

Avoir dix ans de plus n’est jamais une bonne chose.

On peut supporter d’être enfermé n’importe où à condition d’instaurer une sorte de routine.

le meilleur moyen de tuer le temps, c’est encore de faire comme s’il n’existait pas. Les gens font beaucoup « comme si » en prison.

Parfois, il préférait l’honnêteté à une loyauté indéfectible.

Quand des suspects commencent à se couper sur de petites choses, il y a fort à parier qu’ils mentent aussi sur les grandes.

[…] pour faire un bon policier, il est nécessaire de comprendre les gens et, pour les comprendre, encore faut-il en faire partie.

C’est une de ces petites ironies de la vie que, chaque fois que vous vous dites que les choses pourraient difficilement aller plus mal, c’est en général ce qu’elles font.

— J’ai horreur des criminels qui bafouent les lois.
— Parce qu’il en existe d’une autre espèce ?
— L’espèce qui fabrique les lois.

C’est étonnant à quel point même une tasse de café américain peut avoir bon goût quand vous avez le ventre creux.

« Personne n’a envie de mourir. Mais continuer à vivre semble parfois encore pire.

À l’instar d’un scientifique ou d’un inventeur, un bon détective doit faire preuve de curiosité. Il doit échafauder des hypothèses. Et il doit toujours s’efforcer de les confronter aux faits observables.

Il sourit sans sourire – le genre d’expression que prend un serpent quand il ouvre la bouche pour avaler quelque chose tout cru.

On parle de l’antisémitisme allemand. Eh bien, d’après moi, les Français détestent tous ceux qui ne sont pas français. Allemands, Juifs, Espagnols, Polonais, Italiens, ils se montraient aussi durs envers les uns qu’envers les autres.

Être allemand, c’est précisément être une victime de l’histoire.

Les rats restent des rats, qu’ils soient gris, noirs ou bruns.

Il serait exagéré de dire que mes nouveaux vêtements me donnèrent l’impression d’être redevenu normal. Trop d’eau avait coulé sous les ponts pour que ce soit possible ; cependant, je me sentis en partie remis à neuf. Comme une vieille porte avec un coup de peinture fraîche.

Les conversations étaient souvent comme ça en Allemagne : les gens s’interrompaient au beau milieu d’une phrase en se rappelant un endroit qui avait disparu ou quelqu’un qui était mort.

il sembla que l’heure avait réellement sonné où, sortant de leurs tombes, les morts allaient ressusciter. Et, de fait, quand ils se déversèrent du train dans leur vert-de-gris délavé, ils ressemblaient à des cadavres qu’on a récemment mis en terre, tellement leur corps était maigre, leur sourire édenté, leur chevelure blanche et vieilli leur visage tanné.

 

Lien vers la série Bernhard Gunther (Bernie)

 

Infos complémentaires :

Recommandation de l’auteur dans ses notes : Quiconque souhaite en apprendre davantage sur les épouvantables conditions de détention régnant dans les camps de Gurs et du Vernet devrait lire La Lie de la terre, l’excellent livre d’Arthur Koestler, qui n’a rien perdu de sa force d’indignation.

Photo : Erich Mielke dans son uniforme de gala

Bannalec, Jean-Luc «Étrange printemps aux Glénan» (2015)

Auteur : Jean-Luc Bannalec est le pseudonyme d’un écrivain allemand (Jörg Bong) qui a trouvé sa seconde patrie dans le Finistère sud. Après Un été à Pont-Aven (2014), il écrit la suite des aventures du commissaire Dupin dans Étrange printemps aux Glénan (2015), Les Marais sanglants de Guérande (2016) puis dans L’Inconnu de Port Bélon (2017). Tous ses romans ont paru aux Presses de la Cité.

Les aventures du commissaire Dupin – tome2

Presses de la Cité avril 2015 / Pocket avril 2016 (384 pages)

 Résumé : Bienvenue au paradis de la voile, les Glénan, archipel paradisiaque au large de Concarneau. En ce matin de mai, la mer bleu lagon est tachée du sang de trois cadavres échoués sur le rivage. Accident ? Naufrage ? Le commissaire Dupin, qui n’a pas le pied marin, flaire l’embrouille. L’une des victimes est un homme d’affaires lié à la politique locale. Une autre, un navigateur hors pair qui possède une célèbre école de voile. L’immersion en eaux troubles commence pour le commissaire. Au fil de son enquête, il va devoir apprivoiser l’archipel et ses habitants – pilleurs d’épaves, biologistes militants, intrigants divers. Et révélera des secrets explosifs aux enjeux écologiques dramatiques…

Avec le retour du commissaire Dupin égal à lui-même : ronchon, imprévisible, caféinodépendant, mais diablement efficace !

Mon avis : je les lis dans le désordre mais toujours avec grand plaisir… Je ne connais pas encore la Bretagne mais cela donne envie de découvrir cette région. Et encore un personnage de Commissaire que j’aime bien ! Un exilé, qui vient de Paris. Cela fait 5 ans qu’il est en poste à Concarneau, mais c’est toujours le « flic de Paris » … On est breton ou on ne l’est pas… et quand en plus les cadavres sont retrouvés aux Glénan, un flic de la terre ferme est d’autant plus ressenti comme un étranger. Que serait Dupin sans sa fidèle secrétaire Nolwenn…. Encore que… cette brave Nolwenn est sur la terre ferme, la Bretagne est hostile, la météo s’en mêle, la tempête se lève, le réseau téléphonique inexistant à peu de choses près. Les Glénan sont des iles sauvages et entendent le rester… enfin… il y en a toujours qui veulent faire passer le tourisme et l’argent avant la préservation des sites (Corse / Bretagne même combat… vu que je viens de terminer le livre de Bussi, Michel « Le temps est assassin »). J’aime cette découverte de la Bretagne, de ses paysages, de sa cuisine, de ses légendes, de ses secrets.

Extraits :

le Finistère, donc –, comme Nolwenn ne se lassait pas de le lui répéter, s’avançait loin, très loin, presque jusqu’au milieu de l’Atlantique nord. « Tel un monstre d’antan, l’Armorique tend sa tête dentelée comme un dragon tirant la langue. » Il aimait cette image – et sur les cartes, on reconnaissait vraiment une tête de dragon.

Groac’h, la fée malfaisante responsable de nombreux naufrages. On raconte qu’elle était démesurément riche, plus que tous les rois réunis, que son magot était dissimulé au fond du lac relié à la mer par un souterrain, et qu’un courant magique aspirait tous les trésors des bateaux naufragés jusqu’à son palais sous-marin.

la « Tigresse de Bretagne », Jeanne de Belleville, la première femme pirate avérée de l’histoire. Une femme à la beauté époustouflante, issue de l’aristocratie d’une Bretagne encore indépendante à cette époque. Aidée de sa « flotte » de trois navires et de sa grande témérité, elle avait eu raison des innombrables bâtiments armés jusqu’aux dents de son ennemi juré, le roi de France.

Cela faisait longtemps, déjà, qu’il avait cessé d’affirmer que la mer était bleue. Ce n’était pas vrai : la mer n’était pas simplement bleue. Pas ici, dans ce monde magique fait de mille lumières. Elle était azur, turquoise, cyan, cobalt, argentée, bleu d’aquarelle, plomb, bleu nuit, pourpre… Dix à quinze tonalités de bleu et une infinité de nuances. Parfois elle était verte, vraiment verte, ou alors marron – quand elle n’était pas d’un noir profond.

Le secret de toute cuisine de la région était le suivant : « Si tu es un vrai Breton, prends du beurre. Matin, midi et soir. Du beurre, c’est tout. »

l’effet de l’humidité dans l’atmosphère était étonnant. Le bleu était plus doux, plus souple, comme velouté, mais toujours aussi profond, sans la luminosité transparente de la veille. La brume modifiait la lumière, l’éclat du soleil, les couleurs, la saveur et l’odeur de l’air, tout était amolli. Elle étouffait les bruits, et même le silence semblait mat.

Pour eux, le passé n’existait pas. Il n’était pas passé. Rien ne passait. Tout ce qui avait été était encore et serait éternellement.

La vie est un véritable imbroglio, aussi emmêlé qu’une pelote de laine.

Info :

école de voile « Les Glénans » (avec un « s », au contraire des îles qui n’en prenaient pas)

Bussi, Michel « Le temps est assassin » (2016)

Bussi, Michel « Le temps est assassin » (2016)

 

Auteur : Michel Bussi a commencé à écrire dans les années 1990. Alors jeune professeur de géographie à l’université de Rouen, il écrit un premier roman, situé à l’époque du Débarquement de Normandie. Ce dernier est refusé par l’ensemble des maisons d’édition. Il écrit quelques nouvelles, s’attelle à l’exercice de l’écriture de scénarios mais sans parvenir à les faire publier. Il attendra dix ans pour que l’idée d’un roman, inspiré d’un voyage à Rome au moment du pic de popularité du Da Vinci Code de Dan Brown, s’impose. Ce succès d’édition international, ainsi que la lecture d’une réédition de Maurice Leblanc pour le centenaire d’Arsène Lupin, le poussent à se lancer dans un travail d’enquêteur. De retour à Rouen, équipé de ses cartes de l’IGN, il noircit des carnets jusqu’à pouvoir proposer, en 2006, un manuscrit intitulé Code Lupin à un éditeur régional et universitaire, les éditions des Falaises. Ce premier roman sera réédité neuf fois.
Plusieurs années seront nécessaires pour que les ouvrages de Michel Bussi, qui paraissent au rythme d’un par an, tel Mourir sur Seine en 2008, ou Nymphéas Noirs en 2011, voient leurs ventes s’envoler. Après une série de récompenses locales, grâce à ses premières éditions en livre de poche, mais surtout grâce à la sortie en rayon polar de son ouvrage maître Un avion sans elle, l’auteur géographe est propulsé sur le devant de la scène.
Une des particularités de son travail est de situer la majorité de ses romans en Normandie. Son roman N’oublier jamais, sorti en mai 2014, met « plus que jamais6 » la Normandie au cœur de son intrigue, tout comme Maman a tort (qui se déroule au Havre), sorti en mai 2015. Son dernier roman cependant, Le temps est assassin, sorti en mai 2016, se déroule en Corse.

Ses romans : Code Lupin (2006) – Omaha crimes /Gravé dans le sable (20067/2014) – Mourir sur Seine (2008) – Sang famille (2009 épuisé) –Nymphéas noirs (2011) – Un avion sans ailes (2012) – Ne lâche pas ma main (2013) – N’oublier jamais (2014) – Maman a tort (2015) – Le temps est assassin (2016) – On la trouvait plutôt jolie (2017)

Bussi, géographe et professeur à l’université de Rouen, a notamment publié Nymphéas noirs, Un avion sans elle (prix Maison de la Presse), Ne lâche pas ma main (2013), N’oublier jamais (2014), Maman a tort (2015) et Le temps est assassin (2016). Ses ouvrages sont traduits dans 29 pays, les droits de plusieurs d’entre eux ont été vendus pour le cinéma et la télévision.Bussi, géographe et professeur à l’université de Rouen, a notamment publié Nymphéas noirs, Un avion sans elle (prix Maison de la Presse), Ne lâche pas ma main (2013), N’oublier jamais (2014), Maman a tort (2015) et Le temps est assassin (2016). Ses ouvrages sont traduits dans 29 pays, les droits de plusieurs d’entre eux ont été vendus pour le cinéma et la télévision.

(Paru chez Presses de la Cité 2016  / Pocket 2017  (624 pages)

Résumé : Eté 1989

La Corse, presqu’île de la Revellata, entre mer et montagne.
Une route en corniche, un ravin de vingt mètres, une voiture qui roule trop vite… et bascule dans le vide.
Une seule survivante : Clotilde, quinze ans. Ses parents et son frère sont morts sous ses yeux.
Eté 2016
Clotilde revient pour la première fois sur les lieux de l’accident, avec son mari et sa fille ado, en vacances, pour exorciser le passé.
A l’endroit même où elle a passé son dernier été avec ses parents, elle reçoit une lettre.
Une lettre signée de sa mère.
Vivante ?

 

Mon avis :

« Le temps est assassin, et emporte avec lui les rires des enfants. Et les mistral gagnants ». (extrait d’une chanson de Renaud – Mistral gagnant)

Evidemment, une fois de plus j’ai pris le livre et je ne l’ai plus lâché et j’ai adoré… Le vrai roman fleuve, page-turner…
Direction : la Corse. A 15 ans la vie de Clotilde bascule… dans un ravin… 27 ans après, retour sur les lieux du drame… avec son mari et sa fille… de 15 ans… Des images surgissent…
Les souvenirs, la mémoire, les fantômes … ou quand les « visions impossibles » se mêlent à la réalité. On l’a vu… donc ce n’est pas impossible… à moins que … Faut-il faire confiance à ses certitudes même si elles semblent totalement impossibles ? Faut-il se fier à ses impressions, à sa mémoire, à la parole du cœur ? Les souvenirs, on les suit dans ses écrits de jeunesse, dans son journal intime … les vacances de sa jeunesse se mêlent au récit … indices ou simples souvenirs ? C’est aussi faire ressurgir les images et les souvenirs refoulés…
C’est également un roman sur la Famille : les relations de couple, mère-fille, père-fille, vrais et « faux » Corses… et sur le destin … peut-on échapper à une vie tracée depuis l’enfance ? la destinée ne nous rattrape-t-elle pas ?
Les plus beaux endroits de la Corse sont réservés aux Corses, et souvent aux morts. La Corse est double : il y a les familles enracinées qui vivent sur l’ile depuis des générations mais il y a aussi les touristes… Les personnages du cru, l’omerta, les vieux de la vieille, la « mafia » et les hordes d’envahisseurs qui déferlent chaque année et retrouvent leur emplacement au camping, année après année… 27 ans après, le présent retrouve le passé, les personnages se retrouvent, se recroisent… et je ne vous dis plus rien … je ne veux rien dévoiler. Un roman sur le temps qui passe et la confrontation entre ce qu’on était enfant et ce qu’on est devenu…

Extraits :

Avancer.
Se forcer à aimer la vie ; se forcer à aimer sa vie.

Le bonheur, c’est simple, il suffit d’y croire !
Les vacances servent à ça, le ciel sans nuages, la mer, le soleil.
A y croire.
A faire le plein d’illusions pour le reste de l’année.

Droite, fière et vexée. Toutes épines dehors.
Ma mère est une fleur terriblement orgueilleuse.

Une partie de poker ? J’ai l’impression que c’est un peu ça, une vie de couple. Une partie de poker.
De poker menteur.

un vieux beau, comme on dit, c’est-à-dire qu’il n’a plus de beau que ses yeux bruns et sa chevelure bouclée et argentée.

Le séducteur libertin, dans le roman au XVIIIe siècle, ne pouvait pas être une femme, question d’époque. Mais aujourd’hui, bien sûr que oui !

Une sorte de boussole, qui indiquerait un cinquième point cardinal, quelque part du côté des étoiles.

On est de la même race. Les pêcheurs de rêves contre le reste du monde.

La delphinidine, mon lecteur du futur, c’est le nom savant du pigment bleu des fleurs. Incroyable, non? C’est le pigment qui manque aux roses. C’est pour cela qu’aucune vraie rose ne sera jamais bleue !

il avait conservé de ses rêves avortés un pouvoir magique, celui de transformer, pendant quelques secondes éphémères, la réalité en quelque chose de plus beau, dans sa tête.

Comme cette histoire de battement d’ailes d’un papillon entraînant un tsunami à l’autre bout du monde, ces infimes frottements sur sa peau provoquaient des ricochets de sensations jusqu’au plus profond de son ventre.
Un tsunamour ? Ça existait ?

« Cassanu » est le nom le plus ancien pour désigner un chêne, il vient du celte, de l’occitan, du vieux corse.

pour être heureuse, mieux valait lister les courses que les questions, se concentrer sur l’énumération d’ingrédients insignifiants plutôt que sur la page blanche au dos.
Ne lire que le recto de sa vie.
Eventuellement, glisser un amant dans son Caddie.

Ils sont trop occupés à se serrer, à se coller, comme deux arbres côtiers qui mêlent leurs racines pour mieux résister au vent de mer.

Entre les Pénélope et les salopes, ce sont toujours les premières qui finissent par triompher.

Je connais la justice de ce pays, ma chérie. Un innocent est un coupable qui a un bon avocat.

Une vie, pensa-t-elle, se résumait à cela : profiter de la beauté du monde. Son harmonie. Sa poésie. La contempler avant que tout ne disparaisse. Au fond, on ne meurt pas, on devient aveugle. On comprend que c’est terminé lorsque toutes les merveilles autour de nous s’éteignent.

 

Morandini, Claudio «Le chien, la neige, un pied» (03.2017)

Auteur : Claudio Morandini a obtenu avec Le chien, la neige, un pied le prestigieux Premio Procida-isola di Arturo-Elsa Morante 2016. Auteur d’une demi- douzaine de romans, il est regardé comme un écrivain des plus prometteurs en Italie.

144 pages – Editions Anacharsis

Résumé : Avec Le chien, la neige, un pied, Claudio Morandini compose un conte cruel, une de ces histoires fascinantes et terribles qu’on se raconte le soir à la veillée.
Adelmo Farandola vit seul dans son chalet perdu dans la montagne. Depuis un temps immémorial. Les années ont passé, identiques à elles-mêmes. Quoique. Adelmo Farandola n’a pas le souvenir très lucide. Les saisons s’empilent dans sa mémoire comme en un brouillard indistinct.
Une longue grisaille vécue à l’écart des hommes, dans une solitude absolue, entretenue, revêche, un peu méchante. Mais cet hiver-là surgit un chien. Bavard. Pétulant. La truffe en éveil. Il adopte Adelmo Farandola.
Au printemps, la fonte des neiges révèle peu à peu un pied humain non loin de leur cabane. À qui appartient-il ? Qui l’a mis là ? Adelmo Farandola ne se souvient pas très bien des événements de l’an passé…

Mon avis : Un livre qui m’est passé par les mains totalement par hasard, grâce à un ami qui sait que j’aime les auteurs italiens… Juste avant l’hiver… cela met dans l’ambiance… J’ai beaucoup aimé ce roman psychologique que je recommande chaudement (!) – je crois qu’il est limite coup de cœur…

Adelmo, est un vieil homme taiseux atteint d’Alzheimer avec un parcours de vie solitaire qui va soudainement être adopté par … un chien bavard. Quelques personnages : le garde-chasse, l’épicière du village, les personnages de sa jeunesse au travers de quelques souvenirs, tous perçus comme des agressions. Un hiver rude, long, ou la nourriture vient à manquer et la survie est tout sauf assurée…

Ses interlocuteurs ? son chien (eh oui !) avec qui il dialogue et les éléments de la nature qui l’entoure. Nature et éléments vivent, crient, se brisent, comme des humains au gré des événements. Il a aussi pour compagnons depuis toujours, depuis sa jeunesse difficile qui lui a appris à survivre et à échapper aux soldats- trois compagnons qui font partie intégrante de son être : Faim, Froid, Sommeil…

Le regard de la société, les conditions de sa jeunesse et de sa vie renvoient l’homme à sa solitude. Un homme qui a toujours vécu dans l’angoisse des humains, et surtout des humains en uniforme. Un être pour qui la montagne, la nature, la solitude, les endroits reculés tels les cabanes et les grottes inaccessibles et invisibles sont synonyme de survie et de non-agression. Bien sûr il est à la limite de la folie, il est repoussant, mais personne ne lui tend la main pour l’aider. Pour moi ce n’est pas un livre sur la maladie, sur l’oubli, mais sur la solitude, le rapport avec la nature et les animaux.

 

Extraits :

Adelmo Farandola, quant à lui, accoutumé aux silences qui durent des mois, a perdu la capacité de parler, mais aussi celle d’écouter.

Il ne se souvient pas – il ne se souvient pas qu’il a oublié.

Ruminer sa vengeance l’apaise un peu, lui offre une petite satisfaction. Ce n’est pas comme le faire pour de vrai, mais enfin on s’en approche, surtout quand une solitude accumulée pendant des armées mélange la réalité véritable des choses et la réalité rêvée.

Les gargouillis de la faim sont une sorte de voix intérieure, avec laquelle il discute parfois de tout et de rien. Mais à présent il a le chien avec qui parler.

[…] ses mots étaient une petite haleine blanche dans l’obscurité glaciale.

[…] les arguments étaient une chose, les coups en étaient une autre et, dans l’ensemble, ces derniers fonctionnaient mieux, sur les uns et sur les autres.

Faim, Froid et Sommeil s’asseyaient devant lui, enroulés dans de sombres haillons. Ils avaient des visages normaux, des expressions lasses. Ils étaient à court d’arguments et s’échangeaient des regards manifestement gênés.

Les gens imaginent que la montagne enneigée est le royaume du silence. Mais la neige et la glace sont des créatures bruyantes, éhontées, moqueuses. Tout craque, sous le poids de la neige, et ces craquements coupent la respiration, car ils semblent préluder au fracas d’un effondrement. Les affaissements des masses de neige et de glace résonnent longuement, leur raffut traverse la terre et se communique à l’air. Les grandes avalanches s’expriment avec un grondement effarant qui remplit d’horreur et avec un sifflement féroce, celui du déplacement d’air.

Les pas crissent avec difficulté sur la neige fraîche, et chaque pas ressemble à un sanglot. Chaque flocon frappe les fenêtres et toute surface avec un petit bruit nerveux, similaire à celui de pages tournées dans un livre trop long. Et quand la température s’adoucit, voilà que les blocs de glace hurlent jusqu’à se fissurer, ils sont en proie à des quintes de toux, ils se laissent aller à des éclats de tonnerre ou de flatuosité.

Il avait vu toute sa vie des animaux mourir, des plantes mourir, des roches tomber et s’effriter, et il s’est dit que pour l’homme aussi ça finit comme ça, un éboulement par usure, un étiolement soudain ; si on est au lit, on y reste, sinon, on s’écroule, le bâton à la main dans un raidillon, ou encore, penché pour cueillir une plante comestible, on ne se redresse plus. Tout meurt, et puis voilà.

 

Lapena, Shari «Le Couple d’à côté» (RL2017)

 

Auteur : Canadienne, Shari Lapena a été avocate avant de devenir professeur d’anglais puis de se consacrer à l’écriture. Best-seller en Grande-Bretagne et aux États-Unis, Le Couple d’à côté est son premier thriller.

Les presses de la Cité – 21 septembre 2017 – 336 pages

Résumé : Ne vous fiez pas au bonheur de façade…

Anne et Marco sont invités à dîner chez leurs voisins. Au dernier moment, la baby-sitter leur fait faux bond. Qu’à cela ne tienne : ils emportent avec eux le babyphone et passeront toutes les demi-heures surveiller le bébé. La soirée s’étire. La dernière fois qu’ils sont allés la voir, Cora dormait à poings fermés. Mais de retour tard dans la nuit, l’impensable s’est produit : le berceau est vide.

Pour la première fois, ce couple apparemment sans histoire voit débarquer la police chez lui. Or, la police ne s’arrête pas aux apparences… Qu’est-ce que l’enquête va bien pouvoir mettre au jour ?

Un chef-d’œuvre de suspense, de twists et de faux-semblant, best-seller en Grande-Bretagne et aux États-Unis, déjà en cours de publication dans 30 pays.

Mon avis : Roman fleuve qui se lit d’une traite, « page-turner » comme on dit maintenant… Me fait beaucoup penser au livre de Fiona Barton « La veuve».

La naissance d’un enfant bouleverse le couple ; il transforme la femme d’extérieur en mère au foyer, il transforme les relations entre conjoints, entre amis… Quand le drame survient, le passé et le présent sont disséqués, les personnages espionnés… le doute s’installe… Peur, culpabilité, manque de confiance en soi, silences, secrets… tout remonte à la surface…

Le livre se laisse lire très facilement et je pense qu’il sera très vite oublié aussi…

Extraits :

Chaque fois qu’il est appelé sur une affaire, il ignore à quoi s’attendre. Et pourtant, lorsqu’il en démêle les fils, il n’est jamais surpris. Sa capacité d’étonnement semble s’être évaporée. Cependant, il a gardé sa curiosité intacte.

Son attitude belliqueuse est transparente : il essaie juste de masquer sa terreur.

Tous deux se nourrissent principalement de café et de désespoir, ces temps-ci.

Parot, Jean-François « Le prince de Cochinchine » (2017)

Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet ( XVIIIème siècle)

14ème enquête

1787 Nicolas Le Floch, en Bretagne pour la naissance de son petit-fils, fait l’objet d’un attentat. C’est le début d’une nouvelle enquête au cours de laquelle il va retrouver son ami de jeunesse Pigneau de Behaine évêque d’Adran venu négocier un traité d’alliance entre le roi de Cochinchine et la France. Dans un pays épuisé par le déficit grandissant et la faiblesse de Louis XVI – et alors que se profile une convocation des États-Généraux – des ennemis extérieurs soutenus par des complots intérieurs vont se mettre en travers des intérêts du royaume. Face à de multiples suspects, le commissaire aux affaires extraordinaires devra aussi rechercher l’auteur d’un meurtre mystérieux. Il affrontera les redoutables menées de puissances étrangères et surtout de la Triade, secte orientale liée aux adversaires du roi de Cochinchine. Il sera conduit à protéger le jeune prince Canh héritier du royaume d’Annam des menaces fomentées contre lui. Outre ses entours habituels, le héros des Lumières sera aidé par un étrange érudit jésuite, éclairé par Restif de la Bretonne et croisera Olympe de Gouges. Ainsi, une nouvelle fois Nicolas Le Floch, soutenu par la confiance du roi et par le soutien circonspect de Sartine, mobilisera ses amis pour résoudre de manière inattendue une intrigue haletante qui mélange affaires d’État et cas criminel. Il accomplira sa tâche avec succès non sans éprouver dans sa vie personnelle les états d’âme suscités par le passage du temps et les menaces de l’avenir.

Mon avis : Je me suis ruée dessus – comme toujours – mais je dois dire que ce n’est de loin pas mon préféré. Il est trop complexe, peu fluide, j’ai eu du mal parfois à m’y retrouver… Nous sommes en 1787 et la situation politique est bien instable, la vie du marquis de Ranreuil est menacée. D’ailleurs, devenu grand-père, j’ai trouvé que Nicolas devient plus mur, se pose davantage de questions sur son rang, son statut , sa position ; il analyse sa vie passée, présente et future et se pose bien des questions sur l’avenir de la France.

J’ai bien évidemment retrouvé avec plaisir Nicolas Le Floch, Noblecourt, Semacgus, Sartine et Bourdeau. Nicolas retrouve un de ses plus anciens amis et j’ai bien aimé en apprendre davantage sur la politique avec la Cochinchine …Jj’ai suivi la politique de l’époque avec intérêt, retrouvé le langage imagé de la Paulet, les recettes de cuisine…

 

Extraits :

« Il ne faut pas juger ce qui est possible et ce qui ne l’est pas selon ce qui est croyable et incroyable à notre sens. » Montaigne

J’ai chassé, plongé dans l’océan dans ma natureté, pêché…
— Oh, pour cela je vous fais confiance ! Il suffit de déplacer l’accent.

Ce fameux mur des fermiers généraux qui, murant Paris, rend Paris murmurant.

Les oreilles ont dû vous siffler. Nous chantions vos défauts.
— Je ne voudrais pas vous interrompre. Ce sont les travaux d’Hercule !

la victime candide d’une trame dans laquelle le vrai, le faux et le faux-semblant se mêlaient inextricablement.

la langue est souvent plus dangereuse que le poignard !

— Le roi a toutes les qualités du monde, sauf une : il ne sait pas vouloir.

il avance comme l’armée ottomane, deux pas en avant, un pas en arrière !

ses arguments avaient jeté le trouble dans son esprit qui, en dépit de sa malice, aimait les chemins débroussaillés.

À la cour, l’apparence n’est rien et seul compte le dessous des choses, comme les passages en bois brut derrière les chambres d’apparat.

Que déduis-tu de ces rencontres ?
— Que la raison nourrit l’intuition ; qu’il faut toujours considérer le plein pour remplir le vide et que ce qui n’est pas dit est plus important que ce qui l’est.

Au fond, quelle que soit la scène où tu parais, tu attires, comme l’aimant les poussières de fer, la sympathie et l’adhésion.

N’imaginez pas que je suis, moi encore jeune, une de ces vieilles sans pis éternelles qui n’ouïent rien et qu’on peut injurier et railler sans mesure.

Quelle curieuse alchimie, se disait-il, qu’il faille du charbon pour faire du diamant !

— Et Effendi ?
— C’est un titre de la Sublime Porte avec aga, cadi, chiaoux, tous connus à Constantinople à ce qu’il paraît pour leurs folies.

il n’en sera que plus attendri, comme le hareng dans son huile.

la plus subtile de toutes les finesses est de savoir feindre de tomber dans les pièges que l’on nous tend

je prenais toutes dispositions pour confondre les coupables de cette ténébreuse affaire et que j’allais de ce pas vous en distiller le détail, et voilà qu’à votre habitude vous apparaissez comme un diable hors de sa boîte, plein d’invectives et de soupçons. Chacun sait que vous préférez le ragoût achevé plutôt que sa préparation.

 

Sujet sur la Série Nicolas Le Floch

Astier, Ingrid «Angle mort» (2013)

Astier, Ingrid « Angle mort » (2013)

Auteur : Ingrid Astier vit à Paris. Révélée par Quai des enfers (prix Paul Féval de la Société des gens de lettres, prix Lafayette, prix Polar en plein cœur, prix Sylvie Turillon. Elle est la marraine de la brigade fluviale . Quai des enfers est le premier tome de la Trilogie du fleuve, bâtie autour de Paris et de la Seine. Publié originellement en 2010, dans la Série Noire de Gallimard, ce premier roman a été très bien reçu par la critique. En 2013 sort le deuxième tome, Angle mort, toujours dans la Série Noire. En 2014, elle publie « Petit éloge de la nuit »  (série « Petit éloge » à 2 euros).  En 2017, Haute Voltige paraît en Série Noire Gallimard

Collection Série Noire, Thrillers, Gallimard – 528 pages- Parution : 13-01-2013 – (Folio policier (n° 750),2015)

Résumé : «Les armes, c’est comme les femmes, on les aime quand on les touche.»

Diego est braqueur, né à Barcelone. Il vit à Aubervilliers, dans une hacienda délabrée, avec son frère Archibaldo et des souvenirs. Leur sœur, Adriana, a fait d’autres choix. Artiste au cirque Moreno, elle rêve d’accrocher son trapèze à la tour Eiffel.
À Paris, un braquage que la police surveillait pour obtenir le flagrant délit tourne au massacre. La traque est lancée, du quai des Orfèvres au canal Saint-Denis, du port de l’Arsenal aux replis secrets d’Aubervilliers. La brigade criminelle du 36 et le 2e DPJ enquêtent. Les commandants Desprez et Duchesne, aidés de la Fluviale, essaient de démêler les fils. Un nom finit par tomber : Diego. Entre flingages et virées nocturnes, Diego garde toujours un temps d’avance. Comment piéger celui que rien n’arrête ?
Tandis que l’enquête progresse, aussi implacable que le destin, des histoires cristallisent et les sentiments viennent bouleverser les liens de sang. Une tragédie effrénée, où rayonne le soleil noir de la liberté.

 

Dans une interview : En 2013, les Éditions Gallimard publient, toujours dans la Série Noire, son deuxième roman, « Angle mort », un roman policier entre « western urbain et romantisme noir », salué par François Busnel comme « le nouveau souffle du polar français ».
Il met en scène Diego, un braqueur d’Aubervilliers, son frère Archi et sa sœur Adriana, surnommée « la petite mésange », une trapéziste au cirque Diana Moreno. Face à eux, le commandant Michel Duchesne, ainsi que le commandant Jo Desprez et le lieutenant Marc Valparisis, que l’on trouvait déjà dans Quai des enfers.
L’action se déroule entre scènes de braquage à Paris et courses-poursuites du port de l’Arsenal à une hacienda délabrée d’Aubervilliers « en évitant », selon Didier Hassoux, « Le Canard enchaîné, le bon, la belle et le truand » [archive], « toute facilité, tout cliché collé à ces villes en marge forcément sinistres et déprimantes ». Loin de peindre la banlieue dans sa morosité habituelle, le roman s’attache à préserver une coloration humaine, avec des ambiances burlesques dans un restaurant chinois, des scènes de poulet boucané où des Haïtiens jouent au bézigue ou le décor de western d’une hacienda au cœur de la ville. Le maire d’Aubervilliers, Jacques Salvator, reconnut l’hommage que la littérature rendait à la ville, en dépit du thème du grand banditisme : « Nos anciens redoutaient un peu un livre qui mettait en avant l’aspect délictueux d’Aubervilliers. Mais ils ont compris que c’était aussi une manière de la mettre en valeur à travers le romantisme policier »40.
Le thème principal du roman est le prix de la liberté et le roman est entièrement bâti autour d’un angle mort, qui, telle la pièce manquante d’un puzzle, donne sa justification au titre et ne se révèle qu’à la fin.
« Je ne suis du côté de personne. Angle mort n’est d’ailleurs en aucune façon un livre sur « la violence dans les cités » mais plutôt sur le prix que l’on est prêt à payer pour rester libre. »

Selon Le Parisien, « trois ans d’enquête », tant du côté des policiers que des voyous, ont nourri l’écriture détaillée de ces « trois semaines de « mano a mano » entre flics et voyous. »
Sur le plan esthétique, Angle mort a été rapproché « des chefs-d’œuvre du cinéma américain noir des années quarante ».
Il obtient le prix Calibre 47 et a été livre-vedette du Grand Livre du mois.

Mon avis : Déçue mais déçue ! J’avais tellement aimé « Quai des enfers » et son ambiance « Bords de Scène ». Je me réjouissais de retrouver l’équipe, l’eau, le fleuve…et patatras… je me retrouve propulsé en banlieue et au lieu de fréquenter la fluviale, je fraye avec des malfrats … Et perso, la vie des malfrats, qu’ils soient espagnols, maliens, ou autres…ce n’est pas trop mon truc. Même la langue … déjà il y a tellement d’abréviations que j’ai parfois du mal à suivre. Alors oui, c’est sans doute un beau reportage sur la banlieue… mais… Il faut attendre plus de la moitié du livre pour se retrouver sur les bords de la Seine… et pas pour longtemps… Je n’ai pas retrouvé l’atmosphère que j’espérais…
Je vais quand même continuer à suivre cette romancière, en espérant que je vais retrouver une ambiance moins violente que cette fois…

Extraits :

La buée était l’ennemie des flics, elle attirait l’attention sur les véhicules de planque.

Et parmi les flics sévissait une loi immuable : ce qui est prévu ne se déroule jamais. Vous pouvez verrouiller les situations avec le génie de la synthèse, imaginer le moindre scénario de fuite, placer les effectifs en fonction des différents axes possibles, inventer le plan parfait, réunir les meilleurs hommes, il n’en reste pas moins un démenti violent, insolent et impassible : la réalité.

Mais c’était un sacré flic, un vivace, un tenace, modèle liane grimpante prête à se fixer partout, surtout là où on ne l’attendait pas.

Dans le banditisme, le mobile s’affichait en capitales : l’argent. Il n’avait pas de visage au sens propre puisque c’était une hydre à cent têtes.

La salle baignait dans le piano de Chostakovitch qui puisait ses notes dans toute la nostalgie du monde. Chostakovitch était une musique d’hiver, un vent glacé, une plaie vive.

On est restés silencieux : tous les deux, on adorait rouler le soir sans rien dire, avec juste l’écran de la nuit aux vitres.

En tout, je voulais de la mécanique parfaite. Que ça réponde au doigt et à l’œil. À bien y réfléchir, c’est peut-être pour ça que j’avais du mal avec les gens.

Ici, la lumière avait des tristesses d’hôpital.

Tout l’agaçait tellement qu’il se demandait si ce n’était pas de se lever du mauvais pied qui avait fini par lui bousiller la cheville.

La buée était l’ennemie des flics, elle attirait l’attention sur les véhicules de planque.

Inébranlable, il semblait autant à l’aise dans le banditisme que l’obélisque sur la place de la Concorde.

Cette fouine avait la curiosité d’un chapelet de concierges et l’âme d’un mercenaire.

Partager : le mot le moins évident entre services de police. Et pour seul levier : une amitié solide, des coups durs vécus ensemble

Avancée dans la connerie comme dans des sables mouvants. Un pied et je me suis enfoncé.

Ses richesses à lui étaient des souvenirs, comme lorsqu’il amorçait ses virages, signatures d’écume sur le fleuve.

Au fond, les courbes qu’il enchaînait ne dessinaient rien d’autre sur le fleuve qu’une parade amoureuse, tout en écume.

Elle portait toujours le même parfum. Qu’elle n’en change pas lui plaisait, elle signait l’air.

c’est comme la tombola. Être intelligent, chez lui, ça tient du coup de chance.

Son expérience lui avait appris à préférer le panache aux regrets.

 

 

 

Colombani, Laetitia «La tresse» (05.2017)

Auteur : Laetitia Colombani est scénariste, réalisatrice et comédienne. Elle a écrit et réalisé deux longs-métrages, À la folie… pas du tout et Mes stars et moi. Elle écrit aussi pour le théâtre. La Tresse est son premier roman.

Grasset, 224 pages, 10.05.2017 – Prix Relay 2017

Résumé : Trois femmes, trois vies, trois continents. Une même soif de liberté. Inde. Smita est une Intouchable. Elle rêve de voir sa fille échapper à sa condition misérable et entrer à l’école. Sicile. Giulia travaille dans l’atelier de son père. Lorsqu’il est victime d’un accident, elle découvre que l’entreprise familiale est ruinée. Canada. Sarah, avocate réputée, va être promue à la tête de son cabinet quand elle apprend qu’elle est gravement malade.  Liées sans le savoir par ce qu’elles ont de plus intime et de plus singulier, Smita, Giulia et Sarah refusent le sort qui leur est destiné et décident de se battre. Vibrantes d’humanité, leurs histoires tissent une tresse d’espoir et de solidarité.

Mon avis : Merci Laurence et Corinne d’avoir dit que ce livre était un coup de cœur. Je viens de le terminer et j’ai beaucoup apprécié aussi. Un excellent premier roman qui nous parle de trois femmes dont les vies vont être liées par … une tresse de cheveux.
Trois femmes soumises de manières différentes ( une intouchable en Inde, une femme en Sicile, une femme avocate dans le monde des hommes) dont la vie bascule en quelques secondes et qui vont vouloir sortir de leur condition (la caste des intouchable en Inde, la société patriarcale en Italie, l’alliance impossible de la vie familiale et de la carrière au Canada)

3 combats contre l’exclusion :
Pour l’ Indienne : sa fille doit sortir de sa condition et pour cela elle doit apprendre à lire et à écrire
Pour la Sicilienne : sa rébellion commence aussi par la lecture, puis par l’ouverture au monde par la rencontre avec un étranger qui est en plus d’une autre religion … un sikh dans un univers catholique
Pour la Canadienne : l’exclusion et la perte de son identité sociale, sa mise à l’écart due à la maladie, cette « différence » dont on la punit…

Ces trois destins tissés ensemble au-delà des frontières entremêlent trois fils : volonté de changer les choses, foi en l’avenir et refus du renoncement. Refus de subir sa vie et son destin, refus des traditions qui empêchent les rêves de se réaliser, refus de baisser les bras.

Très beau moment de lecture qui a pour message « On y croit, on avance, tout est possible… »

Extraits :

Sarah avait ainsi construit un mur parfaitement hermétique entre sa vie professionnelle et sa vie familiale, chacune suivant son cours, telles deux droites parallèles qui ne se rencontrent pas. C’était un mur fragile, précaire, qui se fissurait parfois, et s’effondrerait peut-être, un jour. Qu’importe.

Les quelques secondes qui suivent sont floues, confuses, comme si la réalité peinait à faire le point, et se mêlait au rêve qui vient de s’achever.

Une question, plus que toute autre, la tourmente : aurait-elle dû intervenir ? Et qu’aurait-elle pu faire ? Elle se sent coupable de sa passivité.

Si l’administration l’a régularisé, le pays ne l’a pas pour autant adopté. La société sicilienne regarde de loin ses immigrés, les deux mondes se côtoient sans se parler. Kamal avoue regretter son pays. Lorsqu’il l’évoque, un voile de tristesse l’enveloppe, comme un grand manteau flottant autour de lui.

Un peu comme on cache une liaison extraconjugale, elle va organiser l’anonymat de sa maladie. Elle sait faire ça, compartimenter sa vie, elle a des années de pratique. Elle va continuer la construction de son mur, encore plus haut, toujours plus haut.

Devant le spectacle de la mer, parfois, son regard se perd. Son manteau de tristesse alors réapparaît, l’enveloppe tout entier.

La religion sikh, explique-t-il, considère qu’une femme a la même âme qu’un homme. Elle traite de manière égale les deux sexes.

Signe révélateur de cette égalité, les prénoms sikhs sont mixtes, indifféremment utilisés pour les hommes et les femmes. Seul le deuxième nom les différencie : Singh pour les hommes, qui signifie « Lion », et Kaur pour les femmes, qu’il traduit par « Princesse ».

Leurs amours sont clandestines. Ce sont des amours sans papiers.

Elle n’oublie qu’une chose, pourtant apprise durant ses années de métier : lorsqu’on nage parmi les requins, mieux vaut ne pas saigner.

elle est politique, selon l’expression consacrée, un mot élégant pour dire : fourbe, pour dire : qui va dans le sens des puissants. Un mot qui signifie : qui n’a pas peur des coups bas.

Elle pensait gérer la maladie à la manière d’un dossier, avec méthode, application et volonté.

Une femme chauve, c’est une femme malade, peu importe qu’elle ait un pull magnifique, des talons hauts, un sac dernier cri, personne ne les remarquera, il n’y aura rien d’autre que ça, ce crâne nu qui est un aveu, une confession, une souffrance. Un homme rasé peut être sexy, une femme chauve sera toujours malade

 

Wohlleben, Peter «La vie secrète des arbres» (2017)

Auteur : Peter Wohlleben a commencé à travailler pour l’administration forestière d’État en tant que jeune forestier. Dans le cadre de son poste de responsable d’emplois de 3 000 hectares, il a été amené à abattre des arbres centenaires et à pulvériser des insecticides sur des hectares.
Puis il a commencé à étudier des approches alternatives. Après une décennie de lutte, il a introduit des chevaux, éliminé les insecticides et a laissé pousser les bois de manière sauvage. En deux ans, la forêt est devenue rentable.

Ed. Les arènes – 260 pages – mars 2017

Résumé :  « Si vous lisez ce livre, je crois que les forêts deviendront des endroits magiques pour vous aussi. » Tim Flannery, auteur de Sauver le climat
« Un livre passionnant et fascinant… Wohlleben est un merveilleux conteur, à la fois scientifique et écologique. » David George Haskell, auteur d’Un an dans la vie d’une forêt

Dans ce livre plein de grâce, acclamé dans le monde entier, le forestier Peter Wohlleben nous apprend comment s’organise la société des arbres. Les forêts ressemblent à des communautés humaines. Les parents vivent avec leurs enfants, et les aident à grandir. Les arbres répondent avec ingéniosité aux dangers. Leur système radiculaire, semblable à un réseau internet végétal, leur permet de partager des nutriments avec les arbres malades mais aussi de communiquer entre eux. Et leurs racines peuvent perdurer plus de dix mille ans…
Prodigieux conteur, Wohlleben s’appuie sur les dernières connaissances scientifiques et multiplie les anecdotes fascinantes pour nous faire partager sa passion des arbres. Après avoir découvert les secrets de ces géants terrestres, par bien des côtés plus résistants et plus inventifs que les humains, votre promenade dans les bois ne sera plus jamais la même.
Peter Wohlleben a passé plus de vingt ans comme forestier en Allemagne. Il dirige maintenant une forêt écologique. Son livre a été numéro un des ventes en Allemagne avec plus de 650 000 exemplaires vendus et est devenu un étonnant best-seller aux États-Unis. Il est traduit en 32 langues.
Traduit de l’allemand par Corinne Tresca

 

Mon avis : Livre extrêmement intéressant que j’ai lu sur les conseils de MWAK qui m’en a parlé merveilleusement bien; j’avais également lu un article dans la Revue LIRE de mars 2017 et hier (le 26.10.2017) l’émission Envoyé Spécial de la chaine française France 2 a diffusé un sujet sur les arbres (Le monde secret des arbres : Les arbres sont dotés d’une véritable forme d’intelligence : ils communiquent, s’entraident, se défendent, et même bougent. C’est désormais une certitude scientifique. Les arbres occupent près d’un tiers du territoire et des terres émergées de la planète. Indispensables à la survie, ils sont aussi précieux face au réchauffement climatique. Pourtant, ils restent méconnus)

Les arbres communiquent entre eux via leurs racines. Ils poussent de manière à communiquer, ne pas se gêner, laisser la lumière aux autres en étendant leurs branches en conséquence. En cas de maladies, ils se soutiennent et se nourrissent les uns les autres via leurs racines. Plus etommant, les arbres – parents reconnaissent leurs pousses-rejetons et s’emploient à nourrir les leurs …

Ils ont des moyens de communiquer, de se protéger des prédateurs en émettant des gaz ; Le livre nous parle aussi de leurs voisins et cohabitants : les champignons, les oiseaux, les insectes, toute la vie souterraine.

Il nous explique aussi que l’intervention humaine pour garder des forets propres n’est pas la panacée… mieux vaut laisser la nature se régénérer et pomper la vie dans ce qui pourrait nous paraitre mort mais ….

Comme j’habite en face d’une petite forêt, le livre m’a évidemment passionné …

Extraits :

Les gros hêtres à l’écorce grise qui se protègent mutuellement me font penser aux éléphants vivant en troupeaux. Eux aussi défendent chacun des membres du groupe, eux aussi aident les malades et les moins vaillants à reprendre de la vigueur et ne laissent qu’à regret leurs morts derrière eux.

En forêt, dans mon district comme ailleurs, les chênes en souffrance, voire en très grande souffrance pour certains, sont nombreux. Le signe qui ne trompe pas, ce sont les gourmands qui poussent sur les troncs, ces petits rameaux qui pointent sur le pourtour puis souvent se dessèchent et tombent.

Si nous voulons que les forêts jouent pleinement leur rôle dans la lutte contre le changement climatique, nous devons les laisser vieillir.

les vieilles forêts de feuillus offrent un service météo à court terme d’une grande fiabilité: le pinson des arbres. En temps normal, le chant de ce passereau brun-roux à tête grise est une courte série de notes descendantes finissant en fioritures, flûtées et mélodieuses (ne dit-on pas gai comme un pinson?). Que la pluie arrive, aussitôt le pinson change de registre et ne répète plus qu’une seule note, nette, claire et moins charmante.

Nous possédons donc un langage olfactif secret, ce dont les arbres peuvent, au minimum, aussi se prévaloir. Dans les années 1970, des chercheurs ont mis en évidence l’étonnant comportement d’une espèce d’acacia de la savane africaine dont les feuilles sont broutées par les girafes. Pour se débarrasser de ces prédateurs très contrariants, les acacias augmentent en quelques minutes la teneur en substances toxiques de leurs feuilles. Dès qu’elles s’en rendent compte, les girafes se déplacent vers les acacias voisins. Voisins? Non, pas tout à fait, elles ignorent tous ceux qui se trouvent dans le périmètre immédiat du premier arbre et ne recommencent à brouter qu’une centaine de mètres plus loin. La raison en est surprenante: les acacias agressés émettent un gaz avertisseur (dans ce cas de l’éthylène) qui informe leurs congénères de l’imminence d’un danger. Aussitôt, les individus concernés réagissent en augmentant à leur tour la teneur en substances toxiques de leurs feuilles. Les girafes, qui n’ignorent rien du manège, se déplacent jusqu’aux arbres non avertis.

la plupart du temps, des champignons sont appelés à la rescousse pour garantir la continuité de la transmission. Ils fonctionnent sur le même principe qu’Internet, par fibre optique. La densité du système de filaments, invisibles à l’œil nu, qu’ils développent dans le sol est à peine imaginable.

En transmettant les signaux d’un arbre à un autre par ses ramifications, il concourt à l’échange d’informations sur les insectes, la sécheresse du sol ou tout autre danger. Aujourd’hui, les scientifiques parlent même de «Wood-Wide-Web» pour évoquer l’activité de ce réseau forestier.

Nous savons désormais que les arbres communiquent olfactivement, visuellement et électriquement (par l’intermédiaire de sortes de cellules nerveuses situées aux extrémités des racines).

du fait de la seule présence de son cadavre, l’arbre peut encore contribuer aux ressources en eau des arbres vivants.

Quand des températures élevées en automne succèdent à une année chaude, il arrive que des arbres perdent la notion du temps et se mettent à bourgeonner en septembre, voire forment de nouvelles feuilles. Lorsque le froid qui se faisait attendre arrive, ces écervelés en paient les conséquences.

Cela vous étonne-t-il encore que tant d’arbres urbains tombent lorsque de forts coups de vent surviennent en été? Leur faible ancrage souterrain, réduit à quelques centimètres carrés alors qu’il peut couvrir plus d’un demi-hectare en pleine nature, est bien incapable de retenir un arbre de plusieurs tonnes.

Le tremble, la variété forestière du peuplier, le bouleau verruqueux et le saule marsault font partie de ces pionniers pressés. Quand la pousse terminale annuelle d’un petit hêtre ou d’un sapin se mesure en millimètres, elle peut atteindre plus d’un mètre chez une espèce pionnière.

Le XXe siècle, avec les glaciales années 1940, les records de sécheresse des années 1970 et le réchauffement des années 1990 a déjà sérieusement malmené la nature.

Nous savons aujourd’hui que les arbres ont le même besoin physiologique que nous de faire une pause; la privation de sommeil a sur eux comme sur nous des effets dévastateurs.

en cas de soif intense, les arbres commencent à crier. Je dois cependant à la vérité de dire que vous aurez beau parcourir la forêt en tout sens, vous n’entendrez rien, car ces cris sont des ultrasons non perceptibles par l’oreille humaine.

Et la sécurité? N’entendons-nous pas régulièrement parler de la dangerosité des vieux arbres? De branches qui tombent, d’arbres qui s’abattent sur les chemins de randonnée, des cabanes ou des voitures? Cela peut arriver, bien sûr. Mais les risques sont beaucoup plus élevés dans les forêts exploitées.

Quand une bûche craque et pétille dans la cheminée, c’est du cadavre d’un hêtre ou d’un chêne que les flammes s’emparent. Le papier du livre que vous avez entre les mains, chers lecteurs, provient du bois râpé de bouleaux ou d’épicéas abattus – donc tués – à cette seule fin.

Dans le cas de la Suisse, c’est un pays tout entier qui se soucie du bien-être des végétaux. La Constitution fédérale édicte en effet des dispositions concernant l’obligation de traiter les animaux, les plantes et tout organisme vivant dans le respect «de la dignité de la créature».

 

Photo : Réserve Naturelle de la Dranse (Thonon-les-Bains)

 

 

 

 

 

Rushdie, Salman «Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits» (09.2016)

 

Auteur : Issue d’une famille aisée, Salman Fredich Rushdie quitte son pays à l’âge de treize ans pour vivre au Royaume-Uni. Il y étudie à la Rugby School puis à King’s College, Cambridge. Il travaille un temps comme publicitaire chez Ogilvy & Mather. Sa langue maternelle est l’ourdou, mais la majeure partie de son œuvre est écrite en anglais. En 1988, la publication des Versets sataniques soulève une vague d’indignation dans le monde musulman. En novembre 1993, à la suite d’une vague d’assassinats d’écrivains en Algérie, il fait partie des fondateurs du Parlement international des écrivains (International Parliament of Writers), une organisation consacrée à la protection de la liberté d’expression des écrivains dans le monde. L’organisation est dissoute en 2003 et remplacée par l’International Cities of Refuge (ICORN).

Ses écrits : Grimus, 1975, science-fiction ; Les Enfants de minuit (1981) – Prix Booker – La Honte (1983) – Les Versets sataniques (1988) – Le Dernier Soupir du Maure (1995) – Haroun et la mer des Histoires (1991) – La Terre sous ses pieds (1999) – Furie (2001) – Shalimar le Clown (2005) – L’Enchanteresse de Florence, (2008) – Autobiographie : Joseph Anton (2012), Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, (2016 – (en) The Golden House, Random House, 2017 ( liste non exaustive)

Résumé : Quand il advient – tous les quelques siècles – que se brisent les sceaux cosmiques, le monde des jinns et celui des hommes entrent momentanément en contact. Sous apparence humaine, les jinns excursionnent alors sur notre planète, fascinés par nos désirables extravagances et lassés de leurs sempiternels accouplements sans plaisir.

Venue une première fois sur terre au xiie siècle, Dunia, princesse jinnia de la Foudre, s’est éprise d’Ibn Rushd (alias Averroès), auquel elle a donné une innombrable descendance dotée de l’ADN des jinns. Lors de son second voyage, neuf siècles plus tard, non seulement son bien-aimé n’est plus que poussière mais les jinns obscurs, prosélytes du lointain radicalisme religieux de Ghazali, ont décidé d’asservir la terre une fois pour toutes. Pour assurer la victoire de la lumière sur l’ombre dans la guerre épique qu’elle va mener contre les visées coercitives de ses cruels semblables, Dunia s’adjoint le concours de quatre de ses rejetons et réactive leurs inconscients pouvoirs magiques, afin que, pendant mille et une nuits (soit : deux ans, huit mois et vingt-huit nuits), ils l’aident à faire pièce aux menées d’un ennemi répandant les fléaux du fanatisme, de la corruption, du terrorisme et du dérèglement climatique…

Inspiré par une tradition narrative deux fois millénaire qu’il conjugue avec la modernité esthétique la plus inventive, Salman Rushdie donne ici une fiction aussi époustouflante d’imagination que saisissante de pertinence et d’actualité.

Actes Sud – septembre 2016 – 320 pages

Mon avis : Salman Rushdie est un auteur que j’aime beaucoup. J’aime les contes, j’aime les fables et sa façon de nous amener à comprendre le monde via les fables m’enchante. Je dois reconnaitre que j’ai calé dans la lecture de « Les Versets sataniques » (j’ai abandonné après cent pages…) .. Un énorme coup de cœur pour la fresque brillante «Le Dernier Soupir du Maure » ; j’ai adoré le livre qu’il a écrit pour son fils « Haroun et la mer des Histoires » ; tombée aussi sous le charme de « L’Enchanteresse de Florence ». Le pavé « La Terre sous ses pieds » et son « Autobiographie : Joseph Anton » sont dans ma PAL… Mais place au monde des djinns…

Commentaire fondé sur l’écoute d’une interview de l’auteur…

A savoir : Rushdie doit son nom à Averroès (Ibn Rushd)

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits … soit 1001 nuits … Ce Roman et le témoin de notre époque, le retour de la religion à outrance racontée avec beaucoup d’humour par le biais du conte. Un conte pour adultes (contrairement à « Haroun et la mer des Histoires »). Les mauvais djinns vont envahir la planète, la princesse Djinn affronte les créatures du mal qui détruisent sans raison, juste pour détruire. C’est la célébration de la diversité, de la fantaisie, de la liberté, du mélange multicultures. C’est un roman violent engendré par une guerre idéologique entre deux philosophes du XIIème qui vont s’affronter. Averroès versus al-Ghazali. Mots et idées gouvernent la marche du monde ; le terrorisme est étroitement lié au manque de liberté sociale. Parabole du bien et du mal. Et ce qui va sauver la planète c’et en grande partie que le mal est limité intellectuellement.

Un des personnages du livre : le destin … le bon moment avec la bonne personne. Et avec une petite intervention des bons Djinns…la magie peut opérer. Entrons ans la danse avec les humains, la Princesse, les déesses, les djinns… Laissons nous prendre par la main et lévitons…

Extraits :

Il employait des mots que bon nombre de ses contemporains trouvaient choquants parmi lesquels “raison”, “logique” et “science” qui étaient les trois piliers de ses idées occultes les plus cachées, précisément celles qui avaient fait brûler ses livres.

Elle laissa l’histoire l’abandonner sans tenter de s’y raccrocher, comme les enfants laissent passer un grand défilé en le gardant dans leur mémoire, le transformant en souvenir inoubliable, se l’appropriant

son adversaire et lui poursuivirent leur dispute au-delà de la tombe, car les polémiques des grands penseurs ne connaissent point de terme, l’idée même de la discussion étant un instrument destiné à ouvrir l’esprit, le plus efficace des instruments, né de l’amour de la connaissance, autrement dit : de la philosophie.

La corde qui amarrait nos ancêtres à la réalité lâcha et en entendant les éléments hurler à leurs oreilles il leur fut aisé d’imaginer que les failles du monde s’étaient rouvertes, que les sceaux avaient été brisés et que le ciel regorgeait de sorcières ricanantes et de cavaliers sataniques chevauchant les nuages en furie.

Ryonosuke Shimura qui lui apprit que le jardin était l’expression visible de la vérité intérieure, l’endroit véritable où les rêves de notre enfance se heurtent violemment aux archétypes de notre culture et créent de la beauté. La terre peut bien appartenir au propriétaire terrien mais le jardin appartient au jardinier. Tel était le pouvoir de l’art des jardins.

Les années passèrent. Ils n’eurent pas d’enfant. Ella était stérile. Et c’est peut-être pour cela qu’elle aimait l’idée qu’il fût jardinier. Il y avait au moins des graines qu’il pouvait semer et voir se transformer en fleurs.

Dans ses rêveries il se plaçait souvent parmi les plantes sans racines, les épiphytes et les bryophytes, qui doivent s’appuyer sur les autres, incapables qu’elles sont de vivre par elles-mêmes.

“Si le meilleur des mondes possible est celui dans lequel on peut dérober les idées d’un autre penseur, écrivit-elle, alors peut-être vaut-il mieux accepter le conseil de Candide et se retirer pour cultiver son jardin.”

son attitude rabat-joie était liée à l’absence d’une petite amie, qu’elle était tout à la fois un effet de ladite absence et en partie la cause.

Quand Alice tomba dans le terrier, ce fut par accident mais quand elle franchit le miroir, ce fut un acte qu’elle avait librement décidé d’accomplir et de loin bien plus courageux.

Dans ce temps inexistant, il eut le temps de comprendre qu’il venait de s’embarquer dans le système de transports de ce monde qui se cache derrière le voile de la réalité, ce métro sous-cutané qui circule juste sous la peau du monde qu’il connaissait et dans lequel on peut trouver des êtres comme le jinn obscur et il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il allait rencontrer encore, êtres ou objets se déplaçant à une vitesse supraluminique, c’est-à-dire plus rapide que la lumière, dans cette espèce de pays hors lois pour lequel le terme de pays ne semblait pas très approprié. Il eut le temps de formuler l’hypothèse que pour on ne sait quelle raison irrationnelle ce réseau de déplacement souterrain du Monde Magique avait été longtemps coupé de la terre ferme mais qu’il venait de faire irruption dans la dimension de la réalité pour provoquer autant de miracles que de désastres chez les humains.

l’existence est purement une affaire d’être, pas de devenir.

La manière humaine était lefaire, la réalité humaine était l’altération, les êtres humains ne cessaient de grandir ou de se ratatiner, de faire des efforts et d’échouer, de désirer ardemment et de jalouser, d’acquérir et de perdre, d’aimer et de haïr – d’être, somme toute, intéressants, et lorsque les jinns eurent la possibilité d’emprunter les failles entre les mondes et de se mêler aux activités humaines, quand ils purent embrouiller ou démêler la toile humaine, accélérer ou freiner les métamorphoses sans fin de la vie humaine, des relations et des sociétés, ils se sentirent paradoxalement plus eux-mêmes qu’ils ne l’avaient jamais été dans le Monde Magique.

Comme si une histoire s’accouplait avec son lecteur pour produire un nouveau lecteur.

C’était la résilience qui chez les humains représentait leur meilleure chance de survivre, leur capacité à regarder en face l’inimaginable, l’invraisemblable, le jamais-vu.

Le triomphe de l’irrationalité destructrice se manifeste sous la forme d’un dieu destructeur irrationnel.

chaque famille est prisonnière de son histoire familiale, chaque communauté est enfermée dans le récit qu’elle se fait d’elle-même, chaque peuple est la victime des versions personnelles de l’histoire et il est des régions du monde où les récits se heurtent et se font la guerre lorsque deux ou davantage de récits incompatibles luttent pour, si l’on peut dire, conquérir l’espace de la même page.

Un profond sentiment de pessimisme se répandit à mesure que la jeune génération comprenait que bien-être, aisance, gentillesse et bonheur n’étaient que des mots qui n’avaient aucun sens dans le monde tel qu’il était.

 Si l’on veut comprendre comment il se fait que tant de ces esprits extrêmement puissants se soient si souvent fait enfermer dans des bouteilles, des lampes et tout le reste, la réponse tient à l’immense indolence qui se saisit d’un jinn après pratiquement chacun de ses actes. Ils dorment beaucoup plus longtemps qu’ils ne veillent et pendant leurs périodes de sommeil ils sont si profondément assoupis qu’on peut facilement les attraper et les fourrer dans quelque récipient enchanté sans même les réveiller.

La raison peut s’accorder un petit somme mais l’irrationnel est plus souvent comateux. À la fin c’est l’irrationnel qui sera pour toujours enfermé dans le monde des rêves tandis que la raison triomphera.

“vieux”. Les hommes, à l’instar des bougies vite consumées qu’ils étaient, n’avaient aucune idée de ce que signifiait ce mot.

Nous avons déjà évoqué le talent qu’ont les djinns de murmurer, de maîtriser et de contrôler la volonté des hommes en chuchotant des formules magiques tout contre leur poitrine.

L’amour, c’est le printemps après l’hiver. Il vient soigner les blessures de la vie infligées par le froid hostile. Quand cette chaleur naît dans le cœur, les imperfections de l’être aimé comptent pour rien, moins que rien, et le pacte secret avec soi-même se signe facilement. La voix du doute est réduite au silence. Plus tard, lorsque l’amour se meurt, ce pacte secret apparaît comme une folie, et pourtant, une folie bien nécessaire, née de la croyance des amoureux dans la beauté, c’est-à-dire dans la possibilité de cette chose impossible, l’amour véritable.

il aurait voulu avoir des racines largement déployées dans chaque centimètre de son sol perdu, de sa chère maison perdue, il aurait voulu faire partie de quelque chose, être lui-même, suivre la voie qu’il n’avait pas prise, vivre dans son contexte au lieu d’effectuer ce voyage vide de l’immigrant

En parvenant jusqu’à nous, les histoires se dépouillent de l’époque et du lieu, perdent la spécificité de leur origine mais gagnent la qualité de pures essences et deviennent simplement elles-mêmes

Ce sont les êtres humains qui sont prisonniers des pendules, la durée de leur vie étant si terriblement courte. Un humain n’est guère que l’ombre d’un nuage qui file rapidement, emporté par le vent […]

Le Bien et le Mal, le goût du rationnel sont les parasites des hommes, comme les puces pour les chiens,

c’était là ce que la vie lui avait toujours réservé, l’incertitude d’exister, la perplexité face au changement : il s’était endormi dans une réalité et se réveillait dans une autre.

Mais il est un point sur lequel tout le monde est d’accord : raconter le passé, c’est aussi raconter le présent. Raconter quelque chose d’imaginaire, c’est aussi raconter la réalité. Si ce n’était pas le cas, l’entreprise serait vaine, or nous nous efforçons dans notre vie quotidienne d’éviter autant que possible les activités inutiles.

Toutes nos histoires se racontent plus vite désormais, nous sommes drogués à la vitesse, nous avons oublié le plaisir de prendre son temps, de musarder, de flâner, les romans en trois tomes, les films de quatre heures, la série télévisée en treize épisodes, le plaisir de ce qui dure longtemps, de ce qui persiste. Fais ce que tu as à faire, raconte ton histoire, vis ta vie, dégage vite fait, hop là.

Nous vivons dans ce qu’on pourrait appeler le Temps du Devenir. Nous naissons, devenons nous-mêmes et, lorsque le Destructeur des Jours vient nous chercher, nous cessons d’exister et il ne reste que poussière. De la poussière qui parle, en ce qui me concerne, mais de la poussière tout de même.

Le temps de Dieu, lui, est éternel : c’est juste le Temps de l’Être. Le passé, le présent et le futur pour lui existent ensemble et ces mots mêmes, passé, présent, futur, cessent d’avoir un sens. Le temps éternel n’a ni commencement ni fin. Il ne bouge pas. Rien ne commence. Rien ne finit. Dieu, dans son propre temps, ne connaît ni fin poussiéreuse, ni force de l’âge bien enveloppée, ni débuts vagissants. Il est, point final.

La peur est le destin de l’homme. L’homme naît dans la peur, la peur du noir, de l’inconnu, des étrangers, de l’échec, des femmes. C’est la peur qui l’amène vers la foi, non parce qu’il y trouve un remède mais parce qu’il accepte le fait que la crainte de Dieu est le sort naturel et légitime de l’homme.

 

Infos :

Ibn Rochd de Cordoue (Ibn Rushd)[], plus connu en Occident sous son nom latinisé d’Averroès : https://fr.wikipedia.org/wiki/Averro%C3%A8s

Abû Ḥamid Moḥammed ibn Moḥammed al-Ghazālī (1058-1111), connu en Occident sous le nom d’Algazel, est un soufi d’origine persane. Personnage emblématique dans la culture musulmane, il représente la mystique dogmatique. : https://fr.wikipedia.org/wiki/Al-Ghaz%C3%A2l%C3%AE

Nothomb, Amélie «Frappe-toi le cœur» (RL2017)

Auteur : nom de plume de la baronne Fabienne Claire Nothomb, née le à Etterbeek (Région de Bruxelles-Capitale, est une romancière belge d’expression française. Auteur prolifique, elle publie un ouvrage par an depuis son premier roman, Hygiène de l’assassin (). Ses romans font partie des meilleures ventes littéraires et certains sont traduits en plusieurs langues. Ce succès lui vaut d’avoir été nommée commandeur de l’ordre de la Couronne et d’avoir reçu du roi Philippe le titre personnel de baronne. Son roman Stupeur et Tremblements a remporté en 1999 le Grand prix du roman de l’Académie française. En 2015, elle est élue membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

26ème roman d’Amélie

Résumé :   « Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. » – Alfred de Musset

Mon avis : Avec régularité, elle est présente à chaque RL et moi je la suis ; «Pétronille» (08/2014) , «Le crime du comte Neville» (08/2015) , «Riquet à la houppe» (08/2016), «Frappe-toi le cœur» (08/2017). Et pour les 4 dernières Rentrées je suis aux anges car pas de romans japonisants que je n’affectionne pas particulièrement…

Voici un commentaire étayé par une interview de l’auteur : Le titre est une phrase d’Alfred de Musset. Le cœur, c’est le thème central de ce livre que j’ai beaucoup apprécié ; certainement l’un de mes Amélie préférés ( mais il ne détrône pas « les Catilinaires »). Le cœur, symbole de l’amour fou, mais aussi symbole de la douleur, et cœur de la vie … Si le cœur s’arrête, c’est la fin et donc devenir cardiologue pour réparer les cœurs est une belle profession de foi pour une personne au cœur brisé…

Les prénoms ? Pour une fois ils sont beaux et normaux … Marie, Diane, Nicolas…

La mère : Marie. Une jeune fille qui va se retrouver enceinte à 19 ans. Elle est magnifique et tire son bonheur du fait qu’elle est jalousée de tous : pour sa beauté, pour le mariage qu’elle va faire … Elle EXISTE par la jalousie et l’envie des autres. Et au moment où elle va perdre sa suprématie, ou quelqu’un va lui piquer la vedette, le drame éclate. Le problème est que la beauté qui est sur le devant de la scène, c’est sa petite fille Diane. Dès le début cette petite gamine va catalyser sa haine, qui se traduira par une ignorance totale. Marie va tout simplement faire comme si elle était transparente, qu’elle n’existait pas…

La fillette ne comprend évidemment pas les raisons du comportement surprenant de sa mère et elle va se chercher des explications, essayer de trouver des raisons à ce manque total d’amour, à cette haine, mais ses raisonnements s’effondrent totalement à la naissance de sa petite sœur.  En effet pour Amélie, la question de la jalousie est partie intégrante de l’enfance ; quel enfant n’a pas demandé à sa maman ou à son Papa qui il ou elle préfère ? Difficile donc pour une fillette d’être totalement dépouillée de l’amour de sa mère. Même si elle en veut à sa mère, elle va finir par se persuader que c’est de sa faute. Elle finira par la fuir pour se protéger et se trouvera une mère de remplacement, qu’elle va aduler et diviniser… jusqu’au moment où elle se rendra compte qu’elle est pire que la précédente…

Extraits :

Il importait qu’elle ne se rendormît pas : c’était pour elle le seul moyen de s’assurer qu’elle n’avait pas rêvé.

Bref, la jalousie reposait sur une obsession de la compétition qui ne l’opposait pas uniquement aux femmes.

Tous les enfants prient sans forcément savoir à qui s’adresser.

Comment allait-elle continuer à vivre, étouffée qu’elle était par le sentiment d’une injustice démentielle ?

Ce qui brisait les cœurs, ce n’était pas la fin d’une histoire, mais la rapidité avec laquelle l’ex aimait à nouveau.

Si on formait les ingénieurs nucléaires comme on forme les cardiologues, ce serait tous les jours Tchernobyl. Quand même, il me semble que le cœur mérite autant de sérieux, sinon plus, que la radioactivité, non ?

elle avait déjà pu observer l’effarante capacité d’oubli des gens : ils oubliaient ce qui ne les arrangeait pas, ou plutôt, ils oubliaient quand cela les arrangeait, c’est-à-dire très souvent.

À quoi cela rimerait-il d’adresser des reproches à une personne incapable de s’analyser, à plus forte raison avec tant d’années de retard ?

Quel était cet écrivain qui disait que chaque existence se réduisait à un misérable petit tas de secrets ?

Mes parents ne se parlaient pas non plus. Comme je le faisais remarquer à ma mère, elle me dit : « Ma chérie, nous sommes mariés depuis trente ans. Que veux-tu que nous nous disions ? »

Elle travaillait tellement que le temps ne contenait plus de pulpe. Chaque jour était le trognon d’un jour et ce n’était pas elle qui en croquait la chair.

L’avantage de mépriser consiste à se sentir supérieur à qui l’on méprise.

Rash, Ron « Par le vent pleuré » (RL2017)

Auteur : Ron Rash, né en Caroline du Sud en 1953, a grandi à Boiling Springs et obtenu son doctorat de littérature anglaise à l’université de Clemson. Il vit en Caroline du Nord et enseigne la littérature à la Western Carolina University. Il a écrit à ce jour quatre recueils de poèmes, six recueils de nouvelles – dont Incandescences (Seuil, 2015), lauréat du prestigieux Frank O’Connor Award, et cinq autres romans, récompensés par divers prix littéraires : Sherwood Anderson Prize, O. Henry Prize, James Still Award. Un pied au paradis (2002 / 2009) [ , Le Chant de la Tamassee (2004 / 2016), Le Monde à l’endroit (2006 / 2012) , Serena (2008 / 2011) , Une terre d’ombre (2012/ 2014) et Par le vent pleuré (2016 / 2017) .

Seuil – Cadre vert – Date de parution 17/08/2017 – 208 pages

Résumé : Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : The summer of Love … Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations. Le temps d’une saison, la jeune fille bouleversera de fond en comble leur relation, leur vision du monde, et scellera à jamais leur destin – avant de disparaître aussi subitement qu’elle était apparue.

À son macabre retour, les deux frères vont devoir rendre des comptes au fantôme de leur passé, et à leur propre conscience, rejouant sur fond de paysages grandioses l’éternelle confrontation d’Abel et de Caïn.

« Rash est un conteur envoûtant, qui fait monter avec brio la tension entre le passé et le présent de l’histoire. Une histoire fondée sur le contrôle, le Mal et la nature même du pouvoir, celui de sauver comme celui de tuer. » The Washington Post

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez

 

Mon avis : Voici un commentaire étayé par une interview de l’auteur

Ron Rash vit dans un endroit sauvage qui sert de cadre à ses écrits, une petite ville des Appalaches, l’Ouest de la Caroline du Nord, le Sud rural et montagneux. Dans tous ses textes il semble mettre en valeur l’endroit dont il est originaire et où il vit. Ces romans ont pour point de départ une image et non une idée. Toujours dans l’incertitude, il décrit, est un témoin de son époque et de son environnement et n’émet pas de jugement.

Ce livre est « l’éducation sentimentale » version Ron Rash. C’est l’histoire d’Eugène à 16 ans (1969) et près de 50 ans plus tard, à l’époque actuelle. Le jeune idéaliste à fait place à un ivrogne invétéré qui est totalement passé à côté de sa vie.

C’est aussi une histoire de famille ; les rapports entre deux frères, Eugène et son frère ainé, à qui tout réussit. C’est la domination d’un grand-père castrateur.

C’est l’éveil à la vie suite à la rencontre avec Ligéia, une sirène qui débarque de Floride qui va entrainer les deux frères hors du droit chemin et disparaitre. D’ailleurs dans le roman Ligéia a dès sa première apparition la faculté de disparaitre. Sa disparition finale ne va donc pas inquiéter Eugène. Pour lui elle est une sirène, un être d’exception, totalement étrangère à son univers. D’ailleurs une sirène dans la mythologie est un être qui séduit et détruit, qui bouleverse l’ordre établi. Ligéia, c’est également une référence à la nouvelle d’E.A.Poe qui parle d’une femme qui a disparu et revient hanter l’existence.

Ce livre est de fait une sorte de rédemption de haute lutte.

Au final je dirais : Plus je lis Ron Rash et plus j’aime !   J’aime son écriture, les ambiances… et je suis heureuse d’en avoir encore d’autres livres à découvrir.

 

Extraits :

Je me suis glissé dans cette bouteille de whiskey et j’y suis resté

Je n’avais encore jamais pensé ainsi au whiskey, mais c’est bien ce qu’on recherche – être suspendu dans cet éclat ambré. Ce qu’on recherche sans toujours y parvenir, parce que ce matin je n’en trouve pas le chemin.

On fait certains choix et l’on s’éteint sans avoir jamais pu vérifier s’ils étaient bons ou mauvais.

Être pauvre, ça ne vous rend pas plus noble, m’a-t-elle affirmé un jour.

Elle a simplement regardé à travers moi, dans un avenir où je n’existais pas.

Bien sûr, qui peut oublier son premier amour, son premier rapport sexuel, ou son premier verre ? Surtout si tout arrive en même temps.

Votre moitié vous croit meilleur que vous ne l’êtes, et pendant un moment, à vrai dire, vous partagez cette opinion. Mais un beau jour vous cessez d’y croire, et bientôt votre épouse aussi, c’est alors que vous lui rappellerez où elle vous a rencontré, et le verre de whiskey qui était posé entre vous sur le comptoir, et elle dira : « Oui, je t’ai rencontré dans un bar. J’ignorais simplement que ta vie se déroulerait comme si tu n’en étais jamais sorti. »

Dans la vie, on fait des choix, nous répétait-il souvent, et il faut accepter les conséquences de ces choix.

[…]je me demande si les médecins des petites villes ne tirent pas plutôt leur pouvoir de ces moments où ils auscultent, en se servant de leurs mains et de leurs yeux, sinon d’instruments, les parties les plus intimes de notre corps.

Mourir a peut-être été la seule chose qu’elle ait jamais faite sans sa permission.

Tout du long, des souvenirs tournent comme les pages des éphémérides dans les vieux films et brouillent les événements, brouillent le temps.

Le silence peut être un lieu. Ce sont les mots qui me viennent. C’est là, d’ailleurs, qu’une si grande part de ma vie a été vécue, que des heures vaines se sont écoulées, le bruit le plus fort, le tintement des glaçons dans un verre.

Voir l’éclat ambré du whiskey, c’est être dehors dans le froid et regarder un beau feu derrière une vitre.